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May 23, 2026

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 1 — La femme sous la pluie

La pluie tombait depuis presque trois heures sur les routes du sud de la France.

Une pluie froide, régulière, inhabituelle pour la saison, qui transformait l’asphalte en un long miroir gris et faisait disparaître les collines derrière un voile de brume.

À la sortie d’une petite ville située entre Nîmes et Montpellier, un vieux garage automobile résistait encore au bord d’une départementale.

Garage Renaud.

L’enseigne avait perdu plusieurs lettres avec les années. La peinture bleue de la façade s’écaillait. Sous le grand auvent métallique, deux voitures attendaient des réparations depuis le matin.

À l’intérieur, pourtant, le travail continuait.

Le bruit métallique d’une clé tombant sur le béton résonna entre les murs.

Mathieu Renaud releva la tête.

Trente-deux ans.

Les manches de sa chemise de mécanicien rouge rouille étaient remontées jusqu’aux avant-bras. Une légère trace de graisse traversait sa main droite.

Il regarda rapidement l’horloge accrochée au-dessus du bureau.

Dix-sept heures quarante-sept.

Encore une heure.

Peut-être moins si la pluie continuait.

Mathieu se pencha de nouveau sur la pièce mécanique posée devant lui.

Au fond du garage, deux de ses collègues parlaient à voix basse près d’un pont élévateur. Leur conversation se mélangeait au bruit de la pluie frappant la tôle du toit.

Tout semblait parfaitement ordinaire.

Jusqu’à ce qu’une silhouette apparaisse devant l’entrée ouverte.

Mathieu ne la remarqua pas immédiatement.

La femme resta quelques secondes sous la pluie, comme si elle hésitait à entrer.

Puis elle se mit brusquement à courir.

Ses chaussures frappèrent le béton mouillé.

Mathieu releva la tête.

La femme entra dans le garage.

Elle devait avoir un peu moins de cinquante ans. Ses cheveux châtains foncés, mouillés par la pluie, collaient légèrement à son visage. Son chemisier bleu pétrole était trempé au niveau des épaules.

Mais ce ne fut pas son apparence qui inquiéta Mathieu.

Ce furent ses yeux.

Elle ne regardait ni les voitures, ni les outils, ni les mécaniciens.

Elle regardait derrière elle.

Vers la route.

Comme quelqu’un qui avait peur d’être suivi.

Mathieu posa lentement l’outil qu’il tenait.

— Madame ?

La femme s’approcha rapidement de l’établi.

Elle avait du mal à reprendre son souffle.

— S’il vous plaît...

Sa voix tremblait.

Mathieu fronça légèrement les sourcils.

— Qu’est-ce qui se passe ?

La femme se retourna encore une fois vers l’entrée.

Personne.

Seulement la pluie.

Elle revint vers Mathieu.

— Aidez-moi.

Cette fois, elle avait parlé plus bas.

Mathieu observa son visage.

Il avait déjà vu des gens paniqués.

Des automobilistes après un accident.

Des conducteurs qui venaient de découvrir qu’ils avaient perdu leur portefeuille.

Une femme dont le fils avait disparu quelques minutes sur une aire d’autoroute.

Mais cette femme-là avait une peur différente.

Elle semblait attendre quelqu’un.

Ou fuir quelqu’un.

Mathieu jeta un regard vers la route.

— Vous avez eu un accident ?

— Non.

— Quelqu’un vous a fait du mal ?

La femme ne répondit pas.

— Vous voulez que j’appelle la police ?

À ces mots, son visage changea immédiatement.

— Non.

La réponse avait été beaucoup trop rapide.

Mathieu la fixa.

— Madame...

Elle s’approcha encore légèrement.

Puis elle prononça une phrase qu’il n’aurait jamais pu anticiper.

— Dites que vous êtes mon fils.

Mathieu resta silencieux.

Pendant une seconde, il pensa avoir mal entendu.

— Pardon ?

La femme regarda vers l’entrée.

— Dites que vous êtes mon fils.

— Votre fils ?

— Juste une minute.

Mathieu eut un petit mouvement de recul.

Pas par peur.

Par incompréhension.

— Je ne comprends pas.

— Vous n’avez pas besoin de comprendre.

Elle inspira profondément.

— Pas maintenant.

Mathieu observa ses mains.

Elles tremblaient.

La femme essayait pourtant de les maintenir immobiles contre sa jupe.

— Comment vous vous appelez ?

Elle hésita.

À peine une seconde.

— Sophie.

— Sophie quoi ?

Nouveau silence.

— Delorme.

Mathieu hocha lentement la tête.

— D’accord, Sophie Delorme. Qui est-ce que vous fuyez ?

Elle ne répondit pas.

Son regard se dirigea vers l’entrée.

Et cette fois, quelque chose changea.

Ses épaules se raidirent.

Mathieu suivit son regard.

Une silhouette masculine venait d’apparaître sous l’auvent.

L’homme ne courait pas.

Il avançait lentement.

Comme quelqu’un qui savait exactement où il allait.

Grand, mince, impeccablement habillé malgré la pluie, il portait une veste sombre couleur olive.

Ses chaussures traversèrent une petite flaque devant l’entrée.

Sophie murmura :

— C’est lui.

Mathieu se retourna vers elle.

— Votre mari ?

Aucune réponse.

— Votre frère ?

Toujours rien.

L’homme entra dans le garage.

Il s’arrêta.

Son regard trouva Sophie presque immédiatement.

Pendant quelques secondes, personne ne parla.

Même les deux mécaniciens au fond avaient cessé leur conversation.

L’homme regarda Sophie.

— Sophie.

Sa voix était étonnamment calme.

— On s’en va.

Sophie ne bougea pas.

Mathieu sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

Il n’y avait aucune colère visible chez l’homme.

Aucun geste violent.

Aucune menace.

Et pourtant, Sophie semblait plus terrifiée maintenant qu’au moment où elle était entrée.

L’homme fit un léger mouvement vers elle.

Mathieu se plaça entre eux.

Un seul pas.

Pas davantage.

— Laissez ma mère tranquille.

Le silence qui suivit fut étrange.

Sophie baissa légèrement les yeux.

L’homme, lui, regarda Mathieu.

Longtemps.

Puis un sourire presque invisible apparut au coin de sa bouche.

— Votre mère ?

— Vous avez entendu.

L’homme regarda Sophie.

— C’est donc ça ?

Sophie resta silencieuse.

— Maintenant, tu fais intervenir des inconnus ?

Mathieu fronça les sourcils.

— Elle vous a demandé de partir.

— Elle ne vous a rien demandé du tout.

Mathieu ne répondit pas.

L’homme fit un pas sur le côté.

Pas vers Sophie.

Simplement pour mieux la voir.

— Sophie, ça suffit.

Elle releva enfin les yeux.

— Vincent...

Mathieu retint le prénom.

Vincent.

— Je ne reviendrai pas avec toi.

Pour la première fois, le calme de Vincent sembla se fissurer.

Très légèrement.

— Tu n’as aucune idée de ce que tu es en train de faire.

— Si.

— Non.

Il regarda Mathieu.

— Et lui encore moins.

Mathieu croisa les bras.

— Je pense que vous devriez partir.

Vincent eut un petit rire sans joie.

— Vous ne savez même pas qui elle est.

— Peut-être.

— Vous ne savez pas pourquoi elle est ici.

— Non plus.

— Alors ne vous mêlez pas de ça.

Mathieu soutint son regard.

— Une femme arrive ici terrorisée et me demande de l’aide. À partir de ce moment-là, ça me concerne un peu.

Sophie tourna légèrement la tête vers Mathieu.

Une étrange émotion passa sur son visage.

Presque de la tristesse.

Vincent la remarqua.

Et quelque chose dans son expression devint plus froid.

— Toujours la même, Sophie.

Elle se raidit.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu le sais très bien.

— Vincent...

— Tu crois vraiment pouvoir réparer ça maintenant ?

Mathieu regarda Sophie.

Elle semblait soudain moins effrayée par Vincent que par ce qu’il pouvait dire.

— Réparer quoi ?

demanda Mathieu.

Personne ne répondit.

Vincent regardait toujours Sophie.

— Combien de temps tu pensais pouvoir continuer ?

Sophie serra les mâchoires.

— Tais-toi.

— Vingt-sept ans ?

Mathieu releva légèrement la tête.

Vingt-sept ans.

Pourquoi ce chiffre ?

— De quoi est-ce qu’il parle ?

demanda-t-il.

Sophie secoua la tête.

— De rien.

Vincent eut un sourire.

— Bien sûr.

Il allait ajouter quelque chose lorsqu’un bruit métallique retentit au fond du garage.

Une clé venait de tomber.

Le bruit fit tourner légèrement la tête de Mathieu.

Vincent aussi détourna les yeux.

Son regard passa au-dessus de l’établi.

Puis s’arrêta.

Sur le mur.

Derrière Mathieu se trouvait un vieux panneau de liège couvert de papiers.

Des factures.

Un calendrier périmé.

Une carte postale.

Deux anciens certificats d’assurance.

Et une photographie.

Une seule.

Elle était là depuis tellement longtemps que Mathieu ne la remarquait presque plus.

Vincent, lui, venait de la voir.

Son visage changea.

Pas beaucoup.

Mais suffisamment pour que Sophie le remarque.

Et lorsqu’elle comprit ce qu’il regardait, elle devint parfaitement immobile.

Vincent murmura :

— Cette photo...

Mathieu se retourna.

— Quoi ?

Il suivit son regard.

La photographie.

Une vieille image aux couleurs presque effacées.

Mathieu la connaissait depuis son enfance.

Elle avait été prise devant ce même garage, bien avant qu’il en hérite.

Son père était dessus.

Jean Renaud.

À l’époque, Jean devait avoir une trentaine d’années.

Il se tenait devant l’ancienne façade du garage, souriant légèrement à l’objectif.

À côté de lui se trouvait une jeune femme.

Mathieu avait toujours supposé qu’il s’agissait d’une cliente, d’une amie ou peut-être d’une ancienne employée.

Il n’avait jamais demandé.

Pourquoi l’aurait-il fait ?

Son père était mort huit ans auparavant.

La photographie était simplement restée là.

Un morceau insignifiant du passé.

Mais maintenant...

Mathieu s’approcha légèrement du panneau.

Son regard passa de la photo à Sophie.

Puis de Sophie à la photo.

Quelque chose lui serra soudain l’estomac.

Même regard.

Même forme du visage.

Les années avaient changé les traits.

Pas suffisamment.

Mathieu fixa Sophie.

— Attendez...

Elle ne bougea pas.

Mathieu regarda encore la photographie.

— C’est vous ?

Sophie baissa les yeux.

Vincent ne disait plus rien.

— Sophie ?

insista Mathieu.

Elle releva lentement le regard.

Mathieu sentit sa respiration ralentir.

— Vous connaissiez mon père ?

Le silence devint presque insupportable.

On entendait seulement la pluie.

Sophie regarda la photographie.

Pendant quelques secondes, la peur disparut de son visage.

Elle fut remplacée par autre chose.

Une douleur ancienne.

— Jean...

murmura-t-elle.

Mathieu se figea.

Elle connaissait son prénom.

— Comment vous connaissiez mon père ?

Sophie ne répondit pas.

Vincent regarda Mathieu.

Puis Sophie.

Il semblait maintenant inquiet.

Et Mathieu remarqua ce détail.

Depuis son arrivée, Vincent avait toujours semblé contrôler la situation.

Mais plus maintenant.

— Sophie.

Sa voix était plus ferme.

— Ne fais pas ça.

Elle ne le regarda même pas.

Mathieu, lui, se retourna vers Vincent.

— Ne faites pas quoi ?

Vincent resta silencieux.

Mathieu regarda Sophie.

— Pourquoi êtes-vous venue ici ?

— Je...

Sa voix se brisa légèrement.

Elle reprit.

— Je ne savais pas si tu serais là.

Mathieu fronça les sourcils.

Un mot venait de le frapper.

Tu.

Depuis son arrivée, Sophie l'avait presque toujours vouvoyé.

Maintenant, elle venait de le tutoyer.

Comme si elle le connaissait.

Mathieu sentit un froid étrange lui traverser le dos.

— Vous saviez qui j’étais ?

Sophie ferma brièvement les yeux.

— Oui.

— Avant d’entrer ici ?

Elle ne répondit pas.

— Sophie.

— Oui.

Mathieu recula d’un demi-pas.

La situation entière venait de changer.

— Donc vous ne êtes pas entrée ici par hasard.

— Non.

— Vous saviez que c’était le garage de mon père.

— Oui.

— Vous saviez que j’y travaillais.

Sophie hésita.

— Je l’espérais.

Mathieu regarda Vincent.

— Et vous ?

Vincent resta impassible.

— Vous connaissiez mon père aussi ?

— Mathieu...

dit Sophie.

Il se retourna brusquement.

— Comment connaissez-vous mon prénom ?

Silence.

Cette fois, même Vincent détourna les yeux.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

Il ne se souvenait pas lui avoir donné son prénom.

Son badge était posé dans le bureau.

Son nom n’était écrit nulle part sur sa chemise.

— Je ne vous ai jamais dit comment je m’appelais.

Sophie pâlit.

Mathieu la fixa.

— Qui êtes-vous ?

Sophie inspira lentement.

Elle regarda la photographie.

Puis Mathieu.

Ses yeux étaient humides, mais elle ne pleurait pas.

— Quelqu’un qui aurait dû venir ici il y a très longtemps.

Vincent intervint immédiatement.

— Ça suffit.

Sophie l’ignora.

Mathieu sentit que la réponse était proche.

— Pourquoi aujourd’hui ?

Sophie regarda vers l’extérieur.

La pluie continuait de tomber sur la route.

