CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX

CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 1 — Le plateau
À midi vingt, le réfectoire du lycée Jean-Moulin était déjà presque plein.
Des dizaines d’élèves occupaient les longues tables en bois clair. Des conversations se croisaient sous la lumière blanche des néons, accompagnées du bruit des couverts, des verres qu’on reposait trop fort et des chaises qu’on traînait sur le carrelage gris.
Près des grandes fenêtres, le ciel de Lyon était couvert.
Samuel Dubois avançait seul avec son plateau.
Dix-sept ans.
Un sweat à capuche vert sombre.
Un pantalon anthracite.
Des baskets usées.
Rien chez lui n’attirait particulièrement l’attention.
Et c’était précisément ce qu’il recherchait.
Depuis son arrivée dans ce lycée six mois plus tôt, Samuel avait développé une habitude très simple : manger rapidement, parler peu et rentrer en cours avant que les couloirs ne deviennent trop bruyants.
Il aperçut une place libre au fond du réfectoire.
Il s’y dirigea.
Mais quelqu’un se plaça devant lui.
Maxime Leroy.
Samuel s'arrêta.
Maxime était plus grand.
Plus large aussi.
Sa veste bleu marine aux manches crème le rendait immédiatement reconnaissable dans le lycée.
Deux garçons se trouvaient quelques mètres derrière lui.
Pas vraiment ses amis.
Plutôt le genre d’élèves qui riaient lorsqu’il riait.
Maxime regarda le plateau de Samuel.
Une pomme.
Un yaourt.
Un morceau de pain.
Une assiette.
Puis il releva les yeux.
— Tu vas où ?
Samuel répondit calmement :
— Manger.
— J'avais compris.
Samuel attendit.
Maxime sourit légèrement.
— Je te demande où.
— Là-bas.
Samuel indiqua simplement la table du regard.
Maxime ne bougea pas.
— Cette table est prise.
Samuel regarda derrière lui.
Quatre places étaient libres.
— Non.
Le sourire de Maxime disparut.
— Quoi, non ?
Samuel le regarda.
— Elle n'est pas prise.
Un des garçons derrière Maxime étouffa un rire.
Mauvaise idée.
Maxime tourna légèrement la tête.
Le garçon baissa immédiatement les yeux.
Puis Maxime revint vers Samuel.
— T'as un problème depuis quelque temps.
Samuel resta silencieux.
— Je te parle.
— J'écoute.
Cette fois, personne ne rit.
Maxime fit un pas plus près.
— Alors réponds correctement.
Samuel inspira doucement.
Il connaissait ce moment.
Pas Maxime.
Le moment.
Celui où quelqu'un cherchait moins une réponse qu'une soumission.
Samuel l'avait déjà vécu.
Dans un autre établissement.
Dans une autre ville.
Avec d'autres visages.
Il savait également qu'il n'existait presque jamais de bonne réponse.
Si vous protestiez, vous provoquiez.
Si vous vous taisiez, vous aviez peur.
Si vous partiez, ils vous suivaient.
Alors Samuel avait appris autre chose.
Attendre.
Maxime regarda son absence de réaction.
Cela semblait l'énerver davantage.
— Tu crois que tu me fais peur avec ton regard ?
Samuel répondit :
— Non.
— Alors arrête.
Samuel ne détourna pas les yeux.
— Arrête quoi ?
Maxime serra la mâchoire.
Quelques élèves assis à proximité commençaient à observer la scène.
Une fille posa lentement sa fourchette.
Deux garçons cessèrent leur conversation.
Samuel le remarqua.
Maxime aussi.
Et Samuel comprit que la situation venait de changer.
Maxime avait maintenant un public.
Cela rendait tout plus dangereux.
— Baisse les yeux quand je te parle.
Samuel ne bougea pas.
— Pourquoi ?
Maxime eut un petit rire.
— Parce que je te le dis.
Samuel regarda autour d'eux.
Puis revint vers Maxime.
— Laisse-moi passer.
Il n'avait pas parlé fort.
Mais quelque chose dans son ton fit disparaître le sourire de Maxime.
— Sinon quoi ?
Samuel ne répondit pas.
Il tenta simplement de contourner Maxime.
Maxime se déplaça pour lui bloquer le passage.
Samuel s'arrêta de nouveau.
— Sérieusement ? demanda-t-il.
— Sérieusement quoi ?
— Tu veux vraiment faire ça devant tout le monde ?
Maxime se rapprocha.
— Faire quoi ?
Samuel baissa brièvement les yeux vers son plateau.
Puis regarda Maxime.
— Ce que tu fais depuis trois semaines.
Le visage de Maxime changea.
Très légèrement.
— Je fais quoi depuis trois semaines ?
Samuel savait parfaitement qu'il le savait.
Les remarques dans les couloirs.
Le sac déplacé pendant les cours.
Les épaules volontairement heurtées.
Les plaisanteries assez fortes pour être entendues, mais jamais assez précises pour qu'un professeur intervienne.
Trois semaines.
Samuel n'avait rien dit.
Maxime avait probablement interprété ce silence comme de la peur.
— Rien, répondit finalement Samuel.
— Voilà.
Maxime sourit.
— C'est bien ce que je pensais.
Samuel tenta une nouvelle fois de passer.
Cette fois, Maxime regarda son plateau.
Puis, sans prévenir, frappa brutalement le bord d'une main.
Le plateau échappa aux doigts de Samuel.
Le bruit résonna dans tout le réfectoire.
CLANG.
L'assiette heurta le sol.
Le morceau de pain tomba près des chaussures de Maxime.
Le yaourt roula sous une chaise.
La pomme traversa lentement le carrelage avant de s'arrêter contre le pied d'une table.
Les conversations autour d'eux diminuèrent presque instantanément.
Samuel regarda le sol.
Son déjeuner était éparpillé à ses pieds.
Il ne bougea pas.
Maxime attendait.
Il attendait une réaction.
De la colère.
De la honte.
Peut-être que Samuel se baisse pour ramasser son repas pendant que tout le monde le regardait.
Mais Samuel ne fit rien.
Il releva simplement les yeux.
Et regarda Maxime.
Le sourire du garçon disparut.
Quelque chose était différent.
Samuel n'avait pas l'air humilié.
Il n'avait même pas l'air surpris.
Seulement calme.
Beaucoup trop calme.
— Quoi ? demanda Maxime.
Samuel ne répondit pas.
— Qu'est-ce que tu regardes ?
Toujours rien.
Maxime fit un pas vers lui.
— Regarde-moi quand je te parle !
Samuel soutint son regard.
Puis prononça seulement deux mots :
— Recule, Maxime.
Le réfectoire devint encore plus silencieux.
Maxime cligna des yeux.
Samuel ne lui avait jamais parlé comme ça.
Personne autour d'eux ne semblait s'y attendre.
Maxime s'approcha encore.
— Répète.
Samuel ne recula pas.
Son visage ne montrait ni colère ni panique.
— Recule.
La respiration de Maxime devint plus forte.
— Tu me menaces ?
Samuel secoua légèrement la tête.
— Non.
Une seconde passa.
Puis une autre.
Samuel fixa Maxime droit dans les yeux.
— Je te préviens.
Cette fois, même les deux garçons derrière Maxime ne souriaient plus.
Maxime regarda autour de lui.
Trop d'élèves observaient.
Il aurait pu partir.
Samuel le savait.
Mais partir signifiait accepter que tout le monde venait d'entendre l'avertissement d'un garçon plus petit que lui.
Et Maxime n'était pas habitué à perdre devant un public.
Sa main se crispa.
Samuel le vit.
Il remarqua aussi le changement dans ses épaules.
Son poids qui passa légèrement vers l'avant.
Samuel connaissait ce mouvement.
Et soudain, il comprit exactement ce qui allait arriver.
Maxime fit un pas brusque.
Son bras partit vers Samuel.
Mais cette fois, Samuel ne resta pas immobile.
Et, moins de deux secondes plus tard, tout le réfectoire allait découvrir pourquoi le garçon au sweat vert n'avait jamais baissé les yeux.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 2 — Deux secondes
Le bras de Maxime partit vite.
Pas comme dans un film.
Pas avec un grand mouvement spectaculaire.
C’était un geste court, impulsif, maladroitement chargé de colère.
Samuel le vit venir.
Son corps réagit presque avant qu’il ait le temps d’y penser.
Il leva l’avant-bras, intercepta le bras de Maxime avant qu’il n’atteigne son visage et se décala légèrement.
Maxime avait déjà engagé tout son poids vers l’avant.
C’était son erreur.
Samuel ne frappa pas.
Il ne chercha même pas à lui faire mal.
Il accompagna simplement le mouvement.
Une main contrôla le bras.
Son corps pivota.
Son pied se plaça au bon endroit.
Et l’équilibre de Maxime disparut.
Tout se passa en moins de deux secondes.
Maxime tenta de se redresser.
Trop tard.
Son propre élan l’entraîna.
Son dos heurta lourdement le carrelage.
BOUM.
Le bruit résonna dans le réfectoire.
Puis plus rien.
Pas de cris.
Pas d’applaudissements.
Pas de rires.
Seulement un silence brutal.
Samuel resta debout.
Maxime était au sol.
Les yeux grands ouverts.
Pendant quelques secondes, il sembla ne pas comprendre ce qui venait de se passer.
Il respirait vite.
Sa veste bleu marine s’était légèrement relevée.
Ses cheveux blonds étaient maintenant en désordre.
Samuel, lui, ne bougeait presque pas.
Il regardait Maxime.
Pas de sourire.
Pas de satisfaction.
Aucune posture victorieuse.
Seulement ce même calme qui, quelques secondes plus tôt, avait rendu Maxime furieux.
Un garçon assis près d’eux murmura :
— Putain…
La fille à côté de lui lui donna immédiatement un coup de coude.
— Chut.
Maxime entendit quand même.
Son visage changea.
La confusion céda lentement la place à la honte.
Il voulut se relever.
Samuel fit un léger mouvement de recul.
Pas pour fuir.
Pour lui laisser de l’espace.
Puis il dit calmement :
— Ne recommence pas.
Maxime leva les yeux vers lui.
Samuel soutint son regard.
Une seconde.
Deux.
Puis il détourna enfin les yeux.
Pas Samuel.
Maxime.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
La voix venait de l’autre côté du réfectoire.
Madame Roussel.
La conseillère principale d’éducation.
Elle traversa rapidement la salle.
Les conversations reprirent immédiatement autour d’eux, mais beaucoup plus basses.
Maxime se redressa.
— Rien.
Madame Roussel regarda le plateau renversé.
Puis Maxime.
Puis Samuel.
— Ça n’a pas l’air de rien.
Maxime se remit debout.
Il essuya son jean.
— J’ai glissé.
Samuel le regarda.
Maxime évita ses yeux.
Madame Roussel fronça les sourcils.
— Tu as glissé ?
— Oui.
Elle regarda les élèves autour.
Personne ne parla.
Puis elle remarqua la pomme sous une table.
— Et le plateau ?
Maxime répondit :
— Il est tombé.
— Tout seul ?
Silence.
Madame Roussel regarda Samuel.
— Samuel ?
Il hésita.
Maxime tourna légèrement la tête vers lui.
Ce n’était plus un regard menaçant.
Plutôt une attente.
Samuel aurait pu raconter.
Les trois semaines.
Les insultes.
Les provocations.
Le plateau.
Le coup.
Tout.
Mais quelque chose l’arrêta.
Pas la peur.
Autre chose.
— Maxime a fait tomber mon plateau.
Madame Roussel regarda Maxime.
— Volontairement ?
Samuel répondit :
— Oui.
— Et ensuite ?
Samuel resta silencieux.
— Samuel ?
— Il a essayé de me frapper.
Un murmure parcourut les tables voisines.
Maxime serra la mâchoire.
Madame Roussel demanda :
— Et tu l’as mis au sol ?
— Je me suis défendu.
— Comment ?
— Il avançait.
Samuel regarda Maxime.
— Je l’ai déséquilibré.
Madame Roussel observa les deux garçons.
— Vous venez avec moi.
Maxime protesta immédiatement :
— Mais madame…
— Tous les deux.
Elle regarda le plateau.
— Quelqu’un peut ramasser ça, s’il vous plaît ?
Une élève se leva.
Samuel se baissa pour l’aider.
Madame Roussel l’arrêta.
— Laisse, Samuel.
Il se redressa.
Maxime était déjà parti vers la sortie.
Samuel le suivit.
En traversant le réfectoire, il sentit des dizaines de regards sur lui.
Mais quelque chose avait changé.
La veille encore, certains élèves détournaient les yeux quand Maxime lui donnait un coup d’épaule.
Aujourd’hui, ils le regardaient comme s’ils venaient de découvrir quelqu’un d’autre.
Samuel détestait ça.
Il ne voulait pas être admiré.
Il ne voulait pas être craint.
Il voulait simplement déjeuner.
Dans le couloir, Maxime marchait quelques mètres devant lui.
Madame Roussel les suivait.
Samuel remarqua que Maxime gardait la tête basse.
Arrivés devant le bureau de la vie scolaire, elle ouvrit la porte.
— Maxime, salle trois.
— Samuel, tu attends ici.
Maxime entra.
La porte se referma.
Samuel s’assit sur une chaise en plastique.
Une surveillante derrière un ordinateur le regarda.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Elle remarqua sa main.
— Tu saignes.
Samuel regarda ses doigts.
Une petite coupure sur son index.
Probablement le bord du plateau.
— Ce n’est rien.
La surveillante lui donna un mouchoir.
— Appuie dessus.
— Merci.
Samuel le fit.
Puis attendit.
Dix minutes.
Quinze.
Enfin, la porte s’ouvrit.
Maxime sortit.
Il ne regarda pas Samuel.
Madame Roussel apparut derrière lui.
— Tu attends dehors.
Maxime s’arrêta contre le mur.
Samuel entra.
Madame Roussel referma la porte.
— Assieds-toi.
Samuel s’assit.
Elle prit place derrière son bureau.
— Je vais te demander de me raconter exactement ce qui s’est passé.
Samuel recommença.
Le plateau.
L’avertissement.
Le coup.
La défense.
