Celle qui s’est arrêtée

Celle qui s’est arrêtée
Partie 1 — L’homme sur le trottoir
À Lyon, la pluie avait commencé juste avant midi.
Une pluie fine, froide, presque transparente, qui recouvrait les trottoirs d’un reflet gris-bleu et poussait les passants à marcher plus vite sous les façades anciennes.
À l’angle d’une petite rue du deuxième arrondissement, le café Le Passage était plein.
Comme chaque jour à l’heure du déjeuner.
Les tables en bois étaient occupées par des employés de bureau, deux étudiants, un couple de retraités et quelques habitués du quartier.
Des tasses en céramique crème s’entrechoquaient doucement.
La machine à espresso soufflait derrière le comptoir.
Des commandes partaient.
Des assiettes revenaient.
Et au milieu de tout cela, Camille Moreau n’avait pas une seconde à elle.
— Deux cafés allongés pour la huit !
cria Philippe depuis le comptoir.
— J’arrive.
Camille récupéra une soucoupe, posa une cuillère, passa entre deux tables étroites et évita de justesse une chaise qu’un client venait de reculer.
À vingt-six ans, elle travaillait ici depuis presque trois ans.
Toujours le même uniforme.
Chemise bleu pétrole.
Tablier bordeaux.
Pantalon charbon.
Baskets beige usées.
Elle avait appris à sourire même quand elle était fatiguée.
À répondre calmement même quand un client ne l’était pas.
Et surtout à ne pas perdre de temps.
Philippe Renaud, le gérant, surveillait tout.
Les tables.
Les additions.
Le temps entre la commande et le service.
Le niveau des verres d’eau.
La vitesse de Camille.
Même sa façon de tenir un plateau.
— Camille.
Elle se retourna.
Philippe désigna une table avec son menton.
— La douze attend depuis quatre minutes.
— Je viens de leur prendre la commande.
— Quatre minutes quand même.
Elle ne répondit pas.
Avec Philippe, répondre coûtait souvent plus de temps que se taire.
Elle prit deux assiettes.
Puis un bruit sourd retentit dehors.
Pas très fort.
Mais différent des bruits habituels de la rue.
Comme quelqu’un qui tombait.
Camille tourna la tête vers les grandes vitres.
Sur le trottoir, juste devant le café, un homme venait de s’effondrer près de la rambarde métallique.
Il avait essayé de se retenir.
Sa main était encore accrochée à la barre.
Puis elle glissa.
— Merde...
Camille posa immédiatement les assiettes.
Plusieurs clients regardèrent à travers la vitre.
Personne ne bougea.
L’homme était grand.
Large d’épaules.
Gilet de cuir sombre.
Barbe grise.
Il avait l’apparence de quelqu’un que beaucoup de gens auraient préféré éviter dans une rue vide.
Mais là, il ne ressemblait pas à un homme dangereux.
Il respirait difficilement.
Une main contre son abdomen.
L’autre sur le sol.
Camille se dirigea vers le comptoir.
Elle prit un petit verre d’eau.
Philippe la vit.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Il vient de tomber.
— Camille, reste ici.
Elle le regarda.
— Il vient de s’effondrer dehors.
Philippe jeta un coup d’œil à la salle.
— On a des clients.
— Et lui ?
— Quelqu’un appellera.
Camille regarda autour d’elle.
Personne n’appelait.
Les clients observaient.
Certains avec inquiétude.
D’autres avec cette distance prudente que les gens prennent quand ils espèrent qu’un autre va intervenir.
Camille prit le verre.
— Je reviens.
Philippe se raidit.
— Camille.
Mais elle avait déjà ouvert la porte.
La pluie lui frappa immédiatement le visage.
Elle s’agenouilla près de l’homme.
— Monsieur ?
Il ne répondit pas.
— Monsieur, regardez-moi.
Ses yeux s’ouvrirent lentement.
Bleu-gris.
Très clairs.
Très fatigués.
Il essaya de redresser la tête.
— Ça va...
Sa voix était profonde mais faible.
Camille posa le verre près de lui.
— Non.
L’homme eut presque un sourire.
— J’ai connu pire.
— Ce n’est pas une réponse.
Il respira difficilement.
Camille observa son visage.
Pas de sang.
Pas de blessure visible.
Mais il tremblait légèrement.
— Vous avez mal où ?
— Rien de grave.
— Vous venez de tomber.
— Ça arrive.
— Pas normalement.
L’homme la regarda plus attentivement.
Comme si sa façon de répondre l’étonnait.
— Comment vous vous appelez ?
demanda Camille.
Il hésita.
— Marc.
— Marc quoi ?
Un léger sourire apparut.
— Vous interrogez toujours les gens allongés sur les trottoirs ?
— Seulement ceux qui refusent de dire s’ils vont bien.
Il expira doucement.
— Delaunay.
— Marc Delaunay.
— Oui.
Camille regarda son visage.
— Vous êtes diabétique ?
— Non.
— Problème cardiaque ?
Il ne répondit pas.
— Monsieur Delaunay.
— Pas à ma connaissance.
— Vous avez mangé aujourd’hui ?
Silence.
Camille comprit.
— Quand ?
Marc détourna les yeux.
— Hier soir.
— Vous n’avez rien mangé depuis hier soir ?
— J’avais autre chose à faire.
Camille soupira.
— C’est intelligent.
— On me le dit rarement.
Elle lui tendit le verre.
— Doucement.
Marc prit quelques gorgées.
Ses mains tremblaient.
Camille le vit.
— Vous êtes seul ?
— Oui.
— Vous habitez loin ?
— Pas vraiment.
— Vous pouvez appeler quelqu’un ?
Marc regarda Camille.
Longtemps.
— Peut-être.
Avant qu’elle puisse répondre, la porte du café s’ouvrit derrière elle.
Philippe sortit.
Il resta juste devant l’entrée.
— Camille.
Elle se retourna.
— Je reviens dans une minute.
— À l’intérieur.
— Philippe...
— Maintenant.
Sa voix était basse.
Contrôlée.
Mais tout le monde derrière les vitres comprit le ton.
Camille resta à genoux.
— Je ne vais pas le laisser comme ça.
Philippe regarda Marc.
Puis Camille.
— Il est conscient.
— Et ?
— Il peut appeler les secours.
Marc baissa légèrement les yeux.
Camille répondit :
— Ses mains tremblent.
Philippe serra la mâchoire.
— Camille.
— Une minute.
— Non.
Le silence s’installa.
Même avec la pluie, Camille sentait les regards derrière la vitre.
Philippe s’approcha d’un pas.
Pas agressivement.
Mais suffisamment pour montrer qu’il n’avait plus l’intention de discuter.
— Je te paie pour travailler à l’intérieur.
Camille le regarda.
— Je sais.
— Alors rentre.
Elle regarda Marc.
Puis Philippe.
— Non.
Le visage du gérant se durcit.
— Très bien.
Camille sentit quelque chose.
Pas une menace vide.
Quelque chose de plus grave.
Philippe répondit :
— Alors ne reviens pas.
Silence.
Camille resta immobile.
— Pardon ?
— Tu m’as entendu.
— Tu me vires ?
— Je te demande de faire ton travail.
— Et si je reste ici ?
Philippe regarda les clients derrière la vitre.
Puis Camille.
— Alors tu n’as plus de travail ici.
Le bruit de la pluie semblait soudain plus fort.
Camille sentit son ventre se nouer.
Trois ans.
Un loyer.
Des factures.
Très peu d’économies.
Elle pensa à tout cela en une seconde.
Puis regarda Marc.
Il avait entendu.
Son expression était différente maintenant.
Pas seulement vulnérable.
Quelque chose de plus attentif.
— Camille...
dit Philippe.
Une dernière chance.
Elle regarda le gérant.
Puis dit calmement :
— Je ne vais pas le laisser seul sur le trottoir.
Philippe resta silencieux quelques secondes.
Puis hocha la tête.
— Très bien.
Il se retourna.
— Tu peux récupérer tes affaires ce soir.
Camille sentit la phrase la frapper.
Mais elle ne bougea pas.
Philippe rentra dans le café.
La porte se referma.
À travers la vitre, tous les clients détournèrent presque immédiatement les yeux.
Certains semblèrent gênés.
D’autres reprirent leurs conversations.
Comme si rien ne s’était passé.
Camille regarda le sol.
— Merde.
Marc murmura :
— Vous venez de perdre votre travail.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Apparemment.
— Pour moi.
— Ne vous donnez pas trop d’importance.
Il la regarda.
— Vous auriez pu rentrer.
— Oui.
— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Camille haussa les épaules.
— Parce que vous étiez par terre.
Marc observa son visage.
— C’est tout ?
— Il fallait une autre raison ?
Il resta silencieux.
Puis quelque chose changea.
Sa respiration devint progressivement plus calme.
Ses épaules se redressèrent légèrement.
Pas beaucoup.
Mais suffisamment pour que Camille le remarque.
— Vous vous sentez mieux ?
— Oui.
— Vraiment ?
— Oui.
— Vous pouvez vous lever ?
— Pas encore.
— D’accord.
Marc glissa lentement une main à l’intérieur de son gilet de cuir.
Camille se tendit légèrement.
Mais il sortit seulement un téléphone noir.
Elle fronça les sourcils.
— Vous aviez un téléphone.
Marc regarda l’écran.
— Oui.
— Et vous ne pouviez pas appeler quelqu’un ?
— Je pouvais.
— Alors pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Il ne répondit pas.
Il déverrouilla le téléphone.
Appela un numéro.
Camille le regardait maintenant avec méfiance.
Marc porta l’appareil à son oreille.
Une tonalité.
Puis quelqu’un décrocha.
— C’est moi.
Sa voix avait changé.
Toujours basse.
Mais plus ferme.
Plus stable.
Presque autoritaire.
Camille sentit immédiatement quelque chose d’étrange.
Marc regarda le café à travers la vitre.
Les clients.
Philippe.
Le comptoir.
Puis il dit :
— J’ai trouvé celle qui s’est arrêtée.
Camille fronça les sourcils.
Silence au téléphone.
Marc continua :
— Les autres ont regardé.
Philippe venait de revenir près de la fenêtre.
Il observait Marc.
Son expression changea légèrement.
Marc tourna les yeux vers Camille.
— Oui.
Pause.
— Elle est toujours là.
Camille sentit un frisson.
— De quoi vous parlez ?
Marc leva légèrement une main.
Pas pour lui ordonner de se taire.
Simplement pour lui demander une seconde.
Puis il dit au téléphone :
— Envoyez-les ici.
Il raccrocha.
Camille resta immobile.
— Envoyer qui ?
Marc rangea le téléphone dans sa main.
Il n’avait toujours pas essayé de se lever.
Mais quelque chose dans sa posture avait complètement changé.
— Des gens.
— Ça, j’avais compris.
— Ils arrivent.
Camille regarda la rue.
— Qui êtes-vous ?
Marc eut un léger sourire.
— Pour l’instant ?
Il regarda le verre d’eau.
— Un homme à qui vous venez de donner à boire.
— Ne faites pas ça.
— Quoi ?
— Le type mystérieux.
Marc sourit presque.
— Désolé.
Camille serra les mâchoires.
— Vous saviez que quelqu’un viendrait ?
— Oui.
— Vous saviez que vous alliez tomber ?
Il hésita.
— Non.
— Vous étiez vraiment malade ?
— Oui.
— Donc ce n’était pas une mise en scène.
— Non.
Camille le regarda attentivement.
Elle le croyait sur ce point.
Il avait été réellement faible.
Mais quelque chose d’autre avait été préparé.
— « Celle qui s’est arrêtée ».
Marc ne répondit pas.
— Pourquoi vous avez dit ça ?
Silence.
— Marc.
Il leva les yeux.
— Parce que je devais rencontrer quelqu’un aujourd’hui.
— Ici ?
— Oui.
— Qui ?
— Je ne connaissais pas son nom.
Camille fronça les sourcils.
— Vous deviez rencontrer quelqu’un dont vous ne connaissiez pas le nom.
— Exactement.
— Et comment vous étiez censé le reconnaître ?
Marc regarda le café.
— Je ne devais pas le reconnaître.
— Alors ?
Il regarda Camille.
— C’était lui qui devait se montrer.
Elle ne comprit pas.
— Comment ?
Marc hésita.
Puis répondit :
— En aidant.
Camille resta silencieuse.
— Vous voulez dire quoi ?
— La personne que je devais trouver devait être quelqu’un qui s’arrêterait lorsqu’elle n’aurait aucune raison personnelle de le faire.
Camille eut un rire incrédule.
— Attendez.
Elle désigna Marc.
— Vous êtes en train de me dire qu’une personne devait se révéler en aidant un inconnu ?
— Oui.
— Et vous pensez que c’est moi.
— Oui.
— Parce que je vous ai donné de l’eau.
— Pas seulement.
Marc regarda la porte du café.
— Vous avez perdu votre travail.
Camille se figea.
— Vous ne pouvez pas savoir ce que ça signifie.
— Non.
— Alors ne faites pas comme si c’était noble.
— Je ne le fais pas.
— J’ai peut-être été stupide.
— Peut-être.
Elle le regarda, surprise.
Marc continua :
— Mais vous êtes restée.
— Oui.
— C’est ce que je cherchais.
Camille secoua la tête.
— Pourquoi ?
Marc ne répondit pas.
Elle sentit immédiatement que la vraie histoire commençait là.
— Qui vous a demandé de chercher cette personne ?
— Une femme.
— Qui ?
Marc regarda la pluie.
— Quelqu’un qui est mort il y a dix-huit ans.
Camille resta immobile.
— Très drôle.
— Je ne plaisante pas.
— Une morte vous a demandé de trouver quelqu’un.
— Avant de mourir.
— Qui ?
Marc tourna les yeux vers elle.
— Hélène Moreau.
Camille cessa de respirer.
Le nom frappa plus fort que le licenciement.
Plus fort que l’appel mystérieux.
Plus fort que tout.
— Quoi ?
Marc ne bougea pas.
— Hélène Moreau.
Camille sentit son visage se vider.
— C’était ma mère.
— Je sais.
Elle recula légèrement.
— Comment vous connaissez son nom ?
Marc ne répondit pas tout de suite.
— Vous connaissiez ma mère ?
— Oui.
— Comment ?
Il regarda le café derrière elle.
— Pas ici.
Camille serra les mâchoires.
— Vous venez de prononcer le nom de ma mère morte. Alors maintenant, c’est ici.
Marc comprit.
— D’accord.
Il inspira.
— Je l’ai connue en 2007.
Camille fronça les sourcils.
— Elle est morte en 2008.
— Je sais.
— Où ?
— À Lyon.
— Je sais où elle vivait.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Camille sentit sa colère.
— Alors expliquez.
Marc regarda ses mains.
— Hélène travaillait dans une petite association.
— Oui.
— Aide aux familles.
— Oui.
— Ce n’était pas tout.
Camille se figea.
— Quoi ?
— Elle aidait aussi certaines personnes à retrouver des enfants placés, adoptés ou séparés de leur famille.
Camille ne répondit pas.
Sa mère lui avait rarement parlé de son travail.
Seulement qu’elle aidait des gens qui n’avaient personne.
— Et ?
Marc continua :
— Un jour, elle a découvert un dossier.
— Quel dossier ?
— Le vôtre.
Camille sentit immédiatement quelque chose se tendre.
— Mon dossier ?
— Oui.
— Quel dossier ?
Marc la regarda.
— Votre naissance.
Silence.
La pluie continua.
Camille ne bougea plus.
— Qu’est-ce qu’il avait de spécial ?
Marc hésita.
— Votre mère pensait qu’il avait été falsifié.
Camille eut un rire bref.
— Non.
— Camille...
— Non.
— Écoutez.
— Ma mère m’a élevée toute seule.
— Je sais.
— Mon père est mort avant ma naissance.
Marc ne répondit pas.
Camille sentit un froid.
— Quoi ?
Il baissa les yeux.
— C’est ce qu’Hélène vous a raconté.
Camille resta immobile.
La même sensation que lorsqu’un escalier manque une marche.
— Vous voulez dire quoi ?
Marc répondit :
— Votre père n’est pas mort avant votre naissance.
Silence.
Camille sentit son cœur battre plus fort.
— Qui était-il ?
Marc ne répondit pas immédiatement.
— Marc.
— Je ne sais pas avec certitude.
Elle éclata :
— Vous venez de me dire que ma mère a falsifié ma naissance et maintenant vous ne savez pas qui est mon père ?
— Je sais qui elle pensait que c’était.
— Qui ?
Marc regarda le café.
Puis Camille.
— Un homme appelé Étienne Delaunay.
Elle fronça les sourcils.
— Delaunay.
— Oui.
— Comme vous.
— Oui.
Camille se figea.
Marc ne bougea pas.
— Qui était Étienne ?
Il prit une longue inspiration.
— Mon frère.
Silence.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Votre frère.
— Oui.
— Et ma mère pensait qu’il était mon père.
— Oui.
— Donc vous pensez que je suis votre nièce.
Marc répondit doucement :
— Peut-être.
Camille recula.
— Non.
— Je comprends.
— Non, vous ne comprenez rien.
— Probablement.
— Pourquoi ma mère aurait caché ça ?
Marc baissa les yeux.
— Parce qu’Étienne n’était pas quelqu’un qu’on pouvait simplement quitter.
Camille se figea.
— Il était violent ?
— Non.
— Alors quoi ?
Marc hésita.
— Il travaillait pour des gens dangereux.
Camille eut un rire sans joie.
— Vous êtes biker.
— Oui.
— Votre frère aussi ?
— Oui.
— Club ?
— À l’époque.
— Criminalité ?
Marc ne répondit pas.
Cela suffit.
— Ma mère était avec lui.
— Oui.
— Elle est partie.
— Oui.
— Enceinte.
— Oui.
— Et elle lui a fait croire que le bébé était mort ?
Marc releva les yeux.
— Non.
Camille fronça les sourcils.
— Alors ?
Marc répondit :
— Elle lui a fait croire que le bébé n’était pas de lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un homme nommé Laurent Vasseur aurait pu être votre père.
Camille ferma les yeux.
— Il y en a deux.
— Oui.
— Et ma mère ne savait pas.
— Exactement.
Camille inspira.
Puis un souvenir.
— Vasseur.
Marc la regarda.
— Vous connaissez ce nom ?
— Non.
Elle réfléchit.
— Ma mère avait une vieille photographie.
— De qui ?
— Un homme.
— Description ?
— Je ne sais pas. J’étais petite.
Marc devint attentif.
— Où est la photo ?
— Chez moi.
— Vous l’avez encore ?
— Peut-être.
— Il faut la retrouver.
Camille le fixa.
— Pourquoi ?
— Parce que Laurent Vasseur a disparu en 2008.
— L’année où ma mère est morte.
Marc acquiesça.
— Oui.
Camille sentit le froid revenir.
— Ils sont liés.
— Je pense.
— Vous pensez beaucoup.
— C’est tout ce qu’on peut faire quand tout le monde a menti.
Elle regarda Marc.
— Pourquoi ma mère vous a demandé de me trouver ?
— Elle ne m’a pas demandé de vous trouver.
— Quoi ?
— Elle m’a demandé de trouver une personne.
— Celle qui s’arrêterait.
— Oui.
— Pourquoi cette mise en scène ridicule ?
Marc secoua la tête.
— Ce n’était pas censé être aujourd’hui comme ça.
— Alors comment ?
— Je devais simplement venir ici. M’asseoir dehors. Attendre.
— Attendre quoi ?
— Que quelqu’un me reconnaisse.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
Marc regarda les fenêtres du café.
— Je ne sais toujours pas.
— Vous ne savez vraiment rien.
— Pas assez.
Camille sentit l’irritation revenir.
— Et si personne ne vous reconnaissait ?
— Je repartais.
— Et ma mère ?
— Elle avait laissé une instruction supplémentaire.
— Laquelle ?
Marc hésita.
— Si personne ne venait, regarder qui s’arrêterait pour aider.
Camille resta silencieuse.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Hélène disait que cette personne serait probablement liée à elle.
Camille fronça les sourcils.
— C’est absurde.
— Oui.
— Des dizaines de gens auraient pu m’aider.
— Personne ne l’a fait.
Elle regarda les clients derrière la vitre.
Marc continua :
— Hélène connaissait cet endroit.
Camille se tourna brusquement.
— Le café ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Elle y travaillait.
Silence.
Camille regarda la façade.
— Ma mère travaillait ici ?
— Avant votre naissance.
— Philippe était déjà là ?
Marc regarda l’homme derrière la vitre.
— Je ne sais pas.
Camille sentit une nouvelle question.
— Vous connaissez Philippe ?
Marc ne répondit pas.
Elle le vit.
— Vous le connaissez.
— De vue.
— Depuis quand ?
— Longtemps.
— Il vous a reconnu ?
Marc regarda Philippe.
— Je pense.
Camille se figea.
— C’est pour ça qu’il vous regardait comme ça.
— Peut-être.
— Philippe savait qui vous étiez.
— Probablement.
— Et il m’a virée devant vous.
Marc resta silencieux.
Camille comprit quelque chose.
— Pourquoi ?
Marc regarda le café.
— Parce qu’il ne voulait pas que vous vous arrêtiez.
Silence.
Camille fixa Philippe.
Il était derrière le comptoir.
Occupé.
Mais son visage semblait tendu.
— Il savait.
Marc répondit :
— Peut-être.
— Arrêtez avec « peut-être ».
— Je ne peux pas inventer ce que je ne sais pas.
Elle serra les mâchoires.
— Alors on va lui demander.
Camille se leva.
Marc posa une main sur le sol pour se stabiliser.
— Attendez.
— Non.
— Camille.
— Il vient de me virer.
— Ce n’est pas le problème.
— Vous venez de me dire qu’il connaissait ma mère.
— J’ai dit qu’il connaissait probablement cette histoire.
— Donc je vais lui demander.
Elle se dirigea vers la porte.
Marc parla derrière elle :
— Camille.
Elle se retourna.
Il était toujours assis.
Mais son regard était ferme.
— Si Philippe connaît vraiment votre mère, ne lui dites pas encore que vous savez pour Étienne.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un a passé dix-huit ans à empêcher cette histoire de revenir.
— Vous pensez que c’est Philippe.
— Je ne sais pas.
— Mais vous le soupçonnez.
— Oui.
Camille regarda l’homme.
— Et les gens que vous avez appelés ?
— Ils arrivent.
— Qui ?
Marc eut un léger sourire.
— Cette fois, je sais.
— Qui ?
— Un notaire.
Camille resta immobile.
— Un notaire ?
— Oui.
— Vous avez appelé un notaire après vous être effondré sur un trottoir ?
— Entre autres.
— Pourquoi ?
Marc regarda Camille.
— Parce qu’Hélène Moreau vous a laissé quelque chose.
Camille sentit son cœur ralentir.
— Quoi ?
— Une enveloppe.
— Depuis dix-huit ans ?
— Oui.
— Où ?
Marc regarda l’entrée du café.
— Chez l’homme qui arrive.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Je ne sais pas.
— Et vous n’avez jamais ouvert ?
— Ce n’était pas pour moi.
Camille regarda Marc.
Pour la première fois, elle crut totalement sa réponse.
— Pourquoi attendre dix-huit ans ?
— Parce que l’enveloppe ne devait être remise que sous une condition.
— Laquelle ?
Marc répondit :
— Que quelqu’un de la famille Delaunay vous retrouve.
Camille resta figée.
— Vous.
— Oui.
— Donc vous me cherchiez.
— Oui.
— Et maintenant vous pensez m’avoir trouvée.
Marc la regarda.
— Oui.
Avant qu’elle puisse répondre, une voiture noire s’arrêta devant le café.
Pas luxueuse.
Discrète.
Un homme d’une cinquantaine d’années en descendit.
Costume gris.
Parapluie sombre.
Il regarda Marc.
Puis Camille.
Et resta figé.
Marc murmura :
— Maître Lefèvre.
L’homme s’approcha.
— Marc.
Puis son regard se posa sur Camille.
Il devint très pâle.
— Mon Dieu.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Vous me connaissez ?
Le notaire ne répondit pas tout de suite.
Il sortit une enveloppe épaisse de sa mallette.
Sur le devant, un seul nom manuscrit.
Camille.
Elle reconnut immédiatement l’écriture.
Celle de sa mère.
Ses mains commencèrent à trembler.
— C’est elle.
Maître Lefèvre acquiesça.
— Oui.
— Vous l’avez depuis combien de temps ?
— Dix-huit ans.
— Pourquoi maintenant ?
Il regarda Marc.
Puis Camille.
— Parce que Marc Delaunay vient de remplir la première condition.
Camille fronça les sourcils.
— Première ?
— Oui.
— Il y en a une deuxième.
Marc se tourna brusquement.
— On ne m’a jamais parlé d’une deuxième.
Le notaire baissa les yeux.
— Hélène ne vous faisait pas entièrement confiance.
Marc resta silencieux.
Camille regarda l’enveloppe.
— Quelle condition ?
Maître Lefèvre regarda le café.
Puis Philippe derrière la vitre.
— Que Philippe Renaud soit présent au moment où vous ouvrez la lettre.
Camille cessa de respirer.
Marc se raidit.
— Pourquoi lui ?
Le notaire répondit :
— Parce qu’il est mentionné dedans.
Camille regarda Philippe.
— À quel sujet ?
Maître Lefèvre hésita.
Puis répondit :
— Votre naissance.
Le monde sembla se resserrer.
Camille ouvrit la porte du café.
Philippe se tourna vers elle.
— Je t’ai dit de ne pas revenir.
Camille entra.
Marc resta dehors, encore faible, mais attentif.
Le notaire entra derrière elle.
Les clients se turent.
Philippe vit l’enveloppe.
Son visage changea.
— Où avez-vous eu ça ?
Maître Lefèvre le regarda.
— Vous la reconnaissez.
Philippe ne répondit pas.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Philippe.
Il resta silencieux.
— Tu connaissais ma mère.
— Oui.
Camille se figea.
Pas d’hésitation.
— Depuis quand ?
— Longtemps.
— Elle travaillait ici.
— Oui.
— Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
Philippe baissa les yeux.
— Parce qu’elle me l’avait demandé.
Camille eut un rire amer.
— Tout le monde obéit énormément à ma mère morte.
Philippe ne répondit pas.
Elle posa l’enveloppe sur une table.
— Le notaire dit qu’elle voulait que tu sois là quand je l’ouvre.
Philippe devint blanc.
— Non.
— Non quoi ?
— Ne l’ouvre pas ici.
— Pourquoi ?
Il regarda les clients.
— Parce que certaines choses ne les concernent pas.
Camille regarda autour d’elle.
Puis les clients qui l’avaient regardée perdre son travail quelques minutes plus tôt.
— Ça ne les dérangeait pas quand tu me virais.
Philippe serra les mâchoires.
— Camille.
— Pourquoi ma mère t’a mentionné dans une lettre sur ma naissance ?
Il ne répondit pas.
Marc entra lentement.
Pas complètement remis.
Mais debout cette fois.
Il resta près de la porte.
Philippe le vit.
Son visage changea.
— Delaunay.
Marc répondit :
— Renaud.
Camille regarda les deux hommes.
— Vous vous connaissez.
Marc répondit :
— Oui.
Philippe fixa Marc.
— Vous n’auriez jamais dû revenir ici.
Marc eut un faible sourire.
— On m’a déjà dit ça.
Camille sentit le danger.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Le notaire posa une main sur l’enveloppe.
— Mademoiselle Moreau.
Elle se tourna.
— Oui ?
— Vous seule pouvez décider de l’ouvrir.
Camille regarda Philippe.
Puis Marc.
Puis l’écriture de sa mère.
Elle prit l’enveloppe.
Philippe murmura :
— Camille, attends.
Elle le regarda.
— Pourquoi ?
Il resta silencieux.
— Dis-moi une bonne raison.
Philippe ferma les yeux.
Puis répondit :
— Parce que si tu ouvres cette lettre...
Il regarda Marc.
— tu vas apprendre que l’homme assis dehors n’est pas venu ici uniquement pour retrouver sa nièce.
Camille se figea.
Marc ne bougea plus.
— Quoi ?
Philippe continua :
— Il est venu chercher la fille de son frère.
— C’est ce qu’il m’a dit.
Philippe secoua la tête.
— Non.
Il regarda Marc.
— Étienne Delaunay n’était pas son frère.
Silence.
Marc pâlit.
— Philippe.
Camille fixa Marc.
— Quoi ?
Philippe répondit :
— Étienne était son père.
Le café devint totalement silencieux.
Camille resta immobile.
Marc ferma les yeux.
— Donc si Étienne est mon père...
Elle regarda Marc.
— vous seriez mon demi-frère.
Marc ne répondit pas.
Camille sentit le sol se dérober.
Philippe ajouta :
— Et ce n’est pas tout.
Marc ouvrit les yeux.
— Arrête.
Philippe le regarda.
— Elle a le droit de savoir.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Savoir quoi ?
Philippe regarda l’enveloppe.
Puis elle.
— Qu’Hélène Moreau n’était pas votre mère biologique.
Personne ne bougea.
Camille sentit sa main se refermer autour de la lettre.
— Quoi ?
Philippe baissa les yeux.
— Ouvrez.
Marc devint blanc.
— Philippe.
— Trop tard.
Camille déchira l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
Et une photographie.
Elle regarda d’abord la photo.
Une jeune femme.
Vingt-cinq ans environ.
Cheveux châtain foncé.
Un nouveau-né dans les bras.
À côté d’elle se tenait Hélène.
Plus jeune.
Camille sentit son cœur s’arrêter.
Au dos, une phrase.
« Camille, ta mère s’appelait Juliette Delaunay. »
Elle releva lentement les yeux vers Marc.
Son visage venait de changer.
— Juliette...
Marc murmura.
Camille le fixa.
— Qui est Juliette Delaunay ?
Marc ferma les yeux.
Puis répondit :
— Ma sœur.
Silence absolu.
Camille sentit le monde basculer.
Marc la regarda.
Cette fois, sans mystère.
Sans autorité.
Seulement avec une douleur ancienne.
— Et elle n’est pas morte.
Partie 2 — La femme qui n’était jamais partie
— Et elle n’est pas morte.
Camille resta immobile.
Autour d’elle, le café semblait avoir cessé d’exister.
Les clients ne parlaient plus.
La machine à espresso venait de s’arrêter.
Même la pluie derrière les vitres paraissait lointaine.
Camille tenait toujours la photographie entre ses doigts.
La jeune femme dessus.
Juliette Delaunay.
Sa mère biologique.
Vivante.
— Répétez.
Marc ne répondit pas tout de suite.
— Marc.
Il releva les yeux.
— Juliette est vivante.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Où ?
— Je ne sais pas exactement.
— Vous venez de me dire qu’elle est vivante et vous ne savez pas où elle est ?
— Pas depuis quelques mois.
Philippe eut un rire bref.
— Quelques mois ?
Marc se tourna vers lui.
— Ne commence pas.
Camille regarda Philippe.
— Tu savais aussi ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
La réponse tomba comme une seconde gifle.
— Depuis quand ?
— Depuis longtemps.
— Combien ?
Philippe resta silencieux.
— Combien ?
— Quinze ans.
Camille eut un rire vide.
— Quinze ans.
Philippe ne répondit pas.
— J’ai travaillé ici trois ans.
— Oui.
— Tu me voyais tous les jours.
— Oui.
— Tu savais que ma mère biologique était vivante.
— Oui.
— Et tu n’as rien dit.
— Hélène me l’avait demandé.
Camille ferma les yeux.
Encore.
Toujours Hélène.
Toujours une promesse faite à une morte.
— Arrêtez tous de vous cacher derrière elle.
Le notaire resta silencieux.
Marc aussi.
Camille regarda la photographie.
Juliette tenait un bébé.
Elle.
À côté, Hélène.
Pas une étrangère.
Pas une ravisseuse.
Pas encore.
Juste deux femmes devant un appareil photo.
— Quand est-ce que cette photo a été prise ?
Maître Lefèvre répondit :
— Le 3 septembre 2000.
Camille fronça les sourcils.
— Je suis née le 28 août.
— Oui.
— Donc j’avais six jours.
— Oui.
Elle regarda Marc.
— Vous étiez là ?
— Non.
— Étienne ?
Marc hésita.
— Non.
— Laurent Vasseur ?
Philippe releva légèrement la tête.
Camille le vit.
— Toi, tu sais.
Philippe répondit :
— Oui.
— Il était là.
— Oui.
— Donc Laurent pourrait être mon père.
Philippe ne répondit pas.
Marc serra les mâchoires.
— C’est plus compliqué.
Camille tourna lentement la tête.
— Non.
Sa voix était froide maintenant.
— À partir de maintenant, chaque fois que quelqu’un dit « c’est plus compliqué », je suppose qu’il ment.
Marc baissa les yeux.
— D’accord.
— Alors dites-moi simplement qui est mon père.
Silence.
Marc regarda Philippe.
Philippe regarda l’enveloppe.
Maître Lefèvre fit de même.
Camille comprit.
— La lettre.
Le notaire acquiesça.
— Hélène avait demandé qu’elle soit lue avant toute autre explication.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle savait que les versions différeraient.
Camille eut un rire sans joie.
— Au moins elle connaissait bien tout le monde.
Elle déplia la lettre.
L’écriture d’Hélène était immédiatement reconnaissable.
Fine.
Légèrement inclinée vers la droite.
Camille sentit ses mains trembler.
Elle commença à lire.
« Ma Camille,
si cette lettre est entre tes mains, c’est que Marc Delaunay est revenu à Lyon et que Philippe Renaud est encore là pour entendre ce que je n’ai jamais eu le courage de te dire. »
Camille s’arrêta.
Elle regarda Philippe.
Il avait pâli.
Elle reprit.
« Je ne suis pas la femme qui t’a mise au monde. Mais à partir du jour où Juliette t’a placée dans mes bras, je t’ai aimée comme ma fille. »
Camille sentit sa vision se brouiller.
Elle continua.
« Juliette avait peur. Pas seulement pour elle. Pour toi. Elle savait qu’un homme te cherchait déjà avant même que tu aies un nom officiel. »
Camille releva les yeux.
— Qui ?
Personne ne répondit.
Elle reprit.
« Cet homme s’appelait Laurent Vasseur. »
Silence.
Marc ferma les yeux.
Philippe regarda le sol.
Camille continua.
« Laurent était convaincu que tu étais sa fille. Juliette, elle, n’en était pas certaine. »
Camille serra la lettre.
« Il y avait un autre homme. Étienne Delaunay. »
Marc devint immobile.
« Juliette avait aimé les deux, à des moments différents, et lorsqu’elle a découvert sa grossesse, elle ne savait pas lequel était ton père. »
Camille sentit un mélange de colère et de honte qu’elle savait pourtant ne pas lui appartenir.
Elle inspira.
« Je lui ai proposé de faire un test. Elle a refusé. Elle disait qu’un résultat pouvait te condamner. »
Camille fronça les sourcils.
— Condamner comment ?
Maître Lefèvre répondit doucement :
— Continuez.
Elle le regarda.
Puis reprit.
« Laurent appartenait à un réseau d’hommes qui utilisait des cafés, des garages et des associations comme points de contact. Étienne en faisait partie lui aussi, mais il voulait partir. »
Marc ferma les yeux.
Camille comprit.
— Votre frère.
Marc ne corrigea pas.
Elle continua.
« J’ai cru pendant des années qu’Étienne était le frère de Marc. Plus tard, j’ai appris que ce lien avait été fabriqué. »
Marc se raidit.
Philippe ne bougea plus.
Camille releva les yeux.
— Donc Philippe disait vrai.
Marc répondit :
— Oui.
— Étienne était votre père.
— Oui.
Camille sentit son estomac se nouer.
— Donc si Étienne était mon père...
— Je serais ton demi-frère.
— Oui.
Elle regarda la lettre.
Le mot « famille » semblait de moins en moins stable.
Elle reprit.
« Mais ce n’est pas cette possibilité qui m’a fait peur. C’est ce qu’Étienne avait découvert. »
Camille sentit l’attention de tout le café.
Elle continua.
« Il avait compris que Laurent ne voulait pas seulement récupérer Juliette. Il cherchait un document qu’elle lui avait volé. »
— Quel document ?
demanda Camille.
Marc répondit :
— Un registre.
— Encore un registre.
Philippe murmura :
— Pas comme les autres.
Camille le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il contenait les noms des propriétaires réels de plusieurs entreprises de Lyon.
— Et ?
Philippe hésita.
— Des gens qui ne voulaient pas apparaître.
— Criminels ?
— Certains.
— Politiques ?
Silence.
Camille comprit.
— Oui.
Philippe répondit :
— Oui.
Elle reprit la lettre.
« Juliette avait caché une copie de ce registre. Laurent pensait qu’elle l’avait mise avec toi. »
Camille s’arrêta.
— Avec moi ?
Marc répondit :
— C’est ce qu’il croyait.
— Comment peut-on cacher un registre avec un bébé ?
— Pas le registre.
Philippe regarda Camille.
— Une clé.
Elle ferma les yeux.
— Évidemment.
— Une petite clé métallique.
— Qui ouvrait quoi ?
Marc répondit :
— Un coffre.
— Où ?
Personne ne parla.
Camille sentit son impatience revenir.
— Où ?
Maître Lefèvre répondit :
— Ce point est dans la deuxième page.
Camille poursuivit.
« La clé n’est jamais restée avec toi. Je l’ai retirée de ta couverture le soir où Juliette m’a confiée ta garde. »
Camille inspira.
Hélène avait donc participé.
Pas simplement accepté un enfant.
Elle avait caché quelque chose.
« J’ai ensuite donné cette clé à Philippe Renaud. »
Tout le monde se tourna vers lui.
Philippe ferma les yeux.
Camille abaissa lentement la lettre.
— Tu avais la clé.
— Oui.
— Où est-elle ?
— Je ne l’ai plus.
Marc eut un rire froid.
— Bien sûr.
Philippe se tourna.
— Elle a disparu.
— Quand ?
— En 2008.
Camille se figea.
L’année où Hélène était morte.
L’année où Laurent avait disparu.
L’année où tout semblait converger.
— Qui l’a prise ?
Philippe répondit :
— Hélène.
Camille serra la lettre.
— Ma mère adoptive t’a repris la clé.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle ne me faisait plus confiance.
— Pourquoi t’aurait-elle fait confiance avant ?
Philippe ne répondit pas.
Camille comprit.
— Vous étiez ensemble.
Le silence confirma.
— Toi et Hélène.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
Marc tourna brusquement la tête.
— Quoi ?
Même lui ne savait pas.
Philippe regarda Marc.
— En 2001.
— Combien de temps ?
— Deux ans.
Marc eut un rire incrédule.
— Tu vivais avec elle ?
— Non.
Camille sentit la pièce changer encore.
— Hélène était avec toi alors qu’elle m’élevait.
— Oui.
— Tu m’as connue enfant.
Philippe resta silencieux.
— Philippe.
— Oui.
Camille sentit quelque chose se briser.
— Depuis que j’étais bébé ?
— Presque.
— Et quand je suis venue demander du travail ici il y a trois ans...
Il ferma les yeux.
— Je t’ai reconnue immédiatement.
Camille eut un rire vide.
— Tu savais qui j’étais depuis le premier jour.
— Oui.
— Et tu m’as laissée travailler ici.
— Oui.
— Pourquoi ?
Philippe la regarda.
— Parce qu’Hélène m’avait demandé de veiller sur toi.
Camille éclata de rire.
Pas de joie.
Quelque chose de nerveux.
— Me virer sur le trottoir, c’était ta façon de veiller sur moi ?
Philippe baissa les yeux.
— Non.
— Alors pourquoi ?
Silence.
Marc le regardait maintenant avec une colère beaucoup plus claire.
— Pourquoi tu l’as virée ?
Philippe répondit :
— Parce que je vous ai reconnu.
— Et ?
— Si Marc était ici, c’est que le passé revenait.
Camille se figea.
— Tu voulais m’éloigner de lui.
— Oui.
— En me renvoyant.
— Oui.
— Tu pouvais simplement me dire de faire attention.
— Tu n’aurais pas écouté.
Camille répondit immédiatement :
— Tu n’as jamais essayé.
Philippe se tut.
Elle reprit la lettre.
« Philippe m’a aidée à plusieurs reprises. Mais il a aussi menti. Beaucoup. S’il est encore là quand tu lis ceci, écoute-le, mais ne lui donne jamais toute ta confiance sans preuve. »
Philippe ferma les yeux.
Camille eut un sourire amer.
— Elle te connaissait bien.
— Oui.
Elle continua.
« Marc, si tu es là, alors tu dois enfin lui dire ce que tu sais sur Étienne. »
Marc devint immobile.
Camille leva lentement les yeux.
— Qu’est-ce que vous savez ?
Il ne répondit pas.
— Marc.
— Étienne est mort.
— Quand ?
— 2008.
Camille sentit le lien.
— La même année.
— Oui.
— Comment ?
Marc regarda Philippe.
— Accident de moto.
Philippe murmura :
— Ce n’était pas un accident.
Marc ferma les yeux.
Camille le regarda.
— Vous saviez.
— Je le soupçonnais.
— Qui ?
Marc ne répondit pas.
Philippe le fit.
— Laurent.
Camille se figea.
— Laurent Vasseur a tué Étienne.
— Oui.
Marc serra les mâchoires.
— On n’a jamais pu le prouver.
Philippe répondit :
— Hélène pouvait.
Silence.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Ma mère avait une preuve.
— Oui.
— Laquelle ?
Philippe regarda la lettre.
— Continue.
Elle reprit.
« Étienne avait découvert que Laurent préparait sa mort. Il avait laissé un enregistrement chez moi. »
Marc devint livide.
— Hélène l’avait ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
Marc se tourna brusquement.
— Et tu ne me l’as jamais dit.
— Elle me l’avait interdit.
Marc eut un rire de colère.
— Toujours cette phrase.
Camille continua.
« Sur cet enregistrement, Laurent parle d’un accident qui devait arriver à Étienne. Mais il parle aussi d’un enfant. »
Camille s’arrêta.
Elle sentit immédiatement.
— Moi.
Maître Lefèvre répondit :
— Oui.
« Laurent disait que si l’enfant était bien de lui, il la récupérerait. Si elle ne l’était pas, il s’en servirait pour faire parler Juliette. »
Camille sentit sa gorge se fermer.
Elle n’avait été qu’un bébé.
Et déjà un levier.
Une menace.