— Parce que je n’ai plus beaucoup de temps.

Mathieu fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Vincent fit un pas.

— Sophie.

Elle se tourna enfin vers lui.

— Non.

Sa voix avait changé.

Elle n’était plus paniquée.

— J’ai passé vingt-sept ans à faire ce que tu voulais.

Vincent serra légèrement la mâchoire.

— Fais attention.

— À quoi ?

— À ce que tu vas détruire.

Sophie eut un rire presque silencieux.

— C’est déjà détruit.

Mathieu regardait l’un puis l’autre.

— Quelqu’un va m’expliquer ce qui se passe ?

Sophie revint vers lui.

— Mathieu...

— Non.

Il désigna la photographie d’un mouvement du regard.

— Vous connaissez mon père. Vous connaissez mon prénom. Vous saviez où me trouver. Et vous entrez ici en me demandant de prétendre être votre fils.

Il marqua une pause.

Puis sa voix devint plus basse.

— Pourquoi moi ?

Sophie le regarda longuement.

Vincent murmura :

— Sophie, ne réponds pas.

Elle ne détourna pas les yeux de Mathieu.

— Parce que je ne t’ai pas choisi au hasard.

Mathieu resta immobile.

Le bruit de la pluie semblait soudain très loin.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sophie ouvrit la bouche.

Mais Vincent parla avant elle.

— Demande-lui plutôt ce qui s’est passé le 14 octobre 1998.

Sophie se retourna brusquement.

— Vincent !

Mathieu fixa Vincent.

— Qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ?

Vincent regarda la vieille photographie.

Puis il posa de nouveau les yeux sur Mathieu.

Son calme était revenu.

— C’est le jour où ton père a compris que Sophie lui mentait depuis des années.

Mathieu sentit son ventre se nouer.

Sophie secoua la tête.

— Ce n’est pas vrai.

— Alors raconte-lui.

— Pas comme ça.

— Pourquoi ?

Vincent eut un sourire froid.

— Tu es venue jusqu’ici pour ça, non ?

Sophie regarda Mathieu.

Pour la première fois depuis son arrivée, ce n’était plus Vincent qu’elle semblait craindre.

C’était Mathieu.

Ou plutôt...

Ce que Mathieu penserait d’elle après avoir entendu la vérité.

— Mathieu...

Il attendit.

Sophie inspira.

— Ton père m’a demandé de disparaître.

Mathieu sentit son visage se fermer.

— Pourquoi ?

Sophie regarda la photographie.

— Parce qu’il avait découvert quelque chose.

— Quoi ?

Long silence.

Sophie releva enfin les yeux vers lui.

— Quelque chose qui te concernait.

Mathieu ne bougea plus.

Vincent, derrière elle, avait cessé de sourire.

Et pour la première fois depuis qu’il avait franchi la porte du garage, il semblait véritablement inquiet.

Sophie fit un pas vers Mathieu.

Puis s’arrêta.

— Mais ce que Jean ignorait...

Sa voix devint presque un murmure.

— ...c’est que je ne lui avais pas tout dit.

Vincent intervint brutalement :

— Sophie.

Elle continua.

— Et si je suis revenue aujourd’hui...

Mathieu attendait.

— ...c’est parce que quelqu’un vient de découvrir ce que j’ai caché.

Un grondement de tonnerre résonna au loin.

Mathieu regarda Vincent.

— Lui ?

Sophie ne répondit pas.

Mais son silence suffisait.

Mathieu se tourna vers Vincent.

Vincent ne regardait plus Sophie.

Il regardait la photographie.

Et soudain Mathieu comprit quelque chose d’encore plus inquiétant.

Vincent n’avait pas été surpris de découvrir que Sophie connaissait son père.

Ce n’était pas cela qui l’avait déstabilisé.

C’était cette photographie précise.

Comme s’il y avait quelque chose dessus que Mathieu n’avait jamais remarqué.

Mathieu se rapprocha du panneau.

— Qu’est-ce que vous avez vu ?

Vincent releva les yeux.

— Rien.

— Vous mentez.

— Mathieu...

dit Sophie.

Mais il ne l’écoutait plus.

Il fixa la photographie.

Son père.

Sophie.

L’ancien garage.

Une voiture garée derrière eux.

Une vieille Peugeot sombre.

Puis quelque chose, tout au bord de l’image.

Une troisième silhouette.

Presque coupée par le cadre.

Mathieu plissa les yeux.

— Qui est-ce ?

Sophie cessa de respirer.

Vincent pâlit.

Et cette fois, Mathieu sut qu’il venait enfin de poser la bonne question.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 2 — La troisième silhouette

Mathieu resta devant le panneau de liège.

Il ne regardait plus Sophie.

Il ne regardait plus Vincent.

Seulement cette vieille photographie.

Pendant toutes ces années, elle avait fait partie du décor.

Un morceau de papier jauni, coincé entre une facture ancienne et une carte postale de Sète.

Il était passé devant des milliers de fois.

Peut-être davantage.

Il l’avait regardée sans vraiment la voir.

Son père, plus jeune.

Sophie, presque méconnaissable.

L’ancien garage derrière eux.

Et maintenant cette forme, sur le bord droit de l’image.

Une silhouette masculine.

À moitié coupée.

Un visage presque hors cadre.

Une épaule.

Une main.

Mathieu s’approcha davantage.

— Qui est-ce ?

Personne ne répondit.

La pluie frappait toujours le toit du garage.

Au fond de l’atelier, les deux mécaniciens avaient repris leur travail, mais beaucoup plus lentement qu’avant.

Ils entendaient certainement une partie de la conversation.

Mathieu ne s’en préoccupait plus.

Il regarda Sophie.

— Vous le connaissez.

Ce n’était pas une question.

Sophie resta immobile.

Vincent, lui, détourna légèrement les yeux.

Ce mouvement suffit.

Mathieu se retourna vers lui.

— Vous aussi.

Vincent croisa les bras.

— Vous devriez arrêter de chercher des réponses dans une photographie vieille de trente ans.

— Pourquoi ?

— Parce que les images mentent.

Mathieu eut un rire bref.

— Les gens aussi.

Vincent soutint son regard.

— Justement.

Sophie murmura :

— Mathieu...

Il se tourna vers elle.

— Qui est cet homme ?

Elle regarda la photo.

Sa respiration semblait soudain plus difficile.

— Ce n’est pas important.

Mathieu resta silencieux quelques secondes.

Puis il secoua lentement la tête.

— Vous entrez dans mon garage en sachant qui je suis. Vous me demandez de prétendre être votre fils. Cet homme vous suit jusqu’ici. Vous connaissez mon père, vous connaissez mon prénom, et maintenant vous me dites qu’un type caché sur une vieille photo n’est pas important ?

Sophie baissa les yeux.

— Je voulais te parler seule.

— Alors pourquoi vous ne l’avez pas fait ?

Elle regarda Vincent.

— Parce que je n’en ai pas eu le temps.

Vincent sourit froidement.

— Tu avais vingt-sept ans.

Le visage de Sophie se ferma.

— Ce n’est pas aussi simple.

— C’est toujours ce que tu dis.

Mathieu se tourna vers Vincent.

— Vous la connaissez depuis combien de temps ?

Vincent ne répondit pas.

— Depuis combien de temps ?

— Assez longtemps.

— Ça veut dire quoi ?

Vincent regarda Sophie.

— Depuis avant votre naissance.

Mathieu sentit sa poitrine se contracter.

Il regarda Sophie.

Elle ne nia pas.

— Vous étiez tous les deux amis avec mon père ?

demanda-t-il.

Sophie secoua légèrement la tête.

— Pas exactement.

— Alors quoi ?

Vincent intervint :

— Tu veux vraiment faire ça ici ?

Sophie se tourna vers lui.

— Oui.

— Devant lui ?

— Surtout devant lui.

Quelque chose passa dans les yeux de Vincent.

Une colère très froide.

— Tu crois qu’il va te remercier ?

— Je ne suis pas venue pour qu’il me remercie.

— Alors pourquoi ?

Sophie ne répondit pas immédiatement.

Elle regarda Mathieu.

— Parce qu’il doit savoir.

Vincent inspira lentement.

— Tu n’as jamais su t’arrêter.

Sophie eut un petit sourire triste.

— Et toi, tu n’as jamais su lâcher prise.

Mathieu frappa légèrement la table du bout de la main.

Pas violemment.

Mais suffisamment pour les interrompre.

— Arrêtez de parler comme si je n’étais pas là.

Ils se turent.

— Qui est l’homme sur la photo ?

Sophie ferma les yeux quelques secondes.

Quand elle les rouvrit, son regard avait changé.

— Il s’appelait Antoine Lacroix.

Mathieu regarda Vincent.

Le même nom de famille.

Vincent ne réagit presque pas.

Presque.

— Votre père ?

demanda Mathieu.

Vincent resta silencieux.

Sophie répondit à sa place.

— Oui.

Mathieu regarda encore la photographie.

— Donc votre père connaissait le mien.

Vincent répondit :

— Ils se connaissaient.

— Comment ?

— Ils travaillaient ensemble parfois.

Sophie secoua la tête.

— Ce n’est pas toute la vérité.

Vincent se tourna vers elle.

— Sophie.

— Non.

Elle regarda Mathieu.

— Antoine Lacroix n’était pas mécanicien.

— Alors qu’est-ce qu’il faisait ici ?

Sophie hésita.

— Il apportait de l’argent.

Mathieu fronça les sourcils.

— De l’argent pour quoi ?

Personne ne répondit.

Il regarda Vincent.

— Pour quoi ?

Vincent soupira.

— Votre père avait des problèmes.

Le regard de Mathieu se durcit.

— Quels problèmes ?

— Des dettes.

Mathieu eut un petit rire incrédule.

— Mon père n’avait pas de dettes.

— Vous aviez quel âge en 1998 ?

Mathieu ne répondit pas immédiatement.

— Quatre ans.

Vincent hocha la tête.

— Alors vous ne savez pas ce qu’il avait.

Mathieu serra les mâchoires.

— Je connaissais mon père.

— Un fils connaît ce que son père décide de lui montrer.

Cette phrase resta suspendue dans l’air.

Sophie regarda Vincent avec colère.

— Ne parle pas de Jean comme ça.

Vincent se tourna vers elle.

— Tu le défends encore ?

— Oui.

— Après tout ce qu’il a fait ?

Le visage de Sophie pâlit.

Mathieu intervint immédiatement.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

Vincent ne répondit pas.

Sophie s’avança d’un demi-pas.

— Jean n’était pas parfait.

— Personne ne l’est.

— Mais ce n’était pas l’homme qu’il essaie de te décrire.

Vincent eut un rire sec.

— Tu es incroyable.

— Et toi, tu es exactement comme ton père.

Pour la première fois, Vincent perdit vraiment son calme.

— Ne prononce pas son nom comme si tu avais le droit de le juger.

Sophie soutint son regard.

— J’ai plus de raisons que toi.

Un silence lourd suivit.

Mathieu regarda Sophie.

— Qu’est-ce qu’Antoine Lacroix vous a fait ?

Elle se figea.

Vincent fit immédiatement un pas vers elle, puis s’arrêta presque aussitôt.

Mathieu le remarqua.

— Sophie ?

Elle respira profondément.

— Il ne m’a rien fait.

Vincent eut un sourire ironique.

— Encore un mensonge.

Elle se retourna.

— Tais-toi.

— Dis-lui.

— Non.

— Dis-lui pourquoi tu as quitté Montpellier du jour au lendemain.

Mathieu regarda Sophie.

— Vous viviez à Montpellier ?

Elle hocha doucement la tête.

— À l’époque.

— Avec mon père ?

Elle releva les yeux.

— Non.

La réponse était rapide.

Trop précise.

Mathieu la fixa.

— Vous étiez ensemble ?

Sophie resta silencieuse.

La pluie continuait de tomber à l’extérieur.

Un camion passa sur la départementale, projetant de l’eau sur le bas-côté.

Mathieu sentit soudain qu’il ne voulait presque plus entendre la réponse.

Mais il posa la question quand même.

— Vous étiez amants ?

Sophie inspira.

Puis elle dit :

— Oui.

Le garage sembla devenir silencieux.

Mathieu ne bougea plus.

Même s’il avait imaginé cette possibilité, entendre le mot à voix haute produisit quelque chose de différent.

Son père.

Cette femme.

Des décennies plus tôt.

— Quand ?

— De 1996 à 1998.

Mathieu calcula rapidement.

Sa mère était encore vivante à cette époque.

Il regarda Sophie.

— Mon père était marié.

— Je sais.

— Avec ma mère.

— Oui.

Mathieu détourna les yeux.

Il passa une main sur son front.

— Putain...

Sophie ne bougea pas.

— Mathieu, je suis désolée.

Il se retourna brusquement.

— Ne dites pas ça.

Elle se tut.

— Vous connaissiez ma mère ?

Un long silence.

Puis Sophie répondit :

— Oui.

Mathieu la fixa.

Cette réponse semblait encore plus lourde que la précédente.

— Comment ?

— Nous nous étions rencontrées plusieurs fois.

— Elle savait ?

Sophie baissa les yeux.

— Pas au début.

— Et après ?

Vincent regarda Sophie.

Elle ne répondit toujours pas.

Mathieu insista :

— Est-ce que ma mère savait que vous couchiez avec mon père ?

Sophie ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu resta figé.

Puis il s’éloigna de l’établi.

Quelques pas seulement.

Pas pour partir.

Simplement parce qu’il avait besoin d’espace.

Il regarda la pluie à l’extérieur.

Sa mère était morte lorsqu’il avait seize ans.

Un cancer rapide.

Dix mois entre le diagnostic et l’enterrement.

Dans ses souvenirs, ses parents avaient toujours semblé ordinaires.