Madame Roussel prit quelques notes.
— Tu pratiques un sport de combat ?
Samuel hésita.
— Du judo.
— Depuis combien de temps ?
— Sept ans.
Elle releva les yeux.
— Ceinture ?
Samuel regarda la fenêtre.
— Marron.
Madame Roussel posa son stylo.
— Maxime savait ?
— Non.
— Pourquoi tu ne lui as rien dit ?
Samuel fronça les sourcils.
— Pourquoi je lui aurais dit ?
Elle réfléchit.
— D’accord.
Puis elle demanda :
— C’était la première fois qu’il t’embêtait ?
Samuel ne répondit pas immédiatement.
Madame Roussel le remarqua.
— Samuel.
— Non.
— Depuis combien de temps ?
— Trois semaines.
Elle posa lentement son stylo.
— Trois semaines ?
— Oui.
— Et tu n’as rien signalé ?
— Non.
— Pourquoi ?
Samuel haussa légèrement les épaules.
— Ce n’était pas important.
— Aujourd’hui, il a essayé de te frapper.
— Aujourd’hui, c’était important.
Madame Roussel resta silencieuse.
Puis demanda :
— Qu’est-ce qu’il faisait avant ?
Samuel regarda ses mains.
— Des trucs.
— Quels trucs ?
— Il prenait mes affaires.
— Il me bloquait dans les couloirs.
— Il faisait des remarques.
— Quel genre de remarques ?
Samuel se tut.
Madame Roussel attendit.
— Sur ma taille.
— Mes vêtements.
— Le fait que je sois toujours seul.
— Des insultes ?
— Parfois.
— Des menaces ?
Samuel hésita.
— Une fois.
Le visage de Madame Roussel se durcit.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Samuel regarda la porte.
Maxime était juste derrière.
— Que si je racontais quelque chose, ça deviendrait pire.
Madame Roussel resta immobile.
— Et c’est pour ça que tu n’as rien dit ?
Samuel secoua la tête.
— Non.
— Alors pourquoi ?
Il inspira.
— Parce que dans mon ancien lycée, j’avais parlé.
Madame Roussel attendit.
— Et ?
Samuel fixa le sol.
— Ça n’a rien changé.
Pour la première fois, sa voix avait perdu un peu de son calme.
Madame Roussel le remarqua.
— Qu’est-ce qui s’est passé dans ton ancien lycée, Samuel ?
Il releva immédiatement les yeux.
— Rien.
— Tu viens de me dire…
— C’est fini.
— Est-ce que tu avais déjà été harcelé ?
Samuel se raidit.
— Je ne veux pas en parler.
Madame Roussel resta silencieuse quelques secondes.
Puis hocha la tête.
— D’accord.
Elle ne força pas.
— Mais ce qui se passe ici, on va en parler.
Samuel ne répondit pas.
— Tes parents seront contactés.
Son visage changea immédiatement.
Très légèrement.
Mais suffisamment.
Madame Roussel le vit.
— Il y a un problème ?
— Non.
— Samuel ?
— Appelez ma mère.
— D’accord.
Elle nota quelque chose.
— Et ton père ?
Samuel releva les yeux.
— Ma mère seulement.
Cette fois, Madame Roussel n’insista pas.
Vingt minutes plus tard, les deux garçons étaient de nouveau dans le couloir.
Maxime était assis à l’autre bout.
Samuel se trouvait près de la fenêtre.
Aucun adulte n’était présent pendant quelques secondes.
Maxime finit par parler.
— T’aurais pu fermer ta gueule.
Samuel tourna lentement la tête.
— Sur quoi ?
— Les trois semaines.
Samuel le regarda.
— Tu m’as frappé.
— Je t’ai même pas touché.
Samuel eut presque un sourire.
— Parce que tu as raté.
Maxime se leva.
Samuel ne bougea pas.
Mais cette fois, Maxime ne s’approcha pas.
Il resta à plusieurs mètres.
— Tu te crois fort maintenant ?
— Non.
— Tout le monde te regarde comme si t’étais un héros.
— Je m’en fiche.
Maxime eut un rire nerveux.
— Bien sûr.
Samuel le regarda longuement.
Puis demanda :
— Pourquoi moi ?
Maxime fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Pourquoi tu fais ça ?
— Je fais quoi ?
Samuel soupira.
— Arrête.
Maxime détourna les yeux.
— T’étais bizarre.
— C’est tout ?
— Tu parlais à personne.
— Donc ?
— Je sais pas.
Samuel observa son visage.
Quelque chose avait disparu.
Sans son public, Maxime semblait différent.
Toujours arrogant.
Toujours tendu.
Mais moins grand.
— Tu voulais que j’aie peur de toi ? demanda Samuel.
Maxime ne répondit pas.
Samuel comprit.
— Pourquoi ?
Maxime serra les mâchoires.
— Ferme-la.
Samuel ne dit plus rien.
La porte s’ouvrit.
Madame Roussel apparut.
— Vos familles arrivent.
Maxime pâlit légèrement.
Samuel le remarqua.
— La mienne aussi ? demanda Maxime.
— Oui.
— Mon père ?
Madame Roussel répondit :
— Nous avons appelé le numéro indiqué dans ton dossier.
Maxime baissa immédiatement les yeux.
Et pour la première fois depuis que Samuel le connaissait, ce ne fut ni de la colère ni de la honte qu’il vit sur son visage.
C’était de la peur.
Une vraie peur.
Samuel resta silencieux.
Quinze minutes plus tard, des pas rapides résonnèrent au bout du couloir.
Un homme apparut.
Une quarantaine d’années.
Grand.
Manteau sombre.
Visage fermé.
Maxime se leva immédiatement.
L’homme ne salua même pas son fils.
Il regarda Madame Roussel.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait ?
Maxime baissa les yeux.
Et Samuel comprit soudain que l’histoire n’avait peut-être pas commencé dans le réfectoire.
Ni même trois semaines plus tôt.
Peut-être qu’elle avait commencé bien avant que Maxime et lui ne se rencontrent.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 3 — Derrière la porte
L’homme s’appelait Christophe Leroy.
Il ne demanda pas si Maxime allait bien.
Il ne demanda pas non plus ce qui s’était réellement passé.
Il regarda son fils une seconde, puis Madame Roussel.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait ?
Le mot encore resta suspendu dans le couloir.
Samuel le remarqua.
Maxime aussi.
— Monsieur Leroy, venez dans mon bureau, dit Madame Roussel.
Christophe regarda Maxime.
— Entre.
— Papa, je peux expliquer.
— J’ai dit entre.
Maxime se tut immédiatement.
Samuel observa la scène depuis sa chaise.
Quelques minutes auparavant, Maxime parlait fort.
Il occupait l’espace.
Il exigeait qu’on le regarde.
Maintenant, ses épaules semblaient légèrement refermées.
Il suivit son père dans le bureau.
La porte se referma.
Samuel resta seul dans le couloir.
Il ne voulait pas écouter.
Mais les murs étaient minces.
La voix de Christophe traversa presque immédiatement la porte.
— Il a frappé quelqu’un ?
Madame Roussel répondit quelque chose que Samuel ne distingua pas.
Puis Christophe :
— Alors pourquoi je suis là ?
Une nouvelle réponse étouffée.
— Un plateau ?
Silence.
Puis :
— Vous me faites quitter mon travail pour un plateau-repas ?
Samuel baissa les yeux.
Il entendit ensuite la voix de Maxime.
Beaucoup plus basse.
— C’est pas seulement ça.
— Toi, tais-toi.
Samuel releva la tête.
Le silence revint.
Quelques secondes plus tard, Madame Roussel parla plus fermement.
Cette fois, Samuel entendit clairement :
— Monsieur Leroy, je vous demande de laisser votre fils s’exprimer.
Christophe répondit :
— Mon fils sait très bien s’exprimer quand il veut provoquer des problèmes.
Samuel fixa la porte.
Quelque chose le dérangeait.
Pas de la compassion.
Pas encore.
Mais une sensation étrange.
Comme s’il voyait soudain l’envers d’une image.
Une femme arriva au bout du couloir.
Samuel se leva immédiatement.
— Maman.
Nathalie Dubois avait quarante-deux ans.
Elle portait encore sa blouse bleu clair sous son manteau.
Elle travaillait dans un laboratoire médical à Villeurbanne et avait manifestement quitté son travail sans avoir eu le temps de se changer.
Elle s’approcha rapidement.
— Tu vas bien ?
— Oui.
Elle regarda son visage.
Puis ses mains.
— Tu es blessé ?
— Non.
— On m’a dit qu’il y avait eu une bagarre.
— Pas vraiment.
Nathalie le fixa.
— Samuel.
— Il a essayé de me frapper.
Son visage se ferma.
— Qui ?
Samuel désigna la porte.
À cet instant, celle-ci s’ouvrit.
Maxime sortit.
Son père derrière lui.
Les deux mères—non, Nathalie et Christophe—échangèrent un regard bref.
Christophe regarda Samuel.
Puis sa mère.
— C’est lui ?
Maxime ne répondit pas.
— Maxime.
— Oui.
Christophe observa Samuel de haut en bas.
— C’est lui qui t’a mis par terre ?
Maxime serra la mâchoire.
— Oui.
Son père eut un petit rire sec.
Pas amusé.
Presque humiliant.
— Sérieusement ?
Maxime baissa les yeux.
Samuel sentit immédiatement sa mère se tendre.
— Excusez-moi ?
Christophe tourna la tête.
— Je parle à mon fils.
— Et vous parlez du mien.
Madame Roussel intervint :
— Monsieur Leroy, madame Dubois, nous allons éviter de régler la situation dans le couloir.
Christophe ne répondit pas.
Nathalie posa doucement une main sur l’épaule de Samuel.
— Très bien.
Madame Roussel regarda les deux garçons.
— Je veux vous parler séparément avec vos responsables, puis nous verrons la suite.
Christophe soupira.
— J’ai une réunion à quinze heures.
Madame Roussel le regarda froidement.
— Votre fils a tenté de frapper un autre élève.
La phrase le fit enfin taire.
Dans un second bureau, Nathalie s’assit à côté de Samuel.
Madame Roussel reprit les faits.
Le plateau renversé.
La tentative de coup.
Le geste défensif.
Puis les trois semaines précédentes.
Nathalie tourna lentement la tête vers son fils.
— Trois semaines ?
Samuel ne répondit pas.
— Tu ne m’as rien dit.
— Je gérais.
— Manifestement non.
Samuel releva les yeux.
— Je suis là.
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
Madame Roussel intervint doucement :
— Samuel dit qu’il ne voulait pas signaler la situation.
Nathalie comprit immédiatement.
Son expression changea.
— À cause de Grenoble ?
Samuel se raidit.
Madame Roussel regarda l’un puis l’autre.
— Grenoble ?
— Maman.
— Elle doit savoir.
— Non.
— Samuel…
— J’ai dit non.
Sa voix n’était plus calme.
Pour la première fois depuis le réfectoire, une véritable émotion apparut sur son visage.
Nathalie se tut.
Madame Roussel ne posa aucune question.
Samuel regarda la fenêtre.
Ses doigts se refermèrent sur ses genoux.
Quelques secondes passèrent.
Puis il murmura :
— Dans mon ancien lycée, ça a commencé pareil.
Madame Roussel attendit.
— Des remarques.
— Des affaires cachées.
— Des trucs stupides.
Il inspira.
— J’en ai parlé.
— À qui ?
— À un professeur.
— Et ensuite ?
Samuel eut un petit rire sans joie.
— Ils ont convoqué les garçons.
— Ils leur ont demandé d’arrêter.
— Et ils ont arrêté ?
Samuel regarda Madame Roussel.
— Devant les professeurs.
Elle comprit.
Nathalie baissa les yeux.
Samuel continua :
— Après, c’était pire.
— Parce que maintenant j’étais celui qui avait parlé.
Madame Roussel demanda doucement :
— Est-ce pour ça que tu as changé d’établissement ?
Samuel resta silencieux.
Nathalie répondit :
— En partie.
Samuel se tourna vers elle.
— Maman.
— En partie, répéta-t-elle.
Elle regarda Madame Roussel.
— Il n’a pas été exclu.
— Il n’a rien fait de mal.
— Nous avons déménagé à Lyon pour mon travail, mais…
Elle hésita.
— Le changement de lycée nous arrangeait.
Samuel regarda le sol.
Madame Roussel demanda :
— Et le judo ?
Samuel releva les yeux.
— Quoi, le judo ?
— Tu le pratiquais déjà ?
— Oui.
— Tu t’étais déjà défendu physiquement dans ton ancien établissement ?
Silence.
Nathalie regarda son fils.
Samuel répondit finalement :
— Une fois.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Trois garçons m’attendaient après les cours.
Nathalie ferma les yeux une seconde.
Elle connaissait l’histoire.
Samuel continua :
— Je suis parti.
— Ils m’ont suivi.
— L’un m’a attrapé.
— Et ?
Samuel regarda ses mains.
— Je l’ai fait tomber.
— Comme Maxime ?
— Non.
Sa voix devint plus basse.
— Plus fort.
Madame Roussel ne dit rien.
— Il s’est cassé le poignet.
— C’était volontaire ?
Samuel releva immédiatement les yeux.
— Non.
Puis il ajouta :
— Mais personne ne m’a cru.
Voilà.
C’était donc ça.
Le calme.
Le contrôle.
Les avertissements.
Samuel n’avait pas peur de Maxime.
Il avait peur de lui-même.
Ou plutôt de ce qui pouvait arriver lorsqu’il cessait de contrôler la situation.
Nathalie posa doucement sa main sur celle de son fils.
Cette fois, Samuel ne la retira pas.
Dans le bureau voisin, la conversation était beaucoup moins calme.
— Tu m’humilies.
Maxime resta assis.
Christophe faisait les cent pas devant lui.
Madame Roussel le regardait.
— Monsieur Leroy…
— Non.
Il désigna son fils.
— Regardez-le.
— Dix-sept ans.
— Il passe son temps à faire le malin et dès que quelqu’un répond, il finit par terre.
Maxime serra les poings.
— Papa…
— Quoi ?
Christophe se pencha vers lui.