Un objet autour duquel des adultes faisaient des plans.
— Où est l’enregistrement ?
demanda-t-elle.
Philippe répondit :
— Disparu.
— Avec la clé ?
— Oui.
— Hélène les avait.
— Oui.
— Et après sa mort ?
Philippe ne répondit pas.
Camille comprit.
— On ne les a jamais retrouvés.
Marc répondit :
— Non.
Camille regarda Maître Lefèvre.
— Et vous ?
Le notaire secoua la tête.
— Je n’avais que l’enveloppe.
— Rien d’autre ?
— Une instruction.
— Laquelle ?
Il sortit une petite carte de sa mallette.
— Si Marc revenait et si Philippe était encore au café, vous deviez recevoir une adresse.
Camille se figea.
— Quelle adresse ?
Le notaire lui tendit la carte.
Une rue à Villeurbanne.
Camille la reconnut immédiatement.
— Non.
Philippe pâlit.
Marc fronça les sourcils.
— Quoi ?
Camille regarda l’adresse.
— C’est l’ancien appartement de ma mère.
— Hélène ?
— Oui.
— Il existe encore ?
— Il a été vendu après sa mort.
Maître Lefèvre secoua la tête.
— Non.
Camille le regarda.
— Quoi ?
— Il n’a jamais été vendu.
— J’ai vu les papiers.
— Faux.
Philippe ferma les yeux.
Camille se tourna vers lui.
— Tu savais.
— Oui.
— À qui appartient-il ?
Philippe ne répondit pas.
Le notaire répondit :
— À une société.
— Laquelle ?
— Moreau Gestion.
Camille fronça les sourcils.
— Jamais entendu parler.
— Hélène l’avait créée quelques mois avant sa mort.
— Pourquoi ?
Maître Lefèvre répondit :
— Pour conserver l’appartement hors de la succession.
Camille sentit un frisson.
— Donc quelqu’un paie les charges depuis dix-huit ans.
— Oui.
— Qui ?
Le notaire hésita.
— Une personne appelée Juliette Delaunay.
Silence.
Camille ne bougea plus.
— Ma mère biologique paie l’appartement d’Hélène.
— Oui.
— Depuis dix-huit ans.
— Oui.
Marc se figea.
— Donc Juliette est revenue à Lyon.
— Au moins financièrement.
— Vous avez une adresse pour elle ?
— Non.
— Un compte bancaire ?
— Géré par une structure intermédiaire.
Philippe fronça les sourcils.
— Laquelle ?
Le notaire répondit :
— Fondation Saint-Clair.
Marc pâlit.
— Non.
Camille le regarda.
— Vous connaissez ?
— Oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
Marc resta silencieux.
Philippe répondit :
— Une ancienne couverture.
— Pour quoi ?
— Le réseau de Laurent.
Camille sentit le froid revenir.
— Donc ma mère utilise encore une structure de Laurent.
Marc secoua la tête.
— Ou quelqu’un utilise son nom.
Camille regarda l’adresse.
— On y va.
Philippe répondit immédiatement :
— Non.
Elle se tourna.
— Pardon ?
— Tu n’y vas pas seule.
— Je n’ai pas dit seule.
— Camille...
— Tu viens.
Philippe se figea.
— Moi ?
— Hélène voulait que tu sois là pour la lettre.
Elle regarda Marc.
— Et Marc vient.
Puis Maître Lefèvre.
— Vous aussi.
Le notaire secoua la tête.
— Mon rôle s’arrête ici.
— Pratique.
— Hélène l’avait précisé.
Camille soupira.
— Évidemment.
Marc se redressa lentement.
— Je peux marcher.
Camille le regarda.
— Vous êtes sûr ?
— Oui.
— Vous avez toujours l’air pâle.
— Je suis pâle naturellement.
Elle eut presque un sourire.
Puis Philippe retira son tablier.
Les clients observaient toujours.
Camille regarda la salle.
Trois ans.
Les tables.
Les tasses.
Les mêmes clients qui avaient vu Philippe la renvoyer.
Quelque chose en elle avait changé.
Elle n’avait plus envie de se cacher.
Philippe prit ses clés.
Camille demanda :
— Tu fermes ?
— Non.
— Alors ?
— Julien va prendre la relève.
— Julien ?
— Le cuisinier.
— Il gère jamais la salle.
— Il apprendra.
Camille eut un rire.
— Maintenant le travail peut attendre.
Philippe ne répondit pas.
Elle comprit qu’il avait honte.
Pas assez pour effacer ce qu’il avait fait.
Mais assez pour changer son visage.
Ils sortirent.
La pluie s’était presque arrêtée.
Marc regarda Camille.
— Vous êtes sûre ?
— Non.
— Bon.
— Pourquoi bon ?
— Les gens trop sûrs font souvent des erreurs.
— Vous êtes très philosophe pour quelqu’un qui s’effondre sans déjeuner.
Marc eut un petit sourire.
— Je vais manger après.
— Vous allez manger avant.
Il la regarda.
— Pardon ?
Camille entra une seconde dans le café.
Elle prit un croissant dans la vitrine.
Revint.
Le tendit à Marc.
Philippe ouvrit la bouche.
Camille le regarda.
— Déduis-le de mon dernier salaire.
Philippe ne dit rien.
Marc prit le croissant.
— Merci.
— Mangez.
Il obéit.
Pour la première fois depuis son effondrement, Camille sentit que quelque chose était redevenu presque normal.
Presque.
L’ancien appartement d’Hélène se trouvait au troisième étage d’un immeuble discret à Villeurbanne.
Camille n’y était pas revenue depuis son adolescence.
Quand elle entra dans la cage d’escalier, l’odeur la frappa immédiatement.
Pierre humide.
Bois ancien.
Produit de nettoyage.
Des souvenirs.
Hélène qui remontait les courses.
Une voisine qui criait toujours trop fort.
Un vélo rouge attaché au rez-de-chaussée.
— Ça va ?
demanda Marc.
— Oui.
Philippe répondit :
— Elle dit souvent oui quand ça ne va pas.
Camille se tourna.
— Tu n’as plus le droit d’utiliser des informations personnelles contre moi.
Philippe acquiesça.
— D’accord.
Ils montèrent.
Troisième étage.
La porte était devant elle.
Même couleur.
Même poignée.
Camille s’arrêta.
— Elle n’a pas changé.
Philippe sortit une clé.
Camille le regarda.
— Tu as la clé.
— Oui.
— Depuis quand ?
— 2008.
Elle ferma les yeux.
— Bien sûr.
Il la lui tendit.
— À toi.
Camille prit la clé.
Ouvrit.
L’appartement était propre.
Pas abandonné.
Pas poussiéreux.
Quelqu’un venait ici.
Régulièrement.
Une tasse séchait près de l’évier.
Une plante verte était parfaitement vivante.
Camille resta immobile.
— Quelqu’un habite ici.
Marc entra lentement.
— Ou vient souvent.
Philippe regarda la table.
— Ce n’était pas comme ça la dernière fois.
Camille se tourna.
— Tu es venu récemment ?
— Il y a six mois.
— Pourquoi ?
— Vérifier.
— Vérifier quoi ?
— Si quelqu’un était revenu.
— Et ?
— Rien.
Marc s’approcha d’une photographie posée sur une étagère.
Il se figea.
— Camille.
Elle s’approcha.
La photo montrait Hélène.
Plus jeune.
Juliette.
Et un homme.
Marc pâlit.
— Étienne.
Camille regarda le visage.
L’homme supposé être son père possible.
Le père de Marc.
Elle sentit un vertige.
Puis remarqua un quatrième personnage, presque coupé au bord de la photo.
Philippe.
Très jeune.
— Vous étiez tous ensemble.
Philippe répondit :
— Oui.
— Quand ?
— 1999.
— Avant ma naissance.
— Oui.
Camille retourna la photo.
Une date.
12 décembre 1999.
Puis une phrase :
« Pour les quatre qui savent. »
Camille fronça les sourcils.
— Qui sait quoi ?
Personne ne répondit.
Marc regardait Étienne.
— Je n’avais jamais vu cette photo.
Philippe aussi semblait perturbé.
Camille remarqua.
— Tu ne l’avais jamais vue non plus.
— Non.
Un bruit léger vint du couloir.
Tous se figèrent.
Une porte intérieure venait de se refermer.
Marc se tendit.
Camille regarda Philippe.
— Il y a quelqu’un.
Philippe acquiesça.
Ils avancèrent.
La chambre d’Hélène.
Porte fermée.
Camille posa une main sur la poignée.
Marc murmura :
— Attendez.
— Non.
Elle ouvrit.
La pièce était vide.
Mais une fenêtre était entrouverte.
Le rideau bougeait.
Sur le lit se trouvait une enveloppe.
Fraîche.
Pas jaunie.
Sur le devant :
CAMILLE.
Elle sentit son cœur accélérer.
Marc regarda la fenêtre.
— Quelqu’un vient de partir.
Philippe se dirigea vers la fenêtre.
Regarda la cour.
Personne.
Camille ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur, une photographie récente.
Une femme d’une cinquantaine d’années.
Cheveux châtain foncé.
Visage fin.
Même yeux noisette que Camille.
Debout devant la basilique de Fourvière.
Au dos :
« Juliette Delaunay — Lyon — hier. »
Camille ne respirait plus.
— Elle est ici.
Marc prit la photo.
Son visage changea.
— Oui.
— Vous la reconnaissez.
— Oui.
— Votre sœur.
Marc acquiesça.
— Oui.
Camille regarda la photo.
Sa mère.
Vivante.
À Lyon.
Hier.
Puis Philippe remarqua quelque chose sur le lit.
Un petit magnétophone.
Avec une cassette déjà insérée.
Camille le regarda.
— Tu l’as déjà vu ?
Philippe secoua la tête.
Marc se raidit.
— Ne touchez pas.
Camille le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que si c’est Juliette qui l’a laissé...
— Justement.
Elle appuya sur lecture.
Un souffle.
Puis une voix de femme.
Claire.
Fatiguée.
Plus âgée que sur les vieilles vidéos.
Mais distincte.
« Camille... »
Camille ferma les yeux.
Sa mère biologique.
La voix continua :
« Si tu écoutes ceci, c’est que Marc est revenu. »
Marc devint immobile.
« Et si Marc est revenu, alors Philippe a probablement compris que la vérité ne peut plus rester enterrée. »
Philippe serra les mâchoires.
« Je ne sais pas si tu me considéreras comme ta mère. Tu n’as aucune raison de le faire. Hélène l’a été. »
Camille sentit les larmes monter.
« Mais je dois te dire une chose avant que les autres te mentent encore. »
Silence sur la cassette.
Puis :
« Étienne Delaunay n’était pas ton père. »
Marc ferma les yeux.
Camille sentit son cœur ralentir.
La voix continua :
« Laurent Vasseur non plus. »
Philippe devint blanc.
Camille regarda les deux hommes.
— Alors qui ?
La cassette continua.
« Ton père biologique est vivant. »
Camille ne bougea plus.
« Et il travaille encore dans le café où Hélène t’a envoyée il y a trois ans. »
Silence absolu.
Camille tourna lentement la tête vers Philippe.
Il devint livide.
— Non.
Marc le regarda.
— Philippe.
Camille fixa son ancien patron.
— C’est toi ?
Philippe secoua immédiatement la tête.
— Non.
La cassette continua.
« Philippe n’est pas ton père. »
Camille ferma brièvement les yeux.
Philippe expira.
Puis la voix de Juliette ajouta :
« Mais il sait qui l’est. »
Camille regarda Philippe.
— Qui ?
Il resta silencieux.
Sur la cassette :
« Camille, ton père s’appelle Luc Renaud. »
Philippe ferma les yeux.
Marc fronça les sourcils.
Camille répéta :
— Renaud.
Elle regarda Philippe.
— Comme toi.
Silence.
La voix continua :
« Luc est le frère cadet de Philippe. »
Camille sentit le sol se dérober.
Philippe baissa la tête.
— Mon oncle.
— Oui.
— Et mon père biologique.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
Camille resta immobile.
— Il est vivant.
— Oui.
— Et il travaille au café.
Philippe ne répondit pas.
Marc comprit avant elle.
— Julien.
Camille se figea.
Le cuisinier.
L’homme que Philippe venait de laisser gérer le café.
Julien Renaud.
Quarante-deux ans.
Discret.
Toujours en cuisine.
Celui qui préparait le déjeuner du personnel.
Celui qui lui avait offert un gâteau pour son anniversaire.
Camille sentit la pièce basculer.
— Julien est mon père.
Philippe répondit doucement :
— Oui.
— Il le sait ?
Silence.
Camille sentit la colère.
— Il le sait.
— Oui.
— Depuis quand ?
Philippe ne répondit pas.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours.
Camille resta figée.
Trois ans.
Trois années à travailler à quelques mètres de son propre père.
Lui dans la cuisine.
Elle en salle.
Et personne ne lui avait rien dit.
La cassette grésilla une dernière fois.
Puis la voix de Juliette :
« Si tu veux savoir pourquoi Luc t’a regardée grandir sans jamais te dire qui il était, ne l’écoute pas d’abord. Demande à Philippe ce qu’il lui a fait promettre en 2008. »
La cassette s’arrêta.
Camille ne bougea plus.
Marc regarda Philippe.
— Qu’est-ce que tu lui as fait promettre ?
Philippe ferma les yeux.
Camille s’approcha.
— Philippe.
Il prit une longue inspiration.
— Que s’il te disait la vérité...
Il s’arrêta.
— Quoi ?
— Laurent Vasseur te retrouverait.
Camille serra les mâchoires.
— Laurent a disparu en 2008.
Philippe secoua lentement la tête.
— Non.
Marc devint immobile.
— Quoi ?
Philippe releva les yeux.
— Laurent n’a jamais disparu.
— Alors où est-il ?
Philippe regarda vers la fenêtre.
Puis répondit :
— Il est à Lyon.
Camille sentit son sang se glacer.
— Et pourquoi Julien aurait encore peur de lui ?
Philippe répondit :
— Parce que Laurent croit toujours que Camille est sa fille.
Marc fronça les sourcils.
— Après vingt-six ans ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
Camille regarda l’ancienne photographie.
Juliette.
Hélène.
Étienne.
Philippe.
Puis elle comprit quelque chose.
— Laurent ne sait pas pour Luc.
— Non.
— Et si je retourne au café...
Philippe ne répondit pas.
Camille sentit immédiatement.
— Il peut être là.
Marc se dirigea vers la porte.
— On y retourne.
Philippe répondit :
— Non.
Camille se tourna.
— Pourquoi ?
Il regarda son téléphone.
Un message venait d’arriver.
Son visage changea.
— Parce qu’il est déjà arrivé.
Camille sentit son cœur s’arrêter.
Philippe lui montra l’écran.
Une photo prise à travers la vitrine du café.
Julien se tenait derrière le comptoir.
Et face à lui...
un homme d’une cinquantaine d’années, manteau noir, cheveux gris, posture calme.
Sous l’image :
« Elle est avec Marc ? »
Camille regarda Philippe.
— Qui a envoyé ça ?
Philippe répondit :
— Laurent.
Deuxième message.
« Ramène Camille. »
Puis un troisième :
« Sinon, je raconte à Luc ce qui s’est vraiment passé avec Juliette en 2008. »
Marc serra les mâchoires.
Camille regarda Philippe.
— Qu’est-ce qui s’est passé en 2008 ?
Philippe ne répondit pas.
— Philippe.
Il ferma les yeux.
Puis dit :
— Juliette n’est pas partie volontairement.
Camille sentit le froid l’envahir.
— Alors ?
Philippe regarda Marc.
— Luc l’a fait disparaître.
Silence.
Camille ne bougea plus.
— Mon père ?
Philippe acquiesça lentement.
— Oui.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 3 — Ce que Luc avait fait en 2008
— Luc l’a fait disparaître.
Camille ne répondit pas.
Elle regardait Philippe comme si les mots venaient d’arriver dans une langue qu’elle connaissait, mais que son esprit refusait soudain de comprendre.
— Mon père ?
Philippe acquiesça lentement.
— Oui.
Marc s’approcha.
— Explique.
Philippe regarda la photographie de Juliette.
— Pas ici.
Camille eut un rire sec.
— Non.
Philippe ferma les yeux.
— Camille...
— J’en ai assez de changer de pièce chaque fois que quelqu’un doit avouer quelque chose.
Elle désigna le lit.
— On reste ici.
Puis elle regarda Philippe.
— Qu’est-ce que Luc a fait à Juliette ?
Philippe prit une longue inspiration.
— Il l’a aidée à quitter Lyon.
Camille fronça les sourcils.
— Ce n’est pas « la faire disparaître ».
— Attends.
— Non. Parle.
Philippe baissa les yeux.
— En 2008, Laurent cherchait Juliette depuis plusieurs mois.
— Pourquoi ?
— Le registre.
— Toujours ce registre.
— Oui.
— Elle l’avait encore ?
— Non.
Marc intervint :
— Hélène l’avait.
Philippe acquiesça.
— Une copie.
Camille regarda Marc.
— Et l’original ?
— Personne ne savait.
Philippe répondit :
— Laurent pensait que Juliette savait où il était.
— Et elle savait ?
Silence.
Camille soupira.
— Très bien. Elle savait.
Philippe acquiesça.
— Oui.
— Où ?
— Je ne sais toujours pas.
— Luc savait ?
— Peut-être.
Camille le fixa.
Philippe corrigea immédiatement :
— Je ne sais pas.
— Mieux.
Marc regarda Philippe.
— Pourquoi Luc l’a aidée à partir ?
— Parce que Laurent l’avait retrouvée.
— Où ?
— Dans cet appartement.
Camille regarda autour d’elle.
La chambre.
Les murs.
La fenêtre entrouverte.
Tout semblait soudain différent.
— Ici ?
— Oui.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Philippe resta silencieux quelques secondes.
Puis :
— Le 17 octobre 2008, Laurent est venu.
Marc fronça les sourcils.
— Étienne était déjà mort.
— Depuis trois semaines.
Marc serra les mâchoires.
Philippe continua :
— Juliette savait qu’elle serait la suivante.
— Pourquoi ne pas aller à la police ?
demanda Camille.
Marc eut un rire amer.
— Parce qu’à l’époque, certaines personnes que Laurent payait portaient un uniforme.
Camille le regarda.
— Vous le saviez ?
— Oui.
— Vous travailliez pour lui aussi ?
Marc ne répondit pas.
— Marc.
— Oui.
La réponse était calme.
Camille se figea.
— Vous travailliez pour Laurent.
— Pendant plusieurs années.
— Comme quoi ?
— Je transportais des choses.
— Quelles choses ?
— Argent. Documents. Parfois des motos volées.
Camille le regarda longuement.
— Et vous me disiez que votre frère travaillait pour des gens dangereux.
— J’en faisais partie.
— Étienne était votre père.
— Oui.
— Et vous travailliez avec l’homme qui l’a probablement tué.
Marc baissa les yeux.
— Oui.
Camille eut un rire incrédule.
— Magnifique.
Philippe murmura :
— Marc avait vingt-six ans.
Marc se tourna vers lui.
— Ne me défends pas.
Philippe se tut.
Camille regarda Marc.
— Vous saviez que Laurent cherchait Juliette ?
— Pas au début.
— Et quand vous l’avez découvert ?
— J’ai essayé de l’aider.
— Comment ?
— En donnant de fausses informations à Laurent.
Philippe intervint :
— C’est pour ça qu’il a quitté Lyon.
Camille fronça les sourcils.
— Laurent ?
— Marc.
Marc acquiesça.
— En 2009.
— Et depuis ?
— Je suis revenu quelques fois.
— Pour chercher Juliette ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Marc regarda la photographie.
— Parce que c’est ma sœur.
Camille resta silencieuse.
Cette fois, elle ne corrigea pas ce lien.
Même si Étienne n’était pas le frère de Marc, Juliette pouvait très bien l’être par leur mère.
Elle demanda :
— Luc connaissait Marc ?
Philippe répondit :
— Oui.
— Bien ?
— Trop bien.
Marc eut un léger sourire amer.
— On était amis.
Camille se figea.
— Vous et mon père.
— Oui.
— Et vous ne m’avez pas reconnue quand je suis sortie du café ?
Marc secoua la tête.
— Je ne t’avais jamais vue adulte.
— Vous aviez vu des photos ?
— Une seule. Quand tu avais quatre ans.
— Pourquoi ?
— Luc me l’avait montrée.
Camille sentit son cœur se serrer.
— Il parlait de moi ?
Marc hésita.
— Parfois.
— Comme sa fille ?
Silence.
— Marc.
— Oui.
Camille détourna les yeux.
Julien.
Luc.
Elle avait toujours appelé cet homme Julien parce que tout le monde au café l’appelait ainsi.
Un cuisinier discret.
Patient.
Presque invisible.
Et pendant trois ans, il avait su.
— Pourquoi Julien ?
demanda-t-elle.
Philippe fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Son prénom.
— Ah.
Philippe comprit.
— Julien est son deuxième prénom.
— Donc il s’appelle vraiment Luc Julien Renaud.
— Oui.
— Pourquoi utiliser Julien ?
— Pour que Laurent ne le retrouve pas.
Camille eut un rire sans joie.
— Et pourtant Laurent est aujourd’hui devant son café.
Personne ne répondit.
Elle regarda le téléphone de Philippe.
— Il est toujours là ?
Philippe ouvrit le message.
Rien de nouveau.
— Je ne sais pas.
Marc répondit :
— On doit revenir.
— Pas avant que Philippe termine.
Camille regarda son ancien patron.
— Qu’est-ce que Luc a fait à Juliette ?
Philippe reprit :
— Quand Laurent est venu ici en 2008, Juliette n’était pas seule.
— Luc était avec elle.
— Oui.
— Pourquoi ?
Philippe hésita.
— Ils étaient ensemble.
Camille se figea.
— Ensemble comment ?
— En couple.
Silence.
Camille regarda Philippe.
Puis Marc.
— Luc était avec ma mère biologique.
— Oui.
— Et il est mon père.
— Oui.
— Donc ils formaient un couple.
— Pendant quelque temps.
Camille fronça les sourcils.
— Mais Juliette avait aussi été avec Étienne et Laurent.
— Oui.
— Et Luc.
— Oui.
Camille passa une main sur son visage.
— Je vais avoir besoin d’un tableau.
Marc eut presque un sourire.
Elle le vit.
— Ce n’est pas drôle.
— Non.
— Vous souriez.
— C’est nerveux.
Philippe continua :
— Luc savait que Laurent viendrait.
— Comment ?
— Parce que quelqu’un l’avait prévenu.
— Qui ?
Philippe regarda Marc.
Marc fronça les sourcils.
— Pas moi.
— Non.
— Alors ?
Philippe répondit :
— Hélène.
Camille se figea.
— Ma mère adoptive.
— Oui.
— Elle savait où était Juliette.
— Oui.
— Elles étaient encore en contact.
— Oui.
— Jusqu’en 2008.
— Oui.
Camille sentit une douleur plus profonde.
Toute son enfance, Hélène avait su.
Sa mère biologique n’était pas un fantôme.
Pas une inconnue.
Elle était quelque part, accessible.
— Pourquoi ne m’avoir jamais laissée la rencontrer ?
Philippe répondit :
— Parce que Juliette refusait.
— Pourquoi ?
— Elle pensait que Laurent surveillait Hélène.
— C’était vrai ?
Marc acquiesça.
— Probablement.
Camille le regarda.
Il leva légèrement les mains.
— Désolé. Cette fois, je ne peux vraiment pas savoir.
Elle soupira.
— Continue.
Philippe reprit :
— Hélène a prévenu Luc que Laurent allait venir ici. Luc est arrivé avant lui.
— Et ?
— Il a préparé une sortie par la cour arrière.
Camille regarda la fenêtre.
— Celle-là ?
— Oui.
— Juliette est partie par là.
— Oui.
— Avec Luc ?
— Non.
Camille fronça les sourcils.
— Alors ?
Philippe baissa les yeux.
— Luc est resté.
— Pourquoi ?
— Pour faire croire à Laurent qu’elle était encore dans l’appartement.
— Et ça a marché ?
— Quelques minutes.
— Puis ?
Philippe regarda Marc.
— Laurent a compris.
— Il l’a poursuivie ?
— Oui.
— Il l’a trouvée ?
— Non.
Camille sentit un léger soulagement.
— Donc Luc l’a sauvée.
Philippe ne répondit pas.
— Quoi ?
— Ce n’est pas toute l’histoire.
Camille ferma les yeux.
— Bien sûr.
Philippe continua :
— Avant de partir, Juliette voulait récupérer quelque chose.
— Le registre.
— Non.
— La clé.
— Non.
— Quoi alors ?
Philippe regarda Camille.
— Toi.
Silence.
Camille resta figée.
— Moi ?
— Oui.
— J’avais huit ans.
— Oui.
— Où j’étais ?
— Chez Hélène.
— Juliette voulait venir me chercher.
— Oui.
— Pour partir avec moi.
— Oui.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Et ?
Philippe ne répondit pas.
Elle comprit.
— Luc l’en a empêchée.
— Oui.
Marc se raidit.
— Pourquoi ?
Philippe répondit :
— Parce que s’ils prenaient Camille, Laurent comprendrait immédiatement où ils allaient.
Camille le fixa.
— Où allaient-ils ?
— En Suisse.
— Donc Luc lui a dit de me laisser.
— Oui.
— Et Juliette a accepté ?
Philippe secoua la tête.
— Non.
— Alors ?
— Ils se sont disputés.
— Et ?
Philippe regarda le sol.
— Luc lui a menti.
Camille sentit son cœur battre.
— Sur quoi ?
— Il lui a dit qu’Hélène et toi aviez déjà quitté Lyon.
— Mais ce n’était pas vrai.
— Non.
— Où étions-nous ?
— À cinq kilomètres.
Camille ne parla plus.
Philippe continua :
— Juliette a cru que tu étais déjà en sécurité.
— Donc elle est partie.
— Oui.
— Sans moi.
— Oui.
— À cause de Luc.
— Oui.
Camille sentit une colère froide.
— Et après ?
— Luc devait la rejoindre.
— Il l’a fait ?
— Non.
— Pourquoi ?
Philippe hésita.
Marc intervint :
— Laurent.
Philippe acquiesça.
— Il menaçait Camille.
— Moi.
— Oui.
— Donc Luc est resté à Lyon pour me protéger.
— C’est ce qu’il disait.
Camille entendit immédiatement la nuance.
— Ce qu’il disait.
— Oui.
— Tu ne le crois pas.
Philippe prit une respiration.
— Pas entièrement.
— Pourquoi ?
— Parce que Luc avait une autre raison de rester.
— Laquelle ?
Philippe regarda Marc.
— Étienne.
Marc fronça les sourcils.
— Quoi, Étienne ?
— Luc avait découvert quelque chose après sa mort.
— Quoi ?
— Qu’Étienne n’avait pas été tué uniquement à cause du registre.
Marc se figea.
— Alors pourquoi ?
Philippe répondit :
— Parce qu’il avait découvert qui était réellement Laurent Vasseur.
Camille fronça les sourcils.
— Réellement ?
— Ce n’était pas son vrai nom.
Marc devint immobile.
— Quoi ?
Philippe regarda Marc.
— Tu ne savais pas ?
— Non.
— Hélène l’avait découvert.
— Qui était-il ?
Philippe répondit :
— Laurent Vasseur s’appelait à la naissance Laurent Delaunay.
Silence.
Marc pâlit.
Camille sentit le nom.
— Delaunay.
— Oui.
— Comme Juliette.
— Oui.
Marc secoua la tête.
— Impossible.
Philippe continua :
— Laurent était le demi-frère d’Étienne.
Marc resta immobile.
— Donc...
Camille essaya de comprendre.
— Laurent était l’oncle de Juliette ?
Philippe acquiesça.
— Biologiquement, oui.
Camille sentit son estomac se retourner.
— Mais vous avez dit que Laurent avait été avec Juliette.
Philippe ferma les yeux.
— Ils ne le savaient pas au début.
Marc recula d’un pas.
— Non.
— Étienne l’a découvert en 2008.
— Comment ?
— Un dossier de naissance.
Marc regarda Philippe.
— Et Laurent ?
— Il l’a appris presque au même moment.
Camille demanda :
— C’est pour ça qu’Étienne a été tué ?
— En partie.
— Et Juliette ?
Philippe répondit :
— C’est aussi pour ça qu’elle voulait disparaître définitivement.
Camille resta silencieuse.
Les mensonges n’avaient plus seulement caché des crimes.
Ils avaient détruit les limites mêmes d’une famille.
— Et moi ?
demanda-t-elle.
Philippe la regarda.
— Quoi ?
— Si Laurent était l’oncle de Juliette, pourquoi pensait-il pouvoir être mon père ?
Silence.
Marc comprit.
— Il avait eu une relation avec elle avant de connaître leur lien.
Camille ferma les yeux.
— Donc il pouvait quand même biologiquement être mon père.
— Oui.
— Mais Juliette dit qu’il ne l’est pas.
— Oui.
— Et Étienne non plus.
— Oui.
— Donc Luc.
— Oui.
Camille prit une longue inspiration.
— Un test existe ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
Elle se figea.
— Depuis quand ?
— 2008.
— Vous avez un test ADN depuis 2008 ?
— Oui.
— Et vous savez avec certitude que Luc est mon père.
— Oui.
Camille regarda Philippe.
Sa colère n’explosa pas.
Elle devint presque calme.
— Où est ce test ?
— Au café.
— Où ?
— Dans mon bureau.
— Depuis dix-huit ans ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Hélène voulait qu’il reste là.
— Pourquoi tout doit rester dans ce café ?
Philippe ne répondit pas.
Marc regarda Camille.
— On doit vraiment y retourner maintenant.
Elle acquiesça.
— Oui.
Ils quittèrent l’appartement.
Pendant le trajet, personne ne parla.
Camille regardait Lyon défiler derrière la vitre.
Elle connaissait ces rues.
Ces façades.
Ces feux rouges.
Mais tout semblait légèrement différent.
Comme si une seconde ville avait toujours existé derrière celle qu’elle connaissait.
Une ville de secrets.
De noms changés.
De gens qui se surveillaient.
Et au centre de tout cela, un petit café où elle avait simplement cru trouver un emploi.
Philippe conduisait.
Marc était derrière.
Camille demanda soudain :
— Pourquoi ce café ?
Philippe regarda la route.
— Quoi ?
— Pourquoi Hélène voulait-elle que je travaille là ?
— Je ne sais pas si elle le voulait.
— Tu as dit qu’elle t’avait demandé de veiller sur moi.
— Oui.
— Avant sa mort.
— Oui.
— Mais j’ai commencé à travailler chez toi quinze ans après sa mort.
— Oui.
— Comment savait-elle que je viendrais ?
Philippe resta silencieux.
Camille se tourna.
— Philippe.
— Elle ne savait pas.
— Alors ?
— Quand tu as envoyé ton CV...
Il s’arrêta.
— Quoi ?
— J’ai cru que quelqu’un t’avait dit de venir.
— Qui ?
— Juliette.
Camille se figea.
— Pourquoi ?
— Parce que trois jours avant ta candidature, j’avais reçu une lettre.
— De Juliette ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle disait ?
Philippe regarda la route.
— « Elle va bientôt venir vers toi. Ne lui dis rien. »
Camille sentit un frisson.
— Et trois jours après, je suis arrivée.
— Oui.
— Mais personne ne m’avait envoyé.
— C’est ce que j’ai compris plus tard.
— Alors comment Juliette savait-elle ?
Philippe ne répondit pas.
Marc murmura depuis l’arrière :
— Elle te surveillait.
Camille regarda par la fenêtre.
— Depuis combien de temps ?
Personne ne savait.
Ils arrivèrent près du café.
Philippe ralentit.
— Ne descendez pas tout de suite.
Camille regarda à travers le pare-brise.
Le café était toujours ouvert.
Des clients à l’intérieur.
La pluie avait cessé.
Pas de chaos.
Pas de police.
Pas de bagarre.
Tout semblait normal.
Trop normal.
Marc regarda la vitrine.
— Je ne vois pas Laurent.
Philippe répondit :
— Moi non plus.
Camille aperçut Julien derrière le comptoir.
Luc.
Son père.
Il essuyait une tasse.
Comme chaque jour.
Elle sentit quelque chose de presque violent dans cette banalité.
— Je vais entrer.
Philippe répondit :
— Camille.
— Non.
Elle ouvrit la portière.
Marc descendit aussi.
Philippe soupira et les suivit.
La clochette tinta.
Julien leva les yeux.
Quand il vit Camille, il se figea.
Puis Marc.
Puis Philippe.
Son visage perdit toute couleur.
— Camille.
Elle s’arrêta devant le comptoir.
— Bonjour, Luc.
La tasse glissa presque de ses doigts.
Silence.
Les quelques clients présents sentirent immédiatement que quelque chose se passait.
Julien posa lentement la tasse.
— Qui t’a dit ?
— Tout le monde.
— Camille...
— Est-ce que tu es mon père ?
Il ferma les yeux.
Elle attendit.
Pas de discours.
Pas d’excuse.
Enfin :
— Oui.
Camille sentit ses yeux brûler.
— Depuis combien de temps tu le sais ?
— Depuis avant ta naissance.
— Donc vingt-six ans.
— Oui.
— Tu m’as vue grandir ?
— De loin.
— Et pendant trois ans, de très près.
— Oui.
— Tu m’as préparé des repas.
— Oui.
— Tu m’as offert un gâteau pour mes vingt-cinq ans.
Luc eut les yeux humides.
— Oui.
— Tu m’as appelée Camille.
— Oui.
— Jamais « ma fille ».
Il baissa les yeux.
— Non.
Camille sentit une larme couler.
Elle l’essuya immédiatement.
— Pourquoi ?
Luc regarda Philippe.
— Ne le regarde pas.
Il revint vers elle.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais promis.
— À Philippe.
— À Hélène aussi.
— Et Juliette ?
Luc ferma les yeux.
— Surtout à Juliette.
Camille se figea.
— Ma mère biologique t’avait demandé de ne jamais me dire que tu étais mon père.
— Oui.
— Pourquoi ?
Luc répondit :
— Parce qu’elle pensait que si Laurent apprenait que tu étais ma fille, il me tuerait.
Marc eut un rire froid.
— Et ça t’a suffi pendant vingt-six ans ?
Luc le regarda.
— Tu n’étais pas là.
— J’étais là en 2008.
— Pas après.
Marc s’approcha légèrement.
— Parce que vous m’avez tous laissé croire que Juliette était morte.
Camille se tourna.
— Quoi ?
Marc fixa Luc.
— C’est ça, n’est-ce pas ?
Luc ne répondit pas.
— En 2009, Philippe m’a dit que Juliette était morte en Suisse.
Philippe ferma les yeux.
Camille regarda Philippe.
— Encore un mensonge.
— Oui.
Marc regarda Luc.
— Tu savais.
Luc acquiesça.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour que tu arrêtes de la chercher.
Marc serra les mâchoires.
— Elle est ma sœur.
— Et Laurent te suivait.
— Tu n’avais pas le droit.
Luc répondit :
— Non.
Silence.
Camille regarda son père.
— Le test ADN.
Luc pâlit.
Philippe se dirigea vers le couloir arrière.
— Je vais le chercher.
— Non.
Camille l’arrêta.
— Luc va le chercher.
Son père la regarda.
Puis acquiesça.
Il disparut quelques secondes dans l’arrière-salle.
Revint avec une petite enveloppe blanche.
Il la posa sur le comptoir.
Camille l’ouvrit.
Ancien laboratoire lyonnais.
Date : novembre 2008.
Les termes étaient techniques.
Mais la conclusion ne l’était pas.
Probabilité de paternité : supérieure à 99,99 %.
Luc Renaud.
Camille sentit ses jambes devenir faibles.
Elle s’assit sur un tabouret.
Personne ne la toucha.
Elle apprécia cela.
— Donc c’est vrai.
Luc répondit :
— Oui.
Elle regarda l’homme.
Son père.
Elle connaissait déjà son rire.
Sa façon de couper le pain.
Son habitude de boire son café sans sucre.
La petite cicatrice sur sa main gauche.
Mais elle ne le connaissait pas du tout.
— Pourquoi travailler ici ?
demanda Camille.
Luc regarda Philippe.
— C’était notre père qui avait ouvert ce café.
Camille fronça les sourcils.
— Votre père.
Philippe acquiesça.
— André Renaud.
— Mon grand-père.
— Oui.
— Il savait pour moi ?
Luc répondit :
— Oui.
Camille eut presque envie de rire.
— Combien de personnes savaient exactement que j’étais ta fille ?
Luc réfléchit.
— Hélène.
— Oui.
— Juliette.
— Évidemment.
— Philippe.
— Oui.
— André.
— Oui.
— Maître Lefèvre.
Philippe secoua la tête.
— Pas avant aujourd’hui.
Camille regarda Marc.
— Vous ?
— Non.
— Laurent ?
Luc se raidit.
— Non.
— Vous êtes sûr ?
— Oui.
Une voix masculine répondit derrière Camille :
— Il ne l’était pas.
Tout le monde se figea.
Camille se retourna.
Un homme était assis à une petite table au fond du café.
Manteau noir.
Cheveux gris.
Une tasse devant lui.
Calme.
Il avait été là tout le temps.
Philippe devint blanc.
— Laurent.
Marc se raidit.
Luc ne bougea plus.
Laurent Vasseur se leva lentement.
Pas d’arme.
Pas de geste agressif.
Il s’approcha seulement de quelques pas.
— Bonjour, Marc.
Marc le fixa.
— Tu devrais être mort.
Laurent sourit.
— On me le dit souvent.
Puis son regard se posa sur Camille.
Pas avec tendresse.
Pas avec menace.
Avec une étrange curiosité.
— Alors voilà Camille.
Luc se plaça légèrement devant elle.
Laurent eut un petit sourire.
— Toujours pareil, Luc.
Camille se leva.
— Vous me cherchiez ?
Laurent la regarda.
— Pendant longtemps.
— Vous pensiez être mon père.
— Oui.
— Vous ne l’êtes pas.
— Je sais.
Silence.
Luc se figea.
— Depuis quand ?
Laurent répondit :
— 2008.
Camille fronça les sourcils.
— Alors pourquoi continuer à me chercher ?
Laurent regarda Luc.
Puis Philippe.
Enfin Marc.
— Parce que votre naissance n’est pas la raison pour laquelle tout le monde vous ment.
Camille sentit immédiatement la tension.
— Alors quoi ?
Laurent regarda le café.
— Hélène ne vous a pas seulement élevée.
— Je sais.
— Non.
Il secoua la tête.
— Vous ne savez pas.
Luc murmura :
— Laurent, tais-toi.
— Vingt-six ans, Luc.
Il regarda Camille.
— Elle mérite au moins une vérité complète.
Camille sentit sa colère.
— Dites-la.
Laurent sourit légèrement.
— Vous êtes certaine ?
— Oui.
— Très bien.
Il désigna Philippe.
— Demandez à votre oncle pourquoi il vous a engagée il y a trois ans.
Camille fronça les sourcils.
— Hélène lui avait demandé de veiller sur moi.
Laurent secoua la tête.
— Faux.
Philippe devint livide.
Camille se tourna.
— Philippe ?
Il ne répondit pas.
Laurent continua :
— Il ne vous a pas engagée pour vous protéger.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’il cherchait quelque chose.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Quoi ?
Laurent regarda son tablier bordeaux.
Puis répondit :
— Une clé.
Silence.
Camille fronça les sourcils.
— Je n’avais aucune clé.
— Pas consciemment.
Luc ferma les yeux.
Laurent continua :
— Hélène avait caché la clé du coffre dans un objet qu’elle vous avait laissé.
— Quel objet ?
Laurent regarda Philippe.
— Dis-lui.
Philippe resta silencieux.
— Philippe.
Il prit une longue inspiration.
— Ta montre.
Camille se figea.
Elle regarda son poignet.
Une vieille montre mécanique.
Bracelet brun.
Le seul objet d’Hélène qu’elle portait presque chaque jour.
— Non.
Philippe acquiesça.
— Oui.
Camille retira lentement la montre.
— La clé est là-dedans ?
Laurent répondit :
— Une partie.
— Une partie de quoi ?
— D’un mécanisme.
Marc fronça les sourcils.
— Quel coffre ?
Laurent regarda Marc.
— Celui qu’Étienne cherchait avant de mourir.
Marc devint immobile.
— Où ?
Laurent eut un sourire.
— Ici.
Tout le monde regarda autour du café.
Camille sentit son cœur battre.
— Dans le bâtiment ?
— Oui.
Philippe ferma les yeux.
Laurent continua :
— André Renaud l’avait fait installer en 1997.
Luc murmura :
— Ça suffit.
Laurent l’ignora.
— Hélène a trouvé le coffre en 2007.
— Et le registre est dedans ?
demanda Camille.
— Entre autres.
— Quoi d’autre ?
Laurent regarda Marc.
— La preuve de ce qui est réellement arrivé à Étienne.
Marc pâlit.
Puis Laurent regarda Luc.
— Et la preuve de ce que Luc a fait à Juliette en 2008.
Camille sentit un froid.
— Philippe m’a dit qu’il l’avait aidée à disparaître.
Laurent sourit.
— Philippe ne sait pas tout.
Luc serra les mâchoires.
— Arrête.
Camille regarda son père.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
Luc ne répondit pas.
Laurent le fit.
— Il n’a pas seulement aidé Juliette à partir.
Silence.
— Il lui a pris quelque chose.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Quoi ?
Laurent regarda directement Camille.
— Un deuxième enfant.
Personne ne bougea.
Camille sentit le café disparaître autour d’elle.
— Quoi ?
Luc devint blanc.
Philippe se tourna vers son frère.
— Luc...
Même lui ne savait pas.
Laurent continua :
— Juliette n’est pas partie seule en 2008.
Camille ne respirait plus.
— Elle avait un enfant avec elle.
— Quel âge ?
Laurent répondit :
— Sept ans.
Camille calcula immédiatement.
Un enfant né en 2001.
— Garçon ou fille ?
— Une fille.
Luc ferma les yeux.
Camille regarda son père.
— J’ai une sœur.
Silence.
Luc murmura :
— Oui.
— Où est-elle ?
Il ne répondit pas.
— Luc.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je ne sais pas.
Camille sentit la colère monter.
— Comment peux-tu ne pas savoir ?