Pas parfaitement heureux.

Mais stables.

Des disputes parfois.

Des silences.

Comme tous les couples.

Il n’avait jamais imaginé cela.

Derrière lui, Sophie parla doucement.

— Ta mère était une femme remarquable.

Mathieu se retourna.

— Vous n’avez pas le droit de parler d’elle.

Sophie encaissa la phrase sans répondre.

Vincent observa Mathieu.

— Maintenant vous comprenez pourquoi certaines choses auraient dû rester enterrées.

Mathieu le regarda.

— Non.

Vincent fronça les sourcils.

— Non ?

— Maintenant je comprends seulement que tout le monde ici me ment depuis vingt minutes.

Il revint vers l’établi.

— Vous avez dit que votre père apportait de l’argent au mien.

Vincent resta silencieux.

— Est-ce que ça avait quelque chose à voir avec Sophie ?

Cette fois, personne ne répondit.

Mathieu sentit immédiatement qu’il avait touché juste.

— Ça avait quelque chose à voir avec elle.

Sophie murmura :

— Oui.

Vincent ferma les yeux brièvement.

— Tu fais une erreur.

— Peut-être.

— Une grosse erreur.

Sophie se tourna vers lui.

— J’ai déjà fait la plus grosse il y a vingt-sept ans.

Mathieu regarda l’un puis l’autre.

— Expliquez-moi.

Sophie posa les mains sur le bord de l’établi.

Ses doigts tremblaient légèrement.

— À l’été 1998, j’ai découvert quelque chose sur Antoine Lacroix.

Vincent devint immédiatement attentif.

— Sophie.

— Quelque chose que Jean n’aurait jamais dû savoir.

Mathieu regarda Vincent.

Son visage restait fermé.

— Quoi ?

Sophie hésita.

— Antoine prêtait de l’argent à plusieurs petits commerces de la région.

— Illégalement ?

— Oui.

— Mon père avait emprunté à lui ?

— Oui.

Mathieu resta silencieux.

Sophie continua :

— Au début, ce n’était pas beaucoup. Le garage traversait une mauvaise période. Des réparations coûteuses. Des factures. Les banques refusaient de prêter davantage.

Mathieu regarda autour de lui.

Le garage.

Son garage.

Celui de son père.

— Combien ?

— Je ne sais pas exactement.

Vincent intervint :

— Elle le sait.

Sophie le fixa.

— Pas le montant final.

— Mais tu connais le reste.

Mathieu regarda Vincent.

— Et vous ?

Vincent resta impassible.

— J’avais quinze ans.

— Mais vous savez ce qui s’est passé.

— Oui.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Continuez.

Sophie prit une inspiration.

— Jean voulait rembourser.

— Et ?

— Antoine ne voulait plus seulement son argent.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

Sophie resta silencieuse.

Mathieu sentit une tension nouvelle.

— Sophie ?

Elle regarda Vincent.

Puis elle dit :

— Le garage.

Mathieu fronça les sourcils.

— Ce garage ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— À cause du terrain.

Mathieu regarda autour de lui.

— Le terrain ne vaut presque rien.

Vincent eut un sourire.

— Aujourd’hui, peut-être.

Mathieu le fixa.

— À l’époque ?

— Il y avait un projet routier.

Sophie reprit :

— Une déviation était prévue. Une partie des terrains devait être rachetée.

— Et Antoine le savait ?

— Avant tout le monde.

Mathieu resta silencieux.

— Il voulait récupérer le garage avant l’annonce.

Sophie hocha la tête.

— Jean a refusé.

— Et alors ?

Elle hésita.

— Antoine l’a menacé.

Mathieu regarda Vincent.

— Votre père menaçait le mien ?

Vincent ne répondit pas.

— Oui ou non ?

— Mon père faisait ce qu’il estimait nécessaire.

Mathieu eut un rire incrédule.

— Belle façon de dire oui.

Vincent ne réagit pas.

Sophie poursuivit :

— Jean voulait aller à la police.

— Pourquoi il ne l’a pas fait ?

— Parce qu’Antoine savait certaines choses sur lui.

Mathieu regarda Sophie.

— Quelles choses ?

Elle baissa les yeux.

— Moi.

Mathieu ne comprit pas immédiatement.

Puis son expression changea.

— Votre relation.

— Oui.

— Il menaçait de tout révéler à ma mère ?

Sophie répondit d’une voix faible :

— Pas seulement.

Vincent se tourna vers elle.

— Arrête.

Mathieu ne le quittait plus des yeux.

— Pas seulement quoi ?

Sophie regarda Mathieu.

Sa peur était revenue.

Mais elle ne semblait plus avoir peur de Vincent.

Elle semblait avoir peur des mots eux-mêmes.

— Il savait que j’étais enceinte.

Mathieu sentit son souffle se couper.

Le silence devint absolu.

Même le bruit de la pluie sembla disparaître pendant une seconde.

— Enceinte ?

Sophie acquiesça lentement.

Mathieu fixa son visage.

— De mon père ?

Vincent détourna les yeux.

Sophie resta silencieuse.

— Sophie.

Elle inspira.

— Oui.

Mathieu recula légèrement.

Quelque chose de froid lui traversa la poitrine.

— Vous avez eu un enfant avec mon père ?

Elle ne répondit pas immédiatement.

— Sophie !

— J’étais enceinte de Jean.

Mathieu resta immobile.

Il regarda la photo.

Son père.

Sophie.

La silhouette d’Antoine Lacroix.

Puis il revint vers elle.

— Où est cet enfant ?

Sophie baissa les yeux.

Vincent murmura :

— Voilà pourquoi tu n’aurais jamais dû venir.

Mathieu se retourna vers lui.

— Vous savez où il est ?

Vincent ne répondit pas.

— Vous savez ?

Sophie intervint :

— Vincent n’était qu’un adolescent.

— Mais il sait.

— Oui.

Mathieu fixa Sophie.

— Alors dites-moi.

Sophie porta une main à sa bouche quelques secondes.

Elle semblait chercher ses mots.

— Après qu’Antoine a appris pour ma grossesse, tout a changé.

— Pourquoi ça l’intéressait ?

— Parce qu’il pensait pouvoir utiliser l’enfant contre Jean.

— Comment ?

— Pour le faire céder.

Mathieu serra les poings.

— Et mon père ?

— Il voulait que je parte.

— Pour vous protéger ?

Sophie ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— Non.

Elle ferma les yeux.

— Il voulait protéger sa famille.

Cette phrase le frappa plus fort qu’il ne l’aurait voulu.

— Donc il vous a abandonnée.

Sophie releva les yeux.

— Il avait peur.

— Ce n’est pas une réponse.

— Je sais.

— Il vous a laissée enceinte et vous a demandé de disparaître.

Elle hocha lentement la tête.

Mathieu eut un rire amer.

— Je découvre un homme formidable aujourd’hui.

— Jean a regretté.

— Comment vous savez ?

— Parce qu’il m’a retrouvée.

Mathieu se figea.

— Quand ?

— Plusieurs années plus tard.

Vincent releva immédiatement les yeux vers Sophie.

Cette fois, son visage trahit une véritable surprise.

— Quoi ?

Sophie se tourna vers lui.

— Tu ne savais pas ?

Vincent ne répondit pas.

Sophie eut un petit sourire triste.

— Ton père non plus.

Mathieu regarda Vincent.

Pour la première fois, Sophie venait de lui apprendre quelque chose.

Et cela changeait la dynamique.

Vincent n’était plus celui qui savait tout.

— Quand mon père vous a retrouvée ?

demanda Mathieu.

— En 2006.

Mathieu calcula.

Il avait douze ans.

— Où ?

— À Avignon.

— Pourquoi ?

Sophie regarda la vieille photographie.

— Parce qu’il voulait retrouver l’enfant.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Et il l’a retrouvé ?

Elle ne répondit pas.

— Sophie.

Son regard revint vers lui.

— Non.

— Pourquoi ?

Ses lèvres tremblèrent légèrement.

— Parce que je lui ai dit qu’il était mort.

Mathieu resta figé.

— L’enfant ?

Elle acquiesça.

Vincent la regardait maintenant avec une expression étrange.

— Tu lui as dit ça ?

Sophie ne répondit pas.

— Pourquoi ?

demanda Mathieu.

— Parce que je pensais que c’était la seule façon de mettre fin à tout ça.

— C’était vrai ?

Elle ferma les yeux.

Mathieu attendit.

— Est-ce que l’enfant était mort ?

Un silence.

Puis Sophie répondit :

— Non.

Mathieu sentit un vertige.

Vincent murmura quelque chose entre ses dents.

Mathieu regarda Sophie.

— Alors il est vivant.

Elle hocha lentement la tête.

— Oui.

— Quel âge ?

— Vingt-sept ans.

Mathieu fixa le sol.

Quelque part, il avait donc un demi-frère ou une demi-sœur.

Un enfant de son père dont personne ne lui avait jamais parlé.

— Un garçon ou une fille ?

Sophie resta silencieuse.

Mathieu releva la tête.

— Sophie.

— Un garçon.

— Comment il s’appelle ?

Vincent intervint :

— Tu n’as pas besoin de le savoir.

Mathieu se retourna violemment vers lui.

— Vous allez arrêter de décider ce que j’ai besoin de savoir.

Vincent soutint son regard.

— Croyez-moi, certaines réponses détruisent plus qu’elles ne réparent.

— C’est exactement ce que les menteurs disent quand ils veulent garder un secret.

Sophie regarda Mathieu.

— Il s’appelle Thomas.

Mathieu répéta presque malgré lui :

— Thomas.

Le prénom lui sembla étrangement réel.

— Thomas quoi ?

Sophie hésita.

— Thomas Delorme.

— Il porte votre nom.

— Oui.

— Il sait qui est son père ?

Sophie ferma lentement les yeux.

— Non.

Mathieu resta silencieux.

Puis une autre question lui vint.

Une question simple.

Mais immédiatement, il vit le visage de Sophie changer.

— Où est-il ?

Elle ne répondit pas.

Vincent non plus.

Mathieu les regarda tour à tour.

— Où est Thomas ?

Sophie semblait soudain incapable de parler.

— Sophie.

Elle respira profondément.

— C’est pour ça que je suis ici.

Mathieu sentit un nouveau frisson.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Vincent baissa les yeux.

Sophie regarda Mathieu droit dans les yeux.

— Il a disparu.

Mathieu resta immobile.

— Quand ?

— Avant-hier soir.

Le garage sembla se resserrer autour d’eux.

— Vous avez appelé la police ?

Sophie ne répondit pas.

Mathieu comprit immédiatement.

— Non.

— Je ne pouvais pas.

— Pourquoi ?

Sophie tourna lentement son regard vers Vincent.

Mathieu suivit ce mouvement.

Vincent ne disait plus rien.

— Qu’est-ce que vous avez à voir avec sa disparition ?

demanda Mathieu.

Vincent resta calme.

— Rien.

Sophie dit :

— Il ment.

Mathieu fixa Vincent.

Vincent soupira.

— Sophie ne sait pas ce qu’elle raconte.

— J’ai reçu son message.

Cette fois, Vincent se figea.

Mathieu regarda Sophie.

— Quel message ?

Elle plongea lentement la main dans la poche de sa jupe.

Puis s’arrêta.

Elle ne sortit rien.

Elle regarda Mathieu.

— Thomas m’a envoyé un message quelques minutes avant de disparaître.

— Qu’est-ce qu’il disait ?

Sophie hésita.

— Seulement une phrase.

Vincent fit un mouvement infime de la tête.

Comme s’il savait exactement ce qui allait suivre.

Mathieu le remarqua.

— Quelle phrase ?

Sophie respira.

Puis elle récita lentement :

— « Maman, j’ai découvert pourquoi Jean Renaud est mort. »

Mathieu ne réagit pas immédiatement.

Son cerveau sembla refuser les mots.

Puis il releva lentement les yeux.

— Mon père est mort d’un accident.

Sophie ne répondit pas.

— Il a eu un accident de voiture.

Toujours rien.

— C’était il y a huit ans.

Vincent regardait le sol.

Mathieu se tourna vers lui.

— Pourquoi vous ne dites rien ?

Vincent releva la tête.

— Parce qu’il y a des choses qu’on ne peut plus changer.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Mon père a eu un accident.

Vincent ne répondit pas.

Mathieu regarda Sophie.

— Dites-le.

Elle avait les yeux remplis de douleur.

— Mathieu...

— Dites-moi que mon père a eu un accident.

Sophie essaya de parler.

Aucun mot ne sortit.

Mathieu comprit avant même qu’elle ne réponde.

— Non...

Il recula d’un pas.

— Non.

Sophie murmura :

— Jean n’est peut-être pas mort par accident.

Mathieu resta parfaitement immobile.

Dehors, un éclair illumina brièvement la route.

Quelques secondes plus tard, le tonnerre roula au-dessus du garage.

Mathieu regarda Vincent.

Vincent ne bougeait plus.

— Qu’est-ce que Thomas a découvert ?

demanda Mathieu.

Sophie secoua lentement la tête.

— Je ne sais pas.

— Alors pourquoi venir ici ?

Elle se tourna vers la photographie.

— Parce qu’après son message...

Sa voix se brisa.

— ...Thomas m’a envoyé une photo.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Une photo de quoi ?

Sophie regarda le panneau de liège.

Puis Vincent.

— De celle-ci.

Mathieu fixa la vieille photographie.

— Celle qui est sur mon mur ?

— Oui.

— Comment il l’a obtenue ?

— Je ne sais pas.

— Il était déjà venu ici ?

— Je ne pensais pas.

Mathieu réfléchit rapidement.

Puis son regard se porta de nouveau sur la silhouette coupée au bord de la photographie.