— Tu veux expliquer ?
Maxime leva enfin les yeux.
— Il savait se battre.
Christophe eut un rire méprisant.
— Et alors ?
— J’en savais rien.
— Ça change quoi ?
Maxime se tut.
Madame Roussel intervint :
— Cela ne change rien, effectivement.
Christophe se tourna vers elle.
— Voilà.
— Mais probablement pas pour la raison que vous pensez.
Il fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Que Samuel sache se défendre ou non n’a aucune importance.
Elle posa son stylo.
— Maxime n’avait pas le droit de le frapper.
Christophe resta silencieux.
— Et nous avons maintenant plusieurs témoignages confirmant que ce comportement durait depuis plusieurs semaines.
Maxime releva brusquement la tête.
— Quels témoignages ?
Madame Roussel ne répondit pas.
— Qui a parlé ?
— Ce n’est pas la question.
Le visage de Maxime se durcit.
— Ils mentent.
— Plusieurs élèves ?
— Oui.
— Pourquoi feraient-ils ça ?
Maxime ne trouva rien.
Christophe regarda son fils.
— Tu faisais quoi exactement ?
— Rien.
— Maxime.
— Je plaisantais.
Madame Roussel demanda :
— Samuel trouvait ça drôle ?
Maxime ne répondit pas.
— Tu lui as demandé ?
Toujours rien.
— Tu as caché son sac mardi dernier ?
Maxime se figea.
— Non.
— Deux élèves disent t’avoir vu.
— Ils mentent.
— Tu l’as poussé contre un casier vendredi ?
— C’était pour rire.
Madame Roussel resta silencieuse.
Maxime réalisa trop tard ce qu’il venait d’admettre.
Christophe soupira.
— T’es vraiment idiot.
Maxime leva les yeux vers son père.
Et quelque chose se brisa.
— Au moins, moi, je frappe pas les murs quand je suis énervé.
Silence.
Madame Roussel cessa d’écrire.
Christophe se figea.
Maxime aussi.
Comme s’il regrettait déjà les mots.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Rien.
— Répète.
Maxime baissa les yeux.
— Rien.
Madame Roussel observa le père.
Puis le fils.
La colère de Christophe avait disparu.
À sa place venait d’apparaître quelque chose de beaucoup plus prudent.
— Il raconte n’importe quoi.
Madame Roussel ne répondit pas.
Christophe se leva.
— On a terminé ?
— Pas encore.
— Moi, oui.
Il regarda Maxime.
— Tu viens.
Madame Roussel se leva également.
— Monsieur Leroy, votre fils reste au lycée jusqu’à ce que la procédure soit clarifiée.
Christophe se retourna.
— Vous m’empêchez de partir avec mon fils ?
— Je vous demande de vous rasseoir.
Le silence devint lourd.
Puis quelqu’un frappa à la porte.
Un surveillant entra.
Il murmura quelques mots à Madame Roussel.
Elle regarda Maxime.
— Il y a un autre problème.
Maxime pâlit.
— Quoi ?
Le surveillant posa un téléphone sur le bureau.
Sur l’écran se trouvait une vidéo.
Quelqu’un avait filmé la scène du réfectoire.
Mais la vidéo ne commençait pas au moment où Samuel avait fait tomber Maxime.
Elle commençait bien avant.
On y voyait Maxime bloquer son passage.
On entendait ses provocations.
On voyait le plateau tomber.
Puis son bras partir vers le visage de Samuel.
Tout était là.
Madame Roussel regarda Maxime.
Cette fois, il ne pouvait plus dire qu’il avait glissé.
Mais ce n’était pas ce qui inquiétait le plus le garçon.
Maxime regardait le téléphone comme si quelque chose de bien pire venait d’arriver.
— Qui a cette vidéo ? demanda-t-il.
Le surveillant hésita.
— Beaucoup d’élèves, maintenant.
Maxime ferma les yeux.
Et dans le couloir, derrière la porte, Samuel entendit soudain plusieurs téléphones vibrer presque en même temps.
La confrontation du réfectoire venait de quitter le lycée.
Et ce qui n’avait duré que quelques secondes était désormais en train de devenir l’histoire que tout le monde allait raconter à la place de Maxime et Samuel.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 4 — La vidéo
À quatorze heures dix-sept, la vidéo avait déjà traversé presque tout le lycée.
Elle durait trente-neuf secondes.
Trente-neuf secondes seulement.
Mais c’était suffisant.
Dans les couloirs, des élèves la regardaient entre deux cours.
Dans les toilettes, certains la repassaient au ralenti.
Dans plusieurs groupes de discussion, elle circulait accompagnée de messages, de commentaires et de versions différentes de ce qui s’était réellement passé.
Samuel n’avait encore rien vu.
Son téléphone était resté dans son sac.
Madame Roussel lui avait demandé d’attendre dans une petite salle près de la vie scolaire pendant qu’elle terminait de parler aux adultes.
Nathalie était assise en face de lui.
Elle regardait son fils.
Samuel regardait la fenêtre.
— Tu veux rentrer ? demanda-t-elle.
— Non.
— Samuel.
— J’ai cours.
— Après ce qui vient de se passer ?
— Justement.
Nathalie soupira.
— Tu n’as rien à prouver.
Samuel tourna enfin la tête.
— Je ne veux pas rentrer chez moi à chaque fois qu’un type décide de me pourrir une journée.
Sa mère resta silencieuse.
Elle connaissait cette colère.
Pas celle qui explose.
Celle qui se cache derrière des phrases très calmes.
— D’accord.
Samuel sembla surpris.
— D’accord ?
— Tu veux rester, tu restes.
Elle se pencha légèrement vers lui.
— Mais cette fois, tu ne fais pas comme à Grenoble.
Le visage de Samuel se ferma.
— Ça veut dire quoi ?
— Tu ne portes pas tout seul ce qui se passe.
— Je peux gérer.
— Je sais.
Samuel fronça les sourcils.
Il ne s’attendait pas à cette réponse.
Nathalie continua :
— Le problème n’est pas de savoir si tu peux gérer.
— Alors quoi ?
— Tu ne devrais pas avoir à le faire seul.
Samuel détourna les yeux.
Quelqu’un frappa à la porte.
Madame Roussel entra.
Elle tenait le téléphone que le surveillant lui avait montré.
— Samuel, il faut qu’on parle de la vidéo.
— Quelle vidéo ?
Nathalie regarda son fils.
Madame Roussel hésita.
Puis posa le téléphone devant lui.
Samuel regarda l’écran.
Il se vit dans le réfectoire.
Maxime devant lui.
Son plateau.
Le coup.
Le mouvement.
La chute.
Puis la vidéo s’arrêtait.
Samuel ne dit rien.
— Elle circule déjà beaucoup, expliqua Madame Roussel.
— On peut la faire supprimer ?
Madame Roussel inspira.
— Nous pouvons demander aux élèves de ne pas la partager et intervenir sur les espaces liés au lycée. Mais une fois qu’une vidéo est envoyée sur des téléphones personnels…
Elle ne termina pas.
Samuel comprit.
Nathalie demanda :
— Qui a filmé ?
— Nous sommes en train de vérifier.
Samuel repoussa doucement le téléphone.
— Ça ne change rien.
Madame Roussel le regarda.
— Ça risque de changer beaucoup de choses.
Samuel ne comprenait pas encore à quel point.
À quinze heures, il retourna en cours.
Mathématiques.
Quand il entra, presque toute la classe était déjà assise.
Les conversations s’arrêtèrent.
Pas progressivement.
Immédiatement.
Samuel resta une seconde devant la porte.
Puis marcha jusqu’à sa place.
Il posa son sac.
S’assit.
Devant lui, un garçon appelé Hugo se retourna.
— Mec…
Samuel leva les yeux.
Hugo sourit.
— C’était incroyable.
Samuel ne répondit pas.
— Sérieux, comment t’as fait ?
— Fait quoi ?
Hugo rit.
— Arrête.
Une fille à côté murmura :
— Laisse-le tranquille.
Hugo se retourna.
Le professeur entra.
Le cours commença.
Mais Samuel sentit les regards pendant presque toute l’heure.
À seize heures, dans le couloir, deux élèves qu’il ne connaissait même pas lui firent un signe.
L’un leva le pouce.
Samuel les ignora.
Un autre passa près de lui.
— Respect.
Samuel continua de marcher.
Puis il entendit derrière lui :
— Maxime s’est fait détruire.
Il s’arrêta.
Se retourna.
Trois garçons regardaient la vidéo.
— Supprime ça.
Ils levèrent les yeux.
— Quoi ?
Samuel désigna le téléphone.
— Supprime la vidéo.
Le garçon eut un sourire.
— Pourquoi ? T’es une star maintenant.
Samuel s’approcha.
Pas agressivement.
Mais le sourire du garçon disparut malgré tout.
— Je ne suis pas une star.
— Tranquille, mec.
— Alors supprime.
Le garçon hésita.
— Je l’ai même pas filmée.
— Je m’en fiche.
Samuel repartit.
Il entendit derrière lui :
— Il fait flipper.
Cette phrase lui fit plus mal que toutes les autres.
De l’autre côté du bâtiment, Maxime n’était pas retourné en cours.
Il était assis dans un bureau vide.
Christophe avait finalement quitté le lycée après une longue discussion avec la direction.
Avant de partir, il avait regardé son fils.
— On parlera ce soir.
Rien d’autre.
Mais Maxime avait compris.
Il connaissait cette phrase.
Il connaissait aussi le trajet du retour.
Le silence dans la voiture.
La porte de l’appartement.
Puis les reproches.
Peut-être les cris.
Pas nécessairement des coups.
Son père ne le frappait pas.
Pas vraiment.
Il frappait les portes.
Les tables.
Les murs.
Il jetait parfois des objets.
Et ensuite, le lendemain matin, il agissait comme si rien ne s’était passé.
Maxime avait grandi en apprenant une règle simple :
Quand quelqu’un est en colère, il faut déterminer très vite qui est le plus fort dans la pièce.
Il n’avait jamais formulé cette règle.
Mais il vivait avec.
À l’école, il préférait être celui que les autres regardaient.
Pas celui qui baissait les yeux.
Aujourd’hui, pour la première fois, toute l’école l’avait vu tomber.
Son téléphone vibra.
Encore.
Il regarda l’écran.
Quarante-sept notifications.
Il ouvrit un groupe.
Une image extraite de la vidéo.
Lui au sol.
Samuel debout.
Quelqu’un avait ajouté :
LE ROI DU LYCÉE
Puis une couronne dessinée à côté de Samuel.
Maxime éteignit immédiatement l’écran.
Sa respiration s’accéléra.
Il posa le téléphone.
Quelques secondes.
Il le reprit.
Une nouvelle notification.
Puis une autre.
Il ouvrit un message privé.
Alors Maxime, on sait plus se battre ? 😂
Un autre :
Samuel t’a éteint frère.
Un troisième :
Tu vas revenir demain ou changer de lycée ? 😂
Maxime serra le téléphone.
Il aurait voulu répondre.
Insulter.
Menacer.
Mais chaque réponse risquait d’être capturée.
Partagée.
Commentée.
Alors il ne fit rien.
Et pour quelqu’un qui avait toujours utilisé le bruit pour contrôler les autres, le silence était insupportable.
Le lendemain matin, Samuel arriva à huit heures cinq.
Il espérait que les choses seraient retombées.
Elles ne l’étaient pas.
À peine avait-il franchi le portail qu’un élève de seconde le reconnut.
— C’est lui.
Samuel continua.
Deux filles le regardèrent.
L’une murmura quelque chose à l’autre.
Dans le hall, Hugo l’attendait.
— Samuel !
Samuel soupira.
— Quoi ?
— T’as vu ?
— Vu quoi ?
Hugo lui montra son téléphone.
La vidéo avait été publiée sur un compte anonyme lié aux élèves de plusieurs lycées lyonnais.
Des milliers de vues.
Samuel fixa le nombre.
Puis l’écran.
— Enlève ça.
— C’est pas mon compte.
— Je sais.
Hugo baissa son téléphone.
— T’es pas content ?
Samuel le regarda comme s’il ne comprenait pas la question.
— Pourquoi je serais content ?
— Maxime te faisait chier depuis des semaines.
— Et ?
— Maintenant, il te touchera plus.
Samuel resta silencieux.
Hugo ajouta :
— Personne te touchera plus.
Voilà exactement le problème.
Samuel regarda les élèves autour de lui.
Certains détournaient les yeux dès qu’il les surprenait.
— Je ne veux pas que les gens aient peur de moi.
Hugo haussa les épaules.
— C’est mieux que l’inverse.
Samuel ne répondit pas.
Parce qu’une partie de lui savait que cette phrase pouvait sembler vraie.
Et c’était précisément ce qui l’inquiétait.
Maxime arriva vingt minutes plus tard.
Le changement fut immédiat.
Des murmures.
Quelques rires étouffés.
Un garçon près des escaliers fit semblant de trébucher.
Ses amis éclatèrent de rire.
Maxime continua de marcher.
Son visage ne montrait rien.
Samuel l’observait depuis l’autre bout du hall.
Pour la première fois, Maxime semblait vouloir devenir invisible.
Un élève l’interpella :
— Hé, Maxime !
Il ne se retourna pas.
— Fais attention, Samuel est derrière toi !
Des rires éclatèrent.
Maxime s’arrêta.
Samuel vit ses épaules se tendre.
Pendant une seconde, il crut qu’il allait se retourner et frapper quelqu’un.
Mais Maxime continua.
Samuel sentit quelque chose d’étrange.
Il avait imaginé que voir Maxime humilié lui ferait du bien.
Ce n’était pas le cas.
Parce qu’il reconnaissait cette scène.
Pas les visages.
Pas le lycée.
Mais le mécanisme.
Une personne devenait une cible.
Les autres comprenaient qu’ils avaient la permission de rire.
Puis chacun ajoutait quelque chose.
Un commentaire.
Une blague.
Une vidéo.
Un geste.
Jusqu’à ce que personne ne se considère responsable.
Samuel connaissait parfaitement cette mécanique.
Et il la détestait.
À midi, Maxime entra dans le réfectoire.