Laurent répondit à sa place :
— Parce que cette enfant a disparu la même nuit que Juliette.
Camille se tourna vers lui.
— Qui l’a prise ?
Laurent regarda Luc.
— Lui.
Luc secoua la tête.
— Non.
— Tu l’as sortie de l’appartement.
— Pour la protéger.
— Et ensuite ?
Luc ne répondit pas.
Laurent continua :
— Ensuite, Luc l’a confiée à quelqu’un.
Camille regarda son père.
— À qui ?
Luc ferma les yeux.
— Hélène.
Silence.
Camille sentit quelque chose d’impossible.
— Ma mère adoptive.
— Oui.
— Hélène a élevé ma sœur aussi ?
— Non.
— Alors ?
Luc murmura :
— Elle devait seulement la garder une nuit.
— Et après ?
— Le lendemain matin, l’enfant avait disparu.
Camille ne bougea plus.
— Hélène l’avait prise ?
— Je ne sais pas.
— Qui était cette fille ?
Luc regarda Camille.
— Elle s’appelait Anaïs.
— Anaïs quoi ?
— Anaïs Renaud.
Camille sentit le nom.
— Ta fille.
Luc secoua la tête.
— Non.
Camille se figea.
— Alors ?
Luc regarda Marc.
Marc devint soudain immobile.
— Non.
Luc ferma les yeux.
— Anaïs était la fille d’Étienne.
Silence.
Marc pâlit.
Camille comprit.
— Donc...
Elle regarda Marc.
— Anaïs est votre demi-sœur.
— Oui.
— Et ma...
Elle hésita.
Si Juliette était la mère d’Anaïs et aussi sa propre mère, elles étaient demi-sœurs par Juliette.
— Ma demi-sœur aussi.
Luc acquiesça.
— Oui.
Laurent sourit tristement.
— Voilà pourquoi Étienne est mort.
Marc se tourna.
— Quoi ?
— Pas pour le registre.
— Tu viens de dire...
— Le registre comptait.
Laurent regarda Marc.
— Mais Étienne avait découvert qu’Anaïs existait.
Marc fronça les sourcils.
— Pourquoi ça aurait été dangereux ?
Laurent ne répondit pas.
Camille sentit une nouvelle couche.
— Parce que quelque chose n’allait pas avec sa naissance.
Laurent la regarda.
— Exactement.
Luc devint livide.
— Ne fais pas ça.
Camille se tourna.
— Quoi ?
Luc regarda sa fille.
— Certaines vérités ne servent à rien.
Camille eut un rire amer.
— Cette famille adore cette phrase.
Laurent continua :
— Anaïs n’était pas seulement la fille d’Étienne et Juliette.
Marc fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Laurent regarda Philippe.
— Ton père savait.
Philippe se figea.
— André ?
— Oui.
— Savait quoi ?
Laurent répondit :
— Que l’acte de naissance d’Anaïs avait été falsifié.
Camille sentit immédiatement.
— Encore.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle n’était pas née à Lyon.
— Où ?
Laurent répondit :
— À Genève.
Luc ferma les yeux.
— Laurent.
— Et Juliette n’était pas la femme enregistrée comme sa mère.
Marc se figea.
Camille regarda Luc.
— Quoi ?
Laurent continua :
— Sur les papiers, Anaïs était la fille d’une autre femme.
— Qui ?
Laurent regarda Camille.
Puis Philippe.
Puis Luc.
— Hélène Moreau.
Silence absolu.
Camille sentit son cœur s’arrêter.
— Ma mère adoptive.
— Oui.
— Pourquoi Hélène était enregistrée comme la mère d’Anaïs ?
Laurent répondit :
— Parce qu’elle avait organisé sa naissance clandestine.
— Pourquoi ?
— Pour protéger Juliette.
— De qui ?
Laurent eut un sourire sans joie.
— De moi.
Camille resta silencieuse.
Laurent poursuivit :
— Et d’Étienne.
Marc se raidit.
— Pourquoi d’Étienne si c’était son enfant ?
Laurent regarda Marc.
— Parce que Juliette ne voulait pas qu’il sache qu’elle était enceinte.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à l’époque, Étienne travaillait encore pour le réseau.
Marc ne répondit pas.
Laurent regarda la vieille montre de Camille.
— Tout est dans le coffre.
Camille fixa l’objet.
— Comment on l’ouvre ?
Philippe répondit :
— Je ne sais pas.
Laurent sourit.
— Moi, oui.
Luc se tourna vers lui.
— Tu n’y toucheras pas.
Laurent resta parfaitement calme.
— Ce n’est plus à toi de décider.
Camille regarda les hommes autour d’elle.
Son père.
Son oncle.
Marc.
Laurent.
Quatre hommes qui avaient passé des années à décider ce qu’elle pouvait ou non savoir.
Elle prit la montre.
— C’est moi qui l’ouvre.
Luc secoua la tête.
— Camille.
— Non.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Tu as eu vingt-six ans pour décider à ma place.
Silence.
— C’est terminé.
Laurent sourit légèrement.
— Enfin.
Camille se tourna vers lui.
— Ne soyez pas content. Vous êtes probablement le prochain menteur.
Le sourire disparut.
Marc eut presque un rire.
Camille regarda Philippe.
— Où est le coffre ?
Philippe resta silencieux.
— Tu sais.
— Oui.
— Où ?
Il désigna l’arrière du café.
— Sous la réserve.
Luc ferma les yeux.
Marc fronça les sourcils.
— Il y a une cave ?
— Oui.
Camille se figea.
— Je travaille ici depuis trois ans et je n’ai jamais vu de cave.
Philippe répondit :
— Parce que la porte est cachée.
— Où ?
— Sous une étagère.
Camille acquiesça.
— On y va.
Laurent fit un pas.
Luc se plaça devant lui.
— Pas toi.
Camille se tourna.
— Si.
Luc la regarda.
— Camille...
— Tout le monde descend.
Philippe fronça les sourcils.
— Les clients ?
Camille regarda autour d’elle.
Les derniers clients observaient la scène en silence.
— Eux peuvent enfin arrêter de regarder.
Personne ne protesta.
Philippe leur demanda calmement de quitter le café.
Quelques minutes plus tard, la porte fut verrouillée.
La salle devint silencieuse.
Philippe conduisit les autres vers la réserve.
Il déplaça une étagère métallique.
Derrière, une petite porte.
Camille resta immobile.
— Trois ans.
Philippe baissa les yeux.
— Oui.
Il ouvrit.
Un escalier descendait dans l’obscurité.
Marc regarda Laurent.
— Après toi.
Laurent sourit.
— Toujours aussi méfiant.
— Plus qu’avant.
Ils descendirent.
Camille en premier derrière Philippe.
Puis Luc.
Marc.
Laurent en dernier.
La cave était petite.
Murs de pierre.
Quelques cartons.
Une vieille armoire.
Philippe déplaça un panneau de bois.
Derrière se trouvait un coffre métallique encastré dans le mur.
Camille sentit son cœur accélérer.
— C’est ça.
Laurent acquiesça.
— Oui.
Au centre du coffre se trouvait une petite fente circulaire.
Camille regarda sa montre.
— Comment ?
Laurent répondit :
— Ouvre le boîtier arrière.
Luc murmura :
— Camille, attends.
Elle l’ignora.
Philippe trouva un petit tournevis.
Camille ouvrit délicatement le dos de la montre.
À l’intérieur, sous le mécanisme, se trouvait une minuscule pièce métallique.
Une demi-clé.
Elle la retira.
— Une moitié.
Laurent acquiesça.
— Oui.
— Où est l’autre ?
Silence.
Camille regarda Laurent.
— Vous l’avez.
Il secoua la tête.
— Non.
— Luc ?
— Non.
— Philippe ?
— Non.
Elle regarda Marc.
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi moi ?
Camille pensa.
Puis regarda son gilet de cuir.
— Votre père.
Marc devint immobile.
— Étienne.
Laurent sourit.
— Très bien.
Marc comprit.
Il passa une main autour de son cou.
Sous sa chemise se trouvait une vieille chaîne.
Au bout, un petit morceau de métal qu’il portait depuis des années.
Il le regarda.
— Non.
Laurent répondit :
— Si.
Marc retira la chaîne.
Les deux morceaux correspondaient parfaitement.
Camille regarda Marc.
— Depuis combien de temps vous avez ça ?
— Depuis la mort d’Étienne.
— Vous ne saviez pas ?
— Il m’avait dit de ne jamais m’en séparer.
Camille assembla les deux pièces.
Une clé complète.
Elle la plaça dans le coffre.
Déclic.
Luc ferma les yeux.
Philippe retint son souffle.
Camille tourna.
Le coffre s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs dossiers.
Une cassette.
Un registre noir.
Et une enveloppe portant un seul prénom :
ANAÏS.
Marc devint blanc.
Camille prit l’enveloppe.
— Ma sœur.
Luc murmura :
— Oui.
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait une photographie récente.
Une jeune femme d’environ vingt-cinq ans.
Cheveux châtains.
Yeux bleu-gris.
Camille la regarda.
Puis Marc.
La ressemblance était évidente.
Au dos :
« Anaïs — Lyon — juin 2026. »
Camille se figea.
— Elle est à Lyon.
Laurent répondit :
— Oui.
Marc regarda la photographie.
Ses mains tremblaient.
— Où ?
Personne ne répondit.
Puis Camille remarqua une seconde ligne.
Plus petite.
Une adresse.
Elle la lut.
Et devint immobile.
Philippe vit son visage.
— Quoi ?
Camille leva les yeux.
— Je connais cette adresse.
Luc fronça les sourcils.
— Où est-ce ?
Camille regarda Philippe.
— Ton appartement.
Silence.
Philippe devint blanc.
— Impossible.
Camille lui montra la photo.
— C’est ton adresse.
Marc se tourna lentement vers Philippe.
— Pourquoi Anaïs vit chez toi ?
— Elle ne vit pas chez moi.
Laurent eut un petit rire.
— Alors quelqu’un t’a encore caché quelque chose.
Philippe regarda l’adresse.
— Je vis seul.
Camille sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Depuis quand ?
— Onze ans.
— Tu es sûr ?
Philippe la regarda, presque vexé.
— Oui.
Marc prit la photographie.
Puis il remarqua quelque chose dans le reflet d’une fenêtre derrière Anaïs.
Une silhouette.
Un homme.
Il rapprocha la photo.
Son visage changea.
— Non.
Camille regarda.
— Quoi ?
Marc montra le reflet.
— Cet homme.
Philippe pâlit.
Luc se figea.
Laurent ne souriait plus.
Camille demanda :
— Qui est-ce ?
Marc répondit :
— Étienne.
Silence.
Camille regarda la date.
Juin 2026.
Puis Marc.
— Votre père est mort en 2008.
Marc fixa la photographie.
— Oui.
— Alors comment peut-il être sur une photo prise il y a deux mois ?
Personne ne répondit.
Puis Laurent murmura :
— Parce qu’Étienne n’est jamais mort.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 4 — L’homme qui était mort deux fois
— Parce qu’Étienne n’est jamais mort.
Marc ne bougea plus.
La photographie tremblait légèrement entre ses doigts.
Étienne.
Son père.
L’homme qu’il avait enterré dans sa tête depuis dix-huit ans.
Le visage apparaissait dans le reflet d’une fenêtre, derrière Anaïs.
Plus âgé.
Les cheveux presque entièrement gris.
Mais reconnaissable.
— Non.
Laurent le regarda.
— Si.
Marc releva brutalement les yeux.
— J’ai vu sa moto.
— Oui.
— J’ai vu le ravin.
— Oui.
— J’ai vu son casque brisé.
— Oui.
— Il y avait du sang.
Laurent acquiesça.
— Je sais.
Marc fit un pas vers lui.
— Alors explique.
Laurent resta parfaitement calme.
— La moto était bien celle d’Étienne.
— Et ?
— Le sang aussi.
— Donc ?
— Il a eu l’accident.
Marc serra les mâchoires.
— Mais il n’est pas mort.
— Non.
Camille regardait les deux hommes.
— Qui l’a sauvé ?
Laurent répondit :
— Juliette.
Silence.
Camille se figea.
— Ma mère.
— Oui.
Luc ferma les yeux.
Philippe regarda Laurent avec méfiance.
— Tu étais là ?
— Après.
Marc demanda :
— Après quoi ?
Laurent regarda Étienne sur la photographie.
— Après que Juliette l’a sorti du ravin.
— Comment aurait-elle pu ?
— Elle n’était pas seule.
Marc fronça les sourcils.
— Qui ?
Laurent hésita.
Puis regarda Philippe.
Philippe pâlit.
— Non.
Camille se tourna immédiatement vers son ancien patron.
— Toi.
Philippe secoua la tête.
— Je ne l’ai pas sorti.
— Alors ?
— André.
Luc se figea.
— Notre père ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
Camille sentit encore un nom familial entrer dans le puzzle.
André Renaud.
Son grand-père.
Le fondateur du café.
— André savait qu’Étienne était vivant.
— Oui.
— Jusqu’à sa mort ?
Philippe répondit :
— Oui.
Luc regarda son frère.
— Et toi aussi.
— À partir de 2010.
— Tu savais depuis seize ans.
Philippe baissa les yeux.
— Oui.
Luc eut un rire vide.
— Combien de morts vivants tu comptes encore me présenter aujourd’hui ?
Personne ne répondit.
Marc fixait toujours la photo.
— Pourquoi Étienne a simulé sa mort ?
Laurent répondit :
— Parce qu’il savait que quelqu’un recommencerait.
— Toi.
Laurent ne protesta pas.
— Oui.
Marc serra les mâchoires.
— Tu as saboté sa moto.
— Oui.
Le mot tomba simplement.
Camille regarda Laurent.
— Vous l’admettez.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Étienne voulait remettre le registre à la justice.
— On le savait déjà.
— Pas seulement.
Laurent regarda Marc.
— Il voulait aussi dire qui j’étais réellement.
— Ton lien avec lui.
— Oui.
— Son demi-frère.
— Oui.
Marc s’approcha encore.
— Tu as essayé de tuer ton propre frère.
Laurent répondit :
— Oui.
— Et tu me regardes comme si tu racontais la météo.
Laurent eut un sourire triste.
— Je ne suis pas fier de ce que j’étais.
Marc éclata :
— Ce que tu étais ?
Camille intervint :
— Marc.
Il se tourna.
Elle secoua légèrement la tête.
Pas pour protéger Laurent.
Pour empêcher Marc de perdre le contrôle.
Marc prit une longue inspiration.
Puis recula.
Camille regarda Laurent.
— Pourquoi Étienne n’est jamais revenu voir Marc ?
Cette fois, Laurent ne répondit pas immédiatement.
Marc sentit la question.
— Oui.
Il regarda Laurent.
— Pourquoi ?
Laurent baissa les yeux.
— Parce qu’il pensait que tu travaillais encore pour moi.
Marc se figea.
— Quoi ?
— Après l’accident.
— J’ai quitté le réseau l’année suivante.
— Lui ne le savait pas.
— Il pouvait me contacter.
— Il avait peur.
Marc eut un rire incrédule.
— De moi ?
Laurent répondit :
— Oui.
Le silence devint lourd.
Camille regarda Marc.
Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, il semblait réellement blessé.
Pas physiquement.
Ailleurs.
— Mon propre père avait peur de moi.
Laurent répondit :
— Parce que tu avais fait des choses pour moi.
Marc ferma les yeux.
— Je sais.
— Et parce que quelqu’un lui avait dit que tu avais participé à son accident.
Marc rouvrit les yeux.
— Qui ?
Laurent regarda Philippe.
Encore.
Philippe devint blanc.
Marc comprit.
— Toi.
Philippe secoua la tête.
— Je n’ai pas dit que tu avais saboté la moto.
— Alors quoi ?
— J’ai dit que tu savais que Laurent préparait quelque chose.
Marc resta immobile.
— C’était vrai ?
Philippe ne répondit pas.
Marc répéta :
— C’était vrai ?
Philippe prit une longue inspiration.
— Oui.
Marc recula comme si on venait de le frapper.
Camille fixa Marc.
— Vous saviez ?
— Pas qu’il voulait le tuer.
Laurent eut un rire faible.
— C’est pratique.
Marc se tourna brutalement.
— Ferme-la.
Camille regarda Marc.
— Qu’est-ce que vous saviez ?
Il baissa les yeux.
— Laurent m’avait demandé de savoir quelle route Étienne prenait pour rentrer.
Silence.
— Et vous lui avez dit.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je pensais qu’il voulait le suivre.
— Pour quoi ?
— Lui faire peur. Récupérer des dossiers.
Camille eut un rire amer.
— Encore « faire peur ».
Marc encaissa.
— Oui.
— Donc vous avez donné la route.
— Oui.
— Laurent a saboté la moto.
— Oui.
— Et Étienne vous a cru complice.
— Oui.
Marc ne trouvait plus rien à ajouter.
Camille regarda la photo.
— Anaïs sait qu’Étienne est son père ?
Laurent répondit :
— Oui.
Marc releva brusquement la tête.
— Depuis quand ?
— Depuis deux ans.
— Elle l’a rencontré.
— Oui.
Marc fixa la photo.
— Et moi ?
Laurent ne répondit pas.
— Elle sait qui je suis ?
— Oui.
— Elle sait que je suis son demi-frère.
— Oui.
Marc ferma les yeux.
Camille sentit sa colère pour lui malgré tout.
— Donc tout le monde se connaît encore sans que la personne concernée le sache.
Luc murmura :
— C’est devenu une tradition.
Camille lui lança un regard.
— Ce n’est pas le moment.
— Je sais.
Philippe regarda l’adresse au dos de la photo.
— Anaïs ne vit pas chez moi.
Camille revint au problème.
— Alors pourquoi ton adresse ?
Philippe réfléchit.
— La photographie peut avoir été prise devant mon immeuble.
— Tu ne reconnais pas la fenêtre ?
Il prit l’image.
Regarda plus attentivement.
— Si.
Son visage changea.
— Ce n’est pas mon appartement.
— Pourtant l’adresse est la tienne.
— L’immeuble a six étages.
— Et ?
Philippe désigna le reflet.
— Cette cour appartient au quatrième.
Luc fronça les sourcils.
— Qui vit au quatrième ?
Philippe ne répondit pas.
Camille remarqua immédiatement.
— Tu connais.
— Oui.
— Qui ?
Philippe regarda Laurent.
— Juliette.
Silence.
Camille ne bougea plus.
— Ma mère biologique vit dans le même immeuble que toi.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Je ne savais pas qu’elle y était encore.
— Ce n’est pas la question.
Philippe ferma les yeux.
— Le bail date de 2019.
— Tu savais depuis sept ans.
— Je savais qu’un appartement était loué sous son nom.
— Dans ton immeuble.
— Oui.
Camille eut un rire épuisé.
— Et tu n’as jamais frappé à la porte.
— Une fois.
— Quand ?
— En 2020.
— Elle était là ?
— Oui.
Camille se figea.
— Tu lui as parlé.
— Oui.
— De moi ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
Philippe regarda Camille.
— De te laisser tranquille.
Elle ferma les yeux.
— Évidemment.
— Camille...
— Non.
Elle leva une main.
— Pas maintenant.
Puis elle regarda Laurent.
— Étienne est avec Juliette ?
— Souvent.
— En couple ?
Laurent secoua la tête.
— Non.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’ils protègent Anaïs.
— De qui ?
Laurent eut un léger sourire triste.
— Tu vas détester la réponse.
Camille soupira.
— Vous.
— Oui.
— Pourquoi encore aujourd’hui ?
— Parce qu’Anaïs possède quelque chose.
Marc répondit :
— Le registre.
Laurent secoua la tête.
— Non.
— Alors quoi ?
— La liste des policiers qui ont travaillé pour moi.
Philippe se raidit.
— Elle existe encore ?
— Oui.
Luc fronça les sourcils.
— Combien de noms ?
— Dix-sept.
— Actifs ?
Laurent répondit :
— Trois, à ma connaissance.
Camille sentit le problème devenir plus grand que sa propre histoire.
— Et Anaïs veut la remettre à la justice.
— Oui.
— Comme Étienne.
— Oui.
Marc murmura :
— Elle est exactement comme lui.
Laurent regarda Marc.
— C’est pour ça qu’il a peur pour elle.
— Et toi ?
Laurent resta silencieux.
Camille comprit.
— Vous ne cherchez plus à l’arrêter.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai passé assez d’années à essayer de tuer les conséquences de mes propres crimes.
Camille le fixa.
— C’est une très belle phrase.
Laurent acquiesça.
— Je sais.
— Je ne vous crois pas encore.
— Tu as raison.
Cette réponse la surprit.
Luc regarda le coffre.
— Il y a autre chose.
Camille se tourna.
— Où ?
Il désigna le registre noir.
— Hélène n’aurait pas caché tout ça seulement pour une liste.
Camille prit le registre.
Marc se raidit.
— Attention.
— C’est du papier, Marc.
— Avec cette famille, j’ai appris à ne plus faire confiance aux objets ordinaires.
Elle ouvrit.
Pages de noms.
Sociétés.
Dates.
Montants.
Camille tourna lentement.
Puis une feuille pliée tomba.
Elle la ramassa.
Une lettre.
Écriture d’Hélène.
Camille reconnut immédiatement.
Elle lut :
« Si Luc est présent quand le coffre est ouvert, il doit dire la vérité sur la nuit du 18 octobre 2008. »
Camille leva les yeux.
Son père devint blanc.
— Encore.
Luc ferma les yeux.
— Oui.
— Qu’est-ce qui s’est passé le 18 octobre ?
— Le lendemain du départ de Juliette.
— Oui.
— Anaïs avait disparu chez Hélène.
— Oui.
— Où était-elle ?
Luc ne répondit pas.
Camille sentit la peur.
— Tu sais.
— Oui.
Marc fronça les sourcils.
— Tu viens de dire que tu ne savais pas.
Luc regarda Marc.
— J’ai menti.
Camille eut un rire vide.
— Bien.
Luc continua :
— Hélène n’avait pas perdu Anaïs.
— Alors ?
— Elle l’avait confiée à André.
Philippe se figea.
— Papa ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Laurent surveillait Hélène.
Camille sentit la suite.
— André a caché Anaïs.
— Oui.
— Où ?
Luc regarda Philippe.
— Ici.
Silence.
Philippe fronça les sourcils.
— Au café ?
— À l’étage.
Camille regarda le plafond de la cave.
— Il y avait un logement.
Philippe acquiesça.
— Notre père y vivait avant.
Luc continua :
— Anaïs y est restée quatre jours.
Marc se figea.
— Tu l’as vue.
— Oui.
— Et tu ne m’as jamais dit que j’avais une sœur.
— Je ne savais pas qu’Étienne était son père à ce moment-là.
— Mais après ?
Luc baissa les yeux.
— Après, oui.
Marc eut un rire amer.
— Formidable.
Camille demanda :
— Pourquoi seulement quatre jours ?
Luc répondit :
— Parce que quelqu’un est venu la chercher.
— Juliette.
Il secoua la tête.
— Non.
— Étienne ?
— Non.
— Hélène ?
— Non.
Camille sentit le silence.
— Qui ?
Luc regarda Laurent.
Laurent fronça les sourcils.
— Moi ?
Luc secoua la tête.
— Non.
Puis il regarda Philippe.
Philippe recula.
— Non.
Camille se tourna.
— Philippe.
Il ferma les yeux.
— J’ai pris Anaïs.
Marc devint immobile.
— Quoi ?
Philippe regarda Marc.
— André m’a demandé de l’emmener.
— Où ?
— À Grenoble.
— Pourquoi ?
— Une famille pouvait la cacher.
Camille fronça les sourcils.
— Laquelle ?
Philippe répondit :
— Les Perrin.
Marc se raidit.
— Je connais ce nom.
— Oui.
— Jacques Perrin travaillait pour Étienne.
— Oui.
— Donc Anaïs a grandi chez eux.
— Jusqu’à ses dix-sept ans.
— Et après ?
Philippe regarda la photo.
— Elle est partie.
— Où ?
— Je ne savais pas.
Camille eut un rire.
— Jusqu’à aujourd’hui.
— Oui.
Marc s’approcha.
— Et tu n’as jamais dit à Étienne où était sa fille.
Philippe répondit :
— Je pensais qu’il était mort.
— Après 2010 tu savais qu’il était vivant.
Silence.
Marc comprit.
— Tu savais.
— Oui.
— Et tu ne lui as pas dit.
— Non.
— Pourquoi ?
Philippe répondit :
— Parce qu’il m’avait demandé de ne jamais lui dire où elle était.
Marc resta figé.
— Étienne ?
— Oui.
— Pourquoi son propre père refuserait de savoir ?
Philippe prit une longue inspiration.
— Parce qu’il avait peur de la chercher.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il savait que Laurent surveillait ses contacts.
Laurent acquiesça.
— C’était vrai.
Marc regarda Laurent avec haine.
— Tu as détruit toute cette famille.
Laurent répondit :
— Une grande partie.
— Une grande partie ?
— Pas tout.
Le ton changea.
Camille le sentit.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Laurent regarda Luc.
— La nuit de 2008, je n’étais pas le seul à poursuivre Juliette.
Luc pâlit.
— Laurent.
— Elle mérite de savoir.
— Qui d’autre ?
demanda Camille.
Laurent regarda Philippe.
— André.
Philippe devint blanc.
— Notre père ?
Luc ferma les yeux.
— Oui.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi André poursuivait Juliette s’il aidait ensuite Anaïs ?
Laurent répondit :
— Parce qu’André voulait récupérer le registre.
— Pour lui ?
— Oui.
Philippe secoua la tête.
— Non.
— Ton père travaillait avec moi plus longtemps que tu le crois.
Luc devint immobile.
— Il nous avait dit qu’il était sorti.
Laurent eut un sourire triste.
— André Renaud n’est jamais vraiment sorti.
Camille regarda le café au-dessus d’eux.
— Donc ce lieu...
— Était un point de contact.
— Jusqu’à quand ?
Laurent répondit :
— 2011.
Philippe se figea.
— Impossible.
— Tu gérais le café depuis 2009.
— Oui.
— Et tu ne voyais rien.
Philippe pâlit.
— Qui utilisait le lieu ?
Laurent regarda Luc.
Luc baissa les yeux.
Camille sentit la réponse.
— Toi.
Luc ne parla pas.
— Papa.
Le mot sortit malgré elle.
Tout le monde se figea.
Luc releva les yeux.
Camille elle-même sembla surprise.
Mais elle continua :
— Tu travaillais pour Laurent.
Luc ferma les yeux.
— Oui.
Silence.
Camille recula.
— Jusqu’en 2011.
— Oui.
— Pendant que tu savais que j’étais ta fille.
— Oui.
— Pendant que tu prétendais me protéger.
— Oui.
— Qu’est-ce que tu faisais ?
Luc répondit :
— Je transmettais des informations.
— Sur qui ?
— Des sociétés. Des voitures. Des comptes.
— Et des gens ?
Silence.
— Luc.
— Oui.
Camille sentit la colère revenir.
— Tu as livré quelqu’un ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
— Qui ?
Luc ne répondit pas.
Laurent le fit.
— Hélène.
Silence absolu.
Camille ne bougea plus.
— Ma mère.
Laurent acquiesça.
Luc ferma les yeux.
Camille regarda son père.
— Tu as livré Hélène à Laurent.
— Pas comme tu crois.
— Alors explique.
Luc avait du mal à respirer.
— Laurent voulait savoir si elle avait l’enregistrement d’Étienne.
— Et tu lui as dit qu’elle l’avait.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il menaçait Juliette.
— Donc tu as choisi.
— Oui.
— Juliette contre Hélène.
Luc baissa les yeux.
— Oui.
Camille sentit les larmes monter.
— Et Hélène est morte en 2008.
Luc murmura :
— Oui.
— C’était quoi, sa mort ?
Philippe ferma les yeux.
Marc regarda Laurent.
Camille comprit.
— Non.
Personne ne répondit.
— On m’a dit crise cardiaque.
Luc se mit à pleurer silencieusement.
Camille sentit son cœur ralentir.
— Ce n’était pas une crise cardiaque.
Laurent répondit :
— Non.
— Qui ?
Laurent baissa les yeux.
— Moi.
Silence.
Marc ferma les yeux.
Philippe regarda le sol.
Camille fixa Laurent.
— Vous avez tué Hélène.
— Oui.
— Comment ?
— J’ai envoyé quelqu’un chez elle.
— Pour l’enregistrement.
— Oui.
— Elle a refusé.
— Oui.
— Et ?
Laurent prit une longue inspiration.
— Il l’a poussée.
Camille ne bougea plus.
— Qui ?
Laurent ne répondit pas.
Camille s’approcha.
— Qui a poussé ma mère ?
Laurent regarda Luc.
Luc devint livide.
Camille sentit tout s’effondrer.
— Non.
Luc secoua immédiatement la tête.
— Ce n’était pas moi.
— Alors pourquoi il te regarde ?
Laurent répondit :
— Parce que Luc connaît l’homme.
Camille se tourna.
— Qui ?
Luc ferma les yeux.
— Philippe.
Silence.
Philippe devint blanc.
— Non.
Luc le regarda.
— Arrête.
Philippe secoua la tête.
— Je ne l’ai pas poussée.
Laurent répondit :
— C’est vrai.
Camille sentit la confusion.
— Alors qui ?
Laurent fixa Philippe.
— Ton frère sait.
Philippe pâlit.
— Luc...
Luc murmura :
— André.
Personne ne bougea.
Camille sentit le froid l’envahir.
— Mon grand-père.
Luc acquiesça.
— Oui.
— André Renaud a poussé Hélène.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Elle voulait remettre les preuves à la police.
— Et ?
— Ils se sont disputés.
Camille eut un rire brisé.
— Toujours une dispute.
Luc baissa les yeux.
— Elle est tombée.
— Elle est morte sur place ?
Long silence.
Camille comprit.
— Non.
Philippe ferma les yeux.
Luc murmura :
— Elle respirait encore.
Camille sentit son corps devenir froid.
— Vous avez appelé les secours ?
Personne ne répondit.
— Philippe ?
Il secoua la tête.
— Je n’étais pas là.
— Luc ?
Il ferma les yeux.
— Je suis arrivé après.
— Elle respirait ?
— Oui.
— Et tu as appelé ?
Luc pleurait.
— Non.
Camille resta immobile.
— Pourquoi ?
Luc regarda Laurent.
— Parce qu’il était là.
Laurent ne bougea pas.
— Et il t’a empêché.
Luc secoua la tête.
Camille fronça les sourcils.
— Alors ?
Luc répondit :
— Il m’a dit que si j’appelais, Juliette et Camille mourraient aussi.
Silence.
— Et tu l’as cru.
— Oui.
— Alors tu l’as laissée mourir.
Luc ferma les yeux.
— Oui.
Le mot détruisit le reste.
Camille recula jusqu’au mur.
Marc fit un mouvement.
Elle leva une main.
— Non.
Personne ne s’approcha.
Elle regarda son père.
L’homme qui lui avait fait des omelettes.
Qui lui avait apporté des repas quand elle faisait des doubles services.
Qui l’avait regardée pendant trois ans sans dire qu’il était son père.
Et qui avait laissé mourir la femme qui l’avait élevée.
— Tu étais là.
— Oui.
— Elle t’a vu ?
Luc ferma les yeux.
— Oui.
— Elle a parlé ?
— Oui.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
Luc ne pouvait presque plus parler.
— Ton prénom.
Camille ferma les yeux.
— Et ?
— Elle m’a demandé de te protéger.
Une larme coula.
— Et tu as promis.
— Oui.
Camille eut un rire brisé.
— Puis tu as passé dix-huit ans à appeler ça protéger.
Luc baissa la tête.
— Oui.
Elle regarda Laurent.
— Et vous.
— Oui.
— Vous étiez là.
— Oui.
— Vous pouviez appeler.
— Oui.
— Vous ne l’avez pas fait.
— Non.
— Pourquoi ?
Laurent répondit :
— Parce qu’à l’époque je pensais que le registre valait plus qu’une vie.
Camille le fixa.
— Et maintenant ?
— Maintenant je sais ce que ça coûte.
— Trop tard.
— Oui.
Cette fois, Laurent n’essaya pas de se défendre.
Marc regardait son père absent sur la photographie.
Puis Anaïs.
— Où est Étienne maintenant ?
Laurent répondit :
— Chez Juliette.
— Dans l’immeuble de Philippe.
— Oui.
— Alors on y va.
Philippe se raidit.
— Attends.
Marc se tourna.
— Non.
— Anaïs est peut-être là.
— Justement.
Camille essuya ses larmes.
Puis prit l’enveloppe d’Anaïs.
— On y va.
Luc la regarda.
— Camille...
Elle se tourna.
— Tu restes.
Il pâlit.
— Quoi ?
— Je ne veux pas de toi là-bas.
— Juliette...
— Je ne parle pas d’elle.
Elle regarda Luc.
— Je parle de moi.
Silence.
— J’ai besoin de quelques heures où tu n’es pas mon père.
Luc ferma les yeux.
— D’accord.
Philippe demanda :
— Et moi ?
Camille le regarda.
— Tu viens.
Il sembla surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que l’appartement est dans ton immeuble.
Puis :
— Et parce que je ne te fais pas confiance assez pour te laisser ici avec Luc et Laurent.
Marc eut un petit rire bref.
Philippe accepta.
— D’accord.
Laurent répondit :
— Je viens aussi.
Camille secoua la tête.
— Non.
— Étienne voudra me voir.
— C’est son problème.
— Camille.
— Vous avez tué Hélène.
Laurent se tut.
— Vous restez ici.
— Et si je pars ?
Marc s’approcha calmement.
— Alors je t’arrête.
Laurent le regarda.
— Avec quoi ?
Marc répondit :
— Pour commencer, avec dix-huit ans de colère.
Camille lança un regard à Marc.
— Pas de violence.
— Je sais.
Laurent eut un sourire faible.
— Je reste.
Camille regarda Luc une dernière fois.
— Le téléphone.
— Quoi ?
— Le tien.
Luc hésita.
Puis le posa sur le comptoir.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas que tu préviennes Juliette.
Il acquiesça.
Camille regarda Philippe.
— On y va.
L’immeuble de Philippe se trouvait dans le sixième arrondissement.
Quand ils arrivèrent, le ciel commençait à s’éclaircir.
La pluie avait enfin cessé.
Marc tenait toujours la photographie d’Anaïs.
Philippe ouvrit la porte d’entrée.
Ils montèrent au quatrième étage.
Camille sentit son cœur battre.
Sa mère biologique.
Étienne.
Anaïs.
Peut-être tous derrière cette porte.
Philippe s’arrêta devant l’appartement 42.
— C’est ici.
Camille regarda la sonnette.
Aucun nom.
Elle frappa.
Une fois.
Rien.
Deux fois.
Puis des pas.
La porte s’ouvrit.
Une femme apparut.
Juliette.
Camille la reconnut immédiatement.
Même visage que sur la photographie récente.
Plus âgé.
Plus fatigué.
Mais réel.
Juliette regarda Camille.
Et cessa de respirer.
— Camille.
La jeune femme resta immobile.
— Bonjour.
Juliette porta une main à sa bouche.
— Mon Dieu.
Camille ne bougea pas vers elle.
— Étienne est ici ?
Juliette regarda Marc.
Son visage changea.
— Marc.
Il resta figé.
— Où est-il ?
Juliette ferma les yeux.
Puis se tourna.
— Étienne.
Des pas lents vinrent de l’intérieur.
Un homme apparut.
Soixante-dix ans environ.
Cheveux blancs.
Visage maigre.
Une cicatrice près de la tempe.
Marc ne bougea plus.
L’homme le regarda.
— Bonjour, mon fils.
Marc sentit les larmes arriver.
— Tu es vivant.
Étienne acquiesça.
— Oui.
Marc eut un rire brisé.
— Dix-huit ans.
— Je sais.
— Tu avais peur de moi.
Étienne baissa les yeux.
— Oui.
— Tu as encore peur ?
Long silence.
— Non.
Marc ferma les yeux.
Puis les rouvrit.
— Bien.
Aucune étreinte.
Pas encore.
Camille regarda derrière Juliette.
— Anaïs ?
Juliette pâlit.
Étienne se figea.
Camille comprit immédiatement.
— Elle n’est pas là.
Juliette secoua la tête.
— Non.
— Où est-elle ?
Étienne regarda Philippe.
— Avec quelqu’un.
Philippe fronça les sourcils.
— Qui ?
Étienne ne répondit pas.
Marc entra presque dans l’appartement.
— Papa.
Le mot le surprit lui-même.
Étienne leva les yeux.
— Où est Anaïs ?
Long silence.
Puis Étienne répondit :
— Au café.
Camille se figea.
— Quoi ?
— Elle y est allée il y a une heure.
Philippe pâlit.
— Pourquoi ?
— Pour récupérer quelque chose.
Camille sentit immédiatement.
— Le registre ?
Étienne secoua la tête.
— Non.
— Alors quoi ?
Étienne regarda Camille.
— L’enregistrement de la mort d’Hélène.
Silence.
Philippe fronça les sourcils.
— Mais il n’est pas dans le coffre.
Étienne acquiesça.
— Non.
— Où ?
Étienne répondit :
— Luc l’a.
Camille ne bougea plus.
— Mon père.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis 2008.
Le froid revint.
— Il m’a dit qu’il n’avait aucune preuve.
— Il a menti.
Camille ferma les yeux.
Évidemment.
Marc serra les mâchoires.
— Pourquoi Anaïs veut l’enregistrement ?
Étienne répondit :
— Parce qu’il contient quelque chose que Laurent ignore.
— Quoi ?
Étienne regarda Philippe.
Puis Camille.
— Hélène n’est pas morte uniquement à cause d’André.
Camille sentit son cœur ralentir.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Étienne prit une longue inspiration.
— André l’a poussée.
— Oui.
— Elle est tombée.
— Oui.
— Mais elle aurait pu survivre.
Camille se figea.
— Je sais. Luc n’a pas appelé.
Étienne secoua la tête.
— Ce n’est pas pour ça qu’elle est morte.
Silence.
— Alors ?
Étienne regarda Philippe.
Philippe pâlit.
— Non.
Camille suivit son regard.
— Philippe.
Il secoua immédiatement la tête.
— Je n’étais pas là.
Étienne répondit :
— Pas au début.
Philippe cessa de bouger.
— Quoi ?
Étienne continua :
— Tu es arrivé avant la mort d’Hélène.
Philippe devint blanc.
— Je...
Camille le fixa.
— Tu étais là.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
— Et ?
Étienne répondit avant lui.
— Hélène avait repris connaissance.
— Elle parlait ?
— Oui.
— Elle voulait toujours appeler la police.
— Oui.
Camille sentit la peur.
— Qu’est-ce que Philippe a fait ?
Étienne regarda l’homme.
Philippe semblait incapable de parler.
— Dites-le.
Étienne répondit :
— Il a pris l’enregistrement.
Camille fixa Philippe.
— Et ?
Long silence.
Puis Étienne prononça :
— Et il a verrouillé la porte en partant.
Camille ne comprit pas.
— Pourquoi c’est important ?
Étienne ferma les yeux.
— Parce qu’un incendie s’est déclaré quelques minutes plus tard.
Silence absolu.
Camille sentit son sang se glacer.
— On m’a toujours dit qu’Hélène était morte chez elle d’une crise cardiaque.
Juliette pleurait.
Étienne secoua la tête.
— Elle est morte dans l’incendie.
Camille regarda Philippe.
— Tu l’as enfermée.
— Je ne savais pas qu’il y aurait un incendie.
— Mais elle était blessée.
— Oui.
— Et tu l’as laissée seule.
— Oui.
— Pourquoi verrouiller ?
Philippe pleurait maintenant.
— Laurent arrivait.
— Donc ?
— Je voulais qu’il pense que l’appartement était vide.
Camille eut un rire brisé.
— Tu as enfermé une femme blessée pour la protéger d’un homme qui arrivait.
— Je pensais revenir.
— Tu es revenu ?
Philippe baissa les yeux.
— Trop tard.
Camille ne bougea plus.
— Qui a allumé le feu ?
Étienne répondit :
— C’est justement ce qu’Anaïs veut prouver.
— Vous ne savez pas ?
— On soupçonnait Laurent.
— Et maintenant ?
Étienne secoua la tête.
— Anaïs pense que ce n’était pas lui.
— Alors qui ?
Un téléphone vibra.
Celui de Philippe.
Tout le monde se figea.
Il regarda l’écran.
Son visage se vida.
— C’est Luc.
Camille tendit la main.
— Donne.
Philippe lui passa le téléphone.
Un message.
Une photo du café.
Anaïs se tenait derrière le comptoir.
À côté d’elle...
Laurent.
Camille fronça les sourcils.
— Il devait rester.
Marc devint tendu.
Deuxième photo.
Luc était assis.
Le visage couvert de peur.
Pas blessé.
Mais clairement incapable de partir.
Sous l’image, un message :
« Camille, ne reviens pas seule. »
Camille sentit son cœur accélérer.
Puis une vidéo arriva.
Anaïs apparut.
Même visage que sur la photo.
Elle regardait directement la caméra.
— Camille, je sais que tu ne me connais pas.
Elle prit une respiration.
— Mais je suis ta sœur.
Camille ne bougea plus.
Anaïs continua :
— J’ai trouvé l’enregistrement d’Hélène.
— Et il prouve que Laurent n’a pas mis le feu.
Marc fronça les sourcils.
Juliette devint blanche.
Anaïs regarda quelqu’un hors caméra.
Puis revint.
— Il prouve que la personne qui a incendié l’appartement...
Elle hésita.
— était déjà dans le café quand tu y travaillais.
Camille sentit son cœur se serrer.
Anaïs continua :
— Et cette personne t’a regardée pendant trois ans sans jamais te dire ce qu’elle avait fait à ta mère.
Philippe pâlit.
Camille regarda l’écran.
— Qui ?
La vidéo reprit.
Anaïs prononça :
— Ce n’est pas Philippe.
Philippe ferma les yeux de soulagement.
Puis :
— Ce n’est pas Luc.
Camille retint son souffle.
— C’est le propriétaire légal du café.
Tout le monde se figea.
Philippe fronça les sourcils.
— Le propriétaire ?
Camille regarda Philippe.
— Tu es gérant.
— Oui.
— Qui possède le café ?
Philippe ne répondit pas.
Étienne pâlit.
Juliette ferma les yeux.
Camille sentit le secret.
— Qui ?