Antoine Lacroix.

— Et pourquoi cette photo ?

Sophie répondit :

— Parce que Thomas avait écrit autre chose en dessous.

Vincent ferma les yeux.

Mathieu le vit.

— Quoi ?

Sophie semblait hésiter une dernière fois.

Puis elle dit :

— « Regarde l’homme à droite. »

Mathieu fixa Antoine.

Sophie continua :

— « Il n’était pas seul. »

Mathieu fronça les sourcils.

— Mais on ne voit personne d’autre.

Sophie s’approcha légèrement du panneau.

Elle ne toucha pas la photographie.

Elle la regarda seulement.

— Sur cette version, non.

Mathieu sentit un froid dans son dos.

— Cette version ?

Vincent releva brusquement la tête.

Sophie le regarda.

— Thomas avait l’original.

Le visage de Vincent changea.

Clairement cette fois.

Mathieu le vit.

— Qu’est-ce qu’il y a sur l’original ?

Vincent répondit immédiatement :

— Rien.

Sophie murmura :

— Un quatrième visage.

Mathieu se retourna vers elle.

— Qui ?

Elle regarda Vincent.

Puis elle dit :

— Quelqu’un que Vincent connaît très bien.

Mathieu tourna lentement la tête vers lui.

Vincent restait immobile.

Mais sa main droite s’était crispée.

Mathieu posa la question :

— Qui est-ce ?

Sophie répondit :

— Je ne sais pas son nom.

Vincent eut presque un soupir de soulagement.

Mais Sophie continua :

— Seulement son visage.

Elle fixa Vincent.

— Parce que je l’ai revu il y a deux jours.

Le soulagement disparut immédiatement.

Mathieu sentit sa respiration s’accélérer.

— Où ?

Sophie murmura :

— Devant l’appartement de Thomas.

Silence.

Puis Mathieu demanda :

— Et Vincent était avec lui ?

Sophie regarda Vincent.

— Oui.

Vincent ferma les yeux.

À cet instant précis, Mathieu comprit que tout ce qui s’était passé depuis l’arrivée de Sophie n’était qu’une petite partie de l’histoire.

Son père.

L’enfant caché.

Antoine Lacroix.

Thomas disparu.

La photographie.

Et maintenant un quatrième homme.

Mathieu regarda Vincent.

— Qui était avec vous ?

Vincent ouvrit lentement les yeux.

Il regarda Mathieu.

Puis Sophie.

Son visage avait perdu son calme.

— Si vous voulez vraiment retrouver Thomas...

Il marqua une pause.

— ...il va falloir arrêter de croire que Sophie est venue ici pour vous sauver.

Mathieu fronça les sourcils.

Vincent continua :

— Elle est venue parce qu’elle pense que vous êtes le prochain.

Sophie pâlit.

Mathieu se figea.

— Le prochain quoi ?

Vincent regarda la vieille photographie.

Puis il répondit :

— Le prochain Renaud à disparaître.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 3 — Ce que Jean Renaud avait découvert

Pendant plusieurs secondes, Mathieu ne trouva rien à répondre.

La phrase de Vincent restait suspendue dans le garage.

Le prochain Renaud à disparaître.

Dehors, la pluie continuait de tomber avec la même régularité, dessinant un rideau gris devant l’entrée ouverte.

Mathieu regarda Vincent.

— Qu’est-ce que vous venez de dire ?

Vincent ne répondit pas immédiatement.

Son regard passa vers Sophie.

Elle avait pâli.

— Vincent...

— Il voulait la vérité.

— Pas comme ça.

Mathieu fit un pas vers eux.

— Arrêtez.

Ils se turent.

— Depuis que vous êtes entrés ici, vous parlez de mon père, d’un fils caché, d’une photographie, d’un homme disparu et maintenant de moi comme si quelqu’un avait décidé que j’étais le prochain sur une liste.

Il fixa Vincent.

— Alors vous allez m’expliquer exactement ce que ça veut dire.

Vincent resta silencieux.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Et cette fois, personne ne me raconte la moitié d’une histoire.

Sophie baissa les yeux.

— Mathieu...

— Thomas est mon frère ?

La question la surprit.

Elle releva immédiatement la tête.

— Oui.

— Mon demi-frère.

— Oui.

— Il a disparu il y a deux jours.

— Oui.

— Juste après avoir découvert quelque chose sur la mort de mon père.

Sophie acquiesça.

Mathieu regarda Vincent.

— Et vous étiez devant son appartement avec l’homme qui apparaît sur la photographie originale.

Vincent répondit enfin :

— Oui.

Mathieu attendit.

— Pourquoi ?

— Parce que je cherchais Thomas moi aussi.

Sophie eut un rire incrédule.

— Tu mens.

— Non.

— Je vous ai vus.

— Et tu as décidé toute seule ce que ça signifiait.

— Thomas avait disparu !

— Justement.

Vincent se tourna vers elle.

— Pourquoi crois-tu que j’étais là ?

Sophie resta silencieuse.

Vincent reprit :

— J’étais arrivé trop tard.

Mathieu fronça les sourcils.

— Trop tard pour quoi ?

Vincent regarda vers l’entrée du garage.

Puis vers les deux mécaniciens au fond.

— On peut parler ailleurs ?

— Non.

— Mathieu...

— Ici.

Vincent soupira.

— Très bien.

Il se rapprocha légèrement de l’établi, sans toucher quoi que ce soit.

— Il y a trois jours, Thomas m’a appelé.

Sophie le fixa.

— Quoi ?

— Il avait mon numéro.

— Comment ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne me l’as jamais dit.

— Parce que je n’avais aucune raison de te le dire.

Sophie secoua la tête.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

Vincent regarda Mathieu.

— Parler de Jean.

Mathieu sentit son ventre se nouer.

— Mon père ?

— Oui.

— Pourquoi vous ?

Vincent hésita.

— Parce que mon père connaissait le vôtre.

Mathieu eut un rire sec.

— Ça, on l’a déjà compris.

— Il savait aussi que j’avais conservé certaines de ses affaires après sa mort.

Sophie fronça les sourcils.

— Quelles affaires ?

Vincent ne la regarda pas.

— Des dossiers.

— Sur quoi ?

— Des terrains. Des entreprises. Des prêts. Des noms.

Sophie devint immobile.

— Tu as gardé les carnets d’Antoine ?

Vincent ne répondit pas.

Son silence confirma tout.

— Tu m’avais dit qu’ils avaient été détruits.

— C’est ce que mon père voulait que tout le monde pense.

— Pourquoi les garder ?

Vincent se tourna vers elle.

— Parce qu’à quinze ans, j’avais déjà compris qu’il valait mieux conserver une preuve contre les gens qui vous entourent.

Mathieu le regarda avec dégoût.

— Charmante famille.

Vincent ignora la remarque.

— Thomas savait qu’un de ces dossiers concernait le Garage Renaud.

— Et vous lui avez donné ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il ne savait pas ce qu’il cherchait.

Mathieu secoua la tête.

— Vous auriez pu lui expliquer.

— J’ai essayé.

— Et ?

— Il m’a dit qu’il avait déjà trouvé autre chose.

Sophie s’approcha légèrement.

— Quoi ?

Vincent regarda la photographie sur le mur.

— Une lettre.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quelle lettre ?

— Une lettre écrite par Jean Renaud.

Sophie devint blanche.

— Non.

Vincent la regarda.

— Si.

— À qui ?

— À toi.

Le visage de Sophie se décomposa.

Mathieu regarda l’un puis l’autre.

— Mon père avait écrit à Sophie ?

Vincent acquiesça.

— En 2018.

Mathieu sentit immédiatement le poids de la date.

— L’année de sa mort.

— Trois semaines avant.

Cette fois, Mathieu ne répondit rien.

Il regarda le sol.

Il se souvenait parfaitement de ces semaines.

Son père avait changé.

À l’époque, Mathieu avait mis cela sur le compte de la fatigue.

Jean Renaud avait soixante ans.

Il travaillait encore presque tous les jours.

Il dormait mal.

Il parlait moins.

Parfois, Mathieu l’avait surpris assis seul dans le garage après la fermeture.

Une tasse de café froide devant lui.

Il pensait que son père vieillissait.

Rien de plus.

— Qu’est-ce qu’il avait écrit ?

demanda-t-il.

Vincent regarda Sophie.

— Je n’ai pas lu la lettre entière.

— Mais Thomas oui ?

— Oui.

Sophie secoua lentement la tête.

— Je n’ai jamais reçu cette lettre.

— Je sais.

Elle le fixa.

— Comment ?

Vincent resta silencieux.

— Comment tu sais que je ne l’ai jamais reçue ?

Mathieu regarda Vincent.

La question était bonne.

Vincent prit une inspiration.

— Parce qu’elle n’a jamais été envoyée.

— Où était-elle ?

— Dans une boîte métallique.

Mathieu releva brusquement les yeux.

— Quelle boîte ?

Vincent hésita.

— Thomas l’a trouvée dans le garage.

Mathieu ne bougea plus.

— Ici ?

— Oui.

— Impossible.

— Apparemment non.

Mathieu regarda autour de lui.

Le garage avait appartenu à son grand-père avant son père.

Il connaissait chaque placard.

Chaque tiroir.

Chaque recoin.

Du moins, il le croyait.

— Où ?

— Sous l’ancien bureau de Jean.

Mathieu regarda vers le petit bureau vitré installé au fond de l’atelier.

— Il n’y a rien sous ce bureau.

— Il y avait une plaque de bois.

Mathieu fronça les sourcils.

Puis un souvenir lui revint.

Quelques semaines auparavant, il avait remarqué une vis neuve sous le meuble.

Il avait supposé qu’un mécanicien avait fait une réparation.

Il n’avait jamais demandé.

— Thomas est venu ici.

Sophie le regarda.

— Tu l’as vu ?

— Non.

— Alors comment...

— Il a dû venir quand le garage était fermé.

Mathieu regarda Vincent.

— Comment est-il entré ?

Vincent ne répondit pas.

Mathieu réfléchit.

Puis il sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

— Il avait une clé.

Sophie resta silencieuse.

Mathieu la fixa.

— Sophie.

Elle ferma les yeux.

— Oui.

— Comment votre fils avait une clé de mon garage ?

Sophie répondit très doucement :

— Parce que Jean lui en avait donné une.

Mathieu sentit son visage se vider.

— Vous avez dit que mon père croyait Thomas mort.

— Jusqu’en 2017.

Silence.

— Quoi ?

Sophie regarda Vincent, puis Mathieu.

— Jean a retrouvé Thomas un an avant sa mort.

Mathieu recula.

— Vous m’avez dit qu’en 2006 vous lui aviez fait croire que Thomas était mort.

— C’est vrai.

— Et ensuite ?

— Il a découvert que j’avais menti.

— Comment ?

Sophie secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Mathieu eut un rire amer.

— Vous ne savez jamais rien au moment où ça devient important.

La phrase la blessa.

Cela se vit.

Mais elle ne protesta pas.

— Jean m’a appelée au printemps 2017.

— Vous lui avez parlé ?

— Oui.

— Et vous ne m’avez jamais rien dit.

— Il me l’avait demandé.

— Mon père vous avait demandé de me mentir ?

— Il m’avait demandé de te laisser en dehors de ça.

Mathieu se détourna.

— Bien sûr.

Sophie murmura :

— Il pensait te protéger.

Mathieu se retourna.

— Arrêtez avec ça.

Sa voix monta légèrement pour la première fois.

— Tous les gens qui m’ont menti aujourd’hui prétendent qu’ils voulaient me protéger.

Sophie se tut.

Mathieu regarda Vincent.

— Mon père a rencontré Thomas ?

— Oui.

— Combien de fois ?

Sophie répondit :

— Je ne sais pas exactement.

— Vous le saviez ?

— Pas au début.

— Thomas vous l’a caché ?

— Oui.

Mathieu eut un rire amer.

— Ça devient une tradition familiale.

Personne ne répondit.

Il regarda de nouveau la photographie.

— Pourquoi mon père voulait-il retrouver Thomas après toutes ces années ?

Vincent répondit :

— Parce qu’il avait peur.

— De quoi ?

— Que ce qu’il avait enterré en 1998 ressorte.

Sophie secoua la tête.

— Non.

Vincent la regarda.

— Tu n’en sais rien.

— Jean voulait réparer ses erreurs.

— C’est ce qu’il t’a raconté.

— Je le connaissais.

— Moi aussi.

Sophie le fixa.

— Tu avais quinze ans.

Vincent eut un sourire froid.

— Et pourtant j’étais là le soir où tout a commencé.

Le visage de Sophie changea.

Mathieu le vit immédiatement.

— Quel soir ?

Vincent ne répondit pas.

— Quel soir, Vincent ?

Sophie murmura :

— Le 14 octobre 1998.

Le même jour qu’il avait mentionné plus tôt.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Qu’est-ce qui s’est passé ce soir-là ?

Vincent regarda la vieille photographie.

— Cette photo a été prise ce jour-là.

Mathieu se retourna vers le panneau.

— Celle-ci ?

— Oui.

— Qui l’a prise ?

Vincent répondit :

— Moi.

Sophie releva brusquement la tête.

— Toi ?

— Oui.

Elle semblait sincèrement surprise.

— Antoine m’avait demandé de prendre une photo du garage.

— Pourquoi ?

— Il voulait garder une preuve de l’état du bâtiment avant le transfert de propriété.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quel transfert ?

Vincent le regarda.

— Celui qui devait avoir lieu le lendemain.

— Mon père devait vendre ?

— Sur le papier.

Sophie intervint :

— Jean n’avait jamais accepté.

Vincent secoua la tête.

— Il avait signé.

— Sous la menace.

— Il avait signé quand même.