Il était seul.
Ses deux garçons habituels n’étaient pas avec lui.
Samuel était déjà assis au fond.
Quand Maxime prit son plateau, plusieurs élèves se retournèrent.
Un garçon murmura volontairement assez fort :
— Attention au carrelage.
Des rires.
Maxime serra son plateau.
Samuel posa sa fourchette.
Un autre élève ajouta :
— Quelqu’un appelle Samuel au cas où ?
Cette fois, les rires furent plus forts.
Maxime posa brutalement son plateau sur une table vide.
Samuel regarda autour de lui.
Personne n’intervenait.
Même certains élèves qui, la veille, avaient semblé choqués par ce que Maxime lui faisait riaient maintenant.
Samuel se leva.
Hugo, assis à côté de lui, fronça les sourcils.
— Tu vas où ?
Samuel ne répondit pas.
Il traversa le réfectoire.
Maxime le vit arriver.
Son visage se ferma immédiatement.
— Quoi ?
Samuel s’arrêta devant sa table.
Les conversations diminuèrent.
Encore une fois.
Exactement comme la veille.
Maxime regarda Samuel.
— Tu viens finir le travail ?
Samuel ne répondit pas.
Puis il se tourna vers les élèves derrière lui.
— Ça suffit.
Silence.
Quelqu’un rit nerveusement.
— Quoi ?
Samuel regarda le garçon qui avait plaisanté sur le carrelage.
— J’ai dit que ça suffit.
Le garçon haussa les épaules.
— On rigole.
Samuel le fixa.
— Lui aussi disait ça.
Cette phrase fit disparaître plusieurs sourires.
Maxime releva lentement les yeux.
Samuel poursuivit :
— Hier, vous regardiez tous quand il me faisait ça.
— Aujourd’hui, vous faites pareil avec lui.
Personne ne répondit.
— Alors arrêtez.
Hugo observait Samuel depuis l’autre côté de la salle.
Maxime semblait incapable de comprendre.
— Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il.
Samuel tourna la tête vers lui.
— Je fais quoi ?
— Tu me défends ?
Samuel secoua la tête.
— Non.
— Alors quoi ?
Samuel le regarda.
— Je défends ce que j’ai dit hier.
— Quoi ?
Samuel marqua une pause.
— Que ça devait s’arrêter.
Il retourna à sa table.
Cette fois, personne ne rit.
Maxime resta seul devant son plateau.
Il regarda Samuel s’éloigner.
Quelque chose dans son expression changea.
Il ne savait pas quoi faire de ce geste.
Une humiliation, il savait répondre.
Une menace aussi.
Même une bagarre.
Mais ça ?
Samuel venait de protéger celui qui avait essayé de le frapper la veille.
Sans demander d’excuses.
Sans chercher à devenir son ami.
Sans rien réclamer.
Maxime baissa les yeux vers son repas.
Et pour la première fois depuis longtemps, il ressentit quelque chose de plus difficile à supporter que la colère.
La honte.
À la fin du déjeuner, Samuel sortit seul.
Dans le couloir presque vide, il entendit des pas derrière lui.
— Samuel.
Il s’arrêta.
Maxime se trouvait à quelques mètres.
Samuel se retourna complètement.
— Quoi ?
Maxime regarda autour de lui.
Personne.
Puis il demanda :
— Pourquoi t’as fait ça ?
— Je viens de te le dire.
— Non.
Maxime s’approcha d’un pas.
— Pourquoi vraiment ?
Samuel réfléchit.
Puis répondit :
— Parce que je sais ce que ça fait.
Maxime resta silencieux.
— Quoi ?
— Quand tout le monde décide que t’es devenu la personne qu’on peut humilier.
Maxime détourna les yeux.
Samuel poursuivit :
— Je ne voulais pas que ça t’arrive.
— Après ce que je t’ai fait ?
— Oui.
Maxime eut un rire amer.
— T’es vraiment bizarre.
Samuel haussa légèrement les épaules.
— On me l’a déjà dit.
Il allait partir lorsque Maxime parla encore.
— Samuel.
Il se retourna.
Maxime ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Il avait l’air de chercher quelque chose.
Un mot qu’il n’utilisait presque jamais.
Finalement, il murmura :
— Désolé.
Samuel ne répondit pas immédiatement.
Maxime releva les yeux.
— Pour le plateau.
Une pause.
— Et le reste.
Samuel le regarda longtemps.
Puis répondit :
— D’accord.
Maxime fronça les sourcils.
— C’est tout ?
— Tu veux que je dise quoi ?
— Je sais pas.
Samuel réfléchit.
— Ne recommence pas.
Maxime hocha lentement la tête.
Samuel se retourna.
Puis Maxime ajouta :
— Je recommencerai pas.
Samuel s’arrêta une seconde.
Sans se retourner, il répondit :
— Alors ça me suffit.
Il repartit.
Maxime resta seul dans le couloir.
Mais ce qu’aucun des deux garçons ne savait encore, c’est que la vidéo avait attiré l’attention de quelqu’un d’autre.
Quelqu’un qui connaissait très bien Samuel.
Quelqu’un qui n’avait pas oublié ce qui s’était passé à Grenoble.
Et quelques heures plus tard, Nathalie allait recevoir un appel qu’elle espérait ne plus jamais recevoir.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 5 — L’appel de Grenoble
À dix-sept heures quarante-deux, Nathalie Dubois était encore au travail lorsque son téléphone vibra.
Un numéro qu’elle ne connaissait pas.
Elle hésita.
Puis décrocha.
— Allô ?
Une voix d’homme répondit.
— Madame Dubois ?
— Oui.
Un bref silence.
— Ici Julien Mercier.
Nathalie se figea.
Autour d’elle, le laboratoire continua de fonctionner.
Les machines.
Les portes.
Les conversations étouffées.
Mais pendant quelques secondes, elle n’entendit plus rien.
— Monsieur Mercier…
— Désolé de vous appeler comme ça.
Nathalie quitta immédiatement la pièce.
Elle entra dans un petit couloir vide.
— Comment avez-vous eu mon numéro ?
— Je l’avais encore dans l’ancien dossier de Samuel.
Nathalie ferma les yeux.
Julien Mercier.
Ancien professeur principal de Samuel à Grenoble.
L’un des rares adultes qui, à l’époque, avait essayé de comprendre ce qui se passait.
Mais trop tard.
Beaucoup trop tard.
— Pourquoi vous m’appelez ?
L’homme hésita.
— J’ai vu une vidéo.
Nathalie sentit son estomac se nouer.
— Quelle vidéo ?
Elle connaissait déjà la réponse.
— Samuel dans un réfectoire.
Silence.
— Quelqu’un me l’a envoyée parce qu’il savait que j’avais été son professeur.
Nathalie s’appuya contre le mur.
— Il va bien.
— Je suis content de l’entendre.
— Il s’est défendu.
— Je l’ai vu.
Nathalie ne répondit pas.
Julien reprit :
— Ce n’est pas pour la bagarre que je vous appelle.
— Alors pourquoi ?
Une longue pause.
— Parce que la vidéo circule aussi à Grenoble.
Le visage de Nathalie changea.
— Pourquoi ?
— Vous savez pourquoi.
Elle le savait.
Samuel avait quitté le lycée.
Mais les autres étaient restés.
Les élèves qui l’avaient humilié.
Ceux qui avaient ri.
Ceux qui avaient regardé.
Et surtout les trois garçons qui l’avaient attendu après les cours ce soir-là.
Nathalie demanda :
— Ils ont vu la vidéo ?
— Oui.
— Comment vous le savez ?
— Parce qu’un élève m’a montré des messages.
Nathalie se redressa.
— Quels messages ?
Julien hésita.
— Des commentaires sur Samuel.
— Quel genre de commentaires ?
— Certains se moquent.
— D’autres racontent ce qui s’était passé ici.
La voix de Nathalie devint plus froide.
— Ils racontent quoi ?
— Leur version.
Bien sûr.
Leur version.
Samuel avait blessé un garçon.
Samuel était dangereux.
Samuel avait été renvoyé.
Samuel avait fui Grenoble.
Aucune de ces phrases n’était entièrement vraie.
Mais sur Internet, une histoire n’avait pas besoin d’être vraie.
Elle avait seulement besoin d’être simple.
— Envoyez-moi les captures, dit Nathalie.
— Madame Dubois…
— Envoyez-les-moi.
— D’accord.
Elle raccrocha.
Quelques secondes plus tard, son téléphone vibra.
Six images.
Nathalie ouvrit la première.
Elle sentit immédiatement monter la colère.
Le mec faisait déjà le fou à Grenoble.
Une autre.
Il avait cassé le poignet d’un gars et après il s’est barré.
Puis :
Faites attention, le petit est taré.
Et enfin :
Demandez-lui pourquoi il a vraiment changé de lycée.
Nathalie verrouilla son téléphone.
Elle resta seule dans le couloir.
Elle avait promis à Samuel qu’ils laisseraient Grenoble derrière eux.
Mais Grenoble venait de les retrouver.
Samuel rentra vers dix-huit heures trente.
Il posa ses clés.
— Maman ?
Pas de réponse.
Il entra dans la cuisine.
Nathalie était assise à la table.
Son téléphone devant elle.
Samuel comprit immédiatement.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Assieds-toi.
— Pourquoi ?
— Samuel.
Il posa son sac.
— Je préfère rester debout.
Nathalie soupira.
— Monsieur Mercier m’a appelée.
Le visage de Samuel se vida.
— Pourquoi ?
— Il a vu la vidéo.
Samuel détourna immédiatement les yeux.
— Et ?
— Elle circule à Grenoble.
Silence.
Samuel resta immobile.
— D’accord.
Nathalie le regarda.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Ils parlent de ce qui s’est passé.
Samuel prit une bouteille d’eau.
— Évidemment.
— Ils mentent.
— Évidemment.
Il ouvrit la bouteille.
Ses mains tremblaient légèrement.
Nathalie le remarqua.
— Samuel.
— Quoi ?
— Regarde-moi.
Il eut un petit rire.
— C’est drôle.
— Quoi ?
— Tout le monde veut toujours que je regarde quelqu’un.
Il posa brutalement la bouteille.
Un peu d’eau éclaboussa la table.
— Maxime voulait que je baisse les yeux.
— Les profs veulent que je les regarde quand ils me parlent.
— Maintenant toi aussi.
Nathalie resta silencieuse.
Samuel passa une main dans ses cheveux.
— Je suis fatigué.
— Je sais.
— Non.
Il secoua la tête.
— Tu ne sais pas.
Sa voix monta légèrement.
— J’ai changé de ville.
— De lycée.
— J’ai arrêté de parler aux gens que je connaissais.
— J’ai recommencé à zéro.
Il désigna le téléphone.
— Et maintenant trente-neuf secondes suffisent pour tout ramener.
Nathalie ne répondit pas.
Samuel poursuivit :
— Demain, quelqu’un ici va voir leurs messages.
— Puis quelqu’un demandera.
— Puis tout le monde saura.
— Et je redeviendrai le type qui a cassé le poignet d’un gars.
— Tu n’es pas ce type.
Samuel la regarda.
— Si.
La réponse fut immédiate.
Nathalie se figea.
— Samuel…
— Je lui ai cassé le poignet.
— En te défendant.
— Je l’ai cassé quand même.
Il prit son sac.
— Je vais dans ma chambre.
— Attends.
Samuel s’arrêta.
Nathalie se leva.
— Il y a quelque chose que tu ne sais pas.
Il se retourna.
— Quoi encore ?
Elle hésita.
Puis prononça une phrase qu’elle retenait depuis presque six mois.
— Le garçon que tu as blessé avait reconnu que c’était lui qui t’avait attrapé en premier.
Samuel ne bougea plus.
— Quoi ?
— Deux semaines après notre départ.
— Quoi ?
Nathalie baissa légèrement les yeux.
— Il avait reconnu qu’ils t’attendaient.
Samuel la fixa.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Je voulais que tu passes à autre chose.
— Tu ne m’as rien dit ?
Cette fois, il cria presque.
— Samuel…
— Pendant six mois, j’ai cru que personne ne m’avait cru !
— Je sais.
— Non !
Il recula.
— Tu savais que j’avais raison.
— Tu savais qu’il avait avoué.
— Et tu m’as laissé croire que j’étais parti comme un coupable ?
Nathalie avait les yeux humides.
— Je pensais te protéger.
Samuel rit nerveusement.
— Tout le monde veut toujours me protéger en décidant à ma place.
Cette phrase frappa Nathalie.
Samuel prit son manteau.
— Où tu vas ?
— Dehors.
— Il pleut.
— Je m’en fiche.
La porte claqua.
Samuel marcha presque une heure.
Sans destination.
La pluie était fine.
Les trottoirs de Lyon brillaient sous les lampadaires.
Son téléphone vibrait dans sa poche.
Il l’ignora.
Encore.
Puis encore.
Finalement, il le sortit.
Un message de Hugo.
Mec regarde pas les groupes ce soir.
Trop tard.
Un autre.
Une capture d’écran.
Les messages de Grenoble avaient atteint son lycée.
Quelqu’un avait écrit :
Apparemment Samuel avait déjà envoyé un mec à l’hosto dans son ancien lycée.
Puis :
Donc Maxime a eu de la chance.
Samuel verrouilla l’écran.
Il s’assit sur un banc humide.
Il avait envie de jeter son téléphone.
À la place, il posa ses coudes sur ses genoux.
Et resta là.
Seul.
Le lendemain matin, Samuel ne voulait pas aller au lycée.
Mais à sept heures cinquante, il était devant le portail.
Il entra.
Les regards étaient différents.
Plus de pouces levés.
Plus de « respect ».
Maintenant, certains élèves l’observaient avec prudence.
Comme s’ils essayaient de déterminer si les rumeurs étaient vraies.
Samuel passa devant deux garçons.
— C’est lui.
— Celui de Grenoble ?
Samuel continua.
Dans l’escalier, une fille qu’il connaissait à peine s’écarta légèrement pour le laisser passer.
Un mouvement minuscule.
Peut-être innocent.
Mais Samuel le vit.
Et ça suffit.
Il arriva devant sa salle.