Philippe murmura :
— Ma mère.
Silence.
— Comment s’appelle-t-elle ?
Il regarda Camille.
— Madeleine Renaud.
Camille ne connaissait pas le nom.
Mais Marc, lui, devint blanc.
Étienne aussi.
— Non.
Camille se tourna.
— Vous la connaissez.
Marc répondit :
— Oui.
— Qui est-elle ?
Étienne regarda Camille.
Puis dit :
— La femme qui a donné l’ordre de tuer Hélène.
Camille sentit le monde s’arrêter.
— Elle est vivante ?
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
— Où ?
Il répondit d’une voix à peine audible :
— Elle vit au-dessus du café.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 5 — La femme au-dessus du café
— Elle vit au-dessus du café.
Camille resta immobile.
— Au-dessus ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Toujours.
Camille eut un rire vide.
— Toujours.
Elle regarda Philippe.
— Donc pendant trois ans, je travaillais sous le toit de la femme qui a donné l’ordre de tuer Hélène.
Philippe baissa les yeux.
— Oui.
— Et tu le savais.
— Oui.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Non.
Camille ferma les yeux une seconde.
Puis se tourna vers Étienne.
— Vous êtes sûr que Madeleine Renaud a donné l’ordre ?
Étienne hésita.
— J’étais sûr à l’époque.
— À l’époque ?
— Jusqu’à ce qu’Anaïs retrouve l’enregistrement complet.
Marc fronça les sourcils.
— Il manquait une partie ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Étienne regarda Philippe.
— Parce que l’appareil avait enregistré plus longtemps qu’on ne le pensait.
Camille sentit immédiatement une nouvelle faille.
— Donc Anaïs sait peut-être qui a réellement mis le feu.
— Oui.
— Et elle est au café avec Laurent.
— Oui.
Juliette s’approcha légèrement.
— Il faut y aller.
Camille la regarda.
Sa mère biologique.
Elle aurait voulu poser cent questions.
Pourquoi l’abandon.
Pourquoi le silence.
Pourquoi vingt-six ans.
Mais pas maintenant.
— Vous venez.
Juliette sembla surprise.
— Moi ?
— Oui.
— Camille...
— Si Madeleine a réellement fait tuer Hélène, elle fait partie de votre histoire aussi.
Juliette acquiesça lentement.
— Oui.
Marc regarda Étienne.
— Toi aussi.
Étienne resta immobile.
— Marc...
— Non.
Sa voix trembla légèrement.
— Tu as passé dix-huit ans à être mort.
Il regarda son père.
— Maintenant tu viens.
Long silence.
Étienne acquiesça.
— D’accord.
Philippe sortit son téléphone.
— Je préviens Luc.
Camille lui prit doucement l’appareil avant qu’il n’écrive.
— Non.
— Pourquoi ?
— Anaïs nous a dit de ne pas revenir seuls.
— Justement.
— Luc est déjà là.
Elle regarda Philippe.
— Et je ne sais plus à qui il parle quand je ne suis pas devant lui.
Philippe encaissa.
— D’accord.
Ils quittèrent l’appartement.
Le trajet jusqu’au café dura moins de quinze minutes.
Personne ne parla vraiment.
Camille était assise devant avec Philippe.
Dans le rétroviseur, elle voyait Marc entre Juliette et Étienne.
Trois personnes qui avaient autrefois été une famille ou quelque chose qui y ressemblait.
Et qui se retrouvaient maintenant parce qu’elle avait donné un verre d’eau à un homme effondré sur un trottoir.
Camille regarda Philippe.
— Madeleine est ta mère biologique ?
— Oui.
— Et celle de Luc ?
— Oui.
— André était votre père ?
Philippe acquiesça.
— Oui.
— Ils étaient mariés ?
— Jusqu’en 2009.
— Après la mort d’Hélène.
— Oui.
— Pourquoi Madeleine a-t-elle gardé le café ?
— André lui a transféré les parts avant de mourir.
— Quand ?
— 2012.
Camille fronça les sourcils.
— Donc André est mort après Hélène.
— Oui.
— De quoi ?
Philippe hésita.
— Cancer.
Camille tourna la tête.
— Tu hésites beaucoup pour un cancer.
— Parce que Laurent pense qu’il n’est pas mort naturellement.
Marc répondit depuis derrière :
— Pas seulement Laurent.
Philippe regarda dans le rétroviseur.
— Tu soupçonnes Madeleine.
— Oui.
Camille se tourna vers Marc.
— Pourquoi ?
— Parce qu’André voulait parler à la police avant sa mort.
Philippe fronça les sourcils.
— Tu n’as aucune preuve.
Étienne répondit :
— Moi si.
Tout le monde se figea.
Philippe regarda dans le rétroviseur.
— Quoi ?
Étienne baissa les yeux.
— André m’a retrouvé en 2011.
— Pourquoi ?
— Il savait que j’étais vivant.
— Et ?
— Il voulait me donner des documents.
— Lesquels ?
— Les comptes du café.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi les comptes du café sont importants ?
Étienne répondit :
— Parce que certaines transactions continuaient après la disparition officielle du réseau.
— Jusqu’à quand ?
— 2011.
Camille regarda Philippe.
— Comme Laurent l’a dit.
Philippe pâlit.
— Je gérais déjà le café.
— Oui.
— Mais je n’ai jamais vu de comptes suspects.
Étienne répondit :
— Parce qu’ils étaient tenus en parallèle.
— Par qui ?
Silence.
Camille sentit la réponse avant qu’elle arrive.
— Madeleine.
Étienne acquiesça.
— Oui.
Philippe serra les mâchoires.
— Ma mère n’était pas impliquée à ce niveau.
Marc eut un rire bref.
— Philippe.
— Quoi ?
— Tu connais cette phrase.
Philippe se tut.
Camille regarda la route.
— Donc Madeleine pouvait encore travailler avec Laurent.
Laurent était au café.
Madeleine au-dessus.
Luc aussi.
Anaïs.
Tout le monde se rapprochait du même lieu.
— Accélère.
Philippe acquiesça.
Quand ils arrivèrent, le café était fermé.
Rideau intérieur baissé à moitié.
Lumière allumée.
Pas de clients.
Camille descendit.
Philippe l’arrêta verbalement.
— Attends.
Elle le regarda.
— Quoi ?
— Il y a une porte arrière.
— Et ?
— Si Madeleine est vraiment là-haut, elle peut partir par l’escalier de service.
Marc descendit.
— Je passe derrière.
Camille secoua la tête.
— Non.
— Camille.
— Personne ne se sépare.
Marc la regarda.
Puis acquiesça.
— D’accord.
Étienne eut un léger sourire.
Marc le vit.
— Quoi ?
— Rien.
— Papa.
Étienne baissa les yeux.
— Tu as toujours détesté obéir.
Marc répondit :
— J’ai changé.
Camille ouvrit la porte.
Elle n’était pas verrouillée.
La clochette tinta.
Le café était silencieux.
Anaïs se tenait derrière le comptoir.
La jeune femme de la photo.
Vivante.
Réelle.
Elle regarda Camille.
Aucune des deux ne parla pendant quelques secondes.
Puis Anaïs dit :
— Salut.
Camille sentit une émotion étrange.
Cette femme était peut-être sa demi-sœur.
Pas une idée.
Pas un nom.
Une personne.
— Salut.
Anaïs regarda Juliette.
Son visage changea.
— Maman.
Camille tourna légèrement la tête.
Le mot lui fit mal.
Pas parce qu’Anaïs n’avait pas le droit.
Parce qu’elle, Camille, n’avait jamais pu l’utiliser.
Juliette s’arrêta.
— Anaïs.
Aucune ne s’approcha.
Encore des distances.
Encore des années.
Marc entra derrière.
Anaïs le regarda.
— Marc.
— Tu sais qui je suis.
— Oui.
— Depuis deux ans.
— Oui.
Marc eut un sourire triste.
— Très bien.
Anaïs baissa les yeux.
— Étienne m’avait demandé...
Marc leva une main.
— Pas maintenant.
Étienne entra.
Anaïs se figea.
— Tu es venu.
— Oui.
Camille regarda autour d’elle.
— Où est Laurent ?
Anaïs désigna une table au fond.
Laurent était assis.
Calme.
Luc en face de lui.
Pas attaché.
Pas menacé physiquement.
Mais tendu.
Camille regarda son père.
Il se leva.
— Camille.
— Reste là.
Il s’arrêta.
Laurent regarda le groupe.
— Voilà donc tout le monde.
Philippe répondit :
— Pas tout le monde.
Il leva les yeux vers le plafond.
— Maman.
Silence.
Anaïs regarda Philippe.
— Elle n’est pas descendue.
— Tu lui as parlé ?
— Non.
— Tu sais qu’elle est là ?
— Oui.
— Comment ?
Anaïs sortit un petit trousseau de clés.
— J’ai entendu quelqu’un verrouiller la porte de l’étage.
Camille regarda l’escalier qui partait derrière le comptoir.
— Elle s’est enfermée.
Laurent répondit :
— Elle nous écoute probablement.
Philippe se dirigea vers l’escalier.
Camille l’arrêta.
— D’abord l’enregistrement.
Anaïs acquiesça.
— Oui.
Elle posa un petit dictaphone sur le comptoir.
Luc pâlit.
Camille le vit.
— C’est bien celui qu’Hélène avait ?
Luc ne répondit pas.
Anaïs répondit :
— Oui.
— Comment tu l’as trouvé ?
— Dans la cuisine.
Camille fronça les sourcils.
— Où ?
— Derrière une plaque sous l’évier.
Elle regarda Luc.
— Il l’avait caché là.
Camille fixa son père.
— Depuis dix-huit ans.
Luc acquiesça.
— Oui.
— Pourquoi ne pas l’avoir détruit ?
— Je n’ai jamais pu.
— Pourquoi ne pas le donner à la police ?
Luc ferma les yeux.
— J’avais peur.
Camille eut un rire faible.
— Je sais.
Puis elle regarda Anaïs.
— Fais écouter.
Anaïs appuya.
Un souffle.
Des voix.
Camille reconnut celle de Laurent.
Plus jeune.
Froide.
« Où est l’enregistrement d’Étienne ? »
Hélène répondait.
« Va te faire foutre. »
Malgré tout, Camille eut presque un sourire.
Ça ressemblait à la femme qui l’avait élevée.
Puis une autre voix.
André.
« Hélène, donne-lui ce qu’il veut. »
Hélène :
« Toi aussi, tu es avec lui maintenant ? »
André :
« Je veux que ça s’arrête. »
Laurent :
« Alors donne-moi la cassette. »
Hélène :
« Non. »
Un bruit.
Puis un cri bref.
Marc ferma les yeux.
Le choc.
André l’avait poussée.
On entendit Hélène tomber.
Puis silence.
Respiration difficile.
Laurent :
« Merde. »
André :
« Elle est consciente ? »
Une voix plus lointaine.
Hélène :
« Camille... »
Luc ferma les yeux.
Camille serra les mains.
L’enregistrement continua.
La porte de l’appartement s’ouvrit.
Une nouvelle voix.
Philippe.
Plus jeune.
« Qu’est-ce que vous avez fait ? »
Philippe dans le présent devint blanc.
La cassette :
André :
« Rien. Elle est tombée. »
Philippe :
« Elle respire. Appelez les secours. »
Camille se tourna lentement vers Philippe.
Il baissa les yeux.
Donc il avait réellement demandé.
Puis Laurent :
« Personne n’appelle. »
Philippe :
« Elle va mourir. »
Laurent :
« Si les flics viennent, tout tombe. »
Philippe :
« Je m’en fous. »
Camille fronça les sourcils.
Philippe avait essayé.
La cassette changeait encore une partie de l’histoire.
Puis André :
« Philippe, prends la cassette. Va-t’en. »
Philippe :
« Et elle ? »
André :
« Je m’en occupe. »
Un bruit.
Philippe :
« Papa... »
André :
« Va-t’en ! »
Une porte se referma.
Anaïs regarda Camille.
— Jusqu’ici, on connaissait presque tout.
— Et après ?
— Écoute.
Quelques secondes de silence.
Puis Laurent :
« On appelle maintenant. »
Camille se figea.
Marc aussi.
— Quoi ?
Laurent dans le présent ferma les yeux.
La cassette continua.
André :
« Non. »
Laurent :
« Elle va mourir. »
André :
« Je sais. »
Silence absolu dans le café.
Philippe devint livide.
Luc regardait le sol.
La voix de Laurent sur l’enregistrement :
« André, qu’est-ce que tu fais ? »
André :
« Ce qu’il fallait faire depuis longtemps. »
Puis un bruit.
Quelque chose versé.
Camille sentit immédiatement.
— Le feu.
Anaïs acquiesça.
Sur la cassette, Laurent cria :
« T’es malade ! »
André :
« Sors. »
Laurent :
« Hélène est encore là ! »
André :
« Justement. »
Camille sentit son sang se glacer.
Laurent n’avait pas mis le feu.
André l’avait fait volontairement.
Pour tuer Hélène.
Puis une autre voix apparut.
Une voix de femme.
Calme.
Très claire.
« Attends. »
Philippe devint blanc.
— Non.
Anaïs regarda vers le plafond.
Camille comprit.
— Madeleine.
La cassette continua.
Madeleine :
« Pas ici. Le café est trop proche. »
André :
« Elle parlera. »
Madeleine :
« Alors on la déplace. »
Laurent :
« Elle est blessée ! »
Madeleine :
« Je vois. »
Camille se figea.
Donc Madeleine était là.
Mais elle n’avait pas encore donné l’ordre de tuer Hélène.
L’enregistrement continuait.
André :
« Elle a tout. »
Madeleine :
« Non. Philippe a pris la cassette. »
Laurent :
« Il y a des copies. »
Madeleine :
« Où ? »
Hélène parla faiblement.
« Allez tous en enfer. »
Camille ferma les yeux.
Puis Madeleine :
« André, éteins ça. »
Silence.
Camille rouvrit les yeux.
— Elle a dit d’éteindre le feu.
Anaïs acquiesça.
Philippe murmura :
— Donc ma mère n’a pas donné l’ordre.
Étienne répondit :
— Attends.
L’enregistrement continua.
André :
« Trop tard. »
Madeleine :
« Non. »
Des pas.
Puis un bruit de lutte.
Pas violent au sens d’un combat.
Plutôt quelqu’un essayant de tirer quelque chose.
Une chaise.
Une porte.
Puis Laurent :
« Il faut la sortir ! »
Madeleine :
« Hélène ! Regardez-moi ! »
Camille sentit ses yeux se remplir.
Madeleine essayait de l’aider.
Puis un bruit énorme.
Quelque chose s’effondrait.
Laurent :
« On ne peut plus passer ! »
Madeleine :
« Par la fenêtre ! »
André :
« Laissez-la ! »
Madeleine cria :
« Ferme-la ! »
Silence dans le café.
Camille regarda le plafond.
Madeleine avait donc peut-être essayé de sauver Hélène.
La cassette continua encore.
Une dernière voix masculine arriva.
Luc.
Plus jeune.
« Hélène ! »
Camille se tourna vers son père.
Il pleurait déjà.
Sur l’enregistrement :
Luc :
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Laurent :
« Elle est dedans. »
Luc :
« Appelez les pompiers ! »
Puis André :
« Luc. »
Silence.
Luc :
« Papa ? »
André :
« Si tu appelles, Laurent trouve Juliette. »
Laurent dans le présent ferma les yeux.
Sur l’enregistrement :
Laurent :
« C’est faux ! »
André :
« Et Camille. »
Luc ne répondit plus.
Camille sentit la douleur.
Puis Madeleine :
« Luc, appelle. »
Camille se figea.
Luc ferma les yeux.
La voix de Madeleine :
« Appelle les secours maintenant. »
Donc elle aussi avait demandé.
Luc sur la cassette :
« Papa dit qu’ils vont trouver Camille. »
Madeleine :
« Ton père ment. »
Puis André :
« Fais ton choix. »
Long silence.
Luc respirait.
Et enfin :
« Je suis désolé. »
Aucun appel.
Camille sentit une larme couler.
La cassette se poursuivit encore quelques secondes.
Madeleine criait :
« Luc ! »
Puis l’enregistrement s’arrêta.
Personne ne parla.
Camille fixa son père.
— Donc c’était André.
Luc acquiesça.
— Oui.
— Ton père.
— Oui.
— Et Madeleine a essayé de sauver Hélène.
Philippe regarda vers l’étage.
— Oui.
Étienne murmura :
— Alors je me suis trompé.
Camille le regarda.
— Pendant dix-huit ans.
— Oui.
— Vous pensiez qu’elle avait donné l’ordre.
— Parce qu’André l’avait affirmé.
Marc eut un rire amer.
— Encore un mort qui continue à mentir.
Laurent regarda Camille.
— Madeleine a essayé de revenir dans l’appartement.
— Pourquoi ne pas avoir raconté tout ça après ?
Laurent répondit :
— Parce qu’elle était impliquée dans le réseau.
— Elle aurait été arrêtée.
— Oui.
— Elle a donc choisi le silence.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Toujours le silence.
Philippe regarda l’escalier.
— Je monte.
Cette fois, Camille ne l’arrêta pas.
— J’arrive.
Ils avancèrent.
Marc resta près d’Anaïs.
Étienne aussi.
Juliette hésita.
Puis suivit Camille.
Luc resta derrière.
Camille ne lui demanda pas de venir.
L’escalier était étroit.
Le premier étage contenait une petite réserve.
Le deuxième, un ancien bureau.
Puis une porte.
Philippe frappa.
— Maman.
Aucune réponse.
— Maman, ouvre.
Silence.
Camille s’approcha.
— Madeleine.
Un verrou bougea.
La porte s’ouvrit.
Une femme d’environ soixante-quinze ans apparut.
Cheveux blancs courts.
Visage fin.
Dos droit.
Elle regarda Philippe.
Puis Camille.
Et son expression changea.
— Tu as les yeux d’Hélène.
Camille se figea.
— Vous me connaissez.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis avant que tu travailles ici.
— Vous m’avez vue tous les jours.
— Oui.
— D’en haut.
Madeleine acquiesça.
— Parfois.
Camille sentit une étrange colère.
— Pourquoi ne jamais descendre ?
— Parce qu’Hélène m’avait demandé de rester loin de toi.
Camille eut un rire sans joie.
— Elle donne beaucoup d’ordres après sa mort.
Madeleine répondit :
— Celui-là, elle me l’a donné avant.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle ne me faisait pas confiance.
— Elle avait raison ?
Madeleine réfléchit.
— À l’époque, oui.
Cette réponse surprit Camille.
— Vous avez travaillé pour Laurent.
— Oui.
Laurent en bas entendit probablement.
Madeleine continua :
— Pour André surtout.
Philippe se raidit.
— Papa vous utilisait ?
Madeleine eut un regard froid.
— Ton père utilisait tout le monde.
— Et vous êtes restée.
— Oui.
Camille demanda :
— Pourquoi ?
Madeleine la regarda.
— Parce que j’avais deux fils.
Philippe.
Luc.
— Vous pensiez les protéger.
Madeleine eut presque un sourire triste.
— Tu as déjà compris la maladie familiale.
Camille ne sourit pas.
— Hélène est morte parce qu’André a mis le feu.
— Oui.
— Vous avez essayé de la sauver.
— Oui.
— Pourquoi personne ne l’a su ?
Madeleine regarda Philippe.
— Parce que j’avais aidé André pendant presque vingt ans avant ça.
— Donc vous pensiez que personne ne vous croirait.
— Exactement.
— Et après ?
— J’ai commencé à réunir des preuves.
Camille fronça les sourcils.
— Contre lui ?
— Contre tout le réseau.
— Comme Hélène.
— Oui.
— Vous travailliez ensemble ?
— Les derniers mois.
Camille se figea.
— Hélène vous faisait confiance à nouveau.
— Un peu.
— Et vous avez continué après sa mort.
— Oui.
— Jusqu’à aujourd’hui ?
Madeleine acquiesça.
— Oui.
Camille sentit immédiatement.
— Le registre du coffre n’est pas le seul.
— Non.
— Où sont les autres ?
Madeleine ne répondit pas.
Philippe intervint :
— Maman.
Elle le regarda.
— Pas encore.
Camille serra les mâchoires.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Anaïs possède déjà une partie.
— La liste des policiers.
— Oui.
— Et ?
— Juliette en a une autre.
Camille se tourna vers sa mère biologique.
Juliette pâlit.
— Non.
Madeleine la regarda.
— Tu l’as encore.
Juliette ferma les yeux.
— Oui.
Camille sentit une nouvelle irritation.
— Quoi ?
Juliette répondit :
— Les comptes de Laurent.
— Depuis quand ?
— 2008.
— Et tu ne les as jamais remis à la police.
— J’ai essayé.
Madeleine intervint :
— Trois fois.
— Et ?
— Ils ont disparu.
Camille regarda Madeleine.
— Donc vous attendez quoi ?
La vieille femme répondit :
— Que les personnes encore liées au réseau ne puissent plus faire disparaître les preuves.
— Et maintenant ?
— Maintenant il reste seulement une personne.
Silence.
Philippe fronça les sourcils.
— Qui ?
Madeleine regarda vers l’escalier.
— André.
Philippe eut un rire nerveux.
— Papa est mort en 2012.
Madeleine secoua lentement la tête.
Camille ferma les yeux.
— Non.
Philippe devint immobile.
— Maman.
— André n’est pas mort.
— J’ai vu son corps.
— Non.
— J’étais à l’hôpital.
— Tu as vu un homme intubé dont le visage était en grande partie couvert.
Philippe pâlit.
— Le médecin...
— Payé.
Luc était monté de quelques marches.
Il venait d’entendre.
— Papa est vivant ?
Madeleine le regarda.
— Oui.
Luc s’appuya contre le mur.
— Où ?
Madeleine répondit :
— Je ne sais pas.
— Depuis quand tu sais ?
— Depuis 2014.
Philippe eut un rire incrédule.
— Et tu gardes ça depuis douze ans ?
— Oui.
Camille demanda :
— Pourquoi André a simulé sa mort ?
— Parce que la police commençait à rouvrir certains dossiers.
— Et vous l’avez aidé ?
Madeleine secoua la tête.
— Non.
— Qui ?
La vieille femme regarda Laurent, qui venait d’apparaître en bas de l’escalier.
Il pâlit.
— Pas moi.
Madeleine répondit :
— Étienne.
Silence.
Marc leva la tête depuis le café.
— Quoi ?
Étienne devint blanc.
— Non.
Madeleine le regarda.
— Tu veux lui dire ou je le fais ?
Marc monta deux marches.
— Papa.
Étienne ferma les yeux.
— J’ai aidé André à disparaître.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il m’avait sauvé en 2008.
Marc se figea.
— André t’a sauvé après l’accident.
— Oui.
— Et en échange tu l’as aidé à simuler sa mort.
— Oui.
Marc eut un rire brisé.
— Tout le monde sauve son bourreau dans cette histoire.
Étienne baissa les yeux.
Camille demanda :
— Où André est-il allé ?
Étienne répondit :
— Suisse.
— Ensuite ?
— Je ne sais pas.
Madeleine le regarda.
— Mensonge.
Étienne se figea.
Marc leva les yeux.
— Papa.
— Je ne sais pas où il est aujourd’hui.
— Mais tu savais après.
— Oui.
— Où ?
Étienne prit une longue inspiration.
— Grenoble.
Anaïs monta à son tour.
— Chez les Perrin.
Étienne acquiesça.
— Oui.
Anaïs devint blanche.
— La famille qui m’a élevée.
Silence.
Marc comprit.
— André était près d’Anaïs.
— Oui.
— Pendant combien de temps ?
— Plusieurs années.
Anaïs regarda Étienne.
— Je l’ai connu.
— Sous quel nom ?
Elle resta immobile.
Puis répondit :
— Monsieur Delmas.
Philippe ferma les yeux.
— Il venait au garage de Jacques Perrin.
— Oui.
— Il me donnait des cadeaux quand j’étais petite.
Madeleine murmura :
— Mon Dieu.
Anaïs secoua la tête.
— Il savait qui j’étais.
Étienne acquiesça.
— Oui.
— Et vous aussi.
— Oui.
— Mais vous ne m’avez jamais dit qu’il avait tué Hélène.
Étienne baissa les yeux.
— Non.
Camille sentit quelque chose.
— Pourquoi André s’intéressait à Anaïs ?
Personne ne répondit.
Elle regarda Madeleine.
— Pourquoi ?
Madeleine ferma les yeux.
— Parce qu’Anaïs n’est pas seulement la fille d’Étienne.
Marc fronça les sourcils.
— On sait. Juliette est sa mère.
Madeleine regarda Juliette.
Juliette pâlit.
— Non.
Camille se tourna.
— Quoi ?
Juliette murmura :
— Madeleine...
— Il faut arrêter.
Anaïs regarda sa mère.
— Maman ?
Juliette ferma les yeux.
— Je t’ai élevée dans mon ventre.
Camille sentit l’étrangeté de la formulation.
Anaïs aussi.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Juliette pleurait.
— Tu es ma fille.
— Biologique ?
Silence.
Anaïs recula.
— Maman.
Madeleine répondit doucement :
— Non.
Le café devint silencieux.
Anaïs fixa Juliette.
— Alors qui ?
Juliette n’arrivait plus à parler.
Madeleine regarda Anaïs.
— Hélène.
Camille se figea.
— Quoi ?
Madeleine continua :
— Hélène Moreau était ta mère biologique.
Silence absolu.
Camille sentit le monde se retourner encore.
Anaïs resta parfaitement immobile.
— Hélène.
— Oui.
— Mais elle n’a jamais été enceinte quand je l’ai connue.
Madeleine répondit :
— Tu es née en 2001.
— Je sais.
— Hélène avait caché sa grossesse.
— Pourquoi ?
Madeleine regarda Étienne.
Marc devint livide.
Anaïs comprit.
— Étienne est quand même mon père.
Madeleine acquiesça.
— Oui.
Étienne ferma les yeux.
— Hélène et moi...
Marc regarda son père.
— Vous étiez ensemble.
— Une seule fois.
Anaïs eut un rire brisé.
— Ça suffit généralement.
Étienne baissa les yeux.
Camille sentit une émotion étrange.
Hélène.
Sa mère adoptive.
Avait eu une fille biologique.
Anaïs.
Et avait ensuite élevé Camille.
— Pourquoi Juliette est enregistrée comme sa mère biologique dans certaines histoires ?
Madeleine répondit :
— Pour protéger Hélène.
— De Laurent ?
— Oui.
— Parce qu’Étienne était son frère biologique.
Laurent ferma les yeux.
— Et si quelqu’un découvrait qu’Hélène avait eu l’enfant d’Étienne...
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi ce serait dangereux ?
Madeleine répondit :
— Parce qu’Hélène était mariée.
Silence.
Camille ne savait pas ça.
— À qui ?
Madeleine regarda Philippe.
Philippe devint blanc.
— Non.
Camille se tourna lentement.
— Philippe.
Il ferma les yeux.
— Hélène était ta femme ?
— Oui.
Camille resta figée.
— Quand ?
— De 1998 à 2002.
— Et tu ne m’as jamais dit.
— Non.
Anaïs regarda Philippe.
— Donc l’homme que j’ai cru être seulement le patron de Camille...
Elle s’arrêta.
— était le mari de ma mère biologique.
Philippe acquiesça.
— Oui.
Anaïs se figea.
— Tu croyais être mon père ?
Philippe ne répondit pas.
Madeleine le fit :
— Oui.
Camille sentit le problème.
— Hélène est tombée enceinte alors qu’elle était mariée à Philippe.
— Oui.
— Philippe pensait que l’enfant était de lui.
— Oui.
— Et après le test...
Philippe répondit :
— J’ai découvert que c’était Étienne.
Anaïs pâlit.
— Tu savais que je n’étais pas ta fille.
— À partir de 2003.
— Et tu m’as cherchée ?
Philippe resta silencieux.
— Non.
— Pourquoi ?
— Hélène m’avait demandé de ne pas le faire.
Anaïs eut un rire froid.
— Elle demandait beaucoup.
Camille regarda Madeleine.
— Et André ?
La vieille femme ferma les yeux.
— André croyait qu’Anaïs était la fille de Philippe.
Camille sentit immédiatement.
— Donc sa petite-fille.
— Oui.
— C’est pour ça qu’il la surveillait à Grenoble.
— Oui.
— Il ne savait pas qu’Étienne était son père.
— Non.
Anaïs prit une longue inspiration.
— Et quand a-t-il découvert ?
Madeleine répondit :
— En 2024.
Silence.
— Il y a deux ans.
— Oui.
Anaïs se figea.
— Quand Étienne est revenu dans ma vie.
Étienne acquiesça.
— Oui.
— Et André nous surveillait encore.
— Oui.
Camille demanda :
— Où est André aujourd’hui ?
Madeleine regarda Anaïs.
— Il vous a contactée récemment.
Anaïs pâlit.
— Non.
— Si.
— Je ne savais pas que c’était lui.
— Quel nom ?
Anaïs hésita.
— Paul Mercier.
Madeleine ferma les yeux.
— C’est lui.
Anaïs devint blanche.
— Il m’a envoyé les copies des dossiers.
— Oui.
— Il m’a dit que Laurent avait tué Hélène.
— Pour t’utiliser.
Laurent eut un rire amer.
— Très André.
Anaïs regarda son téléphone.
Puis Camille.
— Il m’a écrit ce matin.
— Quoi ?
Anaïs ouvrit le message.
Une seule phrase :
« Quand Marc tombera devant le café, regarde qui sortira. »
Tout le monde se figea.
Marc devint immobile.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Il savait que Marc viendrait.
— Oui.
— Il savait qu’il pouvait s’effondrer ?
Marc fronça les sourcils.
— Non.
Puis il réfléchit.
Son visage changea.
— Le café.
Camille le regarda.
— Quoi ?
— J’ai bu un café avant d’arriver.
— Où ?
— À Perrache.
— Et ?
Marc porta une main à son ventre.
— J’ai commencé à me sentir mal vingt minutes après.
Étienne se raidit.
— Quelqu’un t’a drogué.
Marc acquiesça lentement.
— Probablement.
Camille sentit un froid.
Son effondrement n’avait donc peut-être pas été naturel.
— André voulait que vous tombiez devant le café.
— Oui.
— Pour voir qui sortirait.
Anaïs regarda Camille.
— Toi.
Silence.
Camille sentit tous les regards.
— Pourquoi moi ?
Madeleine ne répondit pas.
Anaïs regarda son téléphone.
Un nouveau message venait d’arriver.
Paul Mercier.
André.
Elle ouvrit.
Son visage changea.
— Quoi ?
demanda Camille.
Anaïs lut :
« Parce que Camille était le dernier test. »
Camille fronça les sourcils.
Deuxième message :
« Hélène disait toujours qu’elle aiderait quelqu’un même si cela lui coûtait tout. »
Madeleine ferma les yeux.
Troisième message :
« Je voulais savoir si la fille qu’elle avait élevée était devenue comme elle. »
Camille resta immobile.
Marc murmura :
— Il a provoqué tout ça pour la tester.
Anaïs regarda le dernier message.
Puis pâlit.
— Il y en a un autre.
— Lis.
« Maintenant qu’elle a réussi, dites-lui que le café lui appartient. »
Philippe se figea.
— Quoi ?
Camille eut un rire incrédule.
— Non.
Madeleine devint immobile.
— André...
Anaïs continua.
« J’ai transféré mes parts il y a trois mois. Madeleine n’a jamais été propriétaire de tout. »
Philippe regarda sa mère.
— C’est vrai ?
Madeleine pâlit.
— Je ne savais pas.
Anaïs lut la suite.
« Camille Moreau détient désormais cinquante et un pour cent du Passage. »
Silence.
Camille ne bougea plus.
Puis elle regarda Philippe.
L’homme qui l’avait licenciée quelques heures auparavant.
— Attends.
Philippe ferma les yeux.
Camille eut un rire nerveux.
— Tu m’as virée d’un café qui m’appartient majoritairement.
Personne ne parla.
Même Marc sourit légèrement.
Philippe souffla :
— Apparemment.
Camille secoua la tête.
— Non.
Elle regarda le téléphone.
— André veut quelque chose.
Anaïs acquiesça.
— Oui.
Un dernier message.
« Dites à Camille d’ouvrir le tiroir sous la caisse. »
Tout le monde regarda le comptoir.
Camille descendit lentement l’escalier.
Les autres suivirent.
Elle passa derrière la caisse.
Un petit tiroir.
Elle l’avait ouvert des centaines de fois.
Pièces.
Stylos.
Tickets.
Mais Anaïs indiqua :
— En dessous.
Camille passa la main.
Une fine plaque.
Elle appuya.
Un compartiment secret s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait une enveloppe noire.
Sur le devant :
POUR CAMILLE MOREAU — PROPRIÉTAIRE.
Camille la prit.
Philippe resta silencieux.
Elle ouvrit.
Documents juridiques.
Parts sociales.
Signatures notariales.
C’était réel.
Mais derrière les papiers se trouvait une lettre.
Écriture inconnue.
André.
Camille lut :
« Camille, si tu ouvres ceci, c’est que tu as choisi un inconnu plutôt que ton emploi. »
Elle s’arrêta.
La scène du trottoir revint.
Marc au sol.
Philippe lui ordonnant de rentrer.
Alors ne reviens pas.
Camille continua :
« Hélène m’a dit un jour que je ne comprendrais jamais la différence entre posséder un lieu et mériter qu’on vous y fasse confiance. Elle avait raison. »
Madeleine baissa les yeux.
« J’ai construit ce café avec de l’argent sale. J’ai protégé des hommes qui ne méritaient rien. Et j’ai laissé mourir une femme parce qu’elle refusait de devenir comme nous. »
Camille sentit sa gorge se serrer.
« Je ne peux pas réparer ça. »
Puis :
« Mais je peux retirer ce lieu à notre famille. »
Philippe ferma les yeux.
Luc regarda le sol.
« Si tu es devenue comme Hélène, le café est à toi. Si tu ne l’es pas, vends-le. Ferme-le. Brûle le nom Renaud avec le reste. »
Silence.
Camille replia la lettre.
— Donc André est vivant.
Madeleine acquiesça.
— Oui.
— Il m’a drogué Marc.
— Probablement.
— Il a organisé une situation pour me tester.
— Oui.
— Et maintenant il me donne le café.
— Oui.
Camille eut un rire sans joie.
— Il pense vraiment que ça suffit.
Personne ne répondit.
Puis son téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Un message.
« Ça ne suffit pas. »
Camille se figea.
Tout le monde regarda.
Deuxième message :
« Je sais. »
André.
Camille tapa :
« Où êtes-vous ? »
Réponse immédiate :
« Lyon. »
Elle regarda autour d’elle.
— Il nous voit.
Marc se tendit.
Anaïs regarda les fenêtres.
Personne dehors.
Nouveau message :
« Je ne viendrai pas au café. »
Puis :
« Pas encore. »
Camille tapa :
« Pourquoi ? »
Long silence.
Puis :
« Parce que quelqu’un ici doit d’abord te dire pourquoi Hélène t’a réellement choisie. »
Camille fronça les sourcils.
— Choisie ?
Madeleine pâlit.
Juliette aussi.
Luc ferma les yeux.
Camille les vit tous.
— Oh non.
Elle posa le téléphone.
— Qui ?
Personne ne parla.
— Qui va encore m’expliquer que ma vie n’est pas ce que je crois ?
Madeleine s’assit lentement.
— Moi.
Camille la regarda.
— Parlez.
Madeleine prit une longue inspiration.
— Hélène ne t’a pas reçue par hasard.
— On sait. Juliette me lui a confiée.
— Non.
Silence.
Juliette ferma les yeux.
Camille regarda sa mère biologique.
— Quoi ?
Madeleine continua :
— Juliette ne t’a pas confiée à Hélène parce qu’elle était son amie.
— Alors pourquoi ?
— Parce qu’Hélène t’avait cherchée.
Camille resta immobile.
— Avant ma naissance ?
— Oui.
— Comment peut-on chercher un bébé qui n’est pas né ?
Madeleine regarda Juliette.
— Parce qu’Hélène savait que Juliette était enceinte.
— Et ?
— Elle voulait cet enfant.
Le silence devint lourd.
Camille sentit quelque chose d’inconfortable.
— Pourquoi ?
Madeleine répondit :
— Parce qu’Hélène ne pouvait plus avoir d’enfant.
Philippe ferma les yeux.
— Maman.
— Elle doit savoir.
Camille regarda Philippe.
— Hélène voulait adopter mon bébé.
Juliette pleurait.
— Oui.
— Avant ma naissance.
— Oui.
— Et toi, tu avais accepté.
Juliette acquiesça.
— Oui.
Camille sentit une douleur différente.
— Donc tu ne m’as pas perdue.
— Non.
— Tu m’as donnée.
Juliette ferma les yeux.
— Oui.
Silence.
Camille la regarda.
— Pourquoi ?
Juliette répondit :
— Parce que j’étais terrorisée.
— De Laurent.
— Oui.
— D’Étienne.
— Un peu.
Marc se raidit.
Juliette continua :
— Mais surtout de moi.
Camille fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Je ne voulais pas être mère.
La réponse arriva sans détour.
Camille resta figée.
Juliette pleurait.
— J’avais vingt-trois ans. Je changeais de ville tous les six mois. Je vivais avec des hommes dangereux. Je ne savais même pas qui était ton père.
— Luc.
— Je ne le savais pas encore.
— Mais après ?
— Après le test, tu avais déjà huit ans.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Et tu as quand même choisi de rester loin.
— Oui.
— Parce que tu ne voulais toujours pas être ma mère.
Juliette ferma les yeux.
— Au début.
— Et après ?
— Après je voulais.
— Mais ?
— Hélène était ta mère.
Camille baissa les yeux.
Deux vérités pouvaient coexister.
Juliette l’avait donnée.
Hélène l’avait choisie.
Pas par accident.
Pas seulement par compassion.
Volontairement.
Madeleine continua :
— Hélène avait préparé une adoption officielle.
— Elle m’a adoptée.
— Oui.
— Donc ?
— Elle avait choisi ton prénom.
Camille releva les yeux.
— Quoi ?
Juliette acquiesça.
— Camille.
— Ce n’est pas toi ?
— Non.
— Hélène m’a appelée Camille.
— Oui.
Camille sentit une émotion profonde.
Pendant toute cette nuit, son nom avait semblé être la seule chose stable.
Maintenant elle apprenait qu’il venait de la femme qui l’avait choisie avant même de la tenir.
— Pourquoi Camille ?
Philippe répondit doucement :
— Parce que c’était le prénom de sa grand-mère.
Camille le regarda.
— Tu savais.
— Oui.
Elle ne lui reprocha pas cette fois.
Elle regarda la lettre d’André.
Si tu es devenue comme Hélène...
Camille comprenait un peu mieux.
Puis Anaïs demanda :
— Et moi ?
Tout le monde se tourna.
— Hélène m’a aussi choisie ?
Juliette ferma les yeux.
Madeleine répondit :
— Non.
Anaïs acquiesça légèrement.
Comme si elle s’y attendait.
— D’accord.
Étienne s’approcha.
— Anaïs...
— Pas maintenant.
Il s’arrêta.
Elle regarda Madeleine.
— Alors pourquoi Hélène est-elle sur mon acte de naissance ?
— Parce qu’elle t’a protégée.
— Mais pas élevée.
— Non.
— Elle m’a vue ?
Madeleine acquiesça.
— Plusieurs fois.
— Je m’en souviens ?
— Tu étais trop petite.
Anaïs regarda Camille.
Deux jeunes femmes.
L’une choisie par Hélène pour être sa fille.
L’autre née d’elle mais cachée ailleurs.
Camille sentit l’ironie cruelle.
Hélène avait élevé la fille d’une autre femme.
Et perdu la sienne.
— Elle savait où Anaïs était ?
demanda Camille.
— Jusqu’en 2008.
— Chez André.
— Oui.
— Donc la nuit de sa mort...
Madeleine ferma les yeux.
Camille comprit.
— Elle voulait récupérer Anaïs.
— Oui.
Anaïs pâlit.
— Quoi ?
Madeleine regarda la jeune femme.
— Hélène avait décidé de te ramener vivre avec elle.
Silence.
Camille se figea.
— Avec nous.
— Oui.
— Elle allait me dire que j’avais une sœur.
— Pas exactement.
Anaïs fronça les sourcils.
— Quoi ?
Madeleine répondit :
— Elle allait vous dire que vous étiez sœurs.
Camille fronça les sourcils.
— Mais biologiquement nous ne le sommes pas.
Madeleine regarda Juliette.
Puis Camille.
— Nous ne sommes plus certains.
Silence.
Camille ferma les yeux.
— Non.
Philippe soupira.
— Maman...
— C’est le dernier point.
Camille eut un rire incrédule.
— Tout le monde dit ça.
Madeleine sortit une petite enveloppe de sa poche.
— Hélène avait fait un test ADN en 2008.
— Entre qui ?
— Camille et Anaïs.
Les deux jeunes femmes se figèrent.
— Pourquoi ?
Madeleine répondit :
— Parce qu’elle avait remarqué certaines ressemblances.
Camille regarda Anaïs.
Pas évidentes.
Mais peut-être.
— Résultat ?
Madeleine tendit le document.
Camille l’ouvrit.
Ancien laboratoire.
Deux profils.
Elle parcourut.
Puis s’arrêta.
— Probabilité de demi-fratrie...
Anaïs retint son souffle.
Camille lut :
— 99,7 %.
Silence.
Juliette devint blanche.
Étienne aussi.
Marc fronça les sourcils.
— Alors Camille et Anaïs ont un parent biologique commun.
Madeleine acquiesça.
— Oui.
Camille regarda Juliette.
— Toi ?
Juliette secoua la tête.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Je n’ai jamais accouché d’Anaïs.
— Hélène l’a fait.
— Oui.
Camille regarda Étienne.
— Alors le père.
Étienne pâlit.
Luc devint immobile.
Camille sentit la conclusion arriver.
— Luc n’est pas mon père.
Luc secoua la tête.
— Le test dit que si.
— Étienne est le père d’Anaïs.
— Oui.
— Alors comment sommes-nous demi-sœurs ?
Madeleine ferma les yeux.
— Parce que le test de paternité de 2008 ne comparait peut-être pas l’ADN de Luc.
Silence.
Philippe fronça les sourcils.
— Quoi ?
Madeleine regarda Luc.