Mathieu leva la main.

— Attendez.

Ils se turent.

— Si mon père avait signé le garage à Antoine Lacroix, pourquoi le garage appartient toujours à ma famille ?

Vincent regarda Sophie.

Puis il répondit :

— Parce que le contrat a disparu.

Mathieu resta silencieux.

— Disparu comment ?

— Avec plusieurs autres documents.

— Quand ?

— Cette nuit-là.

Mathieu sentit le puzzle commencer à prendre forme.

— Quelqu’un les a volés.

Vincent acquiesça.

— Oui.

— Qui ?

Vincent regarda Sophie.

Elle devint immobile.

Mathieu suivit son regard.

— Sophie ?

Elle secoua lentement la tête.

— Je n’ai pas volé ces documents.

Vincent eut un rire.

— Pas directement.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

demanda Mathieu.

Vincent regarda Sophie.

— Dis-lui qui t’a donné la clé du bureau de mon père.

Sophie ne répondit pas.

— Sophie ?

Mathieu attendit.

Enfin, elle murmura :

— Jean.

Mathieu sentit une nouvelle déception.

— Mon père.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il voulait récupérer le contrat.

— Et vous l’avez aidé.

— Oui.

Vincent secoua la tête.

— Encore une moitié de vérité.

Sophie se tourna vers lui.

— Vincent...

— Vous n’êtes pas simplement entrés dans le bureau d’Antoine pour récupérer un contrat.

Mathieu regarda Vincent.

— Qu’est-ce qu’ils ont pris d’autre ?

— Un carnet.

Sophie ferma les yeux.

Vincent continua :

— Un carnet noir contenant des noms, des sommes d’argent et des dates.

Mathieu comprit.

— Les prêts illégaux.

— Pas seulement.

— Quoi d’autre ?

Vincent hésita.

Puis il dit :

— Des paiements.

— À qui ?

— Des fonctionnaires locaux. Des entrepreneurs. Un avocat. Deux policiers.

Sophie murmura :

— Antoine achetait tout le monde.

Vincent se tourna vers elle.

— Et Jean a pensé pouvoir utiliser ce carnet contre lui.

— Il voulait qu’Antoine nous laisse tranquilles.

— Non.

Vincent regarda Mathieu.

— Votre père voulait de l’argent.

Sophie secoua immédiatement la tête.

— C’est faux.

— Il lui a demandé cent cinquante mille francs.

— Pour partir !

— Ça reste du chantage.

Mathieu sentit sa tête tourner.

— Mon père faisait chanter Antoine ?

Vincent répondit :

— Oui.

Sophie intervint :

— Jean était désespéré.

— Il avait une femme, un enfant, un garage sur le point de disparaître et une maîtresse enceinte.

Vincent fixa Sophie.

— Il était surtout coincé.

Mathieu ne répondit rien.

Chaque nouvelle information détruisait un morceau du père qu’il avait connu.

— Et le 14 octobre ?

demanda-t-il.

Vincent inspira.

— Antoine a demandé à Jean de venir ici.

— Pourquoi ici ?

— Pour échanger.

— Le carnet contre quoi ?

— L’annulation des dettes. Le contrat du garage. Et de l’argent.

Sophie murmura :

— Jean pensait que tout serait terminé.

Vincent eut un sourire sans joie.

— Rien ne s’est terminé.

Mathieu regarda Sophie.

— Vous étiez là ?

— Oui.

— Antoine aussi.

— Oui.

— Vincent ?

Vincent acquiesça.

— J’attendais dans la voiture.

Mathieu regarda la photo.

— C’est pour ça que vous n’apparaissez pas dessus.

— Oui.

— Et le quatrième homme ?

Le silence revint.

Vincent regarda Sophie.

Sophie regarda le sol.

Mathieu sentit son impatience monter.

— Qui était-il ?

Vincent répondit :

— Un homme qui travaillait pour mon père.

— Son nom ?

— Marc Vidal.

Sophie releva les yeux.

— C’est lui que j’ai vu devant l’appartement de Thomas.

Mathieu fronça les sourcils.

— Il travaillait pour Antoine en 1998 et il est encore avec vous aujourd’hui ?

Vincent ne répondit pas immédiatement.

— Il travaille parfois pour moi.

Sophie eut un rire amer.

— Parfois ?

Vincent l’ignora.

Mathieu demanda :

— Qu’est-ce qu’il faisait ici le 14 octobre ?

Vincent regarda la pluie.

— Il devait s’assurer que Jean rendait le carnet.

— Et après ?

— Après, tout a mal tourné.

Mathieu attendit.

Vincent resta silencieux.

— Comment ?

Sophie répondit à sa place.

— Antoine a découvert que Jean avait fait une copie.

Mathieu fronça les sourcils.

— Une copie du carnet ?

— Oui.

— Où ?

— Personne ne le savait.

Vincent reprit :

— Mon père a perdu son calme.

Sophie semblait revoir la scène.

— Ils ont commencé à se disputer.

— Et vous ?

— J’étais ici.

Elle regarda l’entrée du garage.

— Près de cette porte.

Mathieu suivit son regard.

Même garage.

Même murs.

Même sol, ou presque.

Vingt-huit ans auparavant.

— Antoine criait sur Jean. Jean refusait de lui dire où était la copie.

Sophie inspira difficilement.

— Puis Antoine a dit quelque chose.

Mathieu attendit.

— Quoi ?

Elle regarda Mathieu.

— Il a parlé de toi.

Mathieu se figea.

— De moi ?

— Oui.

— J’avais quatre ans.

— Je sais.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

Sophie hésita.

Vincent regarda le sol.

— Sophie ?

Elle répondit :

— Il a dit à Jean qu’un accident pouvait arriver très facilement à un enfant.

Mathieu ne bougea plus.

Sophie continua :

— Jean est devenu fou.

Vincent intervint :

— Il a frappé mon père.

— Et ensuite ?

Sophie regarda Vincent.

— Marc est intervenu.

— Comment ?

— Il a séparé les deux hommes.

Vincent acquiesça.

— Puis Jean est parti.

Mathieu fronça les sourcils.

— Avec le carnet ?

— Non.

— Antoine l’avait récupéré ?

— Oui.

— Alors l’histoire était terminée.

Vincent regarda Mathieu.

— Elle aurait dû l’être.

— Mais ?

Vincent inspira.

— Le lendemain matin, Antoine a découvert que plusieurs pages manquaient.

Mathieu sentit un frisson.

— Jean les avait gardées.

— C’est ce que mon père croyait.

— Et c’était vrai ?

Vincent regarda Sophie.

Elle resta silencieuse.

Mathieu comprit.

— Sophie les avait.

Elle ferma les yeux.

— Oui.

— Vous avez gardé des pages du carnet ?

— Jean me les avait données avant la rencontre.

— Pourquoi ?

— Au cas où quelque chose lui arriverait.

Mathieu la fixa.

— Vous les avez encore ?

Sophie ne répondit pas.

Vincent se tourna immédiatement vers elle.

— Réponds.

Elle le regarda.

— Non.

— Où sont-elles ?

— Je ne sais pas.

Vincent eut un rire incrédule.

— Bien sûr.

— Je les ai cachées.

— Où ?

— Je ne vais pas te le dire.

Pour la première fois, une menace claire apparut dans le regard de Vincent.

Pas dans ses gestes.

Seulement dans ses yeux.

Mathieu se plaça légèrement plus près de Sophie.

— Laissez-la.

Vincent le regarda.

— Vous ne comprenez toujours pas.

— Alors expliquez.

Vincent fixa Sophie quelques secondes.

Puis il dit :

— Ces pages ne parlent pas seulement de prêts ou de corruption.

Sophie pâlit.

Mathieu regarda Vincent.

— De quoi parlent-elles ?

Vincent répondit :

— D’un accident.

Sophie murmura :

— Vincent...

— Non. Maintenant, il va savoir.

Mathieu sentit son cœur battre plus fort.

— Quel accident ?

Vincent regarda directement Mathieu.

— Un accident de voiture survenu en 1994.

Mathieu fronça les sourcils.

— L’année de ma naissance.

— Oui.

Sophie semblait vouloir arrêter la conversation.

— Ça n’a rien à voir avec lui.

Vincent eut un rire.

— Ça a tout à voir avec lui.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle ne répondit pas.

Vincent continua :

— Une voiture a quitté la route près de Lunel. Deux personnes à l’intérieur.

— Qui ?

— Un homme est mort.

Vincent marqua une pause.

— Une femme a survécu.

Mathieu sentit quelque chose changer dans l’expression de Sophie.

— Qui était cette femme ?

Vincent ne la quittait plus des yeux.

— Demandez-lui.

Mathieu regarda Sophie.

— Qui ?

Elle secoua lentement la tête.

— Mathieu...

— Qui était dans cette voiture ?

Sophie semblait soudain terrifiée.

— Ta mère.

Mathieu resta immobile.

— Ma mère ?

Sophie acquiesça.

— Claire Renaud.

Mathieu regarda Vincent.

— Ma mère n’a jamais eu d’accident en 1994.

Vincent répondit :

— Si.

— Elle me l’aurait dit.

— Peut-être qu’elle avait une raison de ne pas le faire.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Et l’homme qui est mort ?

Personne ne répondit.

— Qui était-il ?

Sophie regarda Vincent avec une expression suppliante.

— Ne fais pas ça.

Vincent la fixa.

— Tu as eu vingt-huit ans pour lui dire.

Puis il regarda Mathieu.

— L’homme s’appelait Philippe Delorme.

Mathieu fronça les sourcils.

Delorme.

Le nom de Sophie.

Il tourna lentement la tête vers elle.

— Votre mari ?

Elle répondit presque inaudiblement :

— Mon frère.

Mathieu resta silencieux.

— Votre frère était dans une voiture avec ma mère la semaine de ma naissance ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Sophie secoua la tête.

— Je ne peux pas...

— Pourquoi ?

Vincent répondit à sa place.

— Parce qu’ils transportaient quelque chose pour Antoine.

Mathieu le regarda.

— Quoi ?

— Une enveloppe.

— Avec quoi dedans ?

Vincent marqua une pause.

— De l’argent.

Mathieu sentit tout se brouiller.

Sa mère.

Antoine.

Le frère de Sophie.

Son père.

Tout était lié bien avant 1998.

— Pourquoi ma mère transportait de l’argent pour votre père ?

Vincent resta silencieux.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Pourquoi ?

Elle avait les yeux fixés sur le sol.

— Parce que Claire connaissait Antoine avant Jean.

Mathieu ne comprit pas.

— Comment ?

Sophie releva enfin les yeux.

— Elle travaillait pour lui.

Le silence fut total.

— Ma mère travaillait pour Antoine Lacroix ?

— Pendant quelques mois.

— À faire quoi ?

— La comptabilité.

Mathieu recula.

— Non.

— Mathieu...

— Non. Ma mère était secrétaire médicale.

— Plus tard.

— Elle n’a jamais travaillé pour...

Il s’arrêta.

Un souvenir venait de surgir.

Une phrase entendue lorsqu’il avait peut-être dix ans.

Sa mère parlant à son père dans la cuisine.

Je ne veux plus jamais entendre le nom Lacroix dans cette maison.

À l’époque, Mathieu avait pensé qu’il s’agissait d’un client.

Il avait oublié.

Jusqu’à maintenant.

Il regarda Vincent.

— L’accident de 1994 était vraiment un accident ?

Vincent resta silencieux.

Sophie murmura :

— On l’a toujours cru.

— Jusqu’à quand ?

Elle regarda Mathieu.

— Jusqu’à ce que Jean découvre les pages du carnet.

— Qu’est-ce qu’elles disaient ?

Sophie hésita.

— Il y avait un paiement effectué trois jours avant l’accident.

— À qui ?

Elle regarda Vincent.

— Marc Vidal.

Mathieu sentit son sang se refroidir.

Le quatrième homme de la photographie.

Le même homme aperçu devant l’appartement de Thomas.

— Pour combien ?

— Cinquante mille francs.

— Et pour quoi ?

— Il n’y avait qu’une initiale à côté.

— Laquelle ?

Sophie répondit :

— C.R.

Claire Renaud.

Mathieu ne bougea plus.

— Vous pensez que Marc Vidal a provoqué l’accident de ma mère ?

— Je ne sais pas.

— Mais mon père le pensait.

Sophie hocha lentement la tête.

— Oui.

— Et Thomas l’a découvert.

— Probablement.

Mathieu regarda Vincent.

— C’est pour ça qu’il vous a appelé.

— Oui.

— Il voulait les dossiers de votre père pour confirmer le paiement.

Vincent acquiesça.

— Exactement.

Mathieu commençait enfin à comprendre.

— Et vous avez refusé.

— Au début.

— Puis ?

— J’ai accepté de le rencontrer.

Sophie releva la tête.

— Quand ?

— Avant-hier soir.

— Où ?

— Chez lui.

Sophie devint livide.

— Tu étais donc bien là.

— Oui.

— Avec Marc.

Vincent ferma les yeux une seconde.

— Oui.

Mathieu s’approcha.

— Pourquoi amener Marc Vidal chez Thomas alors que Thomas enquêtait justement sur lui ?

Vincent resta silencieux.

Mathieu répéta :

— Pourquoi ?

— Parce que Marc avait demandé à venir.

Sophie eut un rire incrédule.

— Et tu as accepté ?

— Il avait quelque chose à dire à Thomas.

— Quoi ?

Vincent regarda Mathieu.

— La vérité sur l’accident.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Il a avoué ?

Vincent secoua la tête.

— Non.

— Alors qu’est-ce qu’il a dit ?

Vincent inspira.

— Que le paiement n’était pas destiné à tuer Claire.

Sophie fronça les sourcils.