Maxime était déjà là.
Adossé au mur.
Seul.
Quand il vit Samuel, il fronça les sourcils.
— Ça va ?
Samuel eut presque envie de rire.
— Pourquoi tu demandes ?
Maxime haussa les épaules.
— T’as une tête bizarre.
— Merci.
Samuel allait entrer.
Maxime l’arrêta.
— Attends.
Samuel se retourna.
— Quoi ?
Maxime lui tendit son téléphone.
Sur l’écran, les messages de Grenoble.
— C’est vrai ?
Samuel regarda Maxime.
— Quoi ?
— Que t’as cassé le poignet d’un gars.
Silence.
— Oui.
Maxime sembla surpris par la franchise.
— Ah.
Samuel attendit.
Il connaissait la suite.
La peur.
Le recul.
La question.
Qu’est-ce que tu lui avais fait ?
Mais Maxime demanda autre chose.
— Il t’avait frappé ?
Samuel fronça les sourcils.
— Pourquoi ça t’intéresse ?
— Réponds.
Samuel hésita.
— Ils étaient trois.
— Ils m’ont suivi après les cours.
— L’un m’a attrapé.
Maxime regarda l’écran.
Puis Samuel.
— Donc ils racontent de la merde.
Samuel ne répondit pas.
Maxime verrouilla son téléphone.
— Je vais le dire.
Samuel fronça les sourcils.
— Dire quoi ?
— Ce qui s’est vraiment passé.
— Tu n’étais même pas là.
— Toi non plus, tu n’étais pas là quand les autres se foutaient de moi hier.
Samuel resta silencieux.
Maxime haussa les épaules.
— Tu l’as fait quand même.
— Ce n’est pas pareil.
— Pourquoi ?
Samuel n’eut pas de réponse.
Maxime regarda le couloir.
Plusieurs élèves les observaient.
Puis il fit quelque chose que Samuel n’aurait jamais imaginé trois jours plus tôt.
Il s’approcha de deux garçons qui regardaient leur téléphone.
— Hé.
Ils levèrent les yeux.
— Quoi ?
Maxime désigna l’écran.
— Vous racontez quoi sur Samuel ?
Un des garçons sourit.
— Pourquoi ? C’est ton garde du corps maintenant ?
Quelques rires.
Maxime ne réagit pas.
— Vous dites qu’il a agressé quelqu’un à Grenoble ?
— C’est ce qu’on dit.
— Alors vous racontez de la merde.
Le garçon fronça les sourcils.
— Et t’en sais quoi ?
Maxime regarda Samuel.
Puis répondit :
— Parce que les gens racontent aussi que Samuel m’a agressé au réfectoire.
Silence.
— Vous avez tous vu la vidéo.
Maxime désigna son propre visage.
— C’est moi qui ai commencé.
Samuel resta immobile.
Maxime poursuivit :
— Je l’ai provoqué pendant trois semaines.
— J’ai fait tomber son plateau.
— J’ai essayé de le frapper.
Les élèves autour s’étaient tus.
— Il s’est défendu.
Maxime inspira.
— Alors arrêtez d’inventer le reste juste parce que ça vous donne quelque chose à raconter.
Samuel regardait Maxime.
Il n’avait pas prévu ça.
Personne ne l’avait demandé.
Maxime retourna vers la salle.
En passant près de Samuel, il murmura :
— On est quittes.
Samuel secoua la tête.
— Non.
Maxime s’arrêta.
— Non ?
— Ce n’est pas comme ça que ça marche.
— Alors comment ?
Samuel réfléchit.
Puis répondit :
— Tu n’avais pas une dette.
Maxime le regarda.
— Alors pourquoi t’as fait ça pour moi hier ?
Samuel haussa les épaules.
— Parce que c’était la bonne chose à faire.
Maxime resta silencieux.
Puis regarda les élèves autour d’eux.
— Ouais.
Une petite pause.
— C’est chiant, ton truc.
Samuel eut un léger sourire.
— Je sais.
Pour la première fois, Maxime sourit aussi.
Pas longtemps.
Juste une seconde.
Mais suffisamment.
À midi, Madame Roussel convoqua Samuel.
Il entra dans son bureau.
Sa mère était là.
Samuel s’arrêta.
— Pourquoi elle est là ?
Nathalie se leva.
— Parce que je dois te dire quelque chose.
Samuel ne répondit pas.
Madame Roussel posa un document devant lui.
— Nous avons reçu ce matin un courrier de ton ancien établissement.
Samuel regarda la feuille.
— Pourquoi ?
Nathalie inspira.
— J’ai appelé Monsieur Mercier après ton départ hier.
Samuel la fixa.
— Maman…
— Laisse-moi finir.
Elle avait les yeux rouges.
— Je n’aurais jamais dû te cacher ce qui s’était passé après Grenoble.
Samuel resta debout.
— Non.
— Je pensais que tourner la page voulait dire ne plus en parler.
Elle secoua la tête.
— J’avais tort.
Madame Roussel poussa doucement le document vers Samuel.
Il le prit.
Il lut.
L’ancien établissement confirmait officiellement les témoignages recueillis après son départ.
Les trois élèves avaient suivi Samuel.
La confrontation avait été initiée par eux.
Le garçon blessé avait reconnu avoir saisi Samuel par le vêtement.
Le geste de Samuel avait été considéré comme défensif.
Aucune sanction disciplinaire n’avait finalement été retenue contre lui.
Samuel relut la dernière phrase.
Puis encore une fois.
Ses mains tremblaient.
Pendant six mois, il avait porté une version différente.
Une version dans laquelle il avait peut-être été trop violent.
Trop dangereux.
Une version dans laquelle son silence protégeait les autres de lui.
Madame Roussel demanda doucement :
— Samuel ?
Il posa le papier.
— Pourquoi personne ne me l’a envoyé ?
Nathalie baissa les yeux.
— Il avait été envoyé à notre ancienne adresse.
— Et ensuite ?
— Je l’ai reçu plus tard par mail.
Samuel comprit.
— Et tu l’as gardé.
— Oui.
Silence.
Nathalie essuya rapidement une larme.
— Je suis désolée.
Samuel regarda sa mère.
Il était encore en colère.
Très en colère.
Mais il voyait également autre chose.
Elle avait eu peur.
Comme lui.
Elle avait seulement choisi une mauvaise manière de gérer cette peur.
Samuel regarda le document.
Puis demanda :
— Je peux le garder ?
Madame Roussel hocha la tête.
— Il est à toi.
Samuel plia soigneusement la feuille.
Il la glissa dans son sac.
Puis se dirigea vers la porte.
Nathalie l'appela.
— Samuel.
Il s'arrêta.
Elle ne demanda pas pardon une deuxième fois.
Elle dit simplement :
— Ce soir, si tu veux parler, je serai là.
Samuel resta silencieux.
Puis hocha légèrement la tête.
— D'accord.
Il sortit.
Dans le couloir, Maxime l'attendait.
Samuel fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
— Roussel veut me voir après toi.
— Ah.
Maxime remarqua le papier dans sa main.
— C'est quoi ?
Samuel réfléchit.
Puis répondit :
— La preuve que j'aurais dû avoir il y a six mois.
Maxime ne demanda pas davantage.
Samuel commença à partir.
Puis s'arrêta.
— Maxime.
— Quoi ?
— Ton père…
Le visage de Maxime se ferma immédiatement.
Samuel choisit ses mots.
— Ça va chez toi ?
Maxime eut un petit rire.
— Pourquoi ?
— Tu sais pourquoi.
— Il me frappe pas.
Samuel hocha la tête.
— Je n'ai pas demandé ça.
Maxime cessa de sourire.
Pendant plusieurs secondes, il fixa le sol.
Puis répondit :
— Non.
Un seul mot.
Samuel resta immobile.
Maxime releva les yeux.
— Mais tu racontes rien.
Samuel regarda la porte du bureau de Madame Roussel.
Puis Maxime.
— C'est exactement ce que j'ai demandé à quelqu'un à Grenoble.
Maxime fronça les sourcils.
— Et ?
Samuel répondit calmement :
— C'était une erreur.
À cet instant, la porte s'ouvrit.
Madame Roussel apparut.
— Maxime, à toi.
Maxime ne bougea pas.
Il regarda Samuel.
Puis la conseillère.
Et, pour la première fois, il sembla hésiter entre le silence qu'il connaissait depuis des années et la possibilité de dire enfin ce qui se passait derrière la porte de chez lui.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 6 — Ce qu’on apprend à la maison
Maxime resta devant la porte du bureau.
Madame Roussel attendait.
— Maxime ?
Il regarda Samuel une dernière fois.
Samuel ne dit rien.
Il ne lui fit aucun signe.
Il savait désormais qu’on ne pouvait pas obliger quelqu’un à parler.
La porte était simplement ouverte.
C’était à Maxime de décider s’il voulait la franchir.
Finalement, il entra.
La porte se referma.
Samuel resta quelques secondes dans le couloir.
Puis repartit vers sa salle de classe.
Dans le bureau, Madame Roussel indiqua la chaise devant elle.
— Assieds-toi.
Maxime obéit.
Elle ne prit pas immédiatement son stylo.
— Comment ça s’est passé hier soir ?
Maxime haussa les épaules.
— Normal.
— Ton père était en colère ?
— Oui.
— Il a crié ?
— Comme d’habitude.
Madame Roussel attendit.
Maxime regarda la fenêtre.
— Vous allez appeler mon père ?
— Ça dépend de ce que tu vas me dire.
— Alors je dirai rien.
— Pourquoi ?
Maxime eut un petit rire nerveux.
— Vous êtes sérieuse ?
Madame Roussel ne répondit pas.
Il passa une main dans ses cheveux.
— Si je vous raconte un truc et que vous l’appelez juste après, vous croyez que ça va se passer comment quand je rentrerai ?
Cette fois, elle comprit précisément sa peur.
— Je ne vais pas te promettre de garder secrète une situation si je pense que tu es en danger.
Maxime releva les yeux.
— Voilà.
— Mais je peux te promettre autre chose.
— Quoi ?
— Que je ne prendrai pas une décision importante sans t’expliquer ce qui va se passer.
Maxime resta silencieux.
— Et que tu ne seras pas seul.
Il eut un sourire amer.
— Les adultes disent toujours ça.
La phrase fit penser Madame Roussel à Samuel.
Deux garçons qui semblaient complètement différents.
Et pourtant, la même méfiance.
— Peut-être que des adultes t’ont déjà déçu.
Maxime haussa les épaules.
— Peut-être.
— Mais aujourd’hui, je suis là.
Silence.
— Est-ce que ton père t’a déjà frappé ?
— Non.
Réponse immédiate.
— Est-ce qu’il t’a déjà poussé ?
Maxime hésita.
— Une fois.
— Quand ?
— Je sais plus.
— Est-ce qu’il casse des objets ?
— Parfois.
— Il frappe les murs ?
Maxime serra la mâchoire.
— Je l’ai déjà dit hier.
— Oui.
— Alors pourquoi vous demandez ?
— Parce que je veux comprendre.
Maxime baissa les yeux.
— Quand il est énervé, il faut juste le laisser.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Je vais dans ma chambre.
— Tu fermes la porte ?
— Oui.
— Tu as peur de lui ?
Maxime ne répondit pas.
Madame Roussel attendit.
Longtemps.
Puis il murmura :
— Seulement quand il est vraiment énervé.
C’était la première réponse complètement sincère.
Et Maxime sembla immédiatement la regretter.
— Vous allez faire quoi maintenant ?
— D’abord, rien sans t’expliquer.
— Vous allez appeler quelqu’un ?
— Je vais en parler avec les personnes compétentes du lycée pour qu’on évalue la situation correctement.
Maxime secoua la tête.
— Putain…
— Maxime.
— Vous comprenez pas.
Il se leva.
— S’il apprend que j’ai raconté ça…
— Assieds-toi.
— Non.
— Maxime.
Il fit deux pas vers la porte.
Puis s’arrêta.
Madame Roussel ne cria pas.
— Tu sais ce qui m’inquiète ?
Maxime se retourna.
— Ce n’est pas seulement ce que ton père fait.
Elle marqua une pause.
— C’est ce que tu as appris à faire avec ta peur.
Le visage de Maxime changea.
— Ça veut dire quoi ?
— Quand tu te sens faible, tu cherches quelqu’un de plus faible que toi.
— N’importe quoi.
— Samuel ?
Maxime se tut.
— Pourquoi lui ?
— Je sais pas.
— Tu m’as dit qu’il était bizarre.
— Oui.
— Parce qu’il était seul ?
Maxime ne répondit pas.
— Parce qu’il ne répondait pas ?
Toujours rien.
Madame Roussel poursuivit :
— Tu avais trouvé quelqu’un devant qui tu pouvais te sentir puissant.
Maxime serra les poings.
— Je suis pas comme mon père.
— Je n’ai pas dit ça.
— C’est ce que vous pensez.
— Non.
Elle le regarda directement.
— Mais si tu refuses de comprendre ce que tu fais, tu risques de répéter des choses que tu détestes chez lui.
Maxime resta figé.
Cette phrase fit plus mal que n’importe quelle sanction.
Il retourna lentement s’asseoir.
À la fin des cours, Samuel trouva Maxime devant le portail.
Il aurait pu passer sans lui parler.
Mais Maxime l’interpella.
— Samuel.
Il s’arrêta.
— Alors ?
Maxime haussa les épaules.
— Alors quoi ?
— T’as parlé ?
Maxime regarda la rue.
— Un peu.
Samuel hocha la tête.
— D’accord.
— C’est tout ?
Samuel eut un léger sourire.
— Tu veux vraiment toujours une récompense après avoir fait quelque chose de normal.
Maxime le fixa.
Puis, contre toute attente, il rit.
— T’es vraiment chiant.
— On me l’a déjà dit.
Ils restèrent quelques secondes côte à côte.
Pas amis.
Pas encore.
Peut-être jamais.
Mais plus vraiment ennemis non plus.
Maxime regarda Samuel.
— Pourquoi t’as commencé le judo ?
Samuel fronça les sourcils.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Comme ça.
Samuel réfléchit.
— J’avais neuf ans.