— L’échantillon avait été remis au laboratoire par André.
Luc devint livide.
— Papa.
— Oui.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Il a pu changer l’échantillon.
— Oui.
— Avec celui de qui ?
Madeleine regarda Étienne.
Tout le monde se figea.
— Non.
Camille regarda Étienne.
Puis Anaïs.
Puis Marc.
— Étienne pourrait être mon père aussi.
Madeleine répondit :
— Oui.
Luc recula.
— Non.
— Luc...
— Non.
Camille fixa l’ancien test dans sa main.
— Il faut refaire un test.
Étienne acquiesça immédiatement.
— Oui.
Luc aussi, après quelques secondes.
— Oui.
Camille regarda les deux hommes.
L’homme qu’elle avait appelé papa une seule fois.
Et l’homme officiellement mort depuis dix-huit ans.
— Bien.
Puis son téléphone vibra encore.
André.
« Enfin. »
Camille se figea.
Deuxième message :
« Ne faites pas le test avec Étienne. »
Marc fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Camille lut le troisième message.
Et son visage se vida.
« Parce qu’Étienne Delaunay n’est pas le père d’Anaïs non plus. »
Anaïs devint blanche.
Étienne ne bougea plus.
Dernier message :
« Si vous voulez connaître le père des deux filles, venez me voir. »
Une adresse apparut.
À l’extérieur de Lyon.
Madeleine la reconnut immédiatement.
— Non.
Camille se tourna.
— Quoi ?
— Cette maison.
— Vous la connaissez ?
Madeleine acquiesça.
— Oui.
— À qui appartient-elle ?
La vieille femme regarda le message.
Puis répondit :
— À André.
Camille sentit son cœur battre plus vite.
L’homme qui avait construit le réseau.
Laissé mourir Hélène.
Simulé sa mort.
Drogué Marc pour provoquer l’incident devant le café.
Et passé la journée à manipuler toute leur histoire depuis l’ombre.
Était enfin prêt à les recevoir.
Camille regarda Marc.
Puis Anaïs.
Puis Luc.
Étienne.
Juliette.
Madeleine.
Enfin Philippe.
— Cette fois, personne ne décide qui vient.
Elle prit son manteau.
— Ceux qui veulent la vérité viennent avec moi.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 6 — La maison d’André
La maison se trouvait à quarante minutes de Lyon.
À l’écart d’une petite route bordée d’arbres, derrière un vieux portail de fer.
Camille regardait l’adresse sur son téléphone.
— C’est ici.
Philippe ralentit.
Derrière eux, une deuxième voiture suivait.
Marc conduisait.
Étienne était à côté de lui.
Juliette, Anaïs et Madeleine étaient derrière.
Luc avait insisté pour venir.
Camille n’avait pas protesté.
Pas parce qu’elle lui avait pardonné.
Parce qu’elle refusait désormais que quelqu’un soit exclu d’une vérité qui le concernait.
Philippe gara la voiture.
Personne ne descendit immédiatement.
La maison était grande.
Ancienne.
Pas luxueuse.
Mais entretenue.
Une lumière brûlait derrière une fenêtre du rez-de-chaussée.
Camille regarda Philippe.
— Tu es déjà venu ici ?
Il secoua la tête.
— Jamais.
— Luc ?
— Non plus.
— Madeleine ?
Philippe regarda dans le rétroviseur.
La vieille femme venait de descendre de l’autre voiture.
Son visage disait tout.
— Elle connaît.
Camille ouvrit la portière.
Madeleine resta devant le portail.
— Il avait acheté cette maison en 2006.
Camille s’approcha.
— André ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Il disait qu’il voulait un endroit où finir ses jours.
Philippe eut un rire amer.
— Et deux ans plus tard, il aidait à couvrir la mort d’Hélène.
Madeleine baissa les yeux.
— Oui.
Luc demanda :
— Tu savais qu’il venait encore ici après sa prétendue mort ?
— Non.
— Jamais ?
— J’avais des soupçons.
Camille regarda Madeleine.
— Pourquoi ne pas vérifier ?
La vieille femme répondit calmement :
— Parce que j’avais peur de découvrir que j’avais raison.
Camille resta silencieuse.
Au moins, ce n’était pas encore une nouvelle variation de « je voulais vous protéger ».
Marc regarda la maison.
— Il nous attend.
Étienne répondit :
— Oui.
Anaïs demanda :
— Comment tu sais ?
Marc désigna la fenêtre.
Le rideau venait de bouger.
Camille avança.
— On entre.
Luc répondit :
— Camille.
Elle se tourna.
Il semblait hésiter.
— Quoi ?
— Si André dit quelque chose sur moi...
— Il dira certainement quelque chose sur tout le monde.
— Oui.
Luc prit une longue inspiration.
— Ne crois pas automatiquement ce qu’il dit.
Camille eut un léger sourire froid.
— Tu es très mal placé pour me donner ce conseil.
Luc baissa les yeux.
— Je sais.
Camille se dirigea vers la maison.
La porte principale était ouverte.
Camille la poussa.
Un hall simple.
Parquet sombre.
Escalier en bois.
Vieilles photographies aux murs.
Aucun bruit.
Puis une voix masculine âgée arriva du salon.
— Entrez.
Madeleine se figea.
Philippe aussi.
Luc ferma les yeux.
Cette voix, ils la connaissaient.
Camille, non.
Elle entra la première.
Un homme d’environ quatre-vingts ans était assis dans un fauteuil près de la fenêtre.
Cheveux blancs.
Visage mince.
Lunettes fines.
Pull gris sombre.
Il ne ressemblait pas à l’homme monstrueux que Camille avait imaginé.
C’était peut-être ce qui la dérangeait le plus.
Il avait l’air ordinaire.
André Renaud regarda Camille.
Longtemps.
Puis sourit légèrement.
— Hélène aurait été fière.
Camille resta debout.
— Ne prononcez pas son nom comme si vous aviez le droit.
Le sourire disparut.
— Juste.
Philippe entra.
— Papa.
André tourna légèrement la tête.
— Philippe.
Luc resta près de la porte.
André le regarda.
— Luc.
— Tu es vraiment vivant.
— Oui.
Luc eut un rire sans joie.
— Tu pourrais au moins avoir l’air gêné.
— Je l’ai été pendant quelques années.
— Puis ?
— On s’habitue à la honte.
Camille répondit :
— Apparemment.
André la regarda.
— Tu as son caractère.
— Celui d’Hélène ?
— Oui.
— Vous l’avez tuée.
André ferma les yeux.
— Oui.
Le mot arriva immédiatement.
Sans détour.
Philippe se figea malgré tout.
Camille continua :
— Vous l’avez poussée.
— Oui.
— Puis vous avez mis le feu.
— Oui.
— Alors qu’elle était encore vivante.
— Oui.
Madeleine entra.
André la vit.
Son visage changea pour la première fois.
— Madeleine.
— André.
Aucune affection.
Aucune colère visible.
Seulement cinquante années mal enterrées.
— Tu aurais dû rester mort.
André eut un petit rire.
— Beaucoup de gens semblent le penser.
Marc entra avec Étienne.
André regarda Étienne.
— Tu lui as finalement dit.
Marc se raidit.
Étienne répondit :
— Pas tout.
— Évidemment.
Anaïs et Juliette entrèrent les dernières.
André regarda Anaïs.
Puis Camille.
— Les deux filles.
Camille sentit immédiatement la raison pour laquelle ils étaient là.
— Vous avez dit que nous avions le même père.
André secoua la tête.
— Je n’ai pas dit ça.
Anaïs sortit son téléphone.
— Vous avez écrit qu’Étienne n’était pas mon père.
— C’est vrai.
Camille fronça les sourcils.
— Et le test de demi-fratrie ?
— Vrai aussi.
— Donc nous avons un parent commun.
— Oui.
— Qui ?
André regarda Juliette.
Elle devint blanche.
Camille se tourna.
— Maman.
Le mot sortit presque involontairement.
Juliette leva les yeux.
Camille elle-même sembla le remarquer.
Mais cette fois elle ne le retira pas.
— Tu sais.
Juliette pleurait.
— Oui.
Anaïs regarda Juliette.
— Toi ?
Juliette ne répondit pas.
André le fit.
— Oui.
Silence.
Camille sentit le sol se déplacer.
— Juliette est la mère biologique d’Anaïs.
André acquiesça.
— Oui.
Anaïs secoua la tête.
— Non. On vient de nous dire qu’Hélène était ma mère biologique.
— Faux.
Madeleine se raidit.
— André.
— Tu croyais ce qu’Hélène voulait que tu croies.
Camille sentit sa colère.
— Pourquoi Hélène aurait-elle menti ?
André répondit :
— Pour protéger Juliette.
— Encore.
— Oui.
Anaïs regarda Juliette.
— Tu m’as mise au monde ?
Juliette pleurait.
— Oui.
— Tu as donc deux filles.
— Oui.
— Camille et moi.
— Oui.
Camille sentit une étrange chaleur malgré tout.
Une sœur.
Réellement.
Pas seulement par un test abstrait.
Anaïs regarda Camille.
Camille ne savait pas quoi dire.
Alors elle dit simplement :
— Salut, sœur.
Anaïs eut un rire nerveux.
— Salut.
Marc fronça les sourcils.
— Et le père ?
André regarda Étienne.
— Pas lui.
Étienne ferma les yeux.
Anaïs se tourna vers lui.
— Tu savais ?
— Non.
— Tu pensais vraiment être mon père.
— Oui.
— Pourquoi ?
Juliette répondit :
— Parce que je le lui ai fait croire.
Étienne se tourna.
— Pourquoi ?
— Parce que le vrai père était plus dangereux pour Anaïs.
Camille soupira.
— Qui ?
Juliette regarda Luc.
Luc devint livide.
— Non.
Camille tourna lentement la tête vers l’homme qu’elle avait cru être son père.
— Luc.
Juliette ferma les yeux.
— Oui.
Silence.
Luc ne bougea plus.
Anaïs le regarda.
— Tu es mon père ?
Luc secoua immédiatement la tête.
— Je ne savais pas.
André répondit :
— C’est possible.
— Possible ?
Camille sentit une nouvelle irritation.
— Nous ne sommes toujours pas sûrs ?
André secoua la tête.
— Le premier test était faux.
— On le sait.
— Le deuxième aussi.
— Quel deuxième ?
Madeleine fronça les sourcils.
André répondit :
— Hélène avait fait tester Anaïs en 2003.
Anaïs se figea.
— Avec qui ?
— Luc.
Luc devint blanc.
— Je n’ai jamais fait ce test.
— Ton père avait récupéré un échantillon.
Philippe murmura :
— Toi.
André acquiesça.
— Oui.
Camille regarda André.
— Vous avez fait un test sans lui dire.
— Oui.
— Résultat ?
— Luc exclu.
Anaïs sentit visiblement un soulagement étrange.
Luc aussi.
Camille fronça les sourcils.
— Donc si Juliette est notre mère commune, nous sommes demi-sœurs.
— Oui.
— Et mon père peut toujours être Luc.
André répondit :
— Non.
Silence.
Luc releva brusquement la tête.
— Quoi ?
André regarda Camille.
— Luc n’est pas ton père non plus.
Camille ne bougea plus.
Philippe fronça les sourcils.
— Le test de 2008 disait...
— Échantillon falsifié.
— Par toi.
— Oui.
Camille eut un rire sec.
— Au moins, vous êtes constant.
Luc semblait incapable de parler.
— Pourquoi ?
André regarda son fils.
— Pour te protéger.
Camille leva les yeux au plafond.
— Bien sûr.
André continua :
— Laurent pensait que Camille était sa fille.
— Oui.
— Si un test officiel montrait que Luc était son père, Laurent l’aurait tué.
— Donc vous avez créé un faux test.
— Oui.
— Qui indiquait quand même Luc.
André secoua la tête.
— Non.
Tout le monde se figea.
Philippe fronça les sourcils.
— Le rapport portait son nom.
— Oui.
— Mais l’échantillon ?
André regarda Marc.
Marc devint blanc.
— Non.
Camille le regarda.
— Marc ?
André acquiesça.
— L’ADN utilisé venait de Marc.
Silence.
Camille sentit immédiatement une possibilité qu’elle refusait.
— Non.
Marc secoua la tête.
— Je n’ai jamais...
— Tu avais été blessé au garage en 2008.
Marc se figea.
— Une prise de sang.
— Oui.
— Tu as récupéré mon échantillon.
— Oui.
Camille regarda le vieux rapport qu’elle avait emporté.
Probabilité 99,99 %.
Luc Renaud.
Mais l’ADN...
Marc Delaunay.
Elle leva lentement les yeux vers Marc.
— Alors vous...
Marc devint pâle.
— Camille...
André répondit :
— Oui.
Silence absolu.
— Marc Delaunay est ton père biologique.
Camille ne bougea plus.
L’homme qui s’était effondré devant le café.
L’inconnu qu’elle avait choisi d’aider.
Celui pour lequel elle avait perdu son emploi.
Celui qui l’avait appelée « celle qui s’est arrêtée ».
Son père.
Marc semblait incapable de respirer.
— Non.
André le regarda.
— Si.
— Juliette ne m’a jamais dit...
— Elle ne savait pas.
Juliette ferma les yeux.
Camille regarda sa mère.
— Tu étais avec Marc.
Juliette pleurait.
— Une fois.
Marc se tourna vers elle.
— Quand ?
— Novembre 1999.
Marc recula.
— Après...
— Après que tu avais quitté Lyon quelques semaines.
— Tu ne m’as jamais dit.
— Non.
— Pourquoi ?
Juliette répondit :
— Parce que je pensais que Laurent ou Étienne était le père.
Marc eut un rire incrédule.
— Mais pas moi.
— Je ne pensais pas que les dates correspondaient.
Camille regarda André.
— Et vous ?
— J’ai fait comparer l’ADN après ta naissance.
— Pourquoi ?
— Parce que Juliette avait laissé une liste des quatre hommes possibles dans un dossier.
Camille ferma les yeux.
— Quatre ?
André acquiesça.
— Laurent.
— Étienne.
— Luc.
— Marc.
Camille regarda sa mère.
— Tu ne savais vraiment pas.
Juliette secoua la tête.
— Non.
Camille sentit la situation devenir presque absurde.
Puis elle regarda Marc.
Il avait les larmes aux yeux.
— Vous saviez que je pouvais être votre fille ?
— Jamais.
— Même quand Hélène vous a demandé de me retrouver ?
— Non.
— Elle ne vous a rien dit.
— Rien.
André eut un léger sourire.
— Hélène savait.
Marc tourna brutalement la tête.
— Quoi ?
— À partir de 2008.
Camille sentit la colère revenir.
— Elle savait que Marc était mon père.
— Oui.
— Et pourquoi ne lui a-t-elle jamais dit ?
André répondit :
— Parce qu’elle ne lui faisait pas confiance.
Marc ferma les yeux.
La réponse le frappa.
Camille demanda :
— À cause de Laurent.
— Oui.
— Marc travaillait pour lui.
— Oui.
— Donc Hélène avait peur qu’en découvrant qu’il était mon père, il m’emmène vers le réseau.
Marc secoua la tête.
— Je ne l’aurais jamais fait.
André répondit :
— Peut-être.
Marc serra les mâchoires.
— Je ne veux pas de ton opinion.
Camille regarda Marc.
Son père.
Le mot ne ressemblait pas encore à quelque chose de réel.
— Vous vous êtes effondré devant moi.
Il la regarda.
— Oui.
— Et vous ne saviez pas.
— Non.
— André, lui, savait.
— Oui.
Camille tourna lentement la tête vers le vieil homme.
— Voilà votre test.
André acquiesça.
— Oui.
— Vous avez drogué Marc.
— Une dose légère.
Marc devint livide.
— Tu m’as drogué.
— Oui.
— Tu aurais pu me tuer.
— Non.
— Tu n’en savais rien !
André se tut.
Camille sentit sa colère monter.
— Vous avez fait tomber mon père devant le café pour voir si je l’aiderais.
— Oui.
Le mot résonna.
Camille regarda Marc.
Puis André.
— Vous saviez que nous étions père et fille.
— Oui.
— Et vous avez organisé notre rencontre comme une expérience.
— Oui.
— Pourquoi ?
André prit une longue inspiration.
— Parce qu’Hélène m’avait laissé une condition.
Camille se figea.
— Encore Hélène.
— Oui.
— Quelle condition ?
André sortit une enveloppe d’un tiroir à côté de son fauteuil.
— Elle m’a écrit en 2008, deux jours avant sa mort.
Camille fixa l’enveloppe.
— Pourquoi vous écrire à vous ?
— Parce qu’elle savait que je pourrais un jour essayer de réparer quelque chose.
— Elle avait beaucoup d’espoir.
André eut un sourire triste.
— Plus que je ne méritais.
Il tendit la lettre.
Camille l’ouvrit.
Écriture d’Hélène.
« André,
si un jour tu décides enfin de sortir de ce que tu as construit, ne cherche pas à acheter le pardon de Camille. Elle n’en a pas besoin.
Si tu veux lui rendre quelque chose, rends-lui le choix. »
Camille sentit sa gorge se serrer.
Elle continua :
« Marc Delaunay est probablement son père. Je n’ai aucune intention de le lui dire tant qu’il travaille pour Laurent. »
Marc ferma les yeux.
« Mais si Marc change réellement, alors un jour ils devront se rencontrer. »
Camille releva les yeux.
André attendait.
Elle reprit.
« Ne les présente pas. Ne leur explique rien. Laisse Camille le voir comme un inconnu. »
Marc sentit immédiatement.
Camille aussi.
« S’il a besoin d’elle et qu’elle choisit de s’arrêter, alors peut-être qu’elle sera prête à savoir. »
Silence.
Camille fixa la lettre.
La scène du café n’était donc pas entièrement l’idée d’André.
Une graine venait d’Hélène.
Mais Hélène n’avait sûrement jamais imaginé qu’André droguerait Marc et provoquerait réellement son effondrement.
La lettre continuait :
« Et s’il te plaît, André : ne crée pas le danger. La vie s’en chargera assez bien toute seule. »
Camille releva lentement les yeux.
André baissa les siens.
Marc eut un rire froid.
— Tu as sauté cette ligne.
André répondit :
— Oui.
— Tu as fait exactement ce qu’elle t’avait interdit.
— Oui.
Camille replia la lettre.
— Donc Hélène voulait que je rencontre Marc un jour.
— Oui.
— Mais pas comme ça.
— Non.
— Vous avez transformé son souhait en test.
— Oui.
— Et maintenant vous me donnez le café.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Vous ne comprenez vraiment rien.
André acquiesça.
— Probablement.
Marc s’approcha de Camille.
Puis s’arrêta avant d’être trop proche.
— Camille.
Elle le regarda.
Il avait l’air exactement comme sur le trottoir.
Vulnérable.
Pas autoritaire.
Pas mystérieux.
— Quoi ?
— Je ne savais pas.
— Je sais.
— Si j’avais su...
Il s’arrêta.
— Vous auriez fait quoi ?
Marc réfléchit.
— Je ne sais pas.
Camille apprécia la réponse.
Pas une promesse parfaite.
Juste la vérité.
Anaïs intervint :
— Et moi ?
Tout le monde se tourna.
— Si Camille est la fille de Marc...
Elle regarda André.
— qui est mon père ?
André resta silencieux.
Anaïs serra les mâchoires.
— Vous avez dit qu’Étienne ne l’était pas.
— Oui.
— Luc non plus.
— Oui.
— Marc ?
André secoua la tête.
— Non.
Marc expira.
— Laurent ?
— Non.
Anaïs ferma les yeux.
— Alors qui ?
André regarda Philippe.
Philippe pâlit.
— Non.
Anaïs se tourna lentement.
— Philippe ?
Il secoua immédiatement la tête.
— Je ne savais pas.
André répondit :
— Philippe Renaud est ton père biologique.
Silence.
Anaïs ne bougea plus.
Philippe regarda Juliette.
— Impossible.
Juliette ferma les yeux.
— Non.
— Juliette.
— C’était en 2000.
Philippe recula.
— Après notre mariage avec Hélène.
— Oui.
Anaïs regarda Philippe.
L’ancien mari d’Hélène.
L’homme qui avait cru être son père, puis appris qu’elle était l’enfant d’un autre.
Et maintenant...
— Tu es mon père.
Philippe ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Apparemment.
Anaïs eut un rire nerveux.
— Mauvaise réponse.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
Il reprit.
— Oui, je suis ton père.
— Tu le savais ?
— Non.
— Jamais ?
— Jamais.
Elle regarda André.
— Vous, oui.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis 2003.
Anaïs eut un rire amer.
— Vingt-trois ans.
— Oui.
— Et vous m’avez laissée grandir chez les Perrin.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Hélène voulait te protéger de Philippe.
Anaïs se tourna vers sa mère biologique.
— Juliette ?
Juliette secoua la tête.
— Hélène.
Anaïs fronça les sourcils.
— Pourquoi elle voulait me protéger de Philippe ?
André répondit :
— Parce qu’à l’époque Philippe était encore impliqué avec moi.
Philippe baissa les yeux.
— Jusqu’en 2004.
Anaïs sentit la douleur.
— Donc Hélène a organisé ma disparition.
— Oui.
— Alors qu’elle n’était même pas ma mère biologique.
— Oui.
Camille murmura :
— Elle protégeait tout le monde.
Madeleine répondit :
— C’était son défaut.
Camille regarda la vieille femme.
— Son défaut ?
— Oui.
Madeleine eut un sourire triste.
— Elle pensait toujours qu’elle pouvait sauver quelqu’un en se sacrifiant davantage.
Camille baissa les yeux.
Cela ressemblait étrangement à ce qu’elle avait fait sur le trottoir.
Pas à la même échelle.
Mais assez pour lui faire comprendre quelque chose.
André regarda Camille.
— C’est pour ça que j’ai voulu savoir.
— Si j’étais comme elle.
— Oui.
— Et maintenant ?
André hésita.
— Maintenant je regrette.
— Quoi ?
— D’avoir obtenu la réponse de cette manière.
Camille répondit froidement :
— Vous devriez.
— Oui.
Un silence.
Puis Marc demanda :
— Pourquoi nous faire venir maintenant ?
André regarda la fenêtre.
— Parce que je vais partir.
Philippe fronça les sourcils.
— Où ?
— En prison, probablement.
Tout le monde se figea.
André continua :
— J’ai envoyé ce matin une copie complète des comptes et de mes aveux à un magistrat.
Madeleine devint immobile.
— Tu as fait quoi ?
— Ce que j’aurais dû faire il y a vingt ans.
Laurent n’était pas là pour entendre.
Mais son nom traversait toutes les preuves.
Marc demanda :
— Pourquoi aujourd’hui ?
André regarda Camille.
— Parce que le café devait avoir un nouveau propriétaire avant.
Camille secoua la tête.
— Vous êtes obsédé par ce café.
— Non.
André regarda ses fils.
— Ce lieu est l’endroit où j’ai construit le réseau.
Puis Camille.
— Je voulais qu’il devienne l’endroit qui prouve que tout ce qu’on possède n’a pas besoin de rester dans la famille qui l’a sali.
Camille resta silencieuse.
— Tu peux le vendre demain.
— Je pourrais.
— Oui.
— Et ça vous conviendrait.
— Oui.
— Alors pourquoi cinquante et un pour cent ?
— Pour que Philippe ne puisse plus décider seul.
Philippe ne protesta pas.
Camille regarda son ancien patron.
Quelques heures auparavant, il lui avait dit :
Alors ne reviens pas.
Maintenant elle possédait la majorité du lieu.
La situation était presque trop parfaite.
Elle n’aimait pas ça.
— Non.
André fronça les sourcils.
— Non quoi ?
— Je ne veux pas de votre cadeau.
Philippe leva les yeux.
André resta calme.
— Tu peux refuser les parts.
— Oui.
— C’est ton droit.
Camille se figea légèrement.
Enfin.
Pas de manipulation.
Pas de « mais ».
André continua :
— Hélène voulait te rendre le choix.
Camille regarda la lettre.
Puis répondit :
— Alors je choisirai plus tard.
— Très bien.
— Pas aujourd’hui.
— Très bien.
Elle regarda Marc.
Puis Anaïs.
— Aujourd’hui, je veux des tests ADN réels.
Anaïs acquiesça.
— Moi aussi.
Marc répondit :
— Oui.
Philippe aussi.
— Oui.
Juliette regarda Camille.
— Et après ?
— Après quoi ?
— Après que tu sauras officiellement.
Camille répondit :
— Je ne sais pas.
Puis elle regarda Marc.
— Peut-être que j’aurai un père.
Marc sentit ses yeux se remplir.
Elle regarda Juliette.
— Peut-être que j’aurai une mère biologique dans ma vie.
Juliette acquiesça doucement.
Puis Anaïs.
— Et peut-être une sœur.
Anaïs eut un petit sourire.
— Je vote pour ça.
Camille sourit malgré elle.
Luc resta plus loin.
Camille le regarda.
Il semblait attendre une sentence.
— Et toi.
— Oui ?
— Je ne sais pas encore ce que tu seras.
Luc acquiesça.
— D’accord.
— Mais je ne veux plus que tu mentes.
— Je ne mentirai plus.
Camille eut un petit sourire froid.
— Ne promets pas des choses aussi grandes.
Luc baissa les yeux.
— D’accord.
André regarda Camille.
— Il reste encore une vérité.
Toute la pièce se figea.
Camille ferma les yeux.
— Non.
André eut presque un sourire.
— Celle-ci ne concerne pas ta naissance.
— Tant mieux.
— Elle concerne Philippe.
Philippe se raidit.
— Quoi ?
André regarda son fils.
— Tu crois toujours qu’Hélène est morte dans cet incendie.
Silence.
Camille rouvrit les yeux.
— Quoi ?
Madeleine devint blanche.
Luc cessa de respirer.
Anaïs fronça les sourcils.
André continua :
— Le corps retrouvé dans l’appartement n’était pas celui d’Hélène.
Personne ne bougea.
Camille sentit son cœur s’arrêter.
— Non.
— Oui.
— J’ai enterré ma mère.
— Tu as enterré quelqu’un.
Camille secoua la tête.
— Non.
Marc se tendit.
— André.
— Elle doit savoir.
Camille s’approcha.
— Hélène est vivante ?
André la regarda.
Longtemps.
Puis :
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Elle était vivante lorsqu’elle a quitté l’immeuble.
Luc devint livide.
— Elle est sortie ?
— Oui.
— Comment ?
André regarda Madeleine.
La vieille femme ferma les yeux.
— Madeleine l’a sortie par la cour.
Camille se tourna.
— Vous.
Madeleine acquiesça.
— Oui.
— Vous m’avez laissé croire qu’elle était morte.
— Oui.
— Pendant dix-huit ans.
— Oui.
Camille sentit ses jambes faiblir.
— Où est-elle ?
Madeleine secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Camille eut un rire presque hystérique.
— Encore.
— J’ai perdu sa trace en 2010.
— Pourquoi n’est-elle jamais revenue vers moi ?
Madeleine pleurait maintenant.
— Parce qu’elle pensait que tu serais plus en sécurité sans elle.
Camille ferma les yeux.
Cette phrase.
Encore.
Toujours.
Puis André ajouta :
— Mais il y a trois semaines...
Tout le monde se tourna.
— Quoi ?
— J’ai reçu une lettre.
Camille ne respirait plus.
André sortit une enveloppe.
La posa sur la table.
Écriture familière.
Camille la reconnut immédiatement.
Hélène.
Sur le devant, deux mots :
Pour Camille.
Ses mains tremblèrent.
— Elle est vivante.
André répondit :
— Elle l’était il y a trois semaines.
Camille prit l’enveloppe.
Au dos se trouvait un cachet postal.
Annecy.
Elle releva les yeux.
— Elle est en France.
— Oui.
Camille serra la lettre.
Son monde venait encore de changer.
Mais cette fois, ce n’était plus un homme puissant, une paternité ou un héritage.
C’était la seule personne qu’elle avait réellement pleurée pendant dix-huit ans.
La femme qui l’avait choisie.
Sa mère.
Peut-être vivante.
Camille ouvrit lentement la lettre.
La première phrase était courte.
« Ma chérie, si tu lis ceci, pardonne-moi d’avoir attendu si longtemps. »
Camille ferma les yeux.
Puis continua.
« Je crois qu’il est enfin temps que tu viennes me chercher. »
En dessous :
une adresse à Annecy.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 7 — Celle qui n’était jamais morte
Camille relut la phrase.
« Je crois qu’il est enfin temps que tu viennes me chercher. »
Puis l’adresse.
Annecy.
Elle connaissait la ville.
Deux heures de route environ depuis Lyon.
Assez proche pour que la pensée lui fasse mal.
Pendant dix-huit ans, elle avait cru Hélène morte.
Elle avait pleuré devant une tombe.
Apporté des fleurs.
Parlé à une pierre.
Et pendant une partie de ces années, Hélène avait peut-être vécu à moins de deux heures d’elle.
Camille releva les yeux vers Madeleine.
— Vous l’avez aidée à sortir de l’appartement.
— Oui.
— Racontez-moi.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Madeleine regarda André.
— Lui d’abord.
Camille se tourna vers le vieil homme.
— Pourquoi avoir laissé croire qu’elle était morte ?
André prit une longue inspiration.
— Parce que lorsqu’on a compris qu’elle avait survécu, le feu était déjà hors de contrôle.
— Ce n’est pas une réponse.
— Non.
Il acquiesça.
— Hélène avait des preuves contre moi. Contre Laurent. Contre plusieurs policiers. Si elle réapparaissait, elle devenait une cible.
— Alors vous avez décidé qu’elle devait mourir officiellement.
— Oui.
— Elle était d’accord ?
André regarda Madeleine.
Madeleine répondit :
— Au début, non.
— Évidemment.
— Elle voulait venir te chercher.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Moi.
— Oui.
— Pourquoi elle ne l’a pas fait ?
Madeleine ferma les yeux.
— Parce que je l’en ai empêchée.
Camille ne bougea plus.
— Comment ?
— Je lui ai montré des photographies.
— Quelles photographies ?
— Des hommes qui surveillaient votre immeuble.
— Celui où je vivais avec elle ?
— Oui.
— Laurent ?
— Ses hommes.
Laurent n’était pas présent dans la maison, mais son ombre restait partout.
Madeleine continua :
— Hélène était brûlée à la main et à l’épaule. Elle respirait mal. Je l’ai sortie par une cour arrière. Nous sommes parties dans ma voiture.
— Où ?
— Chez une amie infirmière.
— Son nom ?
— Claire Vannier.
— Elle est encore vivante ?
— Oui.
— Elle savait qui était Hélène ?
— Oui.
— Et après ?
— Hélène est restée chez elle trois semaines.
Camille fixa Madeleine.
— Trois semaines.
— Oui.
— Et pendant ces trois semaines, elle n’a jamais demandé à me voir ?
— Tous les jours.
Camille détourna les yeux.
Cette réponse faisait plus mal qu’un refus.
— Alors pourquoi...
— Parce qu’elle pensait qu’on la suivrait jusqu’à toi.
Camille eut un rire fatigué.
— Encore la protection.
Madeleine ne protesta pas.
— Oui.
— Et la personne enterrée à sa place ?
Silence.
André baissa les yeux.
Camille le vit.
— Qui était-ce ?
Il répondit :
— Une femme que personne n’avait réclamée.
Camille se figea.
— Vous avez utilisé le corps d’une inconnue.
— Oui.
— Son nom ?
— À l’époque, je ne le connaissais pas.
— Et maintenant ?
André hésita.
— Sophie Lambert.
Camille sentit une nouvelle colère.
— Elle avait une famille ?
— Une sœur.
— Elle a passé dix-huit ans à croire quoi ?
— Que Sophie avait disparu.
Camille le fixa.
— Vous avez volé une morte à sa famille pour fabriquer une autre morte.
André baissa les yeux.
— Oui.
— Vous avez réparé ça ?
— Non.
— Alors commencez par là avant de parler de rédemption.
André acquiesça.
— Tu as raison.
Camille regarda Madeleine.
— Après les trois semaines ?
— Hélène est partie.
— Où ?
— D’abord Chambéry.
— Puis ?
— Genève.
— Avec vous ?
— Non.
— Seule ?
Madeleine hésita.
Camille le vit immédiatement.
— Avec qui ?
— Juliette.
Tout le monde se tourna.
Juliette ferma les yeux.
Camille eut un rire bref.
— Bien sûr.
— Camille...
— Tu savais qu’Hélène était vivante.
Juliette acquiesça.
— Oui.
— Depuis le début.
— Oui.
— Et quand Philippe m’a dit qu’elle était morte...
— Je savais.
— Quand j’ai pleuré devant sa tombe...
Juliette ne répondit pas.
Camille sentit sa voix se briser.
— Tu savais.
— Oui.
— Pourquoi ?
Juliette pleurait.
— Parce qu’Hélène me l’avait demandé.
Camille regarda le plafond.
— J’en ai assez de ses demandes.
Personne ne parla.
Elle reprit :
— Vous êtes parties ensemble à Genève.
— Oui.
— Combien de temps ?
— Presque deux ans.
— Jusqu’en 2010.
— Oui.
Camille se figea.
— Madeleine a dit avoir perdu la trace d’Hélène en 2010.
Juliette acquiesça.
— Parce qu’elle nous a quittées.
— Pourquoi ?
— Elle avait découvert quelque chose.
— Quoi ?
Juliette regarda André.
— Qu’André savait qu’elle était vivante.
Camille se tourna vers lui.
— Vous saviez.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis décembre 2008.
Madeleine devint immobile.
— Tu m’avais dit 2014.
— Pour certaines choses.
Madeleine eut un rire glacial.
— Tu mens encore maintenant.
André baissa les yeux.
— Oui.
Camille sentit sa patience disparaître.
— Pourquoi Hélène vous craignait-elle encore si vous saviez qu’elle avait survécu et que vous ne l’aviez pas tuée ?
André répondit :
— Parce que je la cherchais.
— Pour la tuer ?
Silence.
— André.
— Au début, oui.
Marc serra les mâchoires.
Luc ferma les yeux.
Camille resta étonnamment calme.
— Et après ?
— Après, non.
— Quand avez-vous changé d’avis ?
— En 2010.
— Pourquoi ?
André regarda Anaïs.
— Parce qu’Hélène m’a sauvé la vie.
Anaïs fronça les sourcils.
— Comment ?
— À Genève.
Madeleine se figea.
— Tu l’as retrouvée.
— Oui.
Juliette pâlit.
— Je ne savais pas.
André continua :
— Je l’ai suivie dans un parking souterrain.
Camille sentit la tension.
— Vous vouliez la tuer.
— Oui.
— Et ?
— Quelqu’un m’attendait.
— Qui ?
André regarda Étienne.
— Lui.
Étienne devint blanc.
Marc se tourna.
— Papa.
Étienne ferma les yeux.
— Oui.
— Tu étais à Genève.
— Oui.
— Tu connaissais Hélène.
— Oui.
Marc eut un rire sans joie.
— Évidemment.
Camille regarda Étienne.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Étienne répondit :
— Je voulais tuer André.
Silence.
— Pourquoi ?
— Pour ce qu’il avait fait à Hélène.
— Et à vous.
— Oui.
— Vous aviez une arme ?
Étienne acquiesça lentement.
— Oui.
Marc regarda son père avec déception.
— Et Hélène ?
André répondit :
— Elle s’est placée devant moi.
Camille se figea.
— Elle vous a protégé.
— Oui.
— Après que vous aviez essayé de la tuer.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Pourquoi ?
André regarda la lettre.
— Elle a dit qu’elle ne laisserait pas Étienne devenir un meurtrier à cause d’elle.
Silence.
Marc baissa les yeux.
Camille sentit une douleur étrange.
Cela ressemblait tellement à Hélène.
Toujours sauver quelqu’un.
Même quand personne ne le méritait.
— Étienne a baissé son arme.
— Oui.
— Et vous ?
André répondit :
— Je suis parti.
— Sans lui faire de mal.
— Oui.
— Et vous avez arrêté de la chercher.
— Pour la tuer, oui.
Camille fronça les sourcils.
— Mais vous avez continué à la surveiller.
— Oui.
— Jusqu’à quand ?
André regarda l’enveloppe.
— Jusqu’à il y a trois semaines.
Silence.
Camille sentit immédiatement.
— Vous savez où elle est.
André ne répondit pas.
— L’adresse d’Annecy est vraie ?
— Oui.
— Hélène est là ?
— Elle y était lorsque la lettre a été envoyée.
— Vous l’avez vue ?
— Non.
— Alors comment avez-vous reçu la lettre ?
— Elle l’a envoyée à un notaire.
— Pourquoi vous ?
— Parce que certains documents étaient encore à mon nom.
Camille regarda la lettre.
— Elle savait que vous me la donneriez.
— Oui.
— Pourquoi vous faire confiance ?
André eut un sourire triste.
— Elle ne me faisait pas confiance.
— Alors ?
— Elle avait envoyé une deuxième copie directement à quelqu’un d’autre.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
André regarda Marc.
Marc se figea.
— Moi ?
— Oui.
Marc secoua la tête.
— Je n’ai rien reçu.
— Parce qu’elle n’a pas utilisé ton adresse.
— Alors où ?
André répondit :
— Au café.
Silence.
Camille regarda Marc.
— Votre appel.
Marc fronça les sourcils.
— Quel appel ?
— Quand vous étiez sur le trottoir.
Elle se souvenait parfaitement.
Le téléphone noir.
Marc disant :
J’ai trouvé celle qui s’est arrêtée.
Les autres ont regardé.
Envoyez-les ici.
Camille se figea.
— Qui avez-vous appelé ?
Marc devint immobile.
Jusqu’à présent, personne n’avait réellement posé la question.
— Un avocat.
— Quel avocat ?
— Maître Arnaud Bellier.
Philippe fronça les sourcils.
— Je connais ce nom.
Marc acquiesça.
— Il travaille avec plusieurs associations de victimes.
Camille regarda Marc.
— Pourquoi l’appeler juste après votre chute ?
— Parce que je devais le retrouver au café.
— Pourquoi ?
Marc hésita.
— Pour une lettre.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Celle d’Hélène.
Marc la regarda.
— Je ne savais pas.
— Qu’est-ce que vous saviez ?
— Bellier m’avait appelé la veille. Il m’avait dit qu’un dossier concernant Étienne serait livré au café.
— Votre père.
— Oui.
— Vous êtes donc venu.
— Oui.
Camille fronça les sourcils.
— Et avant, vous avez bu ce café à Perrache.
— Oui.
— André savait votre trajet.
— Apparemment.
André intervint :
— J’avais accès au message de Bellier.
Marc se tourna.
— Comment ?
— Son assistant travaillait autrefois pour moi.
Camille secoua la tête.
— Vous ne pouvez vraiment rien faire normalement.
André accepta la remarque.
— Non.
Camille regarda Marc.
— Quand vous avez appelé Bellier, pourquoi avez-vous dit : « J’ai trouvé celle qui s’est arrêtée » ?
Marc prit une longue inspiration.
— Parce que Bellier m’avait lu une phrase de la lettre.
— Laquelle ?
Marc regarda Camille.
— « Si Marc rencontre Camille avant de recevoir cette lettre, dis-lui de regarder si elle s’arrête. »
Camille ne bougea plus.
Hélène.
Encore.
— Donc vous saviez mon prénom ?
— Oui.
— Avant de tomber.
— Oui.
Camille se figea.
— Vous saviez qui j’étais.
— Pas exactement.
— Marc.
Il ferma les yeux.
— Je savais qu’une Camille Moreau travaillait au café.
— Et qu’Hélène voulait que vous la rencontriez.
— Oui.
— Mais vous ne saviez pas que j’étais votre fille.
— Non.
Camille sentit la nuance.
Il lui avait caché quelque chose.
Pas tout.
— Pourquoi ne pas me le dire ?
— Parce que je venais de m’effondrer devant toi et que Philippe te licenciait.
Philippe baissa les yeux.
Marc continua :
— Puis Bellier m’a dit au téléphone que plusieurs personnes devaient venir avec les documents.
— Qui ?
— Deux anciens enquêteurs et un notaire.
Camille comprit.
— « Envoyez-les ici. »
— Oui.
— Ce n’était pas une équipe de bikers.
Marc eut presque un sourire.
— Non.
— Pas des hommes de main.
— Non.
— Des gens liés au dossier.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Donc votre mystérieuse autorité...
Marc eut un sourire fatigué.
— Beaucoup moins impressionnante que tu l’imaginais.
— Vous aviez quand même une voix très dramatique.
Marc sourit réellement cette fois.
— J’étais à moitié drogué.
Camille sentit malgré elle un sourire apparaître.
Très bref.
Puis disparaître.
André regarda Marc.
— Bellier a reçu le dossier.
— Oui.
— Où est-il ?
— À Paris maintenant.
André acquiesça.
— Bien.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi « bien » ?
— Parce que s’il est à Paris, les documents ne peuvent plus être récupérés facilement.
— Vous aviez peur de quelqu’un.
André resta silencieux.
— Qui ?
Il regarda Madeleine.
Elle comprit.
— Non.
Camille se tourna.
— Quoi ?
Madeleine regarda André.
— Tu crois qu’il est encore actif.
— Oui.
— Qui ?
demanda Philippe.
André répondit :
— Le dernier policier de la liste.
Anaïs se raidit.
— Celui qui n’était jamais identifié ?
— Oui.
— Vous connaissez son nom.
— Oui.
— Qui ?
André prit une longue inspiration.
— Commissaire Alain Vernet.
Marc se figea.
Étienne aussi.
Philippe pâlit.
Camille regarda leurs réactions.
— Vous le connaissez tous.
Marc répondit :
— C’est lui qui avait officiellement enquêté sur la mort d’Hélène.
Camille sentit le froid.
— Donc l’homme chargé d’enquêter travaillait pour André.
— Oui.
André secoua la tête.
— Pas seulement pour moi.
— Pour Laurent ?
— Au début.
— Et maintenant ?
André regarda Camille.
— Pour lui-même.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Après la chute du réseau, Vernet a récupéré certains contacts. Certains comptes. Certains dossiers.
Anaïs comprit.
— Il a construit son propre réseau.
— Plus petit.
— Mais toujours actif.
— Oui.
Camille regarda la lettre d’Hélène.
— Et quel rapport avec Annecy ?
André ne répondit pas immédiatement.
Camille sentit la peur.
— Vernet sait qu’Hélène est vivante.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Trois semaines.