— Alors pourquoi cinquante mille francs ?

— Pour récupérer l’enveloppe qu’elle transportait.

— Et Philippe ?

— Il n’était pas censé être avec elle.

Sophie ferma les yeux.

Mathieu demanda :

— Qu’est-ce qu’il y avait vraiment dans cette enveloppe ?

Vincent regarda Sophie.

Puis Mathieu.

— Pas de l’argent.

Sophie se figea.

— Quoi ?

Vincent secoua la tête.

— C’est ce que mon père avait raconté à tout le monde.

— Alors quoi ?

Vincent répondit :

— Des documents.

Mathieu sentit que la réponse suivante allait tout changer.

— Quels documents ?

Vincent regarda la vieille photographie.

— Des actes de naissance.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi Antoine Lacroix transportait des actes de naissance ?

Vincent ne répondit pas immédiatement.

Sophie semblait aussi perdue que Mathieu.

— Vincent ?

Il inspira.

— Parce qu’un de ces documents avait été falsifié.

Mathieu sentit son estomac se nouer.

— Celui de qui ?

Vincent regarda Mathieu.

Longtemps.

Puis il dit :

— Le vôtre.

Personne ne bougea.

Mathieu eut presque un sourire d’incompréhension.

— Mon acte de naissance ?

— Oui.

— C’est absurde.

Vincent resta calme.

— Peut-être.

— Pourquoi quelqu’un falsifierait mon acte de naissance ?

— C’est exactement ce que Thomas voulait savoir.

Mathieu regarda Sophie.

Elle semblait véritablement choquée.

— Vous ne saviez pas ?

Elle secoua la tête.

— Non.

Mathieu revint vers Vincent.

— Qu’est-ce qui était falsifié ?

— Je n’en sais rien.

— Le nom de ma mère ?

— Je ne sais pas.

— La date ?

— Je ne sais pas.

— Le nom de mon père ?

Cette fois, Vincent ne répondit pas.

Mathieu le vit.

— Le nom de mon père ?

Vincent détourna légèrement le regard.

Sophie murmura :

— Vincent...

Mathieu sentit une peur qu’il n’avait pas encore ressentie depuis le début de cette histoire.

Une peur différente.

Plus personnelle.

— Jean Renaud était mon père.

Personne ne répondit.

— Dites-le.

Vincent regarda Mathieu.

— Je n’ai jamais dit le contraire.

— Alors dites-moi ce qui était falsifié.

— Je ne sais pas.

— Thomas le savait ?

Silence.

— Thomas le savait ?

Vincent répondit :

— Je pense que oui.

Mathieu passa une main sur son visage.

— Et après votre rencontre ?

Vincent regarda le sol.

— Marc lui a expliqué l’accident.

— Ensuite ?

— Thomas lui a montré quelque chose.

— Quoi ?

Vincent releva les yeux.

— Une copie de votre acte de naissance.

Mathieu sentit son souffle se bloquer.

— Et ?

— Marc l’a regardée.

— Et ?

Vincent hésita.

Sophie s'approcha légèrement.

— Qu'est-ce qu'il a dit ?

Vincent fixa Mathieu.

— Rien pendant presque une minute.

— Puis ?

— Il a demandé à Thomas où il l’avait trouvée.

— Et Thomas ?

— Il n’a pas voulu répondre.

Mathieu serra les mâchoires.

— Ensuite ?

— Marc est parti.

— Et vous ?

— Je suis resté quelques minutes avec Thomas.

— Il était vivant quand vous êtes parti ?

Vincent le regarda droit dans les yeux.

— Oui.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument.

— Et après ?

— Je suis rentré chez moi.

Sophie secoua la tête.

— Tu mens.

— Non.

— Je t’ai vu revenir.

Vincent se figea.

Mathieu tourna la tête vers Sophie.

— Quoi ?

Elle regardait Vincent.

— À vingt-trois heures vingt.

Vincent ne répondit plus.

Sophie continua :

— J’étais dans ma voiture de l’autre côté de la rue.

Mathieu fixa Vincent.

— Vous êtes revenu chez Thomas ?

Silence.

— Vincent.

Toujours rien.

— Pourquoi ?

Vincent inspira lentement.

— Parce qu’il m’avait appelé.

— Thomas ?

— Oui.

— Pour dire quoi ?

Vincent regarda Sophie.

Puis Mathieu.

— Il avait trouvé le nom correspondant au véritable document.

Mathieu sentit son cœur battre dans ses tempes.

— Quel nom ?

Vincent ne répondit pas.

— Quel nom, Vincent ?

Un long silence.

Puis Vincent murmura :

— Antoine Lacroix.

Sophie recula légèrement.

Mathieu resta immobile.

— Votre père ?

Vincent acquiesça.

— Pourquoi son nom était lié à mon acte de naissance ?

Vincent secoua lentement la tête.

— C’est précisément ce que Thomas voulait me demander.

— Et vous lui avez répondu quoi ?

— Rien.

— Pourquoi ?

Vincent fixa Mathieu.

— Parce que lorsque je suis revenu à l’appartement...

Il s’arrêta.

Sophie semblait retenir sa respiration.

— Quoi ?

demanda Mathieu.

Vincent répondit :

— Thomas n’était plus là.

Silence.

— L’appartement était vide.

Mathieu sentit son ventre se contracter.

— Et l’acte de naissance ?

— Disparu.

— La photographie originale ?

— Disparue aussi.

— Marc ?

Vincent secoua la tête.

— Impossible à joindre.

Mathieu regarda Sophie.

Puis la photographie sur le mur.

Puis Vincent.

— Donc Marc Vidal a disparu en même temps que Thomas.

— Oui.

Mathieu réfléchit.

Une idée lui vint.

— Vous avez dit que Thomas vous avait appelé à vingt-trois heures vingt.

— Oui.

— Vous avez encore l’appel ?

Vincent sortit lentement son téléphone.

Il consulta l’écran.

Puis son expression changea.

— Quoi ?

demanda Sophie.

Vincent ne répondit pas.

— Quoi ?

Mathieu s’approcha.

Vincent leva les yeux.

Pour la première fois, il semblait réellement troublé.

— L’appel n’est plus dans mon historique.

Sophie fronça les sourcils.

— Tu l’as supprimé.

— Non.

— Alors comment...

Vincent regarda son téléphone.

— Je ne sais pas.

Mathieu eut un rire incrédule.

— Pratique.

— Je ne l’ai pas supprimé.

— Et je devrais vous croire ?

Vincent allait répondre lorsqu’un bruit retentit dans le petit bureau au fond du garage.

Un son bref.

Électronique.

Les trois se tournèrent.

Mathieu fronça les sourcils.

— C’est quoi ?

Un deuxième son.

Il reconnut immédiatement la tonalité.

Un téléphone.

Pas le sien.

Pas celui de Vincent.

Mathieu marcha vers le bureau.

Sophie resta derrière lui.

— Mathieu...

Il ouvrit la porte vitrée.

Le bureau était vide.

Le son retentit encore.

Mathieu regarda autour de lui.

Puis sous le vieux meuble de son père.

Une petite lumière apparaissait entre le bois et le mur.

Il s’accroupit.

Glissa la main dans l’espace.

Et en sortit un téléphone portable.

Ancien.

Écran fissuré.

Sophie porta une main à sa bouche.

— Je ne connais pas ce téléphone.

Vincent s’approcha de l’entrée du bureau.

— Moi non plus.

Mathieu regarda l’écran.

Un message venait d’arriver.

Aucun nom d’expéditeur.

Seulement un numéro masqué.

Mathieu ouvrit le message.

Il n’y avait qu’une phrase.

« Si Sophie est avec toi, ne la laisse pas repartir avec Vincent. »

Mathieu sentit un frisson.

Sophie pâlit.

Vincent regarda l’écran.

— Qui a envoyé ça ?

Mathieu ne répondit pas.

Un second message apparut presque immédiatement.

Cette fois, une photographie.

Mathieu ouvrit l’image.

Son cœur s’arrêta presque.

Thomas.

Il ne l’avait jamais vu auparavant.

Mais il sut immédiatement.

Même yeux que Sophie.

Même mâchoire que Jean.

Le jeune homme était assis dans une pièce sombre.

Vivant.

À côté de lui se trouvait un journal daté du jour.

Sophie étouffa un cri.

— Thomas...

Mathieu regarda l’image.

Puis un troisième message arriva.

« Il est vivant. Pour l’instant. »

Sophie se rapprocha.

— Qui fait ça ?

Vincent ne disait plus rien.

Un quatrième message apparut.

Mathieu le lut.

Et cette fois, son visage changea.

Sophie remarqua immédiatement sa réaction.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Mathieu ne répondit pas.

— Mathieu ?

Il releva lentement les yeux vers Vincent.

— Il dit que si je veux revoir Thomas...

Vincent attendit.

— ...je dois demander à Vincent qui a réellement conduit la voiture de mon père la nuit où il est mort.

Sophie devint parfaitement immobile.

Mathieu fixa Vincent.

— Mon père conduisait sa voiture.

Vincent ne répondit pas.

— C’est ce que la police a dit.

Silence.

— Vincent.

Le visage de Vincent avait perdu toute couleur.

Mathieu sentit quelque chose se briser en lui.

— Qui conduisait ?

Vincent regarda Sophie.

Puis Mathieu.

— Je ne peux pas répondre à ça.

Mathieu serra le téléphone.

— Pourquoi ?

Vincent resta silencieux.

— Pourquoi ?

Cette fois, Vincent répondit.

Très doucement.

— Parce que si je vous donne son nom...

Il regarda le vieux téléphone entre les mains de Mathieu.

— ...vous comprendrez que Jean Renaud n’était peut-être même pas dans cette voiture quand elle a quitté la route.

Mathieu cessa de respirer.

Sophie le fixa.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Vincent regarda la vieille photographie.

Puis il prononça la phrase que personne dans le garage n’était prêt à entendre.

— Je ne suis pas certain que Jean soit mort il y a huit ans.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 4 — Le mort qui n’était peut-être pas mort

Mathieu regardait Vincent sans cligner des yeux.

Il avait entendu la phrase.

Il en comprenait chaque mot.

Pourtant, son esprit refusait de lui donner un sens.

— Répétez.

Vincent ne répondit pas.

Sophie, elle, avait cessé de respirer normalement.

— Vincent...

Sa voix était presque inaudible.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Vincent regarda le vieux téléphone dans les mains de Mathieu.

Puis la photographie accrochée au mur.

Enfin, il releva les yeux.

— J’ai dit que je ne suis pas certain que Jean Renaud soit mort il y a huit ans.

Mathieu sentit quelque chose monter en lui.

Pas encore de la colère.

Quelque chose de plus froid.

— J’ai enterré mon père.

Vincent resta silencieux.

— J’étais là.

— Je sais.

— J’ai choisi son cercueil.

— Mathieu...

— Je l’ai vu à la morgue.

Cette fois, Vincent détourna légèrement les yeux.

Mathieu s’en aperçut immédiatement.

— Vous m’entendez ?

— Oui.

— Alors ne me dites pas que mon père n’était pas mort.

Sophie regarda Vincent.

— Jean a été identifié.

Vincent acquiesça.

— Oui.

— Par Mathieu.

— Oui.

Mathieu serra le téléphone.

— Alors de quoi est-ce que vous parlez ?

Vincent inspira lentement.

— Je parle de ce qui s’est passé avant que vous arriviez à la morgue.

Mathieu resta immobile.

— Expliquez.

Vincent regarda vers le fond du garage.

Les deux mécaniciens avaient fini par comprendre qu’ils n’avaient plus rien à faire au milieu de cette conversation.

L’un d’eux enfila sa veste.

L’autre posa une clé sur son établi.

— Mathieu ?

Mathieu ne détourna pas le regard de Vincent.

— Rentrez chez vous.

Les deux hommes hésitèrent.

— T’es sûr ?

— Oui.

Ils partirent sans poser d’autres questions.

La porte secondaire du garage se referma.

Le silence devint plus lourd encore.

Il ne restait plus que la pluie.

Trois personnes.

Une vieille photographie.

Et un téléphone qui n’aurait jamais dû être là.

Mathieu répéta :

— Expliquez-moi.

Vincent passa une main sur son visage.

— La nuit de l’accident de Jean, j’étais à Marseille.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Je n’ai appris l’accident que le lendemain matin.

— Comme tout le monde.

— Non.

Vincent marqua une pause.

— Marc Vidal m’a appelé avant la police.

Sophie fronça les sourcils.

— Marc ?

— Oui.

— Pourquoi lui ?

— Parce qu’il était sur place.

Mathieu sentit son estomac se contracter.

— Sur les lieux de l’accident ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— C’est ce que je n’ai jamais réussi à comprendre complètement.

Sophie secoua la tête.

— Tu savais tout ça depuis huit ans ?

Vincent la regarda.

— Une partie.

— Et tu n’as rien dit ?

— À qui ?

— À la police !

Vincent eut un rire bref.

— La police avait déjà une version.

Mathieu fronça les sourcils.

— Laquelle ?

Vincent le regarda.

— Jean conduisait seul. Il pleuvait. Il roulait trop vite. Il a perdu le contrôle dans un virage et la voiture a quitté la route.

Mathieu connaissait cette histoire par cœur.

Un virage humide.

Une route secondaire.

Une Peugeot 508 détruite contre un arbre.

Le corps de son père à l’intérieur.

Une enquête classée en quelques jours.

— C’est ce qui s’est passé.

Vincent répondit :

— Peut-être.

Mathieu serra la mâchoire.

— Arrêtez de dire peut-être.

— Alors laissez-moi finir.

Silence.

— Marc m’a appelé vers deux heures du matin.

— L’accident avait eu lieu à quelle heure ?

— Selon le rapport, vers une heure vingt.