— Tu te faisais déjà emmerder ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
— Ma mère voulait que je fasse un sport.
Maxime sourit.
— Super histoire.
— Tu voulais quoi ? Un entraînement secret dans les montagnes ?
— Au moins.
Samuel sourit légèrement.
Puis Maxime demanda :
— Ça fait quoi de savoir que tu pourrais battre quelqu’un ?
Samuel tourna la tête.
La question était sérieuse.
— Rien.
— Arrête.
— Je suis sérieux.
Samuel regarda les voitures passer.
— Au début, quand j’étais plus jeune, je pensais que savoir me défendre ferait disparaître la peur.
— Et ?
— Ça marche pas comme ça.
Maxime attendit.
— Tu peux savoir te battre et avoir peur.
— Tu peux être plus fort et avoir peur.
Samuel regarda Maxime.
— Parfois, être fort, c’est juste réussir à ne pas faire ce que ta colère te demande.
Maxime eut un sourire.
— C’est une phrase de ton prof de judo ?
— Non.
— Dommage. Ça faisait crédible.
Samuel leva les yeux au ciel.
Le lendemain, la direction annonça les mesures disciplinaires.
Maxime recevait plusieurs jours d’exclusion temporaire, accompagnés d’un suivi éducatif à son retour.
Samuel ne recevait aucune sanction.
Le visionnage complet de la vidéo, les témoignages et les éléments recueillis confirmaient qu’il avait agi pour se protéger et s’était arrêté dès que le danger avait cessé.
Quand Madame Roussel lui annonça la décision, Samuel resta silencieux.
— Ça te surprend ? demanda-t-elle.
— Un peu.
— Pourquoi ?
Il réfléchit.
— À Grenoble, j’attendais toujours qu’on me dise ce que j’avais fait de mal.
Madame Roussel hocha doucement la tête.
— Ici, tu n’as pas à chercher une faute qui n’existe pas.
Samuel regarda le sol.
Cette phrase était simple.
Mais il avait besoin de l’entendre.
Pendant l’exclusion de Maxime, le lycée retrouva progressivement son rythme.
La vidéo continua de circuler quelques jours.
Puis une autre histoire prit sa place.
Un match.
Une dispute entre deux élèves.
Une vidéo drôle tournée dans un tramway.
Le monde scolaire avait une mémoire étrange.
Ce qui semblait énorme un lundi pouvait presque disparaître le vendredi.
Samuel recommença à manger au fond du réfectoire.
Mais il n’était plus toujours seul.
Hugo s’asseyait parfois avec lui.
Puis Clara, une fille de sa classe.
Samuel ne leur avait rien demandé.
Ils venaient simplement.
Au début, cela l’agaçait presque.
Puis un jour, Hugo posa son plateau en face de lui.
— T’as fait l’exercice de maths ?
Samuel répondit :
— Oui.
— Tu peux m’expliquer ?
— Non.
Hugo le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas copier.
— Exactement.
Clara éclata de rire.
Samuel aussi.
Très légèrement.
Mais suffisamment pour que quelque chose commence à changer.
Maxime revint le lundi suivant.
Pas de veste bleu marine.
Il portait un simple sweat gris.
Samuel le remarqua immédiatement.
Les autres aussi.
Quelques regards.
Quelques murmures.
Mais personne ne plaisanta.
Maxime traversa le hall.
Il aperçut Samuel près des casiers.
Leurs regards se croisèrent.
Maxime hésita.
Puis s’approcha.
— Salut.
Samuel referma son casier.
— Salut.
— Ça va ?
— Oui.
— Bon.
Silence.
Maxime semblait attendre quelque chose.
Samuel demanda :
— Et toi ?
Il haussa les épaules.
— Ça va.
Samuel le regarda.
— Vraiment ?
Maxime hésita.
Puis répondit :
— Non.
Samuel attendit.
— Mon père est parti de l’appartement pour quelque temps.
Samuel ne posa aucune question.
Maxime continua de lui-même.
— Je suis chez ma mère.
— Tes parents sont séparés ?
— Depuis deux ans.
— Tu vivais avec ton père ?
— La plupart du temps.
— Pourquoi ?
Maxime eut un sourire triste.
— C’est compliqué.
Samuel hocha la tête.
— D’accord.
Maxime sembla surpris.
— Tu demandes pas ?
— Tu viens de dire que c’était compliqué.
— Et ?
— Donc si tu veux raconter, tu raconteras.
Maxime resta silencieux.
Puis murmura :
— Ma mère était partie parce qu’elle supportait plus ses colères.
Samuel comprit.
— Et toi, t’es resté.
— Oui.
— Pourquoi ?
Maxime regarda le sol.
— Parce qu’il m’avait dit qu’elle nous abandonnait.
Une pause.
— Je l’ai cru.
Samuel ne répondit pas.
— J’ai presque arrêté de lui parler pendant un an.
— À ta mère ?
— Oui.
Maxime serra la sangle de son sac.
— Et maintenant j’habite chez elle.
Samuel demanda :
— Ça se passe bien ?
— C’est bizarre.
— Mais bien ?
Maxime réfléchit.
— Elle m’a fait des crêpes hier.
Samuel fronça les sourcils.
— C’est ton critère ?
Maxime sourit.
— Pour l’instant.
Samuel eut un petit rire.
— Alors ça va.
À midi, quelque chose d’encore plus étrange se produisit.
Samuel était assis avec Hugo et Clara.
Maxime entra dans le réfectoire.
Il prit son plateau.
Puis regarda autour de lui.
Son ancien groupe était à une table près des fenêtres.
Les deux garçons avec qui il passait autrefois ses journées étaient là.
L’un lui fit signe.
— Maxime !
Il hésita.
Puis marcha vers eux.
Samuel détourna les yeux.
Ce n’était pas son problème.
Mais quelques secondes plus tard, il entendit :
— Alors, Leroy, t’as fini ta thérapie ?
Un rire.
Maxime posa son plateau.
— Ferme-la.
— Tranquille.
L’autre garçon regarda Samuel au fond.
— Tu vas encore te faire sauver par ton nouveau copain ?
Maxime se figea.
Samuel releva les yeux.
Il vit immédiatement l’ancien Maxime revenir.
Les épaules.
La mâchoire.
Le poing qui se refermait.
Maxime fit un pas vers le garçon.
Samuel ne bougea pas.
Il aurait pu intervenir.
Il ne le fit pas.
Maxime regarda son ancien ami.
Une seconde.
Deux.
Puis son poing se desserra.
Il reprit son plateau.
— Vous me fatiguez.
Il partit.
Samuel suivit la scène du regard.
Maxime chercha une table libre.
Il n’y en avait presque plus.
Hugo regarda Samuel.
Puis Maxime.
— Ne me dis pas que…
Samuel soupira.
Clara sourit.
— Il n’y a qu’une place.
Samuel regarda la chaise vide à leur table.
Puis Maxime, seul avec son plateau.
Il leva légèrement la main.
Maxime le vit.
Il resta immobile.
Samuel désigna la chaise.
Maxime s’approcha lentement.
— Sérieux ?
Samuel répondit :
— Assieds-toi avant que je change d’avis.
Maxime posa son plateau.
Hugo le regarda.
— Juste pour être clair…
Maxime soupira.
— Quoi ?
Hugo désigna son propre plateau.
— Tu touches à ça, je cours.
Clara éclata de rire.
Samuel baissa la tête en souriant.
Même Maxime rit.
Et pour la première fois, ils mangèrent à la même table.
Quelques semaines passèrent.
Samuel continua le judo.
Maxime commença un suivi avec la psychologue du lycée.
Il ne devint pas soudainement quelqu’un d’autre.
Parfois, il parlait encore trop fort.
Parfois, une plaisanterie allait trop loin.
Mais désormais, il s’arrêtait.
Et surtout, il s’excusait.
Maladroitement.
Souvent avec difficulté.
Mais il le faisait.
Un jeudi après-midi, Samuel sortait du gymnase lorsqu’il aperçut Maxime devant les grilles.
— Tu fais quoi ici ?
Maxime haussa les épaules.
— Je voulais voir.
— Voir quoi ?
— Le judo.
Samuel fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Je sais pas.
Puis Maxime ajouta :
— Peut-être essayer.
Samuel le regarda longuement.
— Tu veux apprendre à te battre ?
Maxime secoua la tête.
— Non.
Une petite pause.
— Justement.
Samuel comprit.
Il ouvrit la porte du gymnase.
— Viens.
Maxime entra.
Quelques minutes plus tard, il se tenait pieds nus sur le tatami.
Sans veste.
Sans public.
Sans personne à impressionner.
Le professeur lui montra comment tomber sans se faire mal.
Maxime essaya.
Mal.
Il tomba lourdement.
Samuel sourit.
— T’es nul.
Maxime se redressa.
— Ferme-la.
— Encore.
Maxime recommença.
Cette fois, mieux.
Puis encore.
À la fin de la séance, ils s’assirent contre le mur.
Maxime respirait fort.
— C’est bizarre.
— Quoi ?
— La première chose qu’on apprend ici…
Samuel savait déjà.
Maxime regarda le tatami.
— C’est tomber.
Samuel hocha la tête.
— Oui.
— Pas frapper.
— Non.
Maxime resta silencieux.
Puis sourit légèrement.
— J’aurais peut-être dû commencer plus tôt.
Samuel regarda devant lui.
— Peut-être.
Une seconde passa.
— Mais t’es là maintenant.
Maxime tourna la tête vers lui.
Cette fois, il n’y avait ni défi, ni humiliation, ni peur dans leurs regards.
Seulement deux garçons de dix-sept ans qui commençaient à comprendre une chose qu’aucun des deux n’avait apprise assez tôt :
Tomber ne faisait pas de quelqu’un un faible.
Le plus difficile était parfois d’apprendre à se relever sans avoir besoin de mettre quelqu’un d’autre à terre.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 7 — Le choix de Maxime
Trois mois passèrent.
L’hiver s’installait doucement sur Lyon.
Le matin, les élèves arrivaient au lycée les mains dans les poches, le visage rougi par le froid. Dans la cour, les conversations formaient de petits nuages blancs devant les bouches.
Samuel avait retrouvé une vie presque normale.
Presque.
La vidéo du réfectoire avait cessé de circuler.
Les rumeurs sur Grenoble s’étaient épuisées.
Les élèves avaient trouvé d’autres sujets.
Samuel n’était plus « le garçon de la vidéo ».
Il était redevenu Samuel.
Et cela lui convenait parfaitement.
Maxime, lui, continuait le judo.
Deux fois par semaine.
Au début, personne au club ne savait ce qui s’était passé entre eux.
Samuel n’avait rien raconté.
Maxime non plus.
Sur le tatami, leur histoire n’avait aucune importance.
Ils étaient simplement deux débutants à des niveaux très différents.
Et Maxime détestait perdre.
— Encore.
Il se releva.
Samuel sourit.
— Tu veux vraiment recommencer ?
— Oui.
— Ça fait six fois.
— Sept.
— Encore pire.
Maxime se remit en position.
Samuel soupira.
Quelques secondes plus tard, Maxime était de nouveau au sol.
Il resta allongé.
— Je te déteste.
Samuel lui tendit la main.
— Non.
Maxime la saisit.
— Si.
Samuel l’aida à se relever.
— Tu détestes perdre.
Maxime réfléchit.
— C’est possible.
Le professeur passa près d’eux.
— Leroy.
— Oui ?
— Arrête de vouloir gagner.
Maxime fronça les sourcils.
— C’est un sport.
— Justement.
Le professeur regarda Samuel.
— Explique-lui.
Samuel sourit.
— Pourquoi moi ?
— Parce qu’il t’écoute.
Maxime protesta :
— Pas du tout.
Le professeur s’éloigna.
Samuel regarda Maxime.
— Il a raison.
— Sur quoi ?
— Tu veux toujours gagner.
— C’est mal ?
Samuel réfléchit.
— Non.
Puis il ajouta :
— Mais parfois tu veux tellement ne pas perdre que tu oublies pourquoi t’es là.
Maxime resta silencieux.
Quelques mois auparavant, il aurait probablement répondu par une insulte.
Maintenant, il réfléchissait.
C’était déjà beaucoup.
Le vendredi suivant, Maxime reçut un message pendant le cours de français.
Il regarda discrètement son téléphone sous la table.
Son visage changea.
Samuel, assis deux rangs derrière, le remarqua.
À la fin du cours, Maxime rangea rapidement ses affaires.
Samuel le rejoignit dans le couloir.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu mens mal.
Maxime soupira.
— Mon père veut me voir.
Samuel ne répondit pas immédiatement.
— Quand ?
— Ce soir.
— Tu veux y aller ?
Maxime haussa les épaules.
— C’est mon père.
— Ce n’était pas ma question.
Maxime regarda Samuel.
Puis son téléphone.
— Je sais pas.
Depuis plusieurs mois, Maxime vivait principalement chez sa mère.
Christophe Leroy avait accepté un accompagnement après plusieurs entretiens.
Les rencontres avec son fils étaient devenues rares.
Toujours dans des lieux publics.
Jamais sans que la mère de Maxime sache où il se trouvait.
Samuel demanda :
— Ta mère est au courant ?
— Oui.
— Elle en pense quoi ?
— Elle dit que c’est moi qui décide.
Samuel hocha la tête.
— Alors décide.
Maxime eut un rire nerveux.
— Merci, philosophe.
— De rien.
Samuel commença à partir.
— Attends.
Il se retourna.
Maxime hésita.
— Tu viendrais ?
Samuel fronça les sourcils.
— Avec toi ?
— Pas à la table.
— Juste…
Maxime chercha ses mots.
— Dans le coin.
Samuel comprit.
— Où ?
— Un café près de Bellecour.
— À quelle heure ?
— Dix-huit heures.
Samuel hocha la tête.
— D’accord.
Maxime sembla surpris.
— Sérieux ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Samuel haussa les épaules.
— Parce que tu me l’as demandé.
À dix-huit heures cinq, Christophe Leroy entra dans le café.
Samuel était assis à plusieurs tables de distance.
Un livre ouvert devant lui.
Maxime se trouvait près de la fenêtre.