— Comment ?
— La lettre.
— Il l’a interceptée ?
— Une copie.
Camille se leva.
— On part maintenant.
André répondit :
— Camille.
— Quoi ?
— L’adresse peut être surveillée.
— Je m’en fiche.
— Hélène, non.
Camille se figea.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Si elle pense que Vernet la cherche, elle aura peut-être déjà quitté Annecy.
— Alors pourquoi me demander de venir ?
André regarda la lettre.
— Parce qu’elle voulait que tu voies quelque chose.
— Quoi ?
— Je ne sais pas.
Camille le fixa.
— Vous avez lu la lettre ?
— Non.
— Vraiment ?
— Non.
Elle hésita.
Puis reprit la lecture.
La lettre d’Hélène continuait.
« Ma chérie,
si tu viens à Annecy et que je ne suis plus là, ne crois pas que je t’ai encore abandonnée. Cette fois, je te laisse une route. »
Camille sentit ses mains trembler.
« Tu trouveras une boîte dans la maison. Elle contient tout ce que je n’ai jamais eu le courage de te dire. »
Puis :
« Mais avant de venir, pose une seule question à Marc. »
Camille releva les yeux.
Marc se figea.
— Quoi ?
Elle continua.
« Demande-lui ce qu’il a fait le 14 mai 2001. »
Marc devint blanc.
Anaïs le remarqua.
— Tu sais.
Marc ne répondit pas.
Camille regarda la date.
— 14 mai 2001.
Anaïs murmura :
— L’année de ma naissance.
Camille regarda Marc.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
Marc ferma les yeux.
— Camille...
— Non.
Elle s’approcha.
— Hélène m’a demandé de vous poser cette question.
Long silence.
Marc regarda Anaïs.
Puis Juliette.
Puis Étienne.
— J’ai transporté un bébé.
Personne ne bougea.
Anaïs sentit son visage se vider.
— Moi ?
Marc ne répondit pas.
— Marc.
— Oui.
Silence.
Camille fronça les sourcils.
— De où à où ?
— De Genève à Lyon.
Juliette devint blanche.
— Non.
Marc se tourna.
— Tu ne savais pas ?
— Non.
— Laurent m’avait donné l’enfant.
Juliette recula.
— Laurent ?
Marc acquiesça.
— Il m’avait dit que sa mère était morte.
Anaïs se figea.
— Et vous m’avez amenée à Lyon.
— Oui.
— À qui ?
Marc ferma les yeux.
— Hélène.
Silence.
Camille sentit une pièce du puzzle se déplacer brutalement.
— Donc Hélène n’a pas organisé la naissance d’Anaïs.
— Non.
— Elle l’a reçue après.
— Oui.
Anaïs regarda Juliette.
— Mais tu viens de dire que tu m’avais mise au monde.
Juliette pleurait.
— Je le croyais.
Tout le monde se figea.
Camille tourna lentement la tête.
— Comment peux-tu croire avoir accouché d’un enfant ?
Juliette tremblait.
— Parce que j’ai accouché.
— Alors ?
— D’une petite fille.
— Anaïs.
— Je pensais.
Madeleine ferma les yeux.
Elle venait de comprendre.
— Les bébés ont été échangés.
Silence absolu.
Anaïs pâlit.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Deux bébés.
André devint immobile.
Pour la première fois, il semblait réellement surpris.
— Je ne savais pas.
Camille le regarda.
— Enfin quelque chose.
Juliette continua :
— J’ai accouché à Genève en mai 2001. On m’a endormie après une complication. Quand je me suis réveillée, on m’a dit que ma fille avait été transférée.
Anaïs murmura :
— Et ensuite ?
— Deux jours plus tard, Laurent m’a dit qu’elle était morte.
Marc se figea.
— Il m’avait dit que la mère était morte.
Tout le monde comprit.
Camille sentit le froid.
— Laurent a menti aux deux.
Marc acquiesça.
— Oui.
Anaïs regarda Marc.
— Donc le bébé que vous avez transporté...
— Je pensais que c’était l’enfant d’une femme morte.
— Mais c’était peut-être moi.
— Oui.
Camille fronça les sourcils.
— Et l’autre bébé ?
Silence.
Personne ne savait.
Puis Madeleine murmura :
— Hélène.
Camille se tourna.
— Quoi ?
— Elle avait cherché un deuxième enfant pendant des années.
— Pourquoi ?
— Je pensais qu’elle cherchait Anaïs.
— Mais...
Madeleine acquiesça.
— Elle cherchait l’autre bébé.
Camille regarda la lettre.
La route vers Annecy.
La boîte.
Tout ce qu’Hélène n’avait jamais eu le courage de lui dire.
— Hélène avait découvert l’échange.
— Oui.
— Quand ?
Madeleine répondit :
— Probablement en 2008.
Camille regarda Anaïs.
— Donc même le test de demi-fratrie...
— Peut-être faux.
— Ou pas.
— Oui.
Anaïs eut un rire nerveux.
— Je ne sais même plus qui je suis.
Camille la regarda.
— On va le découvrir.
Anaïs croisa son regard.
— Ensemble ?
Camille acquiesça.
— Ensemble.
Marc demanda :
— Et si le bébé que j’ai transporté n’était pas Anaïs ?
Personne ne répondit.
Il continua :
— Alors qui est Anaïs ?
Juliette ferma les yeux.
— Et où est ma fille ?
Camille sentit une nouvelle peur.
Puis elle regarda la lettre.
Il restait une dernière ligne sur la page.
Elle lut :
« Marc ne savait pas qui était l’enfant. Ne lui en veux pas pour ce voyage. Mais demande-lui qui lui a remis le bébé. »
Camille releva les yeux.
— Vous avez dit Laurent.
Marc acquiesça.
— Oui.
— Directement ?
Il hésita.
— Non.
— Qui ?
Marc ferma les yeux.
— Un policier.
Tout le monde se figea.
Camille sentit déjà le nom.
— Vernet.
Marc acquiesça.
— Alain Vernet.
Silence.
André se leva pour la première fois.
— Alors Annecy n’est plus seulement une piste.
Camille le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que Vernet sait ce qu’Hélène a découvert sur les deux bébés.
— Et s’il sait qu’elle est là...
— Il ira la chercher.
Camille prit son manteau.
— Alors on part.
Marc répondit :
— Maintenant.
Juliette acquiesça.
Anaïs aussi.
Philippe demanda :
— Tous ?
Camille regarda la pièce.
Trop de secrets.
Trop de gens.
— Non.
Elle désigna André.
— Lui reste.
André acquiesça.
— Je comprends.
— Et Madeleine reste avec lui.
La vieille femme fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un doit s’assurer qu’il ne disparaît pas une troisième fois.
Madeleine eut presque un sourire.
— Avec plaisir.
Luc demanda :
— Et moi ?
Camille le regarda.
Longtemps.
— Tu viens.
Il sembla surpris.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Hélène t’a connu.
Puis :
— Et parce que je veux savoir pourquoi elle a laissé tout le monde croire que tu étais mon père.
Luc acquiesça.
— D’accord.
Philippe demanda :
— Moi ?
Anaïs le regarda.
Peut-être son père.
Peut-être pas.
— Viens.
Philippe acquiesça.
Étienne se tourna vers Marc.
— Moi aussi.
Marc le regarda.
— Oui.
Juliette prit une longue inspiration.
— Annecy.
Camille serra la lettre d’Hélène contre elle.
— Annecy.
Ils quittèrent la maison d’André peu avant la tombée de la nuit.
Deux voitures.
Marc conduisait la première.
Camille était à côté.
Anaïs et Juliette derrière.
Philippe conduisait la seconde avec Luc et Étienne.
La route vers Annecy s’étirait devant eux.
Pendant plusieurs kilomètres, personne ne parla.
Puis Marc murmura :
— Camille.
— Oui ?
— Je suis désolé.
— Pour quoi ?
— Pour 2001.
— Vous ne saviez pas.
— J’aurais dû poser des questions.
Camille regarda la route.
— Dans cette famille, tout le monde aurait dû poser plus de questions.
Marc eut un petit sourire.
Puis silence.
Quelques minutes plus tard :
— Et si le test confirme que je suis ton père ?
Camille regarda son profil.
— Vous avez peur ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Marc réfléchit.
— Parce que je ne sais pas comment devenir le père d’une femme de vingt-six ans.
Camille eut un léger sourire.
— Commencez par ne pas vous effondrer devant mon travail.
Marc rit.
Un rire bref.
Réel.
— D’accord.
— Et arrêtez de vous faire droguer par des vieillards.
— Je vais essayer.
— C’est déjà mieux.
Juliette les observait depuis l’arrière.
Ses yeux étaient humides.
Anaïs regardait par la fenêtre.
Puis elle demanda :
— Camille ?
— Oui ?
— Si on découvre qu’on n’est pas sœurs...
Camille se retourna légèrement.
Anaïs continua :
— Ça change quoi ?
Camille réfléchit.
— Biologiquement ?
— Oui.
— Beaucoup.
Anaïs baissa les yeux.
Camille ajouta :
— Pour le reste, je ne sais pas encore.
Anaïs releva les yeux.
— C’est plutôt positif.
— Je crois.
Marc regarda la route.
— Hélène aurait aimé cette réponse.
Camille se figea.
— Vous la connaissiez bien ?
— Pas assez.
— Mais ?
— Elle ne croyait pas beaucoup au sang.
Camille regarda Anaïs.
— Ça tombe bien.
Ils arrivèrent à Annecy à la nuit tombée.
L’adresse menait à une petite maison à l’écart du centre.
Pas au bord du lac.
Dans une rue calme.
Un jardin modeste.
Une lumière allumée à l’intérieur.
Camille sentit immédiatement son cœur accélérer.
— Il y a quelqu’un.
Marc coupa le moteur.
Personne ne bougea.
Camille tenait la lettre.
Dix-huit ans.
Elle ouvrit la portière.
Marc descendit.
Anaïs et Juliette aussi.
La deuxième voiture arriva.
Philippe.
Luc.
Étienne.
Camille avança vers la maison.
Chaque pas semblait trop rapide et trop lent à la fois.
Elle arriva devant la porte.
Une petite plaque.
H. MOREAU
Camille cessa de respirer.
— C’est elle.
Juliette pleurait déjà.
Luc regardait la plaque.
— Hélène.
Camille leva la main.
Frappa.
Une fois.
Silence.
Deux fois.
Des pas.
Lents.
À l’intérieur.
Camille sentit ses jambes trembler.
La serrure bougea.
La porte s’ouvrit.
Une femme apparut.
Soixante ans environ.
Cheveux gris mêlés de brun.
Visage marqué.
Une fine cicatrice près du cou.
Main gauche légèrement raide.
Mais les yeux...
Camille connaissait ces yeux.
Elle les avait vus chaque matin pendant son enfance.
Hélène regarda Camille.
Son visage se brisa.
— Ma chérie.
Camille ne bougea pas.
Dix-huit années disparurent en une seconde.
Elle voulait avancer.
Elle voulait fuir.
Elle voulait crier.
Elle voulait redevenir une enfant.
— Tu es vivante.
Hélène pleurait.
— Oui.
Camille sentit les larmes couler.
— Tu es vivante.
— Oui.
— J’ai enterré quelqu’un.
Hélène ferma les yeux.
— Je sais.
— Je suis venue te parler au cimetière.
— Je sais.
Camille se figea.
— Comment ?
Hélène ouvrit les yeux.
— J’y suis allée aussi.
Silence.
— Quand ?
— La nuit.
Camille eut un rire brisé.
— Tu visitais ta propre tombe.
— Oui.
— Et moi ?
Hélène pleurait.
— Je t’ai vue plusieurs fois.
Camille sentit quelque chose se déchirer.
— Tu m’as vue.
— Oui.
— Et tu n’es pas venue.
— Non.
Camille recula.
— Pourquoi ?
Hélène essaya de parler.
— Camille...
— Non.
Sa voix trembla.
— Pas « pour me protéger ».
Hélène se tut.
Camille pleurait maintenant ouvertement.
— Je t'interdis de me répondre ça.
Long silence.
Puis Hélène dit :
— Parce que j’avais honte.
Camille se figea.
Ce n’était pas la réponse attendue.
— Honte de quoi ?
— De t’avoir laissée.
— Mais tu pensais être poursuivie.
— Au début.
— Et après ?
Hélène baissa les yeux.
— Après quelques années, le danger avait diminué.
— Donc tu pouvais revenir.
— Peut-être.
— Mais tu ne l’as pas fait.
— Non.
— Pourquoi ?
Hélène regarda sa fille.
— Parce que chaque année qui passait rendait le retour plus difficile.
Camille ne parla pas.
Hélène continua :
— Un an, je pouvais encore dire que j’avais eu peur.
— Deux ans, que je voulais attendre.
— Cinq ans...
Sa voix se brisa.
— Dix ans...
Camille sentit sa colère changer.
Pas disparaître.
Changer.
— Tu pensais que je te détesterais.
— Oui.
— Et maintenant ?
Hélène eut un sourire triste.
— Maintenant je pense que tu en as le droit.
Silence.
Camille regarda la femme.
Pas une sainte.
Pas seulement une victime.
Une personne qui avait eu peur.
Qui avait fait des choix.
Qui avait ensuite eu peur de ses propres choix.
— Pourquoi maintenant ?
Hélène regarda la lettre dans ses mains.
— Parce que j’ai appris que Vernet m’avait retrouvée.
Camille se raidit.
— Il sait que tu es ici.
— Oui.
Marc s’approcha légèrement.
— Depuis quand ?
Hélène le regarda.
Son visage changea.
— Marc.
Il resta immobile.
— Bonjour, Hélène.
— Tu as vieilli.
Marc eut un petit sourire.
— Toi aussi.
Hélène regarda Camille.
Puis Marc.
Une émotion étrange traversa son visage.
— Alors André l’a fait.
Camille répondit :
— Oui.
— Il t’a fait rencontrer Marc.
— En le droguant.
Hélène ferma les yeux.
— Cet idiot.
Marc acquiesça.
— Je suis assez d’accord.
Camille demanda :
— Tu savais qu’il était mon père.
Hélène ne répondit pas immédiatement.
— Je croyais.
— Croyais ?
— Oui.
Camille se figea.
— Donc même toi, tu n’étais pas certaine.
— Non.
— Le test ?
— André m’avait montré le résultat.
— Celui avec l’ADN de Marc.
— Oui.
— Mais ?
Hélène regarda Anaïs.
— J’ai découvert plus tard qu’un problème existait avec les échantillons.
Camille soupira.
— Bien sûr.
Anaïs s’avança.
Hélène la vit.
Et cessa de respirer.
— Anaïs.
La jeune femme resta immobile.
— Vous me connaissez.
— Oui.
— Qui suis-je ?
Hélène ferma les yeux.
— Entre.
Anaïs secoua la tête.
— Non.
— Anaïs...
— Tout le monde me demande d’entrer dans une pièce avant de me dire la vérité.
Camille la regarda.
Puis presque malgré elle, sourit.
— Je connais.
Anaïs continua :
— Dites-moi ici.
Hélène regarda tous les visages.
Juliette.
Étienne.
Marc.
Philippe.
Luc.
Puis Anaïs.
— Tu es la fille de Juliette.
Anaïs ferma les yeux.
— Bien.
Juliette pleura de soulagement.
— Et mon père ?
Hélène regarda Philippe.
Anaïs suivit son regard.
— Philippe.
Hélène secoua la tête.
— Non.
Silence.
Philippe devint blanc.
— Encore.
Camille ferma les yeux.
— Hélène...
— Je suis désolée.
Anaïs demanda :
— Qui ?
Hélène regarda Marc.
Marc se figea.
— Non.
Camille sentit son cœur accélérer.
Hélène secoua la tête.
— Pas Marc.
Elle regarda Étienne.
— Pas Étienne.
Luc.
— Pas Luc.
Anaïs eut un rire nerveux.
— Laurent ?
— Non.
— Alors qui ?
Hélène prit une longue inspiration.
— Alain Vernet.
Silence absolu.
Camille sentit un froid violent.
— Le commissaire.
— Oui.
Anaïs devint blanche.
— L’homme qui a échangé les bébés.
— Oui.
— Est mon père.
— Oui.
Juliette s’appuya contre le mur.
— Non.
Hélène la regarda.
— Tu ne savais pas.
— Jamais.
— Je sais.
Anaïs recula.
— Pourquoi ?
Hélène répondit :
— Parce que Vernet avait profité de Juliette quand elle était vulnérable.
Le visage de Juliette se vida.
Elle comprit.
— Cette nuit à Genève.
Hélène acquiesça.
— Oui.
Camille regarda sa mère biologique.
— Tu ne te souvenais pas ?
Juliette murmura :
— Très peu.
Hélène continua doucement :
— Vernet savait qu’Anaïs pouvait être sa fille. C’est pour ça qu’il a organisé l’échange après la naissance.
Anaïs sentit les larmes monter.
— Avec quel bébé ?
Hélène regarda Camille.
— Voilà ce que j’ai découvert.
Tout le monde se figea.
— Le deuxième bébé n’était pas celui de Juliette.
— Alors ?
Hélène regarda Camille.
— C’était toi.
Silence.
Camille ne comprit pas.
— J’avais déjà presque deux ans.
— Exactement.
— Alors comment...
Hélène secoua la tête.
— Ce n’était pas un échange de nouveau-nés.
— Mais Marc a transporté un bébé.
— Oui.
— Anaïs.
— Oui.
— Et l’autre enfant ?
Hélène répondit :
— Toi, deux ans plus tôt.
Camille sentit le puzzle changer entièrement.
— Vernet avait déjà organisé mon déplacement en 2000.
— Oui.
— De où ?
Hélène regarda Juliette.
— De Marseille.
Juliette devint blanche.
— Non.
— Tu avais accouché de Camille là-bas en 2000.
Camille se figea.
— Donc ma date de naissance est fausse.
Hélène acquiesça.
— De six semaines.
— Pourquoi ?
— Pour brouiller les traces.
— Qui a déplacé Camille ?
demanda Marc.
Hélène regarda Marc.
— Toi aussi.
Marc devint livide.
— Non.
— Tu ne le savais pas.
— J’ai transporté deux enfants ?
— À deux ans d’intervalle.
Marc s’assit presque sur le petit muret du jardin.
— Mon Dieu.
Camille le regarda.
— Vous m’avez transportée aussi.
— Je ne savais pas.
— Je sais.
Hélène continua :
— Vernet utilisait Marc parce qu’il ne posait pas de questions et que Laurent lui faisait confiance.
Marc baissa les yeux.
— C’est vrai.
Camille demanda :
— Pourquoi déplacer des enfants ?
Hélène regarda Anaïs.
— Parce que Vernet cachait quelque chose de beaucoup plus grand.
— Quoi ?
Hélène hésita.
Puis :
— Des adoptions clandestines.
Silence.
Philippe fronça les sourcils.
— Combien ?
— Je ne sais pas.
— Des dizaines ?
— Peut-être.
Camille sentit l’horreur.
— Il changeait les identités.
— Oui.
— Les actes de naissance.
— Oui.
— Les familles.
— Oui.
— Et Laurent savait ?
— Une partie.
— André ?
— Plus qu’il ne l’admettra jamais.
Camille regarda la maison.
— Et la boîte ?
Hélène se figea.
— Tu as lu toute ma lettre.
— Oui.
— Elle est à l’intérieur.
— Qu’est-ce qu’elle contient ?
— Les dossiers que j’ai récupérés.
— Sur Vernet.
— Oui.
— Et sur nous.
— Oui.
Anaïs demanda :
— Mon dossier ?
— Oui.
Camille regarda Hélène.
— Le mien ?
— Oui.
— Alors on entre.
Hélène acquiesça.
Elle ouvrit davantage la porte.
Puis s’arrêta.
Son visage changea.
Marc le vit immédiatement.
— Quoi ?
Hélène regarda derrière eux.
Une voiture noire venait de s’arrêter au bout de la rue.
Moteur allumé.
Personne ne descendait.
Hélène pâlit.
— Trop tard.
Camille se tourna.
— Vernet ?
Hélène murmura :
— Oui.
Anaïs cessa de respirer.
Son père biologique.
L’homme qui avait manipulé leurs identités.
Le policier qui avait couvert la mort d’Hélène.
La silhouette au volant ne bougeait pas.
Marc fit un pas devant Camille et Anaïs.
Hélène murmura :
— Non.
Marc se tourna.
— Quoi ?
— Il ne vient pas pour nous tuer.
— Comment tu peux le savoir ?
Hélène regarda la voiture.
— Parce qu’il aurait déjà pu le faire.
Camille sentit la peur.
— Alors pourquoi est-il là ?
Hélène répondit :
— Pour la boîte.
Silence.
Puis le téléphone de Camille vibra.
Numéro inconnu.
Un message.
« Bonsoir, Camille. »
Deuxième message.
« Demande à Hélène ce qu’elle a retiré de la boîte avant ton arrivée. »
Camille se figea.
Elle regarda Hélène.
Le visage de sa mère changea.
— Qu’est-ce que tu as retiré ?
Hélène ne répondit pas.
— Hélène.
Silence.
— Qu’est-ce que tu as retiré de la boîte ?
Hélène ferma les yeux.
— Un dossier.
— Lequel ?
Anaïs regarda la voiture.
Puis Hélène.
— Le mien ?
Hélène secoua la tête.
Camille sentit immédiatement.
— Le mien.
— Non.
— Alors lequel ?
Hélène regarda Marc.
Marc pâlit.
— Moi ?
— Oui.
— Pourquoi mon dossier ?
Hélène prit une longue inspiration.
— Parce que Marc Delaunay n’est pas ton vrai nom.
Silence.
Marc ne bougea plus.
— Quoi ?
Hélène continua :
— Tu as toi aussi été placé dans une autre famille.
Étienne devint blanc.
— Non.
Hélène le regarda.
— Étienne...
— Marc est mon fils.
— Tu l’as élevé.
— C’est mon fils.
— Oui.
— Biologiquement aussi.
Hélène ferma les yeux.
— Non.
Marc recula.
Camille sentit la chaîne continuer.
Les enfants déplacés.
Les identités falsifiées.
Les pères qui n’étaient pas les pères.
Les mères qui avaient élevé les enfants des autres.
— Qui est Marc ?
demanda Camille.
Hélène regarda la voiture noire.
— C’est pour ça que Vernet veut le dossier.
Marc fixa Hélène.
— Qui sont mes parents ?
Elle hésita.
Puis répondit :
— Ta mère était Madeleine.
Silence.
Luc devint blanc.
Philippe aussi.
Marc ne comprit pas immédiatement.
— Madeleine Renaud ?
— Oui.
— Donc...
Camille sentit la conclusion.
— Marc est le fils de Madeleine.
Hélène acquiesça.
— Oui.
— Et le père ?
Hélène regarda la voiture noire.
Tout le monde comprit.
Anaïs murmura :
— Vernet.
Hélène acquiesça.
— Alain Vernet.
Silence.
Marc resta pétrifié.
Anaïs le regarda.
— Alors...
Camille sentit l’horreur du lien.
— Marc et Anaïs ont le même père.
Hélène acquiesça.
— Oui.
Anaïs pâlit.
— Marc est mon demi-frère.
— Oui.
Camille regarda Marc.
— Et si Marc est vraiment mon père...
Personne ne termina.
Hélène ferma les yeux.
— C’est précisément pour ça qu’on ne peut plus croire aucun ancien test.
Camille sentit un soulagement étrange.
Il fallait arrêter les suppositions.
Les arbres généalogiques improvisés.
Les mensonges.
— Alors on ne décide plus rien.
Tout le monde la regarda.
— Demain, tests ADN indépendants.
Elle regarda Marc.
— Pour vous.
Anaïs.
— Pour toi.
Juliette.
— Pour toi.
Puis elle-même.
— Et moi.
Philippe acquiesça.
— Oui.
Camille regarda la voiture noire.
— Mais d’abord, la boîte.
Hélène se figea.
— Camille.
— Non.
Elle entra dans la maison.
Les autres suivirent.
Hélène ferma la porte.
Dans le salon, une petite boîte métallique reposait sur une table.
Camille s’approcha.
Elle l’ouvrit.
Dossiers.
Photographies.
Copies d’actes de naissance.
Listes de noms.
Et un carnet rouge.
Anaïs le prit.
— Qu’est-ce que c’est ?
Hélène pâlit.
— Le registre de Vernet.
Camille fronça les sourcils.
— Combien d’enfants ?
Hélène répondit :
— Ouvre.
Anaïs ouvrit.
Première page.
Des noms.
Dates.
Hôpitaux.
Nouvelles identités.
Elle tourna.
Encore.
Encore.
Son visage se vida.
— Quarante-deux.
Personne ne parla.
— Quarante-deux enfants.
Marc ferma les yeux.
Camille sentit que leur histoire personnelle venait de devenir beaucoup plus grande.
— Et tous ont été déplacés ?
Hélène répondit :
— Certains pour les protéger.
— D’autres ?
Silence.
— Vendus.
Camille sentit son estomac se nouer.
Philippe murmura :
— Mon Dieu.
Anaïs continua de tourner les pages.
Puis elle s’arrêta.
— Camille.
— Quoi ?
— Ton nom.
Camille s’approcha.
Une ligne.
Enfant C-17.
Ancienne identité barrée.
Nouvelle identité :
Camille Moreau.
Mais la case « mère biologique » n’indiquait pas Juliette.
Camille se figea.
— Non.
Juliette s’approcha.
Son visage se vida.
— Qu’est-ce qui est écrit ?
Camille lut le nom.
Puis releva lentement les yeux vers Hélène.
— Hélène Moreau.
Silence absolu.
Juliette recula.
Anaïs ne bougea plus.
Marc fixa le carnet.
Camille sentit son cœur cogner.
— Hélène est indiquée comme ma mère biologique.
Hélène ferma les yeux.
— Je sais.
— Mais tu m’as dit que Juliette était ma mère.
— Oui.
— Alors lequel est faux ?
Hélène ne répondit pas.
Le téléphone de Camille vibra encore.
Vernet.
« Maintenant tu comprends pourquoi elle a caché son propre dossier. »
Camille regarda Hélène.
— Mon propre dossier ?
Hélène pleurait.
Camille comprit.
— Ce n’est pas le dossier de Marc que tu as retiré.
Hélène secoua lentement la tête.
— Non.
— C’était le tien.
— Oui.
— Pourquoi ?
Hélène regarda Camille.
Puis dit les mots que personne n’attendait :
— Parce que je ne t’ai jamais adoptée.
Silence.
Camille ne respirait plus.
Hélène continua :
— Je t’ai mise au monde.
Camille sentit ses jambes faiblir.
Juliette ferma les yeux.
Marc devint blanc.
Anaïs fixa Hélène.
— Camille est votre fille biologique.
Hélène acquiesça.
— Oui.
Camille regarda la femme qu’elle avait pleurée pendant dix-huit ans.
La femme qu’elle croyait être sa mère adoptive.
La femme qui l’avait choisie.
— Alors pourquoi...
Sa voix se brisa.
— Pourquoi m’avoir fait croire toute ma vie que j’étais adoptée ?
Hélène répondit :
— Parce que ton père était l’homme le plus dangereux de toute cette histoire.
Camille sentit le silence.
Marc ferma les yeux.
— Ce n’est pas moi.
Hélène secoua la tête.
— Non.
Camille regarda la voiture noire derrière les rideaux.
Puis Hélène.
— Vernet.
Hélène pleurait.
— Oui.
Silence.
Alain Vernet.
Le commissaire.
L’homme dans la voiture.
Le père biologique d’Anaïs.
Peut-être de Marc.
Et maintenant...
Le sien.
Camille regarda le carnet.
Puis la silhouette derrière le pare-brise noir.
Son téléphone vibra une dernière fois.
« Maintenant, Camille, sors. »
Un deuxième message arriva.
« Il est temps que ton père te raconte pourquoi Hélène a dû mourir. »
Camille leva les yeux vers la fenêtre.
Et, pour la première fois, la portière de la voiture noire s’ouvrit.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 8 — L’homme dans la voiture noire
La portière s’ouvrit lentement.
Personne dans la maison ne parla.
Camille resta derrière la fenêtre, son téléphone serré dans la main.
Dans la rue calme d’Annecy, un homme descendit de la voiture noire.
Grand.
Une soixantaine d’années.
Manteau gris anthracite.
Cheveux courts presque entièrement blancs.
Il referma la portière sans précipitation.
Puis leva les yeux vers la maison.
Vers elle.
Camille sentit immédiatement quelque chose qu’elle détesta.
Il ne ressemblait pas à un homme qui venait récupérer des documents.
Il ressemblait à quelqu’un qui rentrait chez lui.
— Vernet.
murmura Marc.
Hélène devint immobile.
— Oui.
Anaïs regarda par-dessus l’épaule de Camille.
— Mon père.
Personne ne répondit.
Camille tourna la tête vers Hélène.
— Et le mien.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Le mot était encore impossible à accepter.
Quelques minutes plus tôt, Camille croyait que Marc était son père.
Avant lui, Luc.
Avant Luc, Étienne.
Avant Étienne, Laurent.
Maintenant Hélène lui disait qu’Alain Vernet, l’homme qui avait participé aux changements d’identité de dizaines d’enfants, était celui dont elle portait la moitié de l’ADN.
Camille regarda de nouveau par la fenêtre.
Vernet avançait vers la maison.
Seul.
Pas d’arme visible.
Pas de policiers.
Pas d’autres voitures.
Marc fit un mouvement vers la porte.
— Je vais lui parler.
Camille répondit :
— Non.
Il se tourna.
— Camille.
— Il m’a demandé de sortir.
— Justement.
— Et je ne vais pas sortir.
Marc fronça les sourcils.
— Bien.
— Il va entrer.
Hélène se raidit.
— Camille, non.
Elle regarda sa mère.
Cette fois, le mot pouvait enfin être utilisé sans ambiguïté.
Sa mère biologique.
Sa mère tout court.
— Tu as couru pendant dix-huit ans.
Hélène pâlit.
— Oui.
— Ça s’arrête ici.
— Tu ne sais pas de quoi il est capable.
— Non.
Camille regarda la boîte métallique sur la table.
— Mais il veut ça.
— Oui.
— Donc tant que nous l’avons, il parle.
Marc acquiesça lentement.
— Elle a raison.
Hélène regarda Marc avec colère.
— Ne l’encourage pas.
— Je ne l’encourage pas.
Marc regarda Camille.
— Je constate qu’elle a raison.
Anaïs murmura :
— Il n’est peut-être pas venu seul.
Philippe regarda la rue.
— Je ne vois personne.
Étienne répondit :
— Vernet n’a jamais eu besoin d’être entouré pour être dangereux.
Camille se tourna vers lui.
— Vous le connaissiez bien ?
— Suffisamment.
— Il travaillait avec Laurent.
— Oui.
— Avec André.
— Oui.
— Et avec vous ?
Étienne baissa les yeux.
— À une époque.
Marc eut un rire fatigué.
— Évidemment.
Quelqu’un frappa à la porte.
Trois coups.
Calmes.
Hélène cessa de respirer.
Puis la voix de Vernet traversa le bois.
— Hélène.
Pas de réponse.
— Je sais que tu es là.
Camille regarda sa mère.
Hélène semblait vingt ans plus jeune tout à coup.
Pas physiquement.
Dans la peur.
Comme si cette voix venait d’ouvrir une ancienne porte en elle.
Vernet reprit :
— Je suis seul.
Marc murmura :
— C’est sûrement faux.
Étienne secoua la tête.
— Non.
Marc le regarda.
— Comment tu sais ?
— Parce que s’il voulait prendre la boîte par la force, il n’aurait pas envoyé un message à Camille.
Camille s’approcha de la porte.
Hélène lui attrapa doucement le bras.
Camille s’arrêta.
C’était le premier contact entre elles depuis les retrouvailles.
Hélène retira presque immédiatement sa main.
— Pardon.
Camille regarda sa mère.
— Quoi ?
— Ne lui ouvre pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une fois qu’il sera dans cette maison...
Hélène hésita.
— Quoi ?
— Il saura où tout le monde est.
Camille fronça les sourcils.
— Il le sait déjà.
Le silence confirma.
Vernet frappa encore.
— Camille.
Cette fois, la voix prononça son prénom.
Camille sentit un frisson.
— Je ne veux faire de mal à personne.
Elle répondit à travers la porte :
— Vous avez vingt-six ans de retard pour commencer à être rassurant.
Silence.
Puis, étrangement, Vernet eut un petit rire.
— Tu parles comme Hélène.
Camille regarda sa mère.
— On me le dit beaucoup aujourd’hui.
Vernet répondit :
— Elle t’a donc raconté.
— Une partie.
— Hélène raconte toujours une partie.
Hélène ferma les yeux.
Camille sentit immédiatement.
Encore.
Toujours cette guerre de versions.
— Vous voulez quoi ?
— Parler.
— Dehors.
— D’accord.
Marc secoua la tête.
Camille leva une main.
Elle n’allait pas sortir seule.
Elle ouvrit la porte.
Vernet recula de deux pas.
Comme pour montrer qu’il respectait une distance.
Camille resta sur le seuil.
Marc juste derrière.
Anaïs près de lui.
Hélène plus loin.
Vernet regarda d’abord Camille.
Puis Anaïs.
Son visage changea.
Très légèrement.
Mais Camille le vit.
— Anaïs.
La jeune femme resta froide.
— Vous connaissez mon prénom.
— Depuis ta naissance.
— On m’a dit que vous étiez mon père.
Vernet regarda Hélène.
Puis répondit :
— Ce n’est pas vrai.
Silence.
Anaïs ne bougea plus.
Camille ferma les yeux une seconde.
— Bien sûr.
Hélène fronça les sourcils.
— Alain.
— Tu le savais.
— Non.
— Si.
Hélène secoua la tête.
— Le dossier disait...
— Le dossier était faux.
Camille eut un rire épuisé.
— Combien d’anciens tests ADN ont été falsifiés dans votre entourage ?
Vernet la regarda.
— Trop.
— Et vous trouvez ça normal ?
— Non.
— Alors qui est le père d’Anaïs ?
Vernet regarda Étienne.
Étienne devint immobile.
— Non.
Anaïs suivit son regard.
— Étienne ?
Vernet secoua la tête.
— Lui non plus.
Marc soupira.
— On va finir par tester la ville entière.
Vernet regarda Marc.
Et cette fois son expression changea profondément.
— Marc.
— Alain.
— Tu as grandi.
Marc eut un rire froid.
— J’avais trente ans la dernière fois que tu m’as vu.
— Je voulais dire autrement.
— Alors ne commence pas.
Camille regarda Vernet.
— Vous êtes le père de Marc ?
Vernet ne répondit pas tout de suite.
Hélène avait affirmé que oui.
Madeleine était sa mère.
Vernet finit par secouer la tête.
— Non.
Marc se figea.
— Quoi ?
— Je ne suis pas ton père.
Hélène fronça les sourcils.
— Alain, arrête.
— Je n’ai aucune raison de mentir là-dessus maintenant.
Marc regarda Hélène.
— Tu étais sûre ?
Elle pâlit.
— Le dossier...
Camille leva la main.
— On arrête avec les dossiers.
Tout le monde se tut.
Elle regarda Vernet.
— Vous êtes mon père ?
Cette fois, aucune hésitation.
— Oui.
Hélène ferma les yeux.
Camille resta immobile.
— Vous êtes sûr.
— Absolument.
— Test indépendant ?
— Deux.
— Où ?
— Genève et Lausanne.
— Quand ?
— 2008 et 2016.
Camille regarda Hélène.
— Tu savais ?
Hélène ne répondit pas.
Camille sentit la douleur avant même les mots.
— Hélène.
— Depuis 2016.
Silence.
— Tu savais avec certitude depuis dix ans qu’Alain Vernet était mon père.
— Oui.
— Et tu ne me l’as jamais dit.
— Non.
Camille regarda le sol quelques secondes.
Puis releva les yeux.
Elle ne cria pas.
Elle n’en avait plus l’énergie.
— D’accord.
Hélène sembla presque préférer la colère.
— Camille...
— Plus tard.
Elle regarda Vernet.
— Pourquoi faire deux tests ?
— Parce qu’en 2008 je ne faisais confiance à personne.
— Et en 2016 ?
— Parce que je voulais être certain avant de te contacter.
Camille sentit immédiatement.
— Vous vouliez me contacter.
— Oui.
— Mais vous ne l’avez pas fait.
— Non.
— Pourquoi ?
Vernet regarda Hélène.
Elle se raidit.
Camille sentit le conflit.
— Ne dites pas qu’elle vous en a empêché.
— Elle m’en a empêché.
Camille eut un rire sec.
— Évidemment.
Hélène intervint :
— Parce qu’il n’avait pas changé.
Vernet la regarda.
— Tu n’en savais rien.
— Je savais ce que tu faisais encore.
— En 2016 ?
— Oui.
— Quoi ?
demanda Camille.
Hélène répondit :
— Il couvrait toujours certains anciens policiers.
Vernet secoua la tête.
— Je les surveillais.
— Sans mandat.
— Parce que personne ne voulait rouvrir les dossiers.
— Tu as aussi fait disparaître des preuves.
— Pour les empêcher de tomber entre de mauvaises mains.
Camille ferma les yeux.
— Ça ressemble beaucoup à toutes les excuses de cette journée.
Vernet acquiesça.
— Oui.
Cette réponse la surprit légèrement.
— Alors laquelle est vraie ?
— Certaines preuves ont été cachées pour protéger les victimes.
— Et les autres ?
— Pour me protéger.
Silence.
— Enfin.
murmura Camille.
Vernet la regarda.
— Enfin quoi ?
— Quelqu’un dit la partie honteuse sans la maquiller.
Il ne répondit pas.
Camille demanda :
— Pourquoi Hélène devait mourir ?
Le visage de Vernet changea.
— Elle ne devait pas mourir.
— Votre message disait le contraire.
— Je n’ai jamais écrit qu’elle devait mourir.
Camille sortit son téléphone.
« Il est temps que ton père te raconte pourquoi Hélène a dû mourir. »
Vernet lut.
Puis fronça les sourcils.
— Ce n’est pas moi.
Silence.
Marc se raidit.
Anaïs regarda la voiture.
— Le numéro ?
Camille lui montra.
Vernet secoua la tête.
— Ce n’est pas mon téléphone.
Hélène pâlit.
— Alors qui ?
Vernet sortit lentement son propre appareil.
Camille se tendit.
Il le posa sur le capot de la voiture, écran visible.
— Mon numéro finit par 41.
Camille regarda le sien.
Le message venait d’un numéro finissant par 73.
— Quelqu’un s’est fait passer pour vous.
— Oui.
Marc demanda :
— Qui savait que tu venais ici ?
Vernet répondit :
— Une seule personne.
Silence.
— Qui ?
— André Renaud.
Camille ferma les yeux.
— Il est resté dans sa maison avec Madeleine.
Vernet eut un léger sourire.
— Tu crois vraiment qu’André reste quelque part parce qu’on le lui demande ?
Marc sortit immédiatement son téléphone.
— J’appelle Madeleine.
Pas de réponse.
Encore.
Rien.
Camille sentit le froid.
— Merde.
Vernet continua :
— André savait que j’avais retrouvé Hélène.
— Comment ?
— Il surveillait une ancienne adresse.
— Et il savait pour Annecy.
— Oui.
Hélène devint blanche.
— Depuis quand ?
— Au moins deux semaines.
— Pourquoi ne pas m’avoir prévenue ?
Vernet la regarda.
— J’essayais de savoir ce qu’il voulait.
Camille eut un rire amer.
— Encore quelqu’un qui enquête seul.
— Vieille habitude.
— Mauvaise habitude.
— Oui.
Marc raccrocha.
— Madeleine ne répond pas.
Philippe appela André.
Rien.
Luc fit de même.
Aucune réponse.
Vernet regarda la boîte sur la table à travers la porte ouverte.
— Il veut le registre.
— Comme vous.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pas pour les mêmes raisons.
Camille croisa les bras.
— Les vôtres ?
Vernet répondit :
— Je veux le remettre à une magistrate qui travaille sur les identités falsifiées depuis trois ans.
— Nom ?
— Claire Besson.
Philippe fronça les sourcils.
— Je connais.
— Elle est fiable ?
demanda Camille.
Philippe répondit :
— Autant qu’on puisse l’être.
Camille eut un regard.
Philippe corrigea :
— Je n’ai jamais entendu son nom lié à André ou Laurent.
— Mieux.
Vernet poursuivit :
— André veut certaines pages.
— Lesquelles ?
— Celles des enfants qui n’ont jamais été retrouvés.
Hélène pâlit.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il sait où certains sont.
Anaïs se raidit.
— Et il n’a rien dit.
— Non.
— Combien ?
— Je ne sais pas.
Camille regarda le carnet rouge.
Quarante-deux enfants.
Des identités déplacées.
Des familles brisées.
— Pourquoi garder ça vingt-six ans ?
Vernet répondit :
— Leverage.
Camille fronça les sourcils.
— En français.
— Un moyen de pression.
— Sur qui ?
— Des familles riches. Des responsables politiques. Des médecins. Des policiers.
Marc secoua la tête.
— André n’a jamais pris sa retraite.
— Non.
— Même après sa fausse mort.
— Non.
Camille regarda Hélène.
— Et toi, pourquoi avoir retiré ton propre dossier de la boîte ?
Hélène ferma les yeux.
— Parce qu’il contient quelque chose que Vernet ne doit pas avoir.
Il la regarda.
— Hélène.
— Non.
Camille soupira.
— Nous voilà repartis.
Elle se tourna vers sa mère.
— Qu’est-ce qu’il contient ?
Hélène ne répondit pas.
— Tu veux vraiment recommencer maintenant ?
— Non.
— Alors parle.
Hélène regarda Vernet.
Puis Camille.
— Ton acte de naissance original.
— D’accord.
— Et un test ADN.
Camille sentit la lassitude.
— Avec qui ?
— Alain.
— Celui de 2016.
— Oui.
— Donc il prouve qu’il est mon père.
— Oui.
— Pourquoi le cacher à lui s’il le connaît déjà ?
— Ce n’est pas le test que je voulais cacher.
Vernet se figea.
Camille sentit immédiatement.
— Quoi d’autre ?
Hélène prit une longue inspiration.
— Une analyse de parenté plus large.
— Entre qui ?
— Toi, Alain...
Elle regarda Anaïs.
— Et Anaïs.