Mathieu hocha lentement la tête.

Il se souvenait.

— Qu’est-ce que Marc vous a dit ?

Vincent regarda le sol.

— « C’est fait. »

Sophie pâlit.

— C’est fait ?

— C’est exactement ce qu’il a dit.

Mathieu sentit une sueur froide descendre le long de son dos.

— Et vous lui avez demandé ce que ça voulait dire ?

— Oui.

— Et ?

— Il m’a répondu : « Jean ne parlera plus. »

Personne ne parla.

La pluie battait contre la tôle.

Mathieu fixa Vincent.

— Vous saviez donc qu’on avait tué mon père.

— Non.

— Il vient de vous dire qu’il ne parlerait plus !

— Je pensais qu’il était mort.

— Parce que Marc l’avait tué.

Vincent secoua la tête.

— Je pensais qu’ils avaient eu une confrontation.

— Qui, « ils » ?

Vincent hésita.

— Marc et Jean.

Sophie intervint :

— Pourquoi Marc cherchait Jean ?

Vincent tourna la tête vers elle.

— Pour les pages.

Elle se figea.

— Quelles pages ?

— Celles du carnet de mon père.

Sophie recula légèrement.

— Jean les avait encore ?

— Pas toutes.

— Comment tu sais ça ?

— Parce que Marc en avait récupéré deux quelques semaines avant l’accident.

Mathieu regarda Sophie.

Puis Vincent.

— Attendez. Mon père avait gardé les documents pendant vingt ans ?

Vincent acquiesça.

— Apparemment.

— Pourquoi ?

— Assurance.

Sophie secoua la tête.

— Jean voulait dénoncer Antoine.

Vincent eut un sourire sans joie.

— Antoine était mort depuis cinq ans.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Antoine est mort avant mon père ?

— En 2013.

— Comment ?

Vincent répondit :

— Crise cardiaque.

Mathieu le fixa.

— Une vraie ?

Vincent ne sourit pas.

— Celle-là, oui.

Un silence inconfortable suivit.

Mathieu regarda encore le téléphone.

L’écran s’était assombri.

Il le ralluma.

La photographie de Thomas était toujours affichée.

Son demi-frère.

Vivant.

Quelque part.

Il revint vers Vincent.

— Marc retrouve mon père en 2018 pour récupérer les pages. Ensuite la voiture de mon père sort de la route.

— Oui.

— Et Marc vous appelle en disant : « C’est fait. Jean ne parlera plus. »

— Oui.

— Comment pouvez-vous encore parler d’un accident ?

Vincent prit une longue inspiration.

— Parce que trois heures plus tard, Marc m’a rappelé.

Sophie releva brusquement la tête.

— Et ?

Vincent hésita.

— Il était paniqué.

Mathieu ne disait rien.

— Il m’a demandé si j’avais parlé à quelqu’un.

— À propos de quoi ?

— De son premier appel.

— Pourquoi ?

Vincent regarda Mathieu droit dans les yeux.

— Parce qu’il venait d’apprendre que le corps retrouvé dans la voiture ne correspondait pas à ce qu’il attendait.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Je ne comprends pas.

— Marc croyait que Jean conduisait.

— Et ?

— Quand il s’est approché de la voiture après l’accident...

Vincent s’arrêta.

— Il n’a pas pu voir correctement le visage.

Sophie murmura :

— À cause de l’incendie ?

— Il n’y a pas eu d’incendie.

Mathieu acquiesça machinalement.

C’était vrai.

Pas d’incendie.

Seulement un choc violent.

Le visage avait été gravement abîmé.

— Alors ?

demanda Mathieu.

— Marc a vu les vêtements.

— Quels vêtements ?

— Une veste en cuir marron que Jean portait souvent.

Mathieu connaissait cette veste.

Elle était dans le rapport.

Elle faisait partie des effets personnels rendus après l’accident.

— Et le portefeuille ?

— Celui de Jean était dans la poche intérieure.

— Donc c’était lui.

Vincent répondit :

— C’est ce que tout le monde a pensé.

— Moi aussi, je l’ai vu.

Vincent resta silencieux.

Mathieu s’approcha.

— J’ai vu son visage.

— Vous avez vu un visage traumatisé.

La phrase frappa Mathieu brutalement.

— Arrêtez.

— Mathieu...

— Arrêtez.

Sophie intervint :

— Vincent, tu vas trop loin.

— Il veut comprendre.

— Pas comme ça.

Mathieu se tourna vers Sophie.

— Laissez-le parler.

Puis vers Vincent :

— Continuez.

Vincent semblait désormais regretter d’avoir commencé.

Mais il continua.

— Le lendemain de l’accident, Marc est retourné sur la route.

— Pourquoi ?

— Il cherchait quelque chose.

— Les pages ?

— Probablement.

— Il les a trouvées ?

— Non.

Mathieu attendit.

— Mais il a trouvé autre chose.

— Quoi ?

Vincent regarda Sophie.

— Du sang.

Mathieu fronça les sourcils.

— Il y avait du sang dans la voiture, évidemment.

— Pas dans la voiture.

— Où ?

— Plus haut sur la route.

Sophie se raidit.

— À quelle distance ?

— Environ deux cents mètres.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Vous dites qu’il y avait quelqu’un blessé avant le lieu de l’accident ?

— Peut-être.

Mathieu détestait ce mot.

Mais cette fois il ne l’interrompit pas.

Vincent continua :

— Des traces de sang près d’un ancien chemin agricole.

— La police les avait vues ?

— Elles n’étaient pas dans le rapport.

— Marc vous les a montrées ?

— Il m’a envoyé une photo.

— Vous l’avez encore ?

Vincent sortit son téléphone.

Il chercha longtemps.

Puis secoua la tête.

— Non.

Mathieu eut un rire amer.

— Évidemment.

— J’ai changé plusieurs fois de téléphone depuis.

— Vous n’avez rien gardé ?

Vincent réfléchit.

— Peut-être sur un ancien ordinateur.

— Où ?

— Chez moi.

Sophie le fixa.

— Tu as vraiment conservé tout ça ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Vincent regarda Mathieu.

— Parce que dès le lendemain, j’ai compris que quelqu’un essayait de fabriquer une histoire.

Mathieu sentit son attention se tendre.

— Qui ?

— Je ne sais pas.

— La police ?

— Pas nécessairement.

— Marc ?

— Marc était terrifié. Il ne contrôlait rien.

Sophie murmura :

— Alors qui ?

Vincent répondit :

— Jean.

Mathieu resta figé.

— Mon père ?

— Si Jean était vivant, c’était lui qui avait le plus intérêt à faire croire qu’il était mort.

Mathieu secoua lentement la tête.

— Non.

— Réfléchissez.

— À quoi ?

— Il savait que quelqu’un le cherchait pour les pages. Il savait que Marc était à ses trousses. Il avait peut-être découvert que Thomas existait toujours.

Sophie releva la tête.

— Il l’avait découvert.

Vincent acquiesça.

— Voilà.

— Ça ne prouve rien.

— Non.

Vincent regarda Mathieu.

— Mais trois jours avant sa mort, Jean a retiré vingt mille euros en espèces.

Mathieu se figea.

— Comment savez-vous ça ?

— Thomas l’a découvert.

— Quand ?

— Avant-hier.

Sophie murmura :

— Il ne m’a rien dit.

— Il n’a probablement pas eu le temps.

Mathieu réfléchit.

— Vingt mille euros.

— Oui.

— Où sont-ils ?

— Jamais retrouvés.

— Et vous pensez que mon père a préparé sa disparition.

Vincent ne répondit pas.

Mathieu secoua la tête.

— Il ne m’aurait jamais fait ça.

Sophie le regarda avec une tristesse immense.

— Mathieu...

Il se tourna vers elle.

— Non.

— Je ne vais pas te dire que tu as tort.

— Alors ne dites rien.

Sophie baissa les yeux.

Mathieu s’éloigna.

Il passa devant l’établi.

Devant la photographie.

Devant le pont élévateur.

Il s’arrêta près de l’entrée du garage.

La pluie avait diminué.

La route apparaissait entre les gouttes.

Son père vivant.

Cette idée aurait dû provoquer de l’espoir.

Elle ne provoquait que de la colère.

Parce que si Jean était vivant...

Alors il était parti.

Volontairement.

Sans lui.

Huit ans.

Huit anniversaires.

Huit Noëls.

Huit années pendant lesquelles Mathieu avait entretenu seul le garage.

Huit années à parler à une tombe.

Il se retourna.

— Vous avez une preuve qu’il a été vu après l’accident ?

Vincent ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— Vous en avez une.

Sophie regarda Vincent.

— Vincent ?

Il soupira.

— Pas une preuve.

— Quoi ?

— Un témoignage.

Mathieu revint vers lui.

— De qui ?

— Une femme qui travaillait dans un hôtel près de Béziers.

— Quand ?

— Deux jours après l’accident.

— Qu’est-ce qu’elle a vu ?

— Un homme ressemblant à Jean.

Mathieu serra la mâchoire.

— Ressemblant ?

— Cinquantaine avancée. Cheveux gris. Blessure au front. Il payait en espèces.

— Nom utilisé ?

— Michel Delmas.

— Ça peut être n’importe qui.

— Oui.

— Pourquoi pensez-vous que c’était mon père ?

Vincent regarda Sophie.

— Parce qu’il avait quelque chose avec lui.

— Quoi ?

— Une vieille photographie.

Mathieu sentit immédiatement son regard se tourner vers le panneau.

La photo était toujours là.

Sophie aussi la regarda.

Vincent continua :

— Pas celle-ci.

— Alors laquelle ?

— Une photo d’un enfant.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quel enfant ?

Vincent fixa Sophie.

— Thomas.

Sophie devint livide.

— Comment tu peux savoir ça ?

— Thomas avait six ans sur la photo. Il portait un pull vert. Il était devant une balançoire.

Sophie porta lentement une main à sa bouche.

— Cette photo...

— Tu la connais ?

— Oui.

— Comment ?

Les yeux de Sophie se remplirent de larmes.

— Je l’avais envoyée à Jean.

Mathieu se retourna brusquement.

— Quand ?

Elle semblait incapable de répondre.

— Sophie ?

— En 2000.

— Mais vous avez dit qu’en 2006 mon père vous cherchait encore.

— Il ne savait pas où nous vivions.

— Vous lui envoyiez des photos ?

Sophie secoua la tête.

— Une seule.

— Pourquoi ?

— Parce que Thomas venait d’avoir deux ans.

Elle ferma les yeux.

— Et j’étais faible.

Mathieu resta silencieux.

— J’avais promis de ne plus jamais contacter Jean. Mais je voulais qu’il sache à quoi son fils ressemblait.

— Il l’a donc gardée dix-huit ans.

— Apparemment.

Vincent ajouta :

— Et si l’homme de l’hôtel était Jean, il l’avait encore deux jours après sa prétendue mort.

Mathieu ne savait plus quoi penser.

Le vieux téléphone vibra soudain dans sa main.

Tous les trois se figèrent.

Nouveau message.

Mathieu regarda l’écran.

« Vincent dit la vérité sur l’hôtel. »

Sophie fixa le téléphone.

— Qui nous écoute ?

Mathieu regarda autour de lui.

Vincent fit de même.

Le garage.

Les outils.

Les lampes.

Le bureau.

— Il y a peut-être une caméra.

Mathieu secoua la tête.

— Impossible.

Un autre message apparut.

« Pas de caméra. »

Les trois échangèrent un regard.

Sophie murmura :

— Mon Dieu...

Vincent s’approcha du téléphone.

— Réponds.

Mathieu tapa :

« Qui êtes-vous ? »

Quelques secondes.

La réponse arriva.

« Quelqu’un que Jean a essayé de protéger. »

Mathieu sentit son cœur accélérer.

Il écrivit :

« Thomas ? »

Pas de réponse.

Puis :

« Thomas est vivant. Mais ce n’est pas Thomas qui vous écrit. »

Sophie ferma les yeux de soulagement et de peur à la fois.

Mathieu tapa :

« Où est-il ? »

La réponse :

« En sécurité pour l’instant. »

Vincent murmura :

— Demande ce qu’ils veulent.

Mathieu écrivit :

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Quelques secondes passèrent.

Puis le téléphone vibra.

« La page 17. »

Sophie cessa de bouger.

Vincent se tourna immédiatement vers elle.

Mathieu vit leur réaction.

— Quelle page 17 ?

Sophie ne répondit pas.

— Sophie.

Elle regardait le message.

— C’est une des pages que Jean m’avait confiées en 1998.

Vincent se rapprocha.

— Tu m’as dit que tu ne savais plus où elles étaient.

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu as dit que tu ne me le dirais pas.

Mathieu leva une main.

— Qu’est-ce qu’il y a sur cette page ?

Sophie secoua la tête.

— Je ne sais plus exactement.

Vincent eut un rire incrédule.

— Tu l’as cachée pendant vingt-huit ans et tu ne sais pas ce qu’il y a dessus ?

— J’ai essayé d’oublier.

Le téléphone vibra.

« Sophie se souvient. »

Sophie recula.

— Qui est cette personne ?

Mathieu la regarda.

— Qu’est-ce qu’il y a page 17 ?

Elle resta silencieuse.

Nouveau message.

« Demandez-lui ce que signifie M.D. — 12/04/94 — 80 000 F. »

Vincent pâlit.

Sophie ferma les yeux.

Mathieu répéta :

— M.D.

Il réfléchit.

— Marc ?

Vincent secoua la tête.

— Marc Vidal serait M.V.

Mathieu regarda Sophie.

— Alors qui ?

Elle semblait terrifiée.

— Sophie ?

— Je ne sais pas.

Vincent la fixa.

— Tu sais.