Quand son père arriva, il se leva instinctivement.
Christophe retira son manteau.
— Salut.
— Salut.
Ils s’assirent.
Un serveur prit leur commande.
Puis le silence.
Christophe regarda son fils.
— Tu as grandi.
Maxime fronça les sourcils.
— Ça fait trois mois.
— Je sais.
Nouveau silence.
— Ta mère m’a dit que tu faisais du judo.
Maxime regarda brièvement Samuel.
— Oui.
Christophe suivit son regard.
Il reconnut immédiatement le garçon.
Son expression changea.
— C’est lui ?
Maxime se raidit.
— Oui.
— Qu’est-ce qu’il fait ici ?
— Rien.
Christophe eut un sourire sans joie.
— Il te surveille ?
— Non.
— Alors pourquoi il est là ?
Maxime regarda son père.
— Parce que je lui ai demandé.
Christophe sembla surpris.
— Pourquoi ?
Maxime ne répondit pas.
Le serveur posa deux cafés.
Christophe attendit qu’il parte.
Puis demanda :
— Tu as peur de moi maintenant ?
Maxime sentit immédiatement son corps se tendre.
Samuel, au loin, vit le changement.
Mais il ne bougea pas.
Maxime regarda son café.
Quelques mois plus tôt, il aurait répondu non.
Automatiquement.
Il aurait ri.
Il aurait insulté la question.
Cette fois, il releva les yeux.
— Parfois.
Christophe resta immobile.
— Quoi ?
— Parfois, j’avais peur de toi.
Le visage de son père se ferma.
— Je ne t’ai jamais frappé.
Maxime inspira.
— Je sais.
— Alors ?
— Tu frappais tout le reste.
Silence.
— Les murs.
— Les portes.
— La table.
Christophe détourna les yeux.
— J’étais énervé.
— Moi aussi, j’étais énervé.
Maxime serra ses mains autour de sa tasse.
— C’est pas une excuse.
Christophe regarda son fils.
— Tu me compares à toi ?
— Non.
— Parce que ce que tu as fait à ce garçon…
Maxime le coupa.
— C’est justement pour ça.
Christophe se tut.
Maxime poursuivit :
— Quand j’étais en colère, je voulais que quelqu’un ait peur de moi.
Il regarda Samuel.
Puis son père.
— Je me demande où j’ai appris ça.
Christophe pâlit.
— Fais attention à ce que tu dis.
La vieille peur traversa immédiatement Maxime.
Il la reconnut.
La voix plus basse.
Le regard.
La menace qui n’avait pas besoin d’être formulée.
Ses doigts se crispèrent.
Puis il se rappela le tatami.
La respiration.
Le contrôle.
Ne pas faire ce que la peur exige.
Il inspira lentement.
— Tu vois ?
Christophe fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Ça.
— Quoi, ça ?
— Ton regard.
Maxime soutint ses yeux.
— Avant, j’aurais arrêté de parler.
Christophe resta silencieux.
— Maintenant, non.
Samuel observait toujours.
Il ne pouvait pas entendre toutes les paroles.
Mais il voyait les visages.
À un moment, Christophe regarda dans sa direction.
Samuel soutint son regard.
Pas comme au réfectoire.
Pas comme un défi.
Simplement pour rappeler à Maxime qu’il était là.
Christophe revint vers son fils.
— Tu me détestes ?
La question surprit Maxime.
— Non.
— Ta mère, elle, oui.
— On parle pas d’elle.
Christophe eut un rire amer.
— Bien sûr.
Maxime secoua la tête.
— Arrête.
— Quoi ?
— De faire ça.
— Faire quoi ?
— Dès qu’on parle de toi, tu trouves quelqu’un d’autre à accuser.
Christophe ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Maxime continua :
— Maman.
— Ton travail.
— Moi.
— Tout le monde.
Il regarda son père.
— Mais jamais toi.
Christophe baissa les yeux vers son café.
Pour la première fois, Maxime vit son père sans colère.
Et ce qu’il vit derrière n’était pas impressionnant.
C’était un homme fatigué.
Vieillissant.
Seul.
Cela ne réparait rien.
Mais cela changeait quelque chose.
Christophe murmura :
— Je ne savais pas que tu avais peur.
Maxime répondit :
— Parce que je faisais tout pour que tu le voies pas.
Son père hocha lentement la tête.
— Comme moi.
Maxime resta silencieux.
Christophe regarda ses mains.
— Mon père était pire.
Maxime se raidit.
— Ne fais pas ça.
— Quoi ?
— Utiliser ton père pour expliquer.
— Je n’explique pas.
Christophe releva les yeux.
— Enfin… si.
Il inspira.
— Mais tu as raison.
Une longue pause.
— Ce n’est pas une excuse.
Maxime ne s’attendait pas à entendre ça.
Son père non plus, probablement.
— J’ai commencé à voir quelqu’un, ajouta Christophe.
— Qui ?
— Un psychologue.
Maxime resta méfiant.
— Depuis quand ?
— Six semaines.
— Pourquoi ?
Christophe eut un sourire triste.
— Parce qu’apparemment, frapper un mur n’est pas une méthode de communication très efficace.
Maxime faillit sourire.
Mais il se retint.
— Et ça change quelque chose ?
Christophe réfléchit.
— Je ne sais pas encore.
Puis il ajouta :
— Mais j’ai acheté de l’enduit.
Maxime fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Pour réparer le mur du couloir.
Maxime resta silencieux.
Puis, malgré lui, il sourit.
Très légèrement.
Christophe aussi.
Ce n’était pas un pardon.
Encore moins une réconciliation.
Mais c’était peut-être un commencement.
Une heure plus tard, Maxime rejoignit Samuel dehors.
La nuit était tombée.
Les rues de Lyon brillaient sous une pluie légère.
Samuel rangea son livre.
— Alors ?
Maxime enfila sa veste.
— Bizarre.
— C’est précis.
— Il voit un psy.
Samuel sembla surpris.
— Sérieux ?
— Oui.
Ils commencèrent à marcher.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Ça va ?
Maxime réfléchit.
— Je crois.
Puis il regarda Samuel.
— Merci d’être venu.
Samuel hocha la tête.
— De rien.
— T’as entendu ?
— Pas grand-chose.
Maxime sourit.
— Menteur.
— Un peu.
— Et ?
Samuel mit les mains dans ses poches.
— Et rien.
— Tu vas pas me sortir une phrase profonde ?
— Non.
— Décevant.
Samuel réfléchit.
Puis dit :
— Ton père n’est pas obligé de rester la personne qu’il était.
Maxime attendit.
— Mais toi non plus.
Maxime sourit.
— Voilà.
— Quoi ?
— La phrase profonde.
Samuel leva les yeux au ciel.
Quelques jours plus tard, un nouvel élève arriva dans leur classe.
Il s’appelait Émile Caron.
Petit.
Très mince.
Lunettes rondes.
Il parlait peu.
Pendant la pause, il restait souvent près des fenêtres avec son téléphone.
Samuel ne remarqua rien de particulier.
Maxime, si.
Deux garçons commencèrent rapidement à plaisanter sur lui.
Pas méchamment.
Pas encore.
Un surnom.
Puis un autre.
Émile souriait parfois.
Ce sourire que Maxime connaissait désormais.
Celui qu’on utilise quand on ne trouve pas quelque chose drôle mais qu’on ne veut pas montrer que ça fait mal.
Un midi, Maxime vit l’un des garçons prendre le bonnet d’Émile.
— Rends-le.
Émile tendit la main.
— Viens le chercher.
Le garçon leva le bonnet au-dessus de sa tête.
Quelques élèves rirent.
Maxime s’arrêta.
Samuel était à côté de lui.
Il ne dit rien.
Il regarda Maxime.
Maxime regarda la scène.
Pendant une seconde, il revit Samuel.
Le plateau.
Les trois semaines.
Les couloirs.
Les affaires cachées.
Et surtout cette phrase :
« Lui aussi disait ça. »
Maxime s’approcha.
— Rends-lui.
Le garçon se retourna.
— Quoi ?
— Son bonnet.
— On rigole.
Maxime resta calme.
— Lui aussi ?
Le garçon regarda Émile.
Émile ne souriait plus.
— Vas-y, Maxime, fais pas ton surveillant.
Quelques mois plus tôt, cette phrase aurait suffi.
La peur d’être ridicule.
La peur de perdre son statut.
La nécessité de montrer qui commandait.
Mais Maxime ne ressentit plus la même chose.
— Rends-le.
Le garçon soupira.
Puis lança le bonnet à Émile.
— Vous êtes devenus chiants dans ce lycée.
Il partit avec son ami.
Émile remit son bonnet.
— Merci.
Maxime hocha la tête.
— Pas de problème.
Samuel s’approcha.
— Bien.
Maxime le regarda.
— Ne commence pas.
— J’ai rien dit.
— Ton visage parle.
Samuel sourit.
— Tu progresses.
Maxime leva un doigt.
— Encore une phrase comme ça et je recommence à harceler les gens.
Émile les regarda, horrifié.
Maxime comprit.
— Non.
Il secoua immédiatement la tête.
— C’était une blague.
Samuel éclata de rire.
— Très mauvaise blague.
— Ferme-la.
Émile finit par sourire.
Ce soir-là, Samuel rentra chez lui.
Nathalie préparait le dîner.
— Salut.
— Salut.
Samuel posa son sac.
Puis resta debout dans la cuisine.
Sa mère le remarqua.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
Elle sourit.
— Cette phrase fonctionne très mal dans cette famille.
Samuel s’assit.
Il regarda sa mère quelques secondes.
— Pourquoi tu m’as inscrit au judo ?
Nathalie fronça les sourcils.
— Maintenant ?
— Oui.
Elle réfléchit.
— Tu avais neuf ans.
— Je sais.
— Tu étais timide.
— Je suis toujours timide.
— Moins.
Samuel attendit.
Nathalie sourit.
— Ton père disait que ça te donnerait confiance.
Le sourire de Samuel disparut légèrement.
Ils parlaient rarement de lui.
— Il avait raison ?
Nathalie haussa les épaules.
— Peut-être.
Samuel regarda la table.
— Tu crois qu’il serait fier de moi ?
Nathalie se figea.
Puis posa lentement le couteau qu’elle tenait.
Elle s’assit face à son fils.
— Oui.
Samuel ne releva pas les yeux.
— Même Grenoble ?
— Samuel…
— Même le poignet ?
Nathalie réfléchit.
— Il n’aurait pas été fier que quelqu’un soit blessé.
Une pause.
— Mais il aurait été fier que tu aies continué après.
Samuel sentit ses yeux devenir humides.
Il détestait pleurer devant quelqu’un.
Même devant sa mère.
Nathalie ne tendit pas immédiatement la main.
Elle avait appris.
Elle attendit.
Samuel finit par demander :
— Tu peux me parler de lui ?
Nathalie resta immobile.
Cela faisait des années que Samuel n’avait pas posé cette question.
— Bien sûr.
Et ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, ils parlèrent de son père sans parler de sa mort.
Ils parlèrent de sa mauvaise cuisine.
De sa manière de chanter faux dans la voiture.
De la première fois où il avait accompagné Samuel au judo.
De la ceinture blanche qu’il avait nouée à l’envers.
Samuel rit.
Puis pleura un peu.
Et cette fois, il ne détourna pas les yeux.
Le lendemain, dans le réfectoire, Samuel posa son plateau sur la table.
Maxime arriva derrière lui.
— Décale-toi.
Samuel leva les yeux.
— Pourquoi ?
— T’es sur ma place.
Samuel regarda la chaise.
Puis Maxime.
— Ta place ?
Maxime sourit.
— Oui.
Samuel se décala légèrement.
— D’accord.
Maxime s’assit.
Hugo arriva.
Puis Clara.
Émile hésita à quelques mètres.
Maxime le remarqua.
— Émile !
Le garçon se retourna.
Maxime désigna une chaise.
— Viens.
Émile s’approcha.
— Je peux ?
Maxime regarda Samuel.
Samuel haussa les épaules.
— Apparemment, Maxime possède les tables maintenant.
— Exactement, répondit Maxime.
Émile s’assit.
Cinq plateaux.
Cinq élèves.
Samuel regarda le sien.
Puis celui de Maxime.
Il sourit.
Maxime fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Rien.
— Dis.
Samuel désigna son plateau.
— Fais attention.
— À quoi ?
— Il paraît qu’ils tombent facilement ici.
Hugo éclata de rire.
Clara aussi.
Émile ne comprit pas immédiatement.
Maxime fixa Samuel.
Puis secoua la tête en souriant.
— Connard.
Samuel prit son morceau de pain.
— Peut-être.
Et autour d’eux, le réfectoire continua de vivre.
Sans silence soudain.
Sans public.
Sans personne au sol.
Comme il aurait toujours dû le faire.
CELUI QUI NE BAISSAIT JAMAIS LES YEUX
Partie 8 — Celui qui reste debout
Le printemps arriva à Lyon.
Six mois s’étaient écoulés depuis le jour où un plateau avait frappé le sol du réfectoire.
Six mois.
Pour Samuel, cela semblait à la fois très loin et étrangement proche.
Il lui arrivait encore de repenser au bruit.
Au silence qui avait suivi.
Au regard de Maxime lorsqu’il s’était retrouvé au sol.
Mais le souvenir avait changé.
Ce n’était plus une scène qu’il rejouait pour savoir ce qu’il aurait pu faire autrement.
C’était simplement quelque chose qui avait eu lieu.
Une page.
Pas toute son histoire.
Maxime continuait le judo.
Il était toujours débutant.
Et toujours impatient.
— Plus bas.
— Je suis bas.
Samuel secoua la tête.
— Non.
— Mes jambes brûlent.
— C’est normal.
— Je déteste ce sport.
Le professeur passa derrière eux.
— Maxime, tu viens quatre fois par semaine.
— Je le déteste quatre fois par semaine.
Samuel sourit.
Quelques secondes plus tard, Maxime tenta maladroitement une technique.
Samuel perdit volontairement un peu son équilibre.
Maxime le sentit.
Il s’arrêta.
— T’as fait exprès.
— Quoi ?
— Tu m’as laissé faire.