Silence.
Anaïs pâlit.
— Pourquoi moi ?
Hélène répondit :
— Parce qu’en 2016 je voulais comprendre pourquoi votre premier test indiquait une demi-fratrie aussi forte.
Camille se figea.
— Résultat ?
Hélène ne répondit pas.
Vernet devint immobile.
— Hélène.
— Tu ne le sais vraiment pas.
— Quoi ?
Camille regarda sa mère.
— Résultat.
Hélène murmura :
— Alain est bien ton père.
Camille acquiesça.
— Et Anaïs ?
Hélène regarda Vernet.
— Elle est ta sœur.
Silence.
Anaïs ferma les yeux.
— Donc Alain est aussi mon père.
Hélène secoua la tête.
— Non.
Personne ne bougea.
Camille sentit immédiatement l’anomalie.
— Nous sommes sœurs par notre mère.
Hélène acquiesça.
— Oui.
Juliette devint blanche.
— Non.
Camille regarda Hélène.
— Tu es la mère biologique d’Anaïs aussi.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Silence absolu.
Anaïs recula.
— Vous...
Elle regarda Hélène.
— Vous êtes ma mère.
— Oui.
Juliette porta une main à sa bouche.
— Alors moi...
Hélène regarda Juliette.
— Tu ne l’as pas mise au monde.
— J’ai accouché.
— Oui.
— D’une fille.
— Oui.
— Alors où est-elle ?
Hélène ferma les yeux.
— C’est le deuxième bébé.
Camille comprit.
— L’enfant échangé en 2001.
— Oui.
— Anaïs était le bébé transporté par Marc.
— Oui.
Marc se figea.
— Donc j’ai bien transporté Anaïs.
— Oui.
Anaïs regarda Hélène.
— Et vous étiez ma mère biologique.
— Oui.
— Pourquoi étais-je à Genève ?
— Parce que j’y avais accouché sous un faux nom.
— Pourquoi ?
Hélène regarda Vernet.
— Parce que je fuyais Alain.
Vernet ferma les yeux.
— Hélène...
— Tu voulais récupérer l’enfant.
— Parce que je pensais être le père.
— Tu ne l’étais pas.
Silence.
Camille sentit une autre paternité arriver.
— Qui est le père d’Anaïs ?
Hélène regarda Étienne.
Il pâlit.
— Moi.
Elle secoua la tête.
— Non.
Puis Marc.
— Non.
Luc.
— Non.
Philippe.
— Non.
Anaïs eut un rire nerveux.
— On a déjà fait cette liste.
Hélène regarda Laurent absent.
— Laurent.
Silence.
Anaïs devint livide.
— Laurent Vasseur est mon père biologique.
— Oui.
Vernet baissa les yeux.
Camille sentit l’horreur du lien.
Laurent et Hélène.
— Vous étiez ensemble ?
Hélène répondit :
— Une fois.
— Volontairement ?
La question resta suspendue.
Hélène ferma les yeux.
— Non.
Le silence devint plus lourd.
Camille ne demanda pas plus.
Anaïs aussi comprit.
Son visage se durcit.
— D’accord.
Hélène regarda sa fille.
— Anaïs...
— Pas maintenant.
— Je comprends.
Camille sentit une colère froide contre Laurent.
Mais Laurent n’était pas là.
Et pour la première fois, elle comprit pourquoi Hélène avait caché autant de choses autour d’Anaïs.
Pas pour protéger un homme.
Pour protéger une enfant de l’histoire de sa conception.
Anaïs demanda :
— Juliette a accouché de qui alors ?
Hélène répondit :
— D’une petite fille.
— Où est-elle ?
— Je ne sais pas.
Juliette se mit à pleurer.
— Tu l’as cherchée.
— Pendant dix-huit ans.
— Et ?
— Vernet peut savoir.
Tout le monde se tourna vers Alain.
Il resta silencieux.
Camille sentit immédiatement.
— Vous savez.
Vernet prit une longue inspiration.
— Je sais qui a organisé son déplacement.
— Vous.
— Oui.
Juliette devint blanche.
— Où est ma fille ?
Vernet ne répondit pas.
— Alain.
— Je n’étais pas censé la déplacer définitivement.
— Où ?
— Lyon.
— Chez qui ?
Vernet regarda Philippe.
Philippe se figea.
— Non.
— Ta famille.
Philippe fronça les sourcils.
— Qui ?
Vernet répondit :
— André.
Silence.
Camille sentit la boucle revenir vers le vieil homme.
— André a récupéré la fille de Juliette.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Il croyait que l’enfant était celle d’Hélène.
— Anaïs.
— Oui.
— Il a donc pris le mauvais bébé.
— Oui.
Juliette pleurait.
— Et ensuite ?
Vernet baissa les yeux.
— Il l’a confiée.
— À qui ?
— Une famille près de Bourg-en-Bresse.
— Nom.
Vernet hésita.
Camille s’approcha.
— Nom.
— Les Morel.
Juliette ferma les yeux.
— Je ne connais pas.
Vernet continua :
— Ils ont quitté la région en 2006.
— Où ?
— Paris.
— Et leur fille ?
— A grandi sous le prénom Émilie.
Camille se figea.
Anaïs aussi.
Philippe fronça les sourcils.
— Émilie Morel.
Vernet acquiesça.
— Oui.
Luc murmura :
— Je connais ce nom.
Tout le monde se tourna.
— D’où ?
Luc réfléchit.
Puis son visage changea.
— Une journaliste.
Camille sentit quelque chose.
— Quelle journaliste ?
— Elle m’a contacté il y a six mois.
— Pourquoi ?
— Elle enquêtait sur les adoptions clandestines à Lyon.
Vernet ferma les yeux.
— Alors elle a trouvé la piste.
Camille regarda Luc.
— Tu lui as parlé ?
— Un peu.
— Tu savais qui elle était ?
— Non.
— Où est-elle maintenant ?
Luc sortit son téléphone.
— J’ai encore son numéro.
Il ouvrit les messages.
Puis se figea.
— Quoi ?
— Elle m’a écrit ce matin.
Camille s’approcha.
Le message disait :
« Julien, je crois avoir retrouvé la femme qui connaît ma naissance. Elle s’appelle Hélène Moreau. »
Silence.
Hélène porta une main à sa bouche.
— Elle me cherchait.
Deuxième message :
« Je pars pour Annecy. »
Camille sentit un froid.
— Elle devait être ici.
— Oui.
Ils regardèrent autour d’eux.
Aucune autre voiture.
Aucune jeune femme.
Vernet sortit son téléphone.
— Quand ?
Luc regarda l’heure du message.
— 14 h 12.
Il était maintenant presque 21 heures.
Anaïs demanda :
— Elle aurait dû arriver depuis longtemps.
— Oui.
Hélène pâlit.
— Vernet.
— Ce n’est pas moi.
— Alors André.
Camille sortit son téléphone.
Toujours aucune réponse de Madeleine.
Puis un nouveau message apparut.
Numéro inconnu.
Celui qui s’était fait passer pour Vernet.
« Vous cherchez Émilie ? »
Camille sentit son cœur accélérer.
Elle montra aux autres.
Deuxième message :
une photographie.
Une jeune femme d’environ vingt-cinq ans.
Assise dans une pièce inconnue.
Pas attachée.
Pas blessée.
Mais inquiète.
Juliette cessa de respirer.
— Mon Dieu.
Camille la regarda.
— Tu la reconnais ?
— Non.
— Alors ?
Juliette pleurait.
— Elle a mes yeux.
Anaïs regarda la photo.
Puis sa mère biologique Hélène.
Puis Juliette.
Deux filles nées presque au même moment.
Échangées.
Séparées.
Un troisième message arriva.
« André Renaud vous attend. »
Marc serra les mâchoires.
— Où ?
Camille tapa immédiatement.
Réponse :
« Là où tout a commencé. »
Philippe se figea.
— Le café.
Camille regarda l’adresse jointe.
Lyon.
Le Passage.
— Il est revenu au café.
Vernet devint tendu.
— Ce n’est pas seulement pour Émilie.
— Pourquoi ?
— Parce que le registre noir n’est pas complet.
Hélène fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qui manque ?
Vernet répondit :
— Une page.
— Laquelle ?
Il regarda Camille.
— La première.
— Qu’est-ce qu’elle contient ?
Vernet prit une longue inspiration.
— Le nom du premier enfant dont André a changé l’identité.
Silence.
Marc demanda :
— Qui ?
Vernet regarda Philippe.
Puis Luc.
Enfin Camille.
— Philippe Renaud.
Philippe devint blanc.
— Moi ?
— Oui.
— Impossible.
Vernet secoua la tête.
— Madeleine n’est pas ta mère biologique.
Silence.
Philippe ne bougea plus.
Luc le regarda.
— Papa...
Philippe ferma les yeux.
Vernet continua :
— André t’a reçu en 1978.
— Reçu de qui ?
— Une femme qui voulait te cacher.
— Qui ?
Vernet hésita.
Puis :
— Hélène Moreau.
Camille sentit le monde se figer.
Hélène devint blanche.
— Non.
Philippe regarda Hélène.
— Quoi ?
Vernet secoua la tête.
— Pas elle.
Il regarda Camille.
— Sa mère.
Camille fronça les sourcils.
— La mère d’Hélène ?
— Oui.
— Donc Philippe...
Vernet acquiesça.
— est le demi-frère biologique d’Hélène.
Silence absolu.
Philippe resta pétrifié.
Hélène ferma les yeux.
Luc regarda son frère comme un étranger.
Et Camille comprit immédiatement pourquoi André voulait absolument récupérer la première page du registre.
Elle ne prouvait pas seulement un trafic.
Elle prouvait que sa propre famille avait commencé par un enfant volé.
Le téléphone vibra encore.
« Une heure. »
Puis :
« Venez avec le registre. »
Troisième message :
« Sinon Émilie repartira avec un autre nom. »
Juliette devint blanche.
— Non.
Camille regarda la photographie de la fille perdue de Juliette.
Puis le registre.
Puis Hélène.
— On retourne à Lyon.
Vernet répondit :
— André prévoit que vous fassiez exactement ça.
Camille le regarda.
— Oui.
— C’est un piège.
— Probablement.
— Et tu y vas quand même.
Camille prit la boîte métallique.
— Il y a quelques heures, un homme s’est effondré devant mon café.
Elle regarda Marc.
— Tout le monde est resté derrière la vitre.
Puis elle regarda la photo d’Émilie.
— Je ne vais pas commencer maintenant.
Marc eut un léger sourire.
Hélène sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Camille...
— Pas maintenant.
Elle prit son manteau.
— Cette fois, on va chercher celle que personne ne doit laisser seule.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 9 — La première page
Le trajet vers Lyon se fit dans un silence lourd.
Camille gardait la boîte métallique contre elle.
Le registre rouge reposait à l’intérieur.
À côté, les dossiers d’Hélène.
Les preuves.
Les identités.
Les noms de quarante-deux enfants qui avaient grandi avec une histoire parfois entièrement fausse.
Et maintenant, quelque part au Passage, André Renaud attendait avec Émilie.
La fille que Juliette avait mise au monde vingt-cinq ans plus tôt.
La fille qui avait reçu un autre nom.
Une autre famille.
Une autre vie.
Camille regarda l’heure.
22 h 06.
Il restait moins de cinquante minutes.
Marc conduisait.
Hélène était à l’arrière avec Anaïs.
Juliette suivait dans la voiture de Philippe avec Luc, Étienne et Vernet.
Camille regarda Marc.
— Vous allez bien ?
Il eut un petit sourire.
— C’est amusant.
— Quoi ?
— Il y a quelques heures, c’était toi qui me posais cette question sur un trottoir.
— Et vous mentiez.
— Oui.
— Donc ?
Marc regarda la route.
— Je vais mal.
Camille hocha légèrement la tête.
— Mieux.
— Quoi ?
— C’est une réponse plus crédible.
Marc eut un faible sourire.
Puis il redevint sérieux.
— Si André a vraiment Émilie...
— Oui ?
— Il ne lui fera probablement pas de mal.
Hélène intervint depuis l’arrière.
— Tu n’en sais rien.
Marc regarda le rétroviseur.
— André n’a jamais utilisé la violence quand une identité suffisait.
Camille se tourna légèrement.
— Ce n’est pas rassurant.
— Je sais.
Anaïs regardait la photographie reçue sur le téléphone de Camille.
Émilie.
Une jeune femme qu’elle n’avait jamais rencontrée.
Mais dont la naissance avait été mélangée à la sienne.
— Si elle est vraiment la fille de Juliette...
Camille regarda Anaïs.
— Oui ?
— Alors Juliette n’est pas ma mère.
Hélène baissa les yeux.
— Non.
Anaïs regarda Camille.
— Et toi non plus tu n’es pas ma sœur par Juliette.
— Non.
— Mais par toi.
Elle regarda Hélène.
— Oui.
Hélène murmura :
— Oui.
Anaïs eut un sourire étrange.
— Je crois que je préfère arrêter les arbres généalogiques.
Camille acquiesça.
— Bonne idée.
Marc ajouta :
— On pourrait commencer par retenir les prénoms.
Camille eut presque un rire.
Puis son téléphone vibra.
Tout le monde se tendit.
Nouveau message.
Même numéro inconnu.
« Quarante minutes. »
Puis :
« N’amenez pas la police. »
Camille regarda Vernet dans la voiture derrière, visible dans le rétroviseur.
— Techniquement, on amène un policier.
Marc répondit :
— Ancien réseau, faux dossiers, enfants déplacés... je pense que la technique n’est plus notre principal problème.
Un troisième message arriva.
Une photographie.
Le comptoir du Passage.
Émilie était assise sur un tabouret.
Devant elle, une tasse de café.
Elle n’était pas attachée.
André se trouvait en face d’elle.
Camille agrandit l’image.
Émilie semblait tendue.
Mais pas terrifiée.
— Il lui parle.
Hélène se pencha.
— Elle sait qui il est ?
— Probablement maintenant.
Anaïs observa la photo.
Puis murmura :
— Elle ressemble à Juliette.
Camille acquiesça.
Cette fois, c’était évident.
Même ligne du nez.
Même forme des yeux.
Même bouche légèrement asymétrique.
Juliette allait retrouver sa fille.
Si André les laissait arriver.
Ils approchaient de Lyon lorsque Vernet appela Philippe.
Camille vit la seconde voiture faire un appel de phares.
Marc ralentit.
Quelques secondes plus tard, le téléphone de Camille sonna.
Philippe.
— Oui ?
— Vernet vient de recevoir un message.
— D’André ?
— Non.
— De qui ?
Philippe hésita.
— De la magistrate Besson.
Camille fronça les sourcils.
— Celle qui enquête sur les identités ?
— Oui.
— Et ?
— Le dossier de Bellier est arrivé à Paris.
Marc entendit.
— Déjà ?
Camille répéta :
— Bellier a envoyé les documents.
Philippe répondit :
— Oui. Et Besson a obtenu une mesure de protection judiciaire sur les archives.
— Ça veut dire quoi ?
— Qu’André ne peut plus simplement les récupérer et faire disparaître l’enquête.
Camille sentit un léger soulagement.
— Bien.
Philippe continua :
— Mais il y a autre chose.
Évidemment.
— Quoi ?
— Ils ont vérifié plusieurs noms du registre.
— Et ?
— Trois des enfants sont déjà connus de la justice.
— Comme victimes ?
Silence.
Camille sentit que non.
— Philippe.
— Deux sont devenus des intermédiaires financiers.
— Et le troisième ?
— Policier.
Marc se raidit.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
Philippe regarda probablement Vernet.
Puis répondit :
— Alain Vernet.
Silence dans la voiture.
Hélène releva la tête.
— Quoi ?
Camille mit le téléphone sur haut-parleur.
Philippe répéta :
— Le registre classe Vernet comme enfant déplacé.
Vernet parla depuis l’autre voiture, assez fort pour que Philippe relaie :
— C’est impossible.
Camille ferma les yeux.
— Apparemment, cette phrase n’a plus beaucoup de valeur.
Marc demanda :
— Quelle ancienne identité ?
Philippe parla à quelqu’un dans la voiture.
Puis :
— Enfant A-03.
— Nom de naissance ?
Silence.
— Alain Delaunay.
Marc tourna brusquement la tête vers Camille avant de revenir à la route.
Étienne, dans l’autre voiture, avait probablement entendu.
Camille sentit immédiatement.
— Delaunay.
Hélène pâlit.
Anaïs fronça les sourcils.
— Donc Vernet appartient aussi à la famille Delaunay.
Philippe répondit :
— Selon le registre, oui.
Marc demanda :
— Parents biologiques ?
Philippe hésita.
— Père : inconnu.
— Mère ?
Long silence.
— Madeleine.
Marc ferma les yeux.
— Encore Madeleine.
Camille regarda Marc.
— Donc Vernet et vous...
— Si Hélène avait raison sur ma mère, nous pourrions être demi-frères.
— Mais Vernet vient de dire qu’il n’est pas votre père.
— Ce qui devient beaucoup plus logique.
Anaïs murmura :
— Et beaucoup plus inquiétant pour moi.
Camille comprit.
Si Vernet était son père biologique...
et si Hélène était sa mère...
aucun problème.
Mais pour Anaïs, dont le père venait d’être attribué à Laurent, le lien devait encore être vérifié.
— Aucun arbre généalogique avant les tests.
dit Camille.
Marc acquiesça.
— Excellente règle.
Philippe reprit :
— Besson veut qu’on évite toute confrontation.
Camille regarda l’heure.
— Elle propose quoi ?
— Une équipe peut être au café dans vingt minutes.
— Non.
Hélène se tourna.
— Camille.
— André a Émilie.
— Elle n’est pas attachée.
— Elle est quand même avec lui contre son gré.
Philippe répondit :
— On ne sait pas si c’est contre son gré.
Camille se figea.
— Quoi ?
— Besson a appelé le journal où travaille Émilie.
— Et ?
— Émilie enquêtait sur André depuis huit mois.
Silence.
Juliette devait entendre dans l’autre voiture.
Philippe continua :
— Elle connaissait déjà Paul Mercier.
— Son faux nom.
— Oui.
— Donc elle savait qu’elle venait voir André ?
— Peut-être pas son vrai nom, mais elle avait organisé le rendez-vous.
Camille regarda la photographie.
Émilie ne ressemblait soudain plus à une otage.
— Elle était venue volontairement au café.
— Probablement.
— Alors pourquoi André nous menace avec elle ?
Marc répondit :
— Parce qu’il sait que nous ne pouvons pas savoir si elle est libre.
Camille sentit sa colère.
— Manipulation.
— Oui.
Son téléphone vibra encore.
Une vidéo.
Émilie apparut seule.
Pas André.
Elle regarda directement la caméra.
— Camille Moreau ?
Camille se figea.
Émilie continua :
— Si vous regardez ça, André vous a probablement fait croire que je suis retenue ici.
Un léger sourire nerveux.
— Ce n’est pas le cas.
Camille expira.
Hélène ferma les yeux de soulagement.
Émilie reprit :
— Je suis venue volontairement.
Puis :
— Mais ne lui donnez pas le registre.
Marc fronça les sourcils.
Émilie regarda brièvement hors cadre.
— Il ne veut pas le détruire.
— Il veut retirer une page.
Camille murmura :
— La première.
La vidéo continua :
— Si cette page disparaît, il pourra continuer à prétendre que Philippe Renaud a été le premier enfant déplacé.
Philippe, au téléphone, resta silencieux.
— Mais c’est faux.
Camille se redressa.
Émilie reprit :
— Philippe est le deuxième.
Silence.
— Le premier enfant était une fille.
Hélène pâlit.
Camille sentit immédiatement quelque chose.
— Non.
La vidéo continua :
— Elle avait six mois quand son identité a été changée.
— Son nom de naissance était...
La vidéo s’arrêta.
Camille regarda l’écran.
— Pourquoi ça coupe ?
Un nouveau message arriva.
« La suite au café. »
Marc serra les mâchoires.
— André.
Camille regarda Hélène.
Elle semblait étrangement blanche.
— Tu sais.
— Non.
— Hélène.
— Je ne suis pas sûre.
— De quoi ?
Hélène regarda le carnet rouge.
— Ma propre date de naissance.
Anaïs fronça les sourcils.
— Quoi ?
Hélène prit une longue inspiration.
— J’ai toujours cru être née en 1967.
— Et ?
— Ma mère disait parfois 1966 quand elle était fatiguée.
Camille sentit une nouvelle possibilité.
— Tu pourrais être le premier enfant.
Hélène ferma les yeux.
— Peut-être.
Marc eut un rire épuisé.
— André a donc commencé avec Hélène.
Camille regarda la route vers Lyon.
— On va le demander.
22 h 39.
Le Passage apparut au bout de la rue.
Aucun client.
Rideaux tirés.
Lumières allumées.
La devanture semblait exactement comme quelques heures plus tôt.
Camille revit Marc tomber.
Le petit verre d’eau.
Philippe lui ordonnant de rentrer.
Son licenciement.
Tout avait commencé ici.
Ou plutôt...
tout avait été ramené ici.
Ils garèrent les deux voitures.
Vernet descendit le premier de la seconde.
Camille le regarda.
— Vous restez dehors.
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— André sait que vous êtes là.
— Probablement.
— Et il a peut-être encore des gens dans la police.
— Oui.
— Donc si vous entrez, il peut transformer ça en confrontation.
Vernet observa Camille.
— Tu me donnes des ordres ?
— Oui.
Un léger sourire apparut.
— Hélène, elle te ressemble vraiment.
Camille répondit :
— J’espère.
Hélène la regarda.
Ses yeux se remplirent légèrement.
Camille détourna le regard avant que l’émotion prenne trop de place.
— Marc.
— Oui ?
— Avec moi.
— D’accord.
— Anaïs aussi.
Elle acquiesça.
Juliette s’approcha.
— Et moi.
Camille hésita.
Puis :
— Oui.
Philippe voulut parler.
Émilie était peut-être sa fille biologique selon une ancienne version, mais désormais tout cela devait être testé.
— Tu viens.
Philippe acquiesça.
Luc demanda :
— Moi ?
Camille regarda l’homme qu’elle avait cru être son père pendant quelques heures.
— Reste avec Hélène.
Luc accepta.
Étienne resta avec Vernet.
Ils entrèrent.
La clochette tinta.
André était assis à la même table du fond où Laurent s’était trouvé quelques heures plus tôt.
Émilie était au comptoir.
Libre.
Un carnet ouvert devant elle.
Elle regarda Camille.
Puis Juliette.
Son expression changea.
Juliette s’arrêta.
Ses lèvres tremblèrent.
— Émilie.
La jeune femme fronça les sourcils.
— Vous êtes Juliette Delaunay.
— Oui.
Émilie se leva lentement.
— Vous pensez être ma mère.
Juliette sentit la phrase.
— On m’a dit que tu étais ma fille.
Émilie eut un petit sourire triste.
— Moi aussi.
— Tu savais ?
— Depuis trois heures.
— Comment ?
Émilie regarda André.
— Lui.
André répondit :
— Avec un dossier.
Camille s’approcha.
— On ne croit plus vos dossiers.
André acquiesça.
— Sage décision.
Camille posa la boîte métallique sur une table.
Mais ne sortit pas le registre.
— Où est la première page ?
André sourit.
— Bonjour à toi aussi.
— Où ?
— Je ne l’ai pas.
Émilie répondit :
— C’est vrai.
Camille la regarda.
— Tu lui fais confiance ?
— Non.
— Alors comment tu sais ?
— Parce que je fouille cette histoire depuis huit mois.
Émilie désigna son ordinateur portable.
— J’ai retrouvé le registre original dans un inventaire judiciaire de 1989.
André fronça légèrement les sourcils.
Pour la première fois, il semblait surpris.
Émilie continua :
— Il avait quarante-trois pages.
Hélène se raidit depuis l’entrée.
— Le nôtre en a quarante-deux.
— Exactement.
Camille comprit.
— La première a été retirée avant que Madeleine récupère le registre.
— Oui.
— Par André ?
Émilie secoua la tête.
— Non.
Elle regarda Hélène.
Tout le monde se tourna.
Hélène pâlit.
— Moi ?
Émilie répondit :
— Votre signature figure sur l’inventaire de 1989.
Silence.
Camille regarda sa mère.
— Tu avais vingt-deux ans.
Hélène ne bougea plus.
— Je travaillais dans un cabinet d’aide juridique.
— Tu avais déjà vu ce registre.
— Oui.
— Et tu as retiré la première page.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Camille sentit la fatigue revenir.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle contenait mon nom.
— Comme premier enfant déplacé.
— Oui.
— Tu le savais depuis 1989.
— Oui.
— Et tu ne l’as jamais dit.
Hélène répondit doucement :
— Je ne savais pas toute l’histoire.
— Mais tu savais que ton identité avait été changée.
— Oui.
Anaïs regarda Hélène.
— Quel était votre vrai nom ?
Hélène baissa les yeux.
— Jeanne Lambert.
Camille se figea.
— Lambert.
Le nom lui semblait familier.
Puis elle comprit.
— Sophie Lambert.
La femme dont le corps avait été utilisé pour la fausse mort d’Hélène.
André ferma les yeux.
Émilie devint immobile.
Camille regarda Hélène.
— Sophie Lambert était...
Hélène murmura :
— Ma sœur.
Silence absolu.
Philippe devint blanc.
Juliette porta une main à sa bouche.
Camille sentit un froid profond.
— La femme enterrée sous ton nom...
— Était ma sœur biologique.
— Tu le savais ?
Hélène secoua immédiatement la tête.
— Pas au moment de l’incendie.
— Quand l’as-tu découvert ?
— En 2010.
— Comment ?
— ADN.
Camille sentit sa colère.
— Donc pendant seize ans, tu savais que la femme dans ta tombe était ta propre sœur.
Hélène pleurait.
— Oui.
— Et tu n’as jamais rendu son nom à sa famille.
— Je pensais qu’elle n’avait plus personne.
Émilie intervint :
— Elle avait quelqu’un.
Tout le monde se tourna.
— Qui ?
Émilie regarda Hélène.
— Une fille.
Silence.
Hélène devint blanche.
— Non.
Émilie acquiesça.
— Sophie Lambert avait accouché en 1999.
— De qui ?
demanda Camille.
Émilie regarda André.
— Vous savez.
André baissa les yeux.
— Oui.
Camille se tourna.
— Encore.
André prit une longue inspiration.
— Sophie avait une fille.
— Où est-elle ?
André ne répondit pas.
Émilie le fit.
— Ici.
Silence.
Camille sentit une tension immédiate.
— Qui ?
Émilie regarda Camille.
Camille se figea.
— Non.
Émilie secoua la tête.
— Pas toi.
Puis son regard se déplaça.
Vers Anaïs.
Anaïs pâlit.
— Moi ?
Émilie secoua encore la tête.
Puis elle regarda...
Juliette.
Juliette fronça les sourcils.
— Moi ?
Émilie répondit :
— Non.
Enfin, elle regarda Philippe.
Il devint blanc.
— Philippe Renaud est la fille de Sophie ?
Marc eut presque un rire nerveux.
— Il y a une limite biologique même pour cette famille.
Émilie sourit malgré elle.
— Non.
Puis elle regarda vers la porte.
Luc venait d’entrer malgré les instructions.
Son visage changea lorsque tous les regards se posèrent sur lui.
— Quoi ?
Émilie répondit :
— La fille de Sophie Lambert a grandi sous le nom de Lucie Renaud.
Silence.
Luc fronça les sourcils.
— Je n’ai pas de sœur Lucie.
André ferma les yeux.
Camille sentit la prochaine vérité.
— Luc...
Elle regarda l’homme.
— Tu n’es pas né Luc.
Il se figea.
— Quoi ?
Émilie répondit calmement :
— Vous êtes né de sexe féminin sous le nom de Lucie Lambert.
Le café devint silencieux.
Luc ne bougea plus.
Puis secoua la tête.
— Non.
Émilie fronça légèrement les sourcils.
— Attendez.
Elle regarda André.
— Ce n’est pas ce que vous m’avez dit ?
André ouvrit les yeux.
— Non.
Émilie se figea.
— Vous avez encore manipulé le dossier.
— Oui.
Camille ferma les yeux.
— André.
— Luc n’est pas Lucie Lambert.
Luc expira difficilement.
Émilie serra les mâchoires.
— Alors où est-elle ?
André regarda Camille.
Cette fois, personne ne plaisanta.
— Lucie Lambert est devenue Camille Moreau.
Silence absolu.
Camille ne bougea plus.
Hélène devint livide.
— Non.
André acquiesça.
— Si.
Camille sentit son corps se refroidir.
— Vous venez de dire qu’Hélène m’a mise au monde.
— C’est ce qu’elle croit.
Hélène s’avança.
— J’ai accouché de Camille.
— Tu as accouché d’une fille.
— Camille.
André secoua la tête.
— L’enfant a été échangé à la clinique.
Hélène cessa de respirer.
— Non.
— Par Vernet.
Camille regarda la porte.
Le commissaire était dehors.
— Donc encore un échange.
— Oui.
— Qui est la fille biologique d’Hélène ?
André regarda Anaïs.
Anaïs pâlit.
— Moi.
André acquiesça.
— Oui.
Silence.
Anaïs regarda Hélène.
La femme qui venait de lui dire être sa mère biologique.
Cette fois, cela semblait confirmé.
— Et Camille ?
André regarda Camille.
— Fille de Sophie Lambert.
Hélène pleurait.
Camille resta immobile.
— Donc tu es ma tante.
Hélène secoua la tête.
— Je t’ai élevée.
— Je sais.
— Camille...
— Je sais.
Elle n’était pas en colère contre Hélène pour ça.
Pas encore.
Ce lien-là ne disparaissait pas en une phrase.
— Mon père biologique ?
demanda Camille.
André baissa les yeux.
Émilie regarda ses notes.
— Le dossier ne le dit pas.
— André ?
Il répondit :
— Je ne sais pas.
Camille eut presque un sourire.
— Enfin une réponse que je crois.
André encaissa.
Hélène regarda Camille.
— Sophie était ma sœur.
— Oui.
— Donc tu es ma nièce.
— Biologiquement.
— Oui.
Camille sentit une émotion étrange.
Elle avait perdu une mère biologique.
Mais pas Hélène.
Hélène restait celle qui l’avait élevée.
Et maintenant elle était aussi sa tante.
Le sang n’annulait pas l’histoire.
Il la redessinait.
Anaïs murmura :
— Donc Camille et moi...
Camille réfléchit.
— Cousines biologiques.
— Oui.
Anaïs eut un sourire triste.
— J’aimais bien sœurs.
Camille la regarda.
— On peut garder sœurs si on veut.
Anaïs releva les yeux.
— Sérieusement ?
— Je commence à penser que les mots familiaux sont moins importants que tout le monde ici le croit.
Hélène pleura silencieusement.
Marc regarda Camille.
Quelque chose passa dans son visage.
Elle le vit.
— Et vous.
Il détourna légèrement les yeux.
— Quoi ?
— Vous n’êtes donc probablement pas mon père.
— Probablement pas.
— Déçu ?
Marc prit une longue inspiration.
— Oui.
La réponse surprit Camille.
— Pourquoi ?
— Parce que pendant quelques heures...
Il eut un sourire triste.
— j’avais commencé à aimer l’idée.
Camille resta silencieuse.
Puis répondit :
— Vous pouvez rester Marc.
— C’est déjà beaucoup.
Émilie regarda André.
— Maintenant la première page.
— Elle n’est pas ici.
— Vous savez où elle est.
— Oui.
— Où ?
André regarda Hélène.
— Dans sa tombe.
Silence.
Camille fronça les sourcils.
— La tombe d’Hélène.
— Oui.
— Avec Sophie.
— Oui.
Hélène devint immobile.
— Je ne l’ai jamais mise là.
André répondit :
— Moi si.
— Quand ?
— En 2012.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais qu’un jour quelqu’un devrait rendre son nom à Sophie.
Camille fixa André.
— Vous avez caché la preuve sous la femme dont vous avez volé l’identité.
André baissa les yeux.
— Oui.
— C’est monstrueux.
— Oui.
Émilie demanda :
— Pourquoi nous faire venir ici alors ?
André regarda Camille.
— Parce que la page n’est pas ce que je voulais.
— Alors quoi ?
Il regarda le registre rouge dans la boîte.
— La dernière page.
Anaïs fronça les sourcils.
— Il n’y a que quarante-deux pages.
André acquiesça.
— Parce que la dernière n’est pas numérotée.
Camille ouvrit le registre.
Elle alla au fond.
Une couverture rigide.
André dit :
— Décolle la doublure.
Marc fronça les sourcils.
— Ne fais pas ça.
Camille regarda André.
— Pourquoi ?
— Parce que derrière se trouve ce qui manque à la justice depuis trente ans.
Camille passa doucement un doigt sous la doublure.
Elle se décolla.
Une feuille pliée apparut.
Camille la sortit.
Pas de liste d’enfants.
Des noms d’adultes.
Des signatures.
Des montants.
Philippe pâlit.
Vernet entra dans le café au même moment.
— Ne lisez pas ça ici.
Camille se tourna.
— Pourquoi ?
— Parce que ces noms sont encore dangereux.
André eut un faible sourire.
— Voilà pourquoi je voulais cette page.
Vernet le regarda.
— Pour la détruire.
— Non.
— Alors ?
André regarda Camille.
— Pour la lui donner.
Camille eut un rire incrédule.
— Vous pouviez simplement me dire où elle était.
— Tu ne m’aurais pas cru.
— Correct.
André acquiesça.
— Voilà.
Émilie s’approcha de Camille.
— Il y a qui ?
Camille parcourut les noms.
Anciens policiers.
Médecins.
Notaires.
Chefs d’entreprise.
Puis un nom la fit s’arrêter.
Elle releva les yeux.
— Maître Lefèvre.
Marc se figea.
— Le notaire.
— Oui.
— Celui qui t’a apporté la lettre d’Hélène.
— Oui.
Vernet devint blanc.
— Non.
Camille regarda le document.
— Signature datée de 2008.
Philippe fronça les sourcils.
— Pour quoi ?
Camille lut.
— « Modification d’acte de décès — Hélène Moreau. »
Silence.
Hélène pâlit.
Émilie comprit.
— Lefèvre a aidé à fabriquer sa mort.
— Oui.
Marc serra les mâchoires.
— Et il nous a conduits tout droit aux documents.
Vernet répondit :
— Parce qu’il voulait savoir où ils étaient.
Camille sentit tout s’aligner.
— Il ne nous aidait pas.
— Pas seulement.
— Il nous suivait.
— Oui.
Le téléphone de Marc vibra.
Il regarda l’écran.
Puis pâlit.
— Bellier.
Camille se tourna.
— L’avocat ?
Marc décrocha.
— Oui ?
Quelques secondes.
Son visage changea.
— Quand ?
Silence.
— D’accord.
Il raccrocha.
— Quoi ?
Marc regarda Camille.
— Le dossier envoyé à Paris n’est jamais arrivé.
Silence.
Vernet serra les mâchoires.
— Lefèvre.
Marc acquiesça.
— Bellier vient d’apprendre que le coursier a été remplacé.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Où sont les documents ?
— Inconnus.
Émilie regarda André.
— Vous saviez ?
— Non.
Pour une fois, sa surprise semblait réelle.
Vernet sortit son téléphone.
— Il faut prévenir Besson.
Camille regarda la feuille cachée.
La dernière page.
— Attendez.
Tous se tournèrent.
— Lefèvre ne sait pas que nous l’avons.
Vernet comprit.
— Non.
— Donc il pense encore chercher la seule copie.
— Probablement.
Camille plia la feuille.
— Alors on ne lui dit rien.
Hélène fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
Camille regarda le café.
Le lieu où tout avait commencé.
Puis Philippe.
— Qui travaille demain matin ?
Philippe resta surpris.
— Quoi ?
— Au café.
— Personne avant six heures.
— Bien.
Marc comprit.
— Tu veux le faire venir ici.
— Oui.
Vernet secoua la tête.
— Trop risqué.
Camille le regarda.
— Vous êtes policier.
— Plus dans cette affaire.
— Vous connaissez Besson.
— Oui.
— Alors appelez-la.
— Et ?
— Dites-lui qu’on a une copie.
— On n’en a qu’une.
Émilie leva son téléphone.
— Pas dans trente secondes.
Elle photographia chaque partie de la page.
Puis envoya les images vers plusieurs adresses sécurisées.
— Maintenant, on a des copies.
André eut un petit sourire.
— Elle me plaît.
Juliette le regarda froidement.
— C’est ma fille.
Émilie se tourna.
Le mot resta entre elles.
Ma fille.
Émilie ne le repoussa pas.
Pas cette fois.
Camille regarda Marc.
— Appelez Lefèvre.
— Pourquoi moi ?
— Il vous connaît.
— Et je lui dis quoi ?
Camille regarda la boîte.
Puis la vieille montre qu’elle avait toujours au poignet.
Puis le trottoir visible derrière la vitre.
— Dites-lui qu’on a trouvé la dernière page.
Marc comprit.
— Et qu’on a besoin de lui.
— Oui.
— Pour quoi ?
Camille eut un léger sourire.
— Pour protéger le document.
Philippe eut presque un rire.
— Il va adorer.
Marc appela.
Maître Lefèvre répondit rapidement.
— Marc ?
— On a un problème.
— Lequel ?
— On a ouvert le registre.
Silence.
— Et ?
— Il y avait une page cachée.
Long silence.
Camille regarda Marc.
Il continua :
— Des signatures.
— Je vois.
La voix du notaire était devenue différente.
Plus prudente.
— Où êtes-vous ?
Marc regarda Camille.
Elle acquiesça.
— Au Passage.
— Qui est avec vous ?
— Camille.
— Philippe ?
— Oui.
— Les autres ?
Marc répondit :
— Certains.
— Ne touchez à rien.
Camille sentit l’ironie.
Lefèvre continua :
— J’arrive.
Il raccrocha.
Vernet regarda Camille.
— Il sait qu’on l’attend.
— Oui.
— Il peut ne pas venir.
André répondit :
— Il viendra.
— Pourquoi ?
— Parce que Lefèvre a passé trente ans à s’assurer que son nom n’apparaisse nulle part.
Camille regarda la page.
— Maintenant il apparaît.
André acquiesça.
— Il ne supportera pas de savoir qu’elle est ici.
Hélène murmura :
— Comme au début.
Camille se tourna.
— Quoi ?
Hélène regarda le trottoir.
— Tout le monde va encore regarder.
Camille comprit.
La première scène.
Un homme tombe.
Des gens regardent.
Une seule personne sort.
Camille regarda la salle vide.
Puis Marc.
— Cette fois, personne ne regarde seulement.
Marc acquiesça.
— Non.
Vernet appela la magistrate Besson.
Émilie sauvegarda les photographies.
Philippe ferma le café.
Juliette resta près de sa fille.
Anaïs auprès d’Hélène.
André s’assit au fond.
Pas comme un chef.
Comme un vieil homme qui attendait enfin les conséquences de ce qu’il avait construit.
Et Camille prit place derrière le comptoir.
Là où Philippe lui avait donné des ordres pendant trois ans.
Devant elle :
le petit verre qu’elle avait utilisé quelques heures plus tôt pour Marc.
Elle le regarda.
Un objet banal.
Un geste banal.
De l’eau donnée à un inconnu.
Et pourtant tout était parti de là.
Vingt minutes plus tard, une voiture s’arrêta devant le café.
Marc regarda la vitre.
— C’est lui.
Maître Lefèvre descendit.
Costume sombre.
Mallette à la main.
Il regarda immédiatement à travers la fenêtre.
Camille.
Marc.
Philippe.
André.
Son visage changea lorsqu’il vit le vieil homme supposé mort.
Mais il entra quand même.
La clochette tinta.
— Bonsoir.
Personne ne répondit.
Lefèvre posa sa mallette.
— Où est la page ?
Camille le regarda.
— Bonjour à vous aussi.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Camille, ce document peut vous mettre en danger.
— Vous vous inquiétez beaucoup pour moi aujourd’hui.
— Hélène m’avait demandé...
Camille eut un petit rire.
— Non.
Il se tut.
— Ne l’utilisez pas.
— Quoi ?
— Hélène.
Le notaire regarda la femme.
Et devint blanc.
— Non.
Hélène s’avança.
— Bonsoir, Antoine.
Camille fronça les sourcils.
Marc aussi.
Lefèvre ne bougea plus.
— Antoine ?
demanda Camille.
Hélène regarda le notaire.
— Maître Lefèvre n’est pas son vrai nom.
André ferma les yeux.
— Hélène.
— Elle doit savoir.
Le notaire serra sa mallette.
Camille sentit la nouvelle révélation.
— Qui êtes-vous ?
Hélène répondit :
— Antoine Lambert.
Silence.
— Lambert.
Camille sentit immédiatement le lien.
— La famille de Sophie.
Hélène acquiesça.
— Mon frère.
Camille resta immobile.
— Votre frère biologique.
— Oui.
— Donc...
Elle regarda Lefèvre.
— Si Sophie Lambert est ma mère biologique...
Hélène termina doucement :
— Antoine est ton oncle.
Silence.
Lefèvre ferma les yeux.
Camille sentit toute la colère se transformer.
Pas disparaître.
Se concentrer.
— Vous saviez qui j’étais.
Lefèvre répondit :
— Oui.
— Depuis le début.
— Oui.
— Vous saviez que Sophie était ma mère.
— Oui.
— Et vous m’avez remis une lettre en prétendant simplement être le notaire d’Hélène.
— Oui.
— Pourquoi ?
Antoine Lambert regarda Hélène.
Puis Camille.
— Parce que je voulais te retrouver.
Camille eut un rire froid.
— Vous m’avez retrouvée il y a trois ans.
— Non.
— Vous connaissiez mon nom.
— Oui.
— Mon travail.
— Oui.
— Mon adresse ?
Silence.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Alors vous m’aviez retrouvée.
— Je n’étais pas sûr que tu étais la fille de Sophie.
— Et maintenant ?
Antoine baissa les yeux.
— Maintenant oui.
— Comment ?
Il regarda Marc.
— Le verre.
Marc fronça les sourcils.
Camille sentit immédiatement.
— Le petit verre d’eau.
Antoine acquiesça.
— Quand Marc a appelé, j’ai demandé qu’on le conserve.
— Pourquoi ?
— ADN.
Camille devint blanche.
Marc serra les mâchoires.
— Tu as fait tester Camille sans son accord.