— Pas du tout.
— Samuel.
— Peut-être un peu.
Maxime recula.
— Recommence.
— Sérieusement ?
— Sans m’aider.
Samuel soupira.
— D’accord.
Ils reprirent.
Cette fois, Maxime échoua.
Puis encore.
À la quatrième tentative, Samuel tomba réellement.
Maxime resta une seconde immobile.
Puis leva les bras.
— Enfin !
Plusieurs élèves du club se retournèrent.
Samuel, allongé sur le tatami, éclata de rire.
— Calme-toi, champion.
Maxime lui tendit la main.
Samuel la saisit.
Et en se relevant, il pensa à quelque chose.
Six mois plus tôt, Maxime aurait probablement voulu que tout le monde voie Samuel au sol.
Aujourd’hui, il était simplement heureux d’avoir réussi quelque chose.
Ce n’était pas spectaculaire.
Mais c’était peut-être cela, changer.
À la maison, les choses avaient également évolué.
Samuel et Nathalie parlaient davantage.
Pas constamment.
Samuel restait Samuel.
Il aimait le silence.
Il pouvait passer tout un dîner sans raconter sa journée.
Mais lorsqu’un problème existait, il essayait désormais de ne plus attendre trois semaines avant d’en parler.
Et Nathalie avait appris autre chose.
Ne pas résoudre immédiatement.
Ne pas cacher.
Ne pas décider à sa place.
Un soir, elle posa une enveloppe sur la table.
— C’est arrivé aujourd’hui.
Samuel regarda l’expéditeur.
Grenoble.
Son ancien lycée.
Son ventre se contracta légèrement.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas.
Samuel regarda sa mère.
— Tu ne l’as pas ouverte ?
Nathalie sourit.
— Elle porte ton nom.
Samuel comprit immédiatement ce qu’elle voulait lui dire.
Cette fois, c’est à toi.
Il prit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
Elle venait de Thomas, le garçon dont le poignet avait été cassé.
Samuel resta immobile.
Nathalie remarqua son visage.
— Tu veux que je reste ?
Samuel hésita.
— Oui.
Il ouvrit la lettre.
Elle était courte.
Thomas expliquait avoir vu la vidéo de Lyon.
Il disait qu’il avait longtemps raconté l’histoire de Grenoble en supprimant la partie qui le rendait responsable.
Il reconnaissait avoir suivi Samuel avec deux autres garçons.
L’avoir attrapé.
Avoir voulu lui faire peur.
Puis venait une phrase.
Samuel la relut deux fois.
Thomas ne lui demandait pas de pardonner.
Il disait seulement qu’il était désolé d’avoir laissé Samuel partir en pensant qu’il était le coupable.
Samuel posa la lettre.
Nathalie attendit.
— Ça va ?
— Je sais pas.
— Tu veux lui répondre ?
Samuel regarda le papier.
— Pas maintenant.
— D’accord.
Il resta silencieux.
Puis ajouta :
— Peut-être un jour.
Nathalie hocha la tête.
Elle ne demanda rien de plus.
Samuel replia soigneusement la lettre.
Cette nuit-là, il la rangea avec le document officiel de son ancien lycée.
Pas pour conserver les preuves d’une injustice.
Mais parce que, pour la première fois, cette histoire ne lui appartenait plus entièrement.
Quelqu’un d’autre avait enfin accepté de porter sa part.
Maxime, de son côté, voyait toujours son père.
Une fois toutes les deux semaines.
Christophe poursuivait sa thérapie.
Les rencontres n’étaient pas toujours faciles.
Une fois, ils s’étaient disputés et Maxime était parti après vingt minutes.
Mais Christophe ne l’avait pas suivi.
Il n’avait pas crié.
Le lendemain, il avait envoyé un message.
J’étais en colère. J’aurais dû t’écouter. On réessaiera quand tu voudras.
Maxime avait montré le message à Samuel.
— C’est bizarre.
— Quoi ?
— Mon père qui s’excuse.
Samuel regarda l’écran.
— Tu préfères quand il crie ?
— Non.
— Alors habitue-toi.
Maxime rangea son téléphone.
— T’es vraiment nul pour les conversations émotionnelles.
— Merci.
— C’était pas un compliment.
— Je sais.
Maxime sourit.
Un vendredi de mai, Madame Roussel entra dans leur classe.
— J’ai besoin de Samuel et Maxime quelques minutes.
Les deux garçons échangèrent immédiatement un regard.
Maxime murmura :
— Qu’est-ce que t’as fait ?
Samuel répondit :
— Pourquoi moi ?
— Parce que maintenant je suis quelqu’un de bien.
Samuel leva les yeux au ciel.
Ils suivirent Madame Roussel.
Dans son bureau se trouvait Émile.
Le nouvel élève.
Il avait les yeux rouges.
Maxime cessa immédiatement de plaisanter.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Madame Roussel répondit :
— Émile a accepté que je vous en parle.
Elle regarda le garçon.
— Tu veux leur expliquer ?
Émile fixa ses chaussures.
— Les deux gars de l’autre fois…
Maxime comprit.
— Ils ont recommencé ?
Émile hocha la tête.
— Pas devant vous.
Samuel s’assit face à lui.
— Depuis combien de temps ?
Émile hésita.
— Presque un mois.
Maxime se figea.
Un mois.
Ils n’avaient rien vu.
Émile poursuivit :
— Des messages surtout.
— Et parfois ils m’attendent dehors.
Le visage de Maxime se durcit.
— Ils t’ont touché ?
— Une fois.
Maxime se leva immédiatement.
— Je vais…
— Non.
La voix de Samuel l’arrêta.
Maxime se retourna.
— Quoi, non ?
— Assieds-toi.
— Ils l’attendent dehors !
— Je sais.
— Alors ?
Samuel regarda Maxime.
— Tu vas faire quoi ?
Maxime ouvrit la bouche.
Puis s’arrêta.
Il savait exactement ce qu’il avait envie de faire.
Trouver les garçons.
Leur faire peur.
Leur montrer qu’ils avaient choisi la mauvaise personne.
L’ancienne logique.
Toujours la même.
Qui est le plus fort dans la pièce ?
Samuel regarda simplement son ami.
Maxime inspira.
Puis se rassit.
— D’accord.
Madame Roussel observa silencieusement la scène.
Samuel se tourna vers Émile.
— Pourquoi tu n’as rien dit avant ?
Émile haussa les épaules.
— Je pensais que ça allait s’arrêter.
Samuel baissa les yeux.
Il connaissait cette réponse.
— Moi aussi, j’ai pensé ça.
Émile le regarda.
Samuel continua :
— Ça ne s’est pas arrêté.
Maxime ajouta doucement :
— Et moi, j’étais le gars qui faisait ça.
Émile sembla surpris.
Maxime ne détourna pas les yeux.
— Pas avec toi.
— Avec Samuel.
Émile regarda Samuel.
Puis Maxime.
— Sérieux ?
— Oui.
Maxime inspira.
— Pendant plusieurs semaines.
Samuel resta silencieux.
Maxime poursuivit :
— Je croyais que parce que je ne le frappais pas vraiment, ce n’était pas grave.
Il secoua la tête.
— C’était grave.
Émile demanda :
— Pourquoi tu me racontes ça ?
Maxime réfléchit.
— Parce que si quelqu’un te dit que c’est juste une blague…
Il regarda Samuel.
— Ce n’est pas lui qui décide si ça te fait mal.
Samuel eut un léger sourire.
Madame Roussel prit quelques notes.
Cette fois, le problème fut traité avant qu’un plateau ne tombe.
Avant qu’un poing ne parte.
Avant que quelqu’un soit obligé de se défendre.
Quelques semaines plus tard, l’année scolaire touchait à sa fin.
Un midi, Samuel arriva au réfectoire.
Même carrelage.
Mêmes tables.
Même bruit de couverts.
Il prit son plateau.
Une pomme.
Un yaourt.
Du pain.
Lorsqu’il vit le contenu, il s’arrêta.
Presque exactement comme ce jour-là.
Il sourit.
— Quoi ?
Maxime venait d’arriver derrière lui.
Samuel montra la pomme.
— Rien.
— T’es bizarre.
— Je sais.
Ils avancèrent.
Près de la table du fond, Hugo et Clara les attendaient.
Émile était avec eux.
Maxime posa son plateau.
Puis regarda Samuel.
— Attends.
Samuel fronça les sourcils.
— Quoi ?
Maxime se plaça devant lui.
Exactement comme six mois plus tôt.
Samuel comprit immédiatement.
— Ne fais pas ça.
Maxime prit un air sérieux.
— Tu vas où ?
Hugo commença déjà à rire.
Samuel secoua la tête.
— Maxime.
— Je te demande où tu vas.
Samuel retint un sourire.
— Manger.
— J’avais compris.
Clara éclata de rire.
Maxime continua :
— Cette table est prise.
Samuel regarda les places libres.
— Non.
Maxime s’approcha.
— Quoi, non ?
Samuel posa calmement son plateau.
— Si tu touches à mon déjeuner, je te fais payer le yaourt.
Maxime ne tint plus.
Il éclata de rire.
Samuel aussi.
Puis Hugo.
Clara.
Émile.
Quelques élèves autour se retournèrent sans comprendre.
Maxime s’assit.
— T’as vraiment aucun humour.
— Et toi, aucune originalité.
Ils commencèrent à manger.
Quelques minutes passèrent.
Puis Maxime regarda Samuel.
— Tu sais que je suis vraiment désolé ?
Samuel arrêta de manger.
Cette fois, Maxime ne plaisantait plus.
— Je sais.
— Non.
Maxime secoua la tête.
— Pas juste pour le plateau.
Samuel attendit.
— Pour les trois semaines avant.
— Pour t’avoir fait croire que t’avais besoin de regarder derrière toi dans les couloirs.
— Pour avoir essayé de te faire sentir petit juste parce que…
Il chercha ses mots.
— Parce que moi, je me sentais petit ailleurs.
Samuel resta silencieux.
Maxime poursuivit :
— C’était pas ta faute.
— Je sais.
— Maintenant tu le sais.
Samuel comprit ce qu’il voulait dire.
À Grenoble, il ne le savait pas.
Pendant longtemps, il avait cherché quelque chose chez lui qui expliquait pourquoi on l’avait choisi.
Trop silencieux.
Trop petit.
Trop différent.
Trop seul.
Il avait fini par comprendre une chose essentielle.
Les victimes cherchent souvent la raison en elles-mêmes.
Alors que cette raison appartient parfois entièrement à celui qui décide de leur faire du mal.
Samuel regarda Maxime.
— Merci.
Maxime hocha la tête.
Puis reprit son repas.
Pas d’accolade.
Pas de grand discours.
Ils n’en avaient pas besoin.
Le dernier jour avant les vacances, Samuel retourna au club de judo.
Maxime était déjà là.
Ils enfilèrent leurs judogis.
Le professeur réunit le groupe.
— Randori léger aujourd’hui.
Maxime regarda Samuel.
— Avec moi.
Samuel sourit.
— Mauvaise idée.
— T’as peur ?
Six mois plus tôt, cette phrase aurait signifié autre chose.
Aujourd’hui, Samuel sourit.
— Énormément.
Ils montèrent sur le tatami.
Salut.
Position.
Maxime attaqua.
Samuel esquiva.
Ils tournèrent.
Maxime tenta une technique.
Raté.
Samuel répondit.
Maxime perdit l’équilibre.
Mais cette fois, il savait tomber.
Son corps accompagna le mouvement.
Son bras frappa correctement le tatami.
Il se releva immédiatement.
Samuel sourit.
— Bien.
Maxime reprit sa position.
— Encore.
Ils recommencèrent.
Pas pour dominer.
Pas pour humilier.
Pas pour savoir qui était le plus fort.
Simplement pour apprendre.
À la sortie, le soleil descendait sur Lyon.
Maxime remit son sac sur son épaule.
— À septembre ?
Samuel fronça les sourcils.
— Tu continues ?
— Évidemment.
— Je pensais que tu détestais le judo.
Maxime sourit.
— Je le déteste toujours.
Ils marchèrent jusqu’au croisement.
Puis Maxime s’arrêta.
— Samuel.
— Quoi ?
— Le premier jour…
Samuel attendit.
— Quand tu m’as dit de reculer…
Maxime sourit légèrement.
— T’avais vraiment pas peur ?
Samuel réfléchit.
Puis répondit enfin avec sincérité :
— Si.
Maxime sembla surpris.
— Sérieux ?
— Oui.
— Mais ça se voyait pas.
Samuel regarda la rue devant eux.
— Avoir peur et reculer, c’est pas la même chose.
Maxime resta silencieux.
Samuel ajouta :
— Et ne pas reculer ne veut pas toujours dire se battre.
Cette fois, Maxime ne se moqua pas de la phrase.
Il hocha simplement la tête.
— À septembre.
— À septembre.
Ils partirent dans deux directions différentes.
Samuel marcha quelques mètres.
Puis s’arrêta au passage piéton.
Autour de lui, Lyon continuait de vivre.
Des voitures.
Des vélos.
Des conversations.
Une rame de tramway au loin.
Samuel regarda son reflet dans la vitre d’un commerce.
Le même garçon.
Dix-sept ans.
Même visage.
Même cheveux.
Toujours plutôt silencieux.
Il n’était pas devenu plus fort parce qu’il avait mis Maxime au sol.
Maxime n’était pas devenu faible parce qu’il y était tombé.
La véritable différence était venue après.
Samuel avait appris qu’il pouvait demander de l’aide sans perdre sa dignité.
Maxime avait appris qu’il pouvait reconnaître sa peur sans devoir la transformer en violence.
Et tous les deux avaient compris que le courage n’était pas une question de savoir qui baissait les yeux en premier.
Parfois, le courage consistait à regarder quelqu’un en face.
À reconnaître ce qu’on lui avait fait.
À dire la vérité.
À demander de l’aide.
À s’excuser.
Ou simplement à tendre la main à celui qu’on avait autrefois voulu mettre à terre.
Samuel regarda le feu passer au vert.
Puis traversa.
May you like
Cette fois, il n’avait rien à fuir.
Et personne à vaincre.