Antoine répondit :
— Oui.
— Avec qui ?
Camille demanda.
Long silence.
Antoine regarda Hélène.
Puis André.
Enfin Camille.
— Sophie.
Camille sentit sa respiration se couper.
— Vous aviez son ADN.
— Oui.
— Résultat ?
Antoine ouvrit sa mallette.
Sortit une enveloppe.
La posa sur le comptoir.
— Camille Moreau est la fille biologique de Sophie Lambert.
Silence.
Pour la première fois depuis des heures, une identité semblait avoir une preuve actuelle.
Camille ouvrit.
Laboratoire indépendant.
Prélèvement du verre.
Ancien échantillon de Sophie conservé dans un dossier médico-légal.
Probabilité de maternité :
99,999 %.
Camille ferma les yeux.
Sophie Lambert.
La femme inconnue enterrée sous le nom d’Hélène.
Était sa mère.
Réellement.
Elle rouvrit les yeux.
— Et mon père ?
Antoine ne répondit pas.
Camille sentit le silence.
— Vous savez.
— Oui.
— Qui ?
Antoine regarda André.
Le vieux visage se vida.
Camille suivit son regard.
— Non.
André ferma les yeux.
Hélène murmura :
— André...
Camille sentit le froid l’envahir.
— André Renaud est mon père biologique.
Antoine répondit :
— Oui.
Silence absolu.
Philippe devint blanc.
Luc, près de la porte, ne bougea plus.
Camille regarda André.
L’homme qui avait drogué Marc.
Manipulé les retrouvailles.
Construit le réseau.
Donné le café.
Tué Hélène — ou plutôt tenté de la tuer.
Et qui avait eu un enfant avec Sophie Lambert.
Elle.
— Vous saviez.
André répondit :
— Oui.
— Depuis ma naissance.
— Oui.
— C’est pour ça que vous m’avez donné le café.
Il ferma les yeux.
— En partie.
Camille sentit les larmes de colère.
— Pas pour Hélène.
— Aussi pour elle.
— Mais surtout parce que je suis votre fille.
André ne répondit pas.
Cela suffit.
Camille eut un rire brisé.
— Même votre geste de réparation était encore un héritage de sang.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Vous n’avez vraiment rien compris.
André baissa les yeux.
— Non.
Antoine Lambert intervint :
— Et c’est pour ça que la dernière page est importante.
Camille se tourna vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle ne contient pas seulement les noms du réseau.
— Alors quoi ?
Antoine regarda André.
— Elle contient la preuve que Sophie voulait dénoncer André avant ta naissance.
Silence.
Camille sentit la tension.
— Ma mère voulait le dénoncer.
— Oui.
— Pourquoi ?
Antoine ouvrit un second dossier.
— Parce qu’elle avait découvert les enfants déplacés.
— Et ?
Antoine regarda André.
— Et parce qu’elle voulait partir avec toi.
Camille se figea.
— Où ?
— Loin de Lyon.
— André l’en a empêchée.
Antoine acquiesça.
— Oui.
— Comment ?
Long silence.
André ferma les yeux.
Antoine répondit :
— En lui faisant croire que tu étais morte à la naissance.
Le café devint parfaitement silencieux.
Camille ne bougea plus.
— Il a fait quoi ?
Antoine regarda sa nièce.
— Sophie a accouché de toi en 2000.
— Oui.
— André a fait sortir le bébé de la clinique.
— Moi.
— Oui.
— Puis il lui a dit que j’étais morte.
— Oui.
Camille regarda André.
— Vous m’avez volée à ma mère.
André baissa les yeux.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que Sophie allait me dénoncer.
— Et me prendre.
— Oui.
Camille sentit son cœur cogner.
— Où m’avez-vous mise ?
Antoine répondit :
— Chez Hélène.
Camille regarda sa mère de cœur.
Hélène pleurait.
— Tu savais ?
— Non.
— Quand André m’a donnée à toi...
— Il m’a dit que ta mère avait disparu.
— Pas morte.
— Non.
— Et plus tard ?
Hélène ferma les yeux.
— J’ai découvert qu’une femme appelée Sophie cherchait son bébé.
— Quand ?
— 2007.
Camille sentit immédiatement.
— L’année avant l’incendie.
— Oui.
— Tu as compris que c’était ma mère.
— Oui.
— Et tu l’as retrouvée ?
— Oui.
Camille sentit son souffle se couper.
— Je l’ai rencontrée ?
Hélène pleurait.
— Oui.
— Quand ?
— Avril 2008.
— J’avais huit ans.
— Oui.
— Je ne me souviens pas.
— Elle s’était présentée comme une amie.
Camille ferma les yeux.
Un souvenir.
Une femme au parc.
Cheveux clairs.
Un foulard bleu.
Une voix douce.
Elle n’avait jamais compris pourquoi Hélène avait pleuré ce soir-là.
— Sophie.
Hélène acquiesça.
— Oui.
— Elle m’a vue.
— Oui.
— Elle savait que j’étais sa fille.
— Oui.
Camille sentit les larmes couler.
— Pourquoi ne m’a-t-elle pas reprise ?
Antoine répondit doucement :
— Parce qu’elle a vu que tu aimais Hélène.
Silence.
Camille regarda Hélène.
Même histoire.
Encore.
Une mère biologique retrouvant sa fille.
Et choisissant de ne pas détruire son enfance.
— Elle voulait me parler plus tard.
— Oui.
— Et elle est morte avant.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Camille regarda André.
Cette fois, il ne pouvait plus détourner l’histoire.
— Vous avez fait mourir Sophie aussi ?
André secoua immédiatement la tête.
— Non.
Antoine Lambert le fixa.
— Dis la vérité.
— Je n’ai pas tué Sophie.
— Alors comment est-elle morte ?
André regarda la dernière page.
Puis Camille.
— Elle devait venir voir Hélène le soir de l’incendie.
Hélène pâlit.
— Non.
Antoine regarda sa sœur.
— Si.
— Sophie était dans l’appartement.
Camille sentit l’horreur.
— Le corps.
Hélène porta une main à sa bouche.
— Non...
Camille comprit.
La femme retrouvée dans l’incendie.
Celle enterrée sous le nom d’Hélène.
Sophie Lambert.
Pas une inconnue arrivée par hasard.
Elle était venue retrouver Hélène.
Et peut-être sa fille.
— Vous saviez que Sophie était dans l’appartement quand vous avez mis le feu.
André ne répondit pas.
Camille s’approcha.
— Vous saviez ?
Long silence.
Puis :
— Oui.
La réponse détruisit le reste.
Hélène recula.
Antoine Lambert ferma les yeux.
Camille regarda son père biologique.
— Vous avez tué ma mère.
André répondit à peine :
— Oui.
Silence.
Pas d’excuse.
Pas de « je voulais seulement ».
Pas de protection.
Oui.
Camille resta immobile.
Puis quelque chose en elle devint étonnamment calme.
Elle regarda Vernet.
— Appelez Besson.
André releva les yeux.
— Camille.
— Non.
— Je voulais te dire...
— Vous avez eu vingt-six ans.
Elle regarda Antoine Lambert.
— Vous aussi.
Il baissa les yeux.
— Vous avez volé des documents.
— Oui.
— Changé d’identité.
— Oui.
— Vous répondrez aussi.
— Oui.
Camille regarda Philippe.
— Toi aussi.
Philippe acquiesça.
Luc.
— Toi aussi.
— Oui.
Vernet.
— Et vous.
Il acquiesça.
— Oui.
Camille regarda Hélène.
Elle hésita.
Hélène répondit elle-même :
— Moi aussi.
Camille sentit les larmes revenir.
— Oui.
La police n’était plus un groupe uniforme.
Pas après tout ce qu’ils avaient découvert.
Mais Besson pouvait créer une équipe extérieure.
Des magistrats.
Des enquêteurs sans lien avec Lyon.
Des experts ADN indépendants.
Cette fois, les preuves seraient copiées.
Multipliées.
Impossible à faire disparaître avec un seul dossier.
Camille regarda Émilie.
— Tu as tout enregistré ?
La journaliste leva son téléphone.
— Depuis que vous êtes entrés.
André eut un rire faible.
— Très bien.
Camille le regarda.
— Vous êtes fier ?
— Non.
— Alors quoi ?
— Soulagé.
— Vous n’avez pas le droit d’être soulagé.
André baissa les yeux.
— Peut-être pas.
Camille se tourna vers la vitre.
Sur le trottoir, la pluie avait recommencé.
Exactement comme au début.
Marc s’approcha.
— Camille.
— Oui ?
— Tu veux sortir ?
Elle le regarda.
— Pourquoi ?
— Tu as l’air d’avoir besoin d’air.
Camille réfléchit.
Puis acquiesça.
Ils sortirent.
La pluie était fine.
Marc resta près de la rambarde.
Exactement à l’endroit où il s’était effondré.
Camille le remarqua.
— Pas de deuxième chute.
Marc eut un petit sourire.
— Promis.
— Vous ne savez toujours pas promettre correctement.
— Je sais.
Ils restèrent silencieux.
Puis Marc dit :
— Donc je ne suis pas ton père.
— Non.
— André l’est.
— Biologiquement.
Marc regarda la rue.
— Ça doit être difficile.
Camille eut un rire bref.
— Je vais probablement avoir besoin de plusieurs années avant de savoir ce que ça doit être.
— Logique.
Elle regarda Marc.
— Mais vous savez quelque chose ?
— Quoi ?
— Quand je vous ai vu tomber...
Marc attendit.
— je ne savais rien.
— Non.
— Pas qui vous étiez.
— Non.
— Pas Hélène.
— Non.
— Pas Sophie.
— Non.
— Pas André.
— Non.
Camille regarda le café.
— Et j’ai quand même choisi.
Marc acquiesça.
— Oui.
— C’est probablement la seule chose de cette journée que personne n’a falsifiée.
Marc sourit.
— Oui.
La porte du café s’ouvrit.
Anaïs apparut.
— Camille.
Elle se retourna.
— Quoi ?
Anaïs tenait le carnet rouge.
Son visage était pâle.
— Émilie a trouvé quelque chose.
Camille sentit immédiatement.
— Encore ?
Anaïs eut presque un sourire.
— Désolée.
Camille soupira.
— Quoi ?
Anaïs descendit sur le trottoir.
— La page qu’André avait retirée n’est pas la seule page manquante.
Marc fronça les sourcils.
— Combien ?
— Deux.
Camille sentit une nouvelle fatigue.
— Et la deuxième ?
Anaïs regarda André à travers la vitre.
— Elle concerne Camille.
— Évidemment.
Anaïs secoua la tête.
— Pas ta naissance.
— Alors quoi ?
— Ton licenciement.
Camille fronça les sourcils.
— Aujourd’hui ?
— Oui.
— Comment un registre des années 1980 peut parler de mon licenciement ?
Anaïs lui tendit une feuille imprimée qu’Émilie venait de retrouver dans les fichiers d’André.
Datée de trois mois plus tôt.
Une instruction.
« Si Camille quitte son poste pour aider Marc Delaunay, Philippe doit la licencier immédiatement. »
Camille se figea.
Elle regarda Philippe derrière la vitre.
Il venait de comprendre qu’ils avaient découvert la page.
Son visage se vida.
Camille entra dans le café.
— Philippe.
Il ferma les yeux.
— Oui.
— Tu savais que Marc allait tomber.
— Non.
— Mais tu avais reçu cette instruction.
— Oui.
— D’André.
— Oui.
— Me virer si je sortais.
— Oui.
Camille sentit la colère.
— Donc même ça était prévu.
— En partie.
— Pourquoi ?
Philippe regarda André.
Le vieil homme resta silencieux.
Camille se tourna.
— Pourquoi mon licenciement faisait partie du test ?
André répondit :
— Parce qu’Hélène n’avait pas écrit seulement « voir si elle s’arrête ».
Hélène fronça les sourcils.
— Quoi ?
André sortit un ancien morceau de papier.
— Tu avais écrit autre chose en 2008.
Hélène le regarda.
Puis son visage changea.
Elle se souvenait.
André lut :
« Si un jour Camille doit choisir entre garder quelque chose pour elle et rester auprès de quelqu’un qui a besoin d’elle, j’espère seulement qu’elle sera plus courageuse que nous. »
Camille resta silencieuse.
André continua :
— Je voulais savoir combien te coûterait ton choix.
Hélène devint livide.
— Je n’ai jamais demandé ça.
— Non.
— Tu as utilisé mes mots pour lui faire perdre son travail.
— Oui.
Philippe baissa les yeux.
Camille regarda André.
— Et si j’étais rentrée ?
— Tu aurais gardé ton emploi.
— Et le café ?
— Les parts auraient été transférées à une fondation.
— Donc je n’aurais rien su.
— Pas ce soir.
Camille eut un rire sans joie.
— Vous avez créé un jeu avec la vie des gens.
— Oui.
— Et Philippe a accepté.
Elle le regarda.
— Pourquoi ?
Philippe répondit :
— André m’avait dit que ce serait seulement une mise à l’épreuve symbolique.
— Tu m’as réellement virée.
— Oui.
— Tu pouvais refuser.
— Oui.
— Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
Long silence.
Philippe regarda le sol.
— Parce qu’il m’avait promis de me rendre le café.
Camille se figea.
— Voilà.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
— Tu m’as licenciée pour un héritage.
— Oui.
Cette fois, aucune excuse.
Camille sentit quelque chose se fermer entre eux.
Pas définitivement peut-être.
Mais pour longtemps.
— Bien.
Philippe releva les yeux.
— Bien ?
— Enfin une vérité simple.
Puis Camille regarda les documents de propriété.
51 %.
Le café.
Le lieu acheté par le sang de sa mère.
Le lieu où André avait commencé son réseau.
Le lieu où Hélène avait travaillé.
Où Luc avait cuisiné.
Où Philippe l’avait licenciée.
Où Marc s’était effondré.
Elle prit les documents.
André demanda :
— Qu’est-ce que tu fais ?
Camille répondit :
— Je choisis.
— Quoi ?
Elle regarda Philippe.
— Tu gardes ton travail.
Il se figea.
— Quoi ?
— Pour l’instant.
— Camille...
— Mais tu ne gères plus seul.
— D’accord.
— Et chaque salarié garde son poste.
— Oui.
— Le café ne servira plus jamais à cacher un compte, une rencontre ou une identité.
Philippe acquiesça.
— Oui.
Camille regarda André.
— Et vos parts ?
— Elles sont à toi.
— Non.
— Juridiquement...
— Je sais.
Elle regarda Émilie.
— Est-ce qu’on peut créer une structure ?
Émilie fronça les sourcils.
— Pour quoi ?
— Les victimes.
Silence.
Camille continua :
— Si ce café a été construit avec l’argent du réseau, ses bénéfices peuvent au moins servir à aider ceux dont les vies ont été détruites par ce réseau.
André resta immobile.
— Tu veux donner le café.
— Pas exactement.
— Alors ?
— Je veux qu’il reste ouvert.
Elle regarda les tables.
— Mais pas pour enrichir un Renaud, un Lambert, un Delaunay ou qui que ce soit d’autre.
Marc sourit légèrement.
— Une association.
Émilie acquiesça.
— Ou une société avec fonds affectés.
Camille regarda André.
— Voilà ce que je fais de votre héritage.
Le vieil homme ferma les yeux.
Puis sourit très faiblement.
— Hélène avait raison.
Camille répondit :
— Ne gâchez pas le moment.
André baissa la tête.
— D’accord.
Une sirène se fit entendre au loin.
Pas une ambulance.
Plusieurs véhicules.
Vernet regarda par la fenêtre.
— Besson.
André s’assit.
Philippe resta immobile.
Antoine Lambert ferma sa mallette.
Hélène prit la main d’Anaïs.
Cette fois, Anaïs ne la repoussa pas.
Juliette se tenait près d’Émilie.
Sans la toucher.
Mais plus près.
Marc regardait Camille.
— C’est fini ?
demanda-t-il.
Camille observa les lumières bleues se rapprocher.
Puis les dizaines de dossiers.
Les tests à refaire.
Sophie à rendre à son véritable nom.
Les quarante-deux enfants à retrouver.
Les procès.
Les aveux.
Les familles.
— Non.
Marc acquiesça.
— Je pensais.
Camille eut un petit sourire.
— Mais pour ce soir...
Elle regarda l’endroit où il était tombé.
— Ça suffit.
Puis un téléphone vibra.
Celui d’Émilie.
Elle regarda l’écran.
Son visage changea.
— Camille.
Tout le monde se figea.
Camille ferma les yeux.
— Non.
Émilie eut un léger sourire nerveux.
— Ce n’est peut-être pas mauvais.
— Quoi ?
Émilie lui montra l’écran.
Un message d’un numéro suisse.
« Je crois que vous recherchez la fille de Juliette Delaunay. »
Juliette devint immobile.
— Mais...
Camille fronça les sourcils.
— Émilie est ici.
Émilie acquiesça.
— Justement.
Deuxième message :
« Émilie Morel n’est pas sa fille. »
Le silence revint.
Juliette devint blanche.
Troisième message :
« Je le suis. »
Puis une photographie.
Une femme d’environ vingt-cinq ans devant la gare de Genève.
Sous la photo, un nom.
Clara Vasseur.
Marc pâlit.
Étienne aussi.
Camille regarda Émilie.
Puis Juliette.
Puis le message.
Émilie murmura :
— Alors moi...
Camille sentit que leur dernière certitude venait encore de disparaître.
La sirène s’arrêta devant le café.
Et sur le téléphone apparut un dernier message :
« Demandez à Hélène pourquoi elle sait déjà qui je suis. »
Tous se tournèrent vers Hélène.
Elle ferma les yeux.
Camille soupira.
— Tu connais Clara.
Long silence.
Puis Hélène répondit :
— Oui.
Celle qui s’est arrêtée
Partie 10 — Finale : Ce que personne ne pouvait falsifier
— Tu connais Clara.
Hélène ferma les yeux.
— Oui.
Le café redevint silencieux.
Dehors, les véhicules de la magistrate Besson venaient de s’arrêter.
À l’intérieur, personne ne regardait la porte.
Tous les regards étaient sur Hélène.
Camille tenait encore le téléphone d’Émilie.
Sur l’écran, la photographie de Clara Vasseur devant la gare de Genève.
Vingt-cinq ans environ.
Manteau sombre.
Cheveux châtain clair.
Un regard qui ressemblait étrangement à celui de Juliette.
Camille posa doucement le téléphone sur le comptoir.
— Depuis quand ?
Hélène répondit :
— Depuis 2010.
Juliette devint blanche.
— Tu connais ma fille depuis seize ans ?
Hélène regarda son ancienne amie.
— Je ne savais pas au début qu’elle était ta fille.
— Quand l’as-tu compris ?
— En 2016.
Juliette recula.
— Dix ans.
— Oui.
— Et tu n’as rien dit.
Hélène baissa les yeux.
— Non.
Camille sentit immédiatement la vieille colère revenir.
— Pourquoi ?
Hélène ne répondit pas.
— Et cette fois, ne dis pas que tu voulais protéger quelqu’un.
Long silence.
Hélène releva les yeux.
— Parce que Clara me l’a interdit.
Camille soupira.
— Ça reste très proche.
— Je sais.
Émilie regarda la photographie.
— Alors moi, qui suis-je ?
Personne ne répondit.
André était toujours assis au fond.
Pour la première fois depuis le début de la soirée, il ne semblait plus contrôler quoi que ce soit.
Camille regarda Hélène.
— Commence par Clara.
Hélène acquiesça.
— En 2010, quand j’étais à Genève, je travaillais sous un faux nom dans une association d’aide aux femmes.
— Encore une association.
— Oui.
— Clara est venue ?
— Elle avait neuf ans.
Juliette porta une main à sa bouche.
— Neuf ans.
— Oui.
— Avec qui ?
— Une femme appelée Marianne Vasseur.
Étienne fronça les sourcils.
— Vasseur ?
Hélène acquiesça.
— Elle avait été infirmière dans la clinique où plusieurs identités avaient été modifiées.
Vernet, toujours près de la porte, pâlit.
Camille le vit.
— Vous la connaissez.
— Oui.
— Elle travaillait avec vous.
Vernet répondit :
— Pendant quelques mois.
— Pour déplacer les enfants ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
Juliette serra les mâchoires.
— Marianne avait ma fille.
Hélène acquiesça.
— Oui.
— Elle l’avait élevée ?
— Depuis sa naissance.
— Pourquoi ?
— Parce qu’après l’échange de 2001, André lui avait confié le mauvais bébé.
André ferma les yeux.
Camille se tourna vers lui.
— Le mauvais bébé.
— Oui.
— Donc vous croyiez lui donner l’enfant d’Hélène.
— Oui.
Hélène fronça les sourcils.
— Anaïs.
— Oui.
— Mais c’était la fille de Juliette.
— Oui.
Juliette murmura :
— Clara.
André acquiesça.
— Clara.
Un silence.
Camille regarda Anaïs.
— Donc pour une fois, on peut fixer quelque chose.
Anaïs eut un sourire fatigué.
— Essayons.
Camille regarda Hélène.
— Anaïs est ta fille biologique.
— Oui.
— Père ?
Hélène regarda Laurent absent.
— Laurent.
Anaïs ferma les yeux.
— D’accord.
Puis Camille regarda Juliette.
— Clara est ta fille biologique.
— Oui.
— Père ?
Juliette devint immobile.
Camille sentit immédiatement que la réponse n’était pas simple.
— Juliette.
Elle ferma les yeux.
— Philippe.
Silence.
Philippe releva brusquement la tête.
— Quoi ?
Juliette pleurait.
— Tu es le père de Clara.
— Tu m’avais dit...
— Je n’étais pas certaine.
Philippe eut un rire épuisé.
— Personne n’était jamais certain de rien.
Émilie murmura :
— Et moi ?
Hélène regarda André.
André baissa les yeux.
Camille comprit.
— Vous savez.
Il acquiesça.
Émilie se tourna.
— Qui sont mes parents ?
André répondit :
— Marianne Vasseur était ta mère biologique.
Silence.
Émilie fronça les sourcils.
— La femme qui a élevé Clara.
— Oui.
— Et mon père ?
André regarda Vernet.
Vernet se figea.
— Non.
André répondit :
— Alain Vernet.
Émilie resta parfaitement immobile.
— Donc...
Elle regarda Vernet.
— Vous êtes mon père.
Vernet ferma les yeux.
— Oui.
— Vous le saviez ?
— Pas avant 2018.
— Et ensuite ?
— J’ai essayé de te suivre de loin.
Émilie eut un rire froid.
— Très populaire, cette méthode.
Camille la regarda.
— Bienvenue dans la famille.
Émilie eut presque un sourire.
Anaïs demanda :
— Alors Camille ?
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Camille sentit son corps se tendre.
La seule filiation qui venait d’obtenir un test récent semblait être celle de Sophie Lambert.
— Sophie Lambert est ma mère.
Antoine Lambert acquiesça.
— Confirmé.
— Et André ?
Le vieil homme resta silencieux.
Antoine sortit un second rapport de sa mallette.
Camille le regarda.
— Vous aviez aussi testé André.
— Oui.
André ferma les yeux.
Camille ouvrit le document.
Quelques lignes.
Puis la conclusion.
Paternité exclue.
Elle releva les yeux.
André ne bougea plus.
— Vous n’êtes pas mon père.
— Non.
— Pourtant vous le saviez.
— Depuis ce matin.
Camille sentit une colère glaciale.
— Vous m’avez laissé croire que vous l’étiez.
— Oui.
— Pourquoi ?
André répondit :
— Parce que je pensais que ça te ferait rester jusqu’à l’arrivée de Besson.
Camille eut un rire incrédule.
— Même maintenant.
— Oui.
— Même après tout ce qu’on sait.
— Oui.
Hélène regarda André avec dégoût.
— Tu n’as vraiment jamais appris.
Il baissa les yeux.
— Non.
Camille regarda Antoine.
— Alors mon père ?
L’homme hésita.
— Le test avec Sophie permettait seulement d’établir la maternité.
— Vous savez qui est mon père.
— J’ai une hypothèse documentée.
Camille eut presque envie de rire.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Plus d’hypothèses.
— Camille...
— Test indépendant.
— D’accord.
— Et tant qu’on ne l’a pas, je n’ai pas de père biologique connu.
Marc la regarda.
Une émotion passa entre eux.
Il ne dit rien.
Camille l’apprécia.
Hélène s’approcha légèrement.
— Il existe un nom.
Camille la regarda.
— Non.
— Écoute seulement.
— Pourquoi ?
— Parce que Sophie l’avait écrit.
Cela la fit hésiter.
— Où ?
Hélène sortit de son sac une petite enveloppe.
Vieille.
Usée.
— Je l’ai récupérée en 2010 dans les affaires de Sophie.
Antoine devint immobile.
— Tu avais ça ?
— Oui.
— Pourquoi ne jamais me la donner ?
— Parce qu’elle était adressée à Camille.
Camille prit l’enveloppe.
Son prénom.
Une écriture inconnue.
Probablement celle de sa mère biologique.
Ses mains tremblèrent légèrement.
Elle ouvrit.
Une seule page.
« Ma petite Camille,
si un jour tu lis ceci, j’espère que tu auras grandi loin de tout ce que nous avons fait. »
Camille ferma les yeux une seconde.
Puis continua.
« Je ne sais pas si je pourrai un jour t’expliquer pourquoi je t’ai laissée chez Hélène. Mais sache une chose : ce n’est pas elle qui t’a prise. C’est moi qui lui ai demandé de te garder. »
Hélène pleurait.
Camille reprit.
« Ton père s’appelle Nicolas Arnaud. »
Silence.
Personne ne semblait reconnaître le nom.
Camille regarda autour d’elle.
— Quelqu’un ?
Hélène secoua la tête.
Antoine aussi.
Vernet fronça les sourcils.
— Nicolas Arnaud...
Étienne murmura :
— Je connais.
Tous se tournèrent.
— Qui ?
Étienne répondit :
— Un médecin.
— Lyon ?
— Genève.
Hélène pâlit.
— La clinique.
Étienne acquiesça.
— Il travaillait là-bas avant 2001.
Camille continua la lettre.
« Nicolas n’appartenait pas au réseau. Il avait découvert ce qu’André et Vernet faisaient dans les cliniques. Il voulait parler. »
Vernet baissa les yeux.
« Je l’ai aimé parce qu’il était le premier homme depuis longtemps à ne rien attendre de moi. »
Camille sentit quelque chose se détendre.
Un père qui n’était pas encore un criminel.
Pas encore un homme appartenant à cette toile.
Elle continua.
« Quand André a découvert que j’étais enceinte, Nicolas a voulu nous faire quitter la France. »
Camille regarda André.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
André ne répondit pas.
Vernet le fit.
— Nicolas Arnaud est mort en 2000.
Camille sentit son cœur se serrer.
— Comment ?
Vernet baissa les yeux.
— Accident de voiture.
Marc eut un rire amer.
— Évidemment.
Camille regarda Vernet.
— Accident ?
Silence.
— Alain.
— Non.
— Qui ?
Vernet regarda André.
Le vieil homme ferma les yeux.
— Moi.
Camille ne ressentit presque plus de surprise.
Seulement une froide certitude.
— Vous avez tué Nicolas.
— Je l’ai fait suivre.
— Ce n’est pas la question.
— La voiture devait être arrêtée.
Marc regarda André.
— Freins ?
— Oui.
Camille eut un rire sans joie.
— Toujours « faire peur », « arrêter », « empêcher ».
André acquiesça.
— Oui.
— Il est mort.
— Oui.
Camille replia légèrement la lettre.
— Donc Sophie a perdu Nicolas.
— Oui.
— Puis vous m’avez prise.
André secoua la tête.
— Non.
Hélène se figea.
— Quoi ?
André regarda Camille.
— Sophie t’a confiée elle-même à Hélène quelques semaines après la mort de Nicolas.
Camille regarda la lettre.
Cela correspondait.
— Alors pourquoi tout le monde parle d’un enfant déplacé ?
— Parce que Vernet a falsifié tes documents après.
Camille se tourna vers Alain.
Il acquiesça.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour que tu ne puisses pas être reliée à Sophie.
— André vous l’a demandé.
— Oui.
— Donc ma mère m’a volontairement laissée à Hélène.
— Oui.
Hélène pleurait.
Camille sentit quelque chose de douloureux mais solide se mettre en place.
Sophie n’avait pas été totalement privée de son enfant.
Elle avait choisi Hélène.
Un choix tragique.
Mais un choix.
Camille reprit la lettre.
« Je vais revenir te chercher quand tout sera terminé. Si je ne reviens pas, ne laisse jamais personne te dire que tu as été abandonnée parce que tu n’étais pas aimée. »
Camille arrêta de lire.
Ses yeux se remplirent.
Hélène murmura :
— Elle t’aimait.
Camille acquiesça.
— Je sais.
Cette fois, elle le croyait.
Elle continua jusqu’aux dernières lignes.
« Et si Hélène t’élève, écoute-la moins quand elle te dit de ne pas aider tout le monde. Elle est incapable de suivre son propre conseil. »
Un petit rire traversa Camille malgré les larmes.
Hélène ferma les yeux.
— C’était bien Sophie.
Dernière phrase :
« Tu n’as aucune dette envers notre famille. Ta vie est à toi. »
Camille replia la lettre.
Long silence.
Puis elle regarda Marc.
— Finalement, Hélène n’avait pas écrit que je devais vous aider.
Marc fronça les sourcils.
— Quoi ?
— André a interprété ses mots.
— Oui.
Elle regarda André.
— Vous avez fabriqué le test du trottoir avec des phrases qui ne demandaient jamais ça.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Donc mon choix était vraiment le mien.
Hélène répondit :
— Oui.
Camille regarda le petit verre sur le comptoir.
Enfin.
Quelque chose qui n’avait pas été préparé par Hélène.
Pas par Sophie.
Pas par André.
Pas par Vernet.
Marc s’était réellement senti mal.
Même si André avait provoqué son malaise.
Camille aurait pu rester à l’intérieur.
Philippe lui avait donné une raison très réelle de le faire.
Son salaire.
Son emploi.
Sa sécurité.
Elle avait choisi de sortir.
Ce choix-là lui appartenait.
La porte du café s’ouvrit.
Une femme d’une cinquantaine d’années entra.
Costume sombre.
Deux enquêteurs derrière elle.
Vernet se redressa.
— Madame Besson.
Claire Besson regarda rapidement la pièce.
Puis André.
— Monsieur Renaud.
André acquiesça.
— Madame la juge.
— Vous allez venir avec nous.
— Je sais.
Elle regarda Antoine Lambert.
— Vous aussi.
Il ne protesta pas.
— Oui.
Puis Vernet.
— Commissaire.
Il baissa les yeux.
— Oui.
— Votre présence dans ce dossier est terminée à partir de maintenant.
— Compris.
Besson regarda Camille.
— Mademoiselle Moreau ?
— Oui.
— On m’a transmis les copies de la page cachée.
Émilie acquiesça.
— De plusieurs endroits.
Besson eut un petit sourire.
— Très bonne idée.
— J’ai appris à ne pas laisser une seule copie dans cette famille.
Besson regarda les dizaines de dossiers.
— Nous allons saisir les originaux.
Camille se tendit.
— Les dossiers des enfants ?
— Sous scellés séparés.
— Leurs identités ne seront pas publiées ?
— Pas sans nécessité judiciaire.
Camille acquiesça.
— Bien.
Besson continua :
— Nous allons aussi ouvrir une cellule spécifique pour identifier les personnes concernées.
Hélène ferma les yeux.
— Enfin.
Camille regarda André.
— Et Sophie ?
Besson fronça les sourcils.
— Sophie Lambert ?
— Son corps est enterré sous le nom d’Hélène Moreau.
Besson se tourna vers un enquêteur.
— Notez-le.
Puis Camille :
— Nous demanderons une exhumation et une identification médico-légale.
Hélène se mit à pleurer.
Camille posa doucement sa main sur la sienne.
Premier geste.
Hélène se figea.
Camille aussi.
Mais elle ne retira pas sa main.
— Elle récupérera son nom.
Besson acquiesça.
— Oui.
Antoine Lambert ferma les yeux.
— Merci.
Camille le regarda.
— Ce n’est pas pour vous.
— Je sais.
La magistrate emmena André, Antoine et Vernet pour les premières auditions.
Philippe fut convoqué pour le lendemain.
Luc aussi.
Étienne.
Hélène.
Tout le monde finirait par parler.
Cette fois devant des gens qui n’appartenaient pas à leur cercle.
Trois semaines plus tard.
Les tests commencèrent à revenir.
Camille n’avait pas attendu tous les résultats pour reprendre sa vie.
Mais certains étaient importants.
Le premier confirma que Sophie Lambert était sa mère biologique.
Le second établit Nicolas Arnaud comme son père grâce à un échantillon conservé dans un dossier hospitalier suisse.
Camille avait donc enfin une réponse.
Camille Moreau.
Fille biologique de Sophie Lambert et Nicolas Arnaud.
Élevée par Hélène Moreau.
Pas un Delaunay.
Pas une Renaud.
Pas une Vasseur.
Elle garda son nom.
Moreau.
Parce qu’il venait d’Hélène.
Et qu’elle avait choisi de le garder.
Anaïs fut confirmée comme la fille biologique d’Hélène et Laurent Vasseur.
Elle ne prit pas le nom de Laurent.
Personne ne lui demanda de le faire.
Clara Vasseur fut confirmée comme la fille de Juliette et Philippe.
Elle avait grandi en Suisse.
Les retrouvailles avec Juliette furent difficiles.
Lentes.
Sans miracle.
Mais elles commencèrent.
Émilie Morel découvrit que Marianne Vasseur était bien sa mère biologique et Vernet son père.
Elle choisit de publier une enquête sur le système d’identités falsifiées.
Pas les noms des victimes.
Le système.
Les responsables.
Marc, lui, apprit enfin que Madeleine n’était pas sa mère.
Ni Vernet son père.
Étienne était bien son père biologique.
Comme il l’avait toujours cru avant que les mensonges de cette nuit ne le fassent douter.
Lorsque Camille vit le résultat, elle lui tendit simplement le papier.
— Une bonne nouvelle.
Marc lut.
Puis ferma les yeux.
— Enfin.
— Vous êtes bien le fils de votre père.
— Oui.
— Ça vous rassure ?
Marc réfléchit.
— Plus que je ne voudrais l’admettre.
Camille sourit.
— Je comprends.
Étienne et Marc n’avaient pas réparé dix-huit ans en trois semaines.
Ils avaient pris un café ensemble.
C’était déjà beaucoup.
Six mois plus tard.
Le Passage avait changé.
Pas complètement.
Les mêmes grandes vitres.
Les mêmes tables en bois.
Les mêmes lampes en laiton.
La machine à espresso faisait toujours trop de bruit.
Mais une petite plaque avait été posée discrètement près de l’entrée.
Pas de nom de famille.
Pas de Renaud.
Seulement :
LE PASSAGE — CAFÉ SOLIDAIRE
Une partie des bénéfices finançait désormais une association indépendante aidant les personnes confrontées à des adoptions irrégulières et des identités falsifiées.
Camille avait finalement accepté les parts.
Pas comme cadeau d’André.
Comme moyen de les sortir définitivement de sa famille.
Philippe travaillait toujours là.
Mais plus comme seul patron.
Il gérait la salle avec Camille.
La relation était professionnelle.
Correcte.
Parfois tendue.
La confiance, contrairement aux actes de propriété, ne se transférait pas par signature.
Luc était parti.
Il avait trouvé un travail dans une petite brasserie à Vienne.
Camille lui parlait parfois.
Pas comme à un père.
Comme à un homme qui avait compté dans son enfance sans qu’elle le sache.
Hélène vivait désormais à Lyon.
Pas avec Camille.
À vingt minutes.
Elles se voyaient chaque semaine.
Parfois elles parlaient pendant deux heures.
Parfois dix minutes.
Camille ne lui avait pas pardonné dix-huit années d’absence.
Pas entièrement.
Mais un matin, elle avait cessé de se demander si elle devait l’appeler « maman ».
Le mot était revenu tout seul.
Anaïs venait souvent au café.
Elle appelait Camille « ma sœur » uniquement pour l’agacer.
Camille faisait semblant de corriger :
— Cousine.
Anaïs répondait :
— Administrativement, je refuse.
Et elles riaient.
Un jeudi pluvieux de novembre, Camille était derrière le comptoir lorsqu’elle vit une silhouette devant la vitre.
Grand homme.
Gilet de cuir brun.
Barbe grise.
Marc.
Il resta dehors.
Main contre la rambarde.
Camille le fixa.
Puis ouvrit brusquement la porte.
— Ne faites pas ça.
Marc fronça les sourcils.
— Quoi ?
— La rambarde.
— Je suis juste debout.
— Vous avez un historique.
Il sourit.
— Je vais bien.
— Vous avez mangé ?
— Oui.
— Aujourd’hui ?
— Oui.
— À quelle heure ?
Marc eut un rire.
— Midi.
— Très bien.
Il entra.
Le café était plein.
Pas comme le jour où tout avait commencé.
Mais assez.
Marc s’assit au même endroit près de la fenêtre.
Camille lui apporta un café.
Et un verre d’eau.
Il regarda le verre.
— Très drôle.
— Je trouve aussi.
Elle s’assit quelques secondes en face de lui.
— Comment va Étienne ?
— Toujours aussi insupportable.
— Donc bien.
— Oui.
— Hélène ?
— Elle m’a appelé hier.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Elle veut organiser un déjeuner.
— Avec qui ?
Marc prit une gorgée.
— Mauvaise question.
Camille ferma les yeux.
— Combien ?
— Pire question.
Elle rit.
Puis regarda la rue.
La pluie tombait doucement.
— Vous savez ce qui me dérange encore ?
Marc attendit.
— André voulait croire qu’il avait prévu cette journée.
— Oui.
— Hélène aussi avait laissé des instructions.
— Oui.
— Sophie avait écrit des lettres.
— Oui.
— Tout le monde essayait encore de décider ce que j’allais faire.
Marc acquiesça.
— Oui.
Camille regarda le verre d’eau.
— Mais personne ne savait vraiment si j’allais sortir.
— Non.
— Philippe pensait que je rentrerais.
— Probablement.
— André espérait que non.
— Oui.
— Vous ?
Marc réfléchit.
— Je n’espérais rien.
— Pourquoi ?
— J’étais surtout occupé à ne pas vomir sur le trottoir.
Camille éclata de rire.
— Très romantique.
— Je fais ce que je peux.
Elle sourit.
Puis redevint sérieuse.
— Vous savez ce que j’ai compris ?
— Quoi ?
Camille regarda les clients.
Certains lisaient.
D’autres parlaient.
Une serveuse apportait une assiette à une table.
Une vieille dame retirait son manteau mouillé.
Une scène normale.
— Pendant toute cette histoire, tout le monde voulait savoir qui était le père de qui.
Marc acquiesça.
— Oui.
— Qui avait le bon nom.
— Oui.
— Qui avait le bon acte de naissance.
— Oui.
— Qui était vraiment de quelle famille.
Marc attendit.
Camille continua :
— Et finalement, la seule chose qui comptait au début n’avait rien à voir avec le sang.
— Le verre d’eau.
— Oui.
Marc sourit.
— Très petit verre.
— On avait beaucoup de clients.
— Excuse acceptée.
Camille regarda l’endroit où il était tombé.
— Vous étiez un inconnu.
— Oui.
— Et j’aurais pu rester derrière la vitre comme les autres.
— Oui.
— J’aurais gardé mon travail.
— Probablement.
Camille secoua la tête.
— Non.
Marc fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce qu’après tout ce qu’on a découvert sur Philippe, je crois qu’il m’aurait probablement virée pour autre chose.
Marc rit.
Puis Camille posa ses mains sur la table.
— Mais j’ai choisi de sortir.
— Oui.
— Pas parce que vous étiez mon père.
— Non.
— Vous ne l’étiez pas.
— Non.
— Pas parce qu’Hélène me l’avait demandé.
— Tu ne le savais pas.
— Pas parce que Sophie avait écrit une lettre.
— Non.
— Juste parce qu’un homme était par terre.
Marc la regarda.
— Oui.
Camille sourit doucement.
— C’est ça que personne n’a pu falsifier.
Marc ne répondit pas tout de suite.
Puis acquiesça.
— Non.
Derrière le comptoir, Philippe appela :
— Camille, la six attend !
Elle se tourna.
— Deux secondes !
Marc leva un sourcil.
— Il te donne encore des ordres ?
Camille sourit.
— Il essaie.
Elle se leva.
Puis Marc l’appela.
— Camille.
Elle se retourna.
— Oui ?
Il hésita.
— Merci.
— Pour quoi ?
Marc regarda la rambarde dehors.
Puis le petit verre d’eau.
— De t’être arrêtée.
Camille le regarda quelques secondes.
— La prochaine fois, mangez avant.
— Promis.
Elle fit deux pas.
Puis s’arrêta.
— Marc.
— Oui ?
— Ce jour-là, quand vous avez appelé Bellier...
— Oui ?
— Vous avez dit : « J’ai trouvé celle qui s’est arrêtée. »
— Oui.
— Vous pensiez vraiment que c’était important ?
Marc réfléchit.
Puis répondit :
— À ce moment-là, je ne savais pas encore pourquoi.
— Et maintenant ?
Il regarda le café.
Hélène qui venait parfois s’asseoir dans un coin.
Anaïs qui entrait sans frapper.
Philippe qui apprenait lentement à écouter.
Les dossiers qui avaient enfin quitté les mains de ceux qui les avaient fabriqués.
Puis Camille.
— Maintenant, oui.
Elle sourit.
Et retourna travailler.
Dehors, un homme pressé trébucha légèrement sur le trottoir.
Trois personnes se tournèrent immédiatement.
Une cliente près de la fenêtre se leva avant même Camille.
Elle ouvrit la porte.
— Monsieur, ça va ?
Camille s’arrêta derrière le comptoir.
Marc vit son regard.
La cliente sortit sous la pluie pour aider l’homme.
Camille sourit.
Marc demanda :
— Tu ne vas pas y aller ?
Elle secoua la tête.
— Pas besoin.
— Pourquoi ?
Camille regarda la femme dehors.
Puis les autres clients qui s’étaient déjà levés à leur tour.
— Cette fois, quelqu’un s’est arrêté.
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Marc sourit.
Et pour la première fois depuis très longtemps, personne ne resta simplement derrière la vitre.