— Non.

— M.D.

Il répéta les initiales.

Puis son expression changea.

— Merde.

Mathieu se retourna.

— Quoi ?

Vincent regarda Sophie.

— Michel Delmas.

Le faux nom de l’homme aperçu à l’hôtel.

Mathieu sentit son sang se refroidir.

— Vous venez de dire que c’était le nom utilisé par l’homme qui ressemblait à mon père.

— Oui.

— Mais cette entrée date de 1994.

Vincent acquiesça lentement.

— Quatre ans avant que Jean ait une raison d’utiliser ce nom.

Sophie murmura :

— Ce n’était donc pas un faux nom inventé en 2018.

Mathieu comprit.

— C’était déjà quelqu’un.

Vincent hocha la tête.

— Quelqu’un qui existait dans les affaires d’Antoine en 1994.

Mathieu regarda le téléphone.

— Et quatre-vingt mille francs ?

Sophie ferma les yeux.

— C’était beaucoup d’argent.

— Pour quoi ?

Elle ne répondit pas.

Le téléphone vibra encore.

« Ce paiement n’était pas destiné à Marc Vidal. »

Puis immédiatement :

« Il était destiné à Michel Delmas. »

Mathieu sentit son esprit s’emballer.

— Donc Michel Delmas travaillait pour Antoine.

Vincent acquiesça.

— Probablement.

— Et mon père a repris son identité en 2018 ?

Personne ne répondit.

Un autre message :

« Jean n’a jamais repris son identité. »

Mathieu fronça les sourcils.

Puis :

« Jean Renaud était Michel Delmas. »

Le silence qui suivit fut absolu.

Sophie secoua lentement la tête.

— Non.

Mathieu fixa l’écran.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Vincent semblait tout aussi déstabilisé.

— C’est impossible.

Sophie répéta :

— Non.

Le téléphone vibra.

« Jean Renaud n’était pas son vrai nom. »

Mathieu sentit les jambes lui manquer.

Il s’appuya contre l’établi.

— Mon père...

Il n’arriva pas à finir.

Sophie s’approcha légèrement.

— Mathieu...

— Ne me touchez pas.

Elle s’arrêta.

Mathieu regardait le téléphone.

Jean Renaud.

L’homme qui l’avait élevé.

Le mécanicien.

Le propriétaire de ce garage.

Peut-être même son père biologique.

Qui était-il ?

Il tapa :

« Prouvez-le. »

La réponse arriva presque immédiatement.

Une photographie.

Un document ancien.

Mathieu agrandit l’image.

Une carte d’identité française datant des années 1990.

Le visage.

Plus jeune.

Mais aucun doute possible.

Jean.

Sous la photo :

MICHEL DELMAS.

Mathieu sentit son cœur se serrer.

Sophie regarda l’écran.

— C’est Jean...

Vincent murmura :

— Putain.

Date de naissance.

Lieu de naissance.

Une commune près de Perpignan.

Mathieu continua de lire.

Puis il vit quelque chose.

— Attendez.

Le document avait été délivré en 1993.

— Si mon père était Michel Delmas...

Il regarda Vincent.

— Qui était Jean Renaud ?

Personne ne répondit.

Le téléphone vibra.

« La bonne question. »

Mathieu tapa immédiatement :

« Qui était Jean Renaud ? »

Long silence.

Aucune réponse.

Puis une nouvelle photo arriva.

Cette fois, une photographie ancienne prise devant le garage.

Pas celle du panneau.

Une autre.

Plus vieille.

Peut-être 1992.

Deux hommes se tenaient devant l’entrée.

Le premier était le père de Mathieu.

Ou l’homme qu’il avait toujours appelé son père.

Michel Delmas.

À côté de lui, un autre homme.

Même âge environ.

Cheveux noirs.

Visage mince.

Sophie porta brusquement une main à sa bouche.

— Je le connais.

Mathieu se tourna.

— Qui ?

Elle ne quittait pas la photo des yeux.

— Je l’ai vu une fois.

— Où ?

— Chez Antoine.

Vincent fronça les sourcils.

— Quand ?

— Avant que je connaisse Jean.

— Son nom ?

Sophie réfléchit.

Puis ses yeux s’écarquillèrent.

— Antoine l’avait appelé...

Elle hésita.

— Jean.

Mathieu ne comprit pas.

— Quoi ?

Sophie regarda Mathieu.

— Cet homme s’appelait Jean Renaud.

Le garage sembla basculer.

Mathieu revint vers l’écran.

Deux hommes.

Michel Delmas.

Jean Renaud.

Son père avait donc utilisé l’identité d’un autre homme.

— Pourquoi ?

murmura-t-il.

Vincent observa la photographie.

— Et où est le véritable Jean Renaud ?

Le téléphone vibra.

Une dernière phrase apparut.

« Mort en 1994. »

Mathieu sentit son ventre se nouer.

L’année de sa naissance.

L’année de l’accident de Claire.

L’année où Philippe Delorme était mort.

Tout revenait toujours à 1994.

Mathieu tapa :

« Comment ? »

Réponse :

« C’est ce que Thomas a découvert. »

Puis :

« Et c’est pourquoi il a disparu. »

Sophie regarda Mathieu.

— Il faut retrouver Thomas.

— Oui.

Vincent secoua la tête.

— Pas avant d’avoir compris ce que cette personne veut.

Le téléphone vibra encore.

« Vincent a raison. »

Vincent regarda autour de lui, mal à l’aise.

— Je commence à détester cette personne.

Nouveau message.

« Le sentiment est réciproque. »

Mathieu ignora l’échange.

Il écrivit :

« Vous voulez la page 17. Pourquoi ? »

La réponse mit plus de temps.

Enfin :

« Parce qu’elle contient le nom de celui qui a ordonné la mort du véritable Jean Renaud. »

Sophie ferma les yeux.

Mathieu tapa :

« Qui ? »

Pas de réponse.

— Sophie.

Elle releva les yeux.

— Où est cette page ?

Long silence.

Vincent la regardait aussi.

Sophie sembla prendre une décision.

— Pas ici.

— Où ?

— Dans un endroit où Antoine n’aurait jamais pensé chercher.

— Où ?

Elle regarda Mathieu.

— Chez ta mère.

Mathieu se figea.

— Ma mère est morte depuis seize ans.

— Je sais.

— Sa maison a été vendue.

— Je ne parle pas de la maison.

— Alors de quoi ?

Sophie répondit :

— De sa tombe.

Mathieu sentit une colère immédiate.

— Vous avez caché quelque chose dans la tombe de ma mère ?

— Pas dans la tombe.

— Alors où ?

— Derrière la plaque funéraire.

Mathieu la fixa, stupéfait.

— Depuis quand ?

— Depuis 1999.

— Vous êtes allée au cimetière de ma mère alors qu’elle était encore vivante ?

Sophie secoua la tête.

— Ce n’était pas encore sa tombe.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi ?

— C’était celle de ses parents.

Mathieu comprit lentement.

Le caveau familial.

Après sa mort, Claire y avait été enterrée.

— Vous avez caché les pages dans le caveau de ma famille.

— Oui.

— Pourquoi là ?

Sophie regarda Vincent.

— Parce qu’Antoine n’aurait jamais imaginé que Claire accepterait de les protéger.

Mathieu se figea.

— Ma mère savait ?

Sophie ferma les yeux.

— Oui.

Encore un secret.

Encore un mensonge.

Mathieu eut un rire presque vide.

— Bien sûr qu’elle savait.

— Mathieu...

— Tout le monde savait sauf moi.

Sophie ne trouva rien à répondre.

Le téléphone vibra.

« Allez chercher la page. »

Vincent secoua la tête.

— Non.

Mathieu le regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est exactement ce que cette personne veut.

— Thomas est en danger.

— Et si c’est un piège ?

— Alors vous avez une meilleure idée ?

Vincent resta silencieux.

Sophie dit :

— Je vais y aller seule.

Mathieu secoua immédiatement la tête.

— Non.

— Mathieu...

— Vous êtes venue me chercher. Maintenant je vais jusqu’au bout.

Vincent inspira.

— Dans ce cas, je viens aussi.

Sophie le regarda.

— Certainement pas.

— Si Marc est impliqué, vous aurez besoin de moi.

— Je ne te fais pas confiance.

Vincent eut un sourire froid.

— Moi non plus.

Mathieu les interrompit.

— On y va tous les trois.

Sophie le regarda.

— Mathieu...

— Tous les trois.

Il fixa Vincent.

— Et personne ne disparaît avec cette page.

Vincent hocha lentement la tête.

Le téléphone vibra une dernière fois.

« Bonne décision. »

Puis l’écran s’éteignit.

Mathieu appuya sur le bouton.

Rien.

— Batterie ?

Vincent demanda.

Mathieu vérifia.

— Non.

L’appareil était encore chargé.

Mais plus aucun réseau.

Plus aucun message.

Plus rien.

Sophie regarda la pluie.

— Le cimetière ferme bientôt.

Mathieu prit sa veste accrochée derrière l’établi.

Puis il s’arrêta.

Son regard revint vers la vieille photographie sur le panneau.

Son père.

Sophie.

Antoine Lacroix.

Et quelque part, hors cadre, Marc Vidal.

Une photographie qu’il avait regardée toute sa vie sans jamais comprendre ce qu’elle contenait réellement.

Mathieu s’approcha.

Il ne la toucha pas.

Il l’observa.

Puis quelque chose attira son regard.

Tout en bas de l’image.

Une inscription presque effacée sur l’ancienne façade du garage.

Trois lettres.

M.D.R.

Il fronça les sourcils.

— Sophie.

Elle s’approcha.

— Quoi ?

— Vous savez ce que ça veut dire ?

Elle regarda.

Son visage changea.

— Je n’avais jamais remarqué.

Vincent vint regarder à son tour.

— M.D.R.

Mathieu hocha la tête.

— Ce garage s’appelait déjà Renaud à l’époque ?

— Oui.

— Alors pourquoi les initiales M.D. sont là ?

Vincent resta silencieux.

Mathieu regarda de nouveau la photo.

Puis il comprit.

— Parce que Michel Delmas travaillait déjà ici.

Sophie secoua la tête.

— Peut-être.

Mathieu regarda l’ancien panneau au-dessus de son père.

L’image était abîmée.

Mais en observant attentivement, il distingua quelque chose sous la peinture.

Un ancien nom.

Pas Garage Renaud.

Quelque chose avait été repeint.

Vincent plissa les yeux.

— On dirait...

Mathieu s’approcha encore.

Une partie des lettres restait visible.

DEL...

Sophie devint immobile.

— Delmas.

Mathieu sentit son souffle se couper.

Ce garage n’avait peut-être jamais appartenu aux Renaud à l’origine.

Il avait peut-être appartenu à Michel Delmas.

À l’homme qui s’était ensuite fait appeler Jean Renaud.

Mais alors...

Pourquoi prendre l’identité du véritable Jean ?

Pourquoi changer le nom du garage ?

Pourquoi Antoine Lacroix avait-il payé quatre-vingt mille francs à Michel Delmas en avril 1994 ?

Et surtout...

Pourquoi le véritable Jean Renaud était-il mort la même année ?

Mathieu regarda Sophie.

— Vous êtes sûre que Philippe est mort dans l’accident avec ma mère ?

Elle fronça les sourcils.

— Oui.

— Vous avez identifié son corps ?

Sophie ne répondit pas.

Mathieu sentit un nouveau malaise.

— Sophie ?

Elle baissa les yeux.

— Non.

— Qui l’a identifié ?

Elle hésita.

— Antoine.

Vincent releva brusquement la tête.

— Mon père ?

— Oui.

Le silence revint.

Mathieu sentit tous les éléments se déplacer dans sa tête.

Un accident.

Deux corps supposés.

Des identités changées.

Des actes de naissance falsifiés.

Un homme devenu Jean Renaud.

Un véritable Jean mort.

Et maintenant Philippe Delorme, identifié uniquement par Antoine Lacroix.

— Et si Philippe n’était pas mort non plus ?

demanda Mathieu.

Sophie devint livide.

— Non.

— Vous venez de découvrir que mon père utilisait une fausse identité depuis trente ans. Pourquoi Philippe serait-il la seule chose certaine ?

— Parce que...

Elle s’arrêta.

Elle n’avait aucune preuve.

Vincent regarda la photo sur le téléphone.

Puis Sophie.

— Quel âge aurait Philippe aujourd’hui ?

— Cinquante-neuf ans.

Vincent sembla calculer.

Puis son expression changea.

— Non...

Sophie le regarda.

— Quoi ?

Il ne répondit pas.

— Vincent ?

— L’homme avec qui j’étais devant l’appartement de Thomas...

Sophie fronça les sourcils.

— Marc Vidal.

Vincent secoua lentement la tête.

— Je t’ai laissé le croire.

Silence.

Sophie pâlit.

— Quoi ?

— Ce n’était pas Marc.

Mathieu se tourna vers lui.

— Vous avez dit que c’était Marc.

— J’ai menti.

— Pourquoi ?

Vincent regarda Sophie.

— Parce que je ne savais pas comment te le dire.

— Me dire quoi ?

Vincent inspira profondément.

— L’homme que tu as vu devant l’appartement de Thomas ne s’appelle pas Marc Vidal.

Sophie semblait soudain incapable de respirer.

— Alors qui est-ce ?

Vincent la fixa.

— Il dit s’appeler Philippe Delorme.

Sophie resta parfaitement immobile.

Le bruit de la pluie remplit le garage.

Mathieu regarda Sophie.

Son visage s’était vidé de toute couleur.

— Votre frère ?

Elle ne répondit pas.

Vincent continua :

— Il est revenu me voir il y a six mois.

— Impossible...

murmura Sophie.

— Il avait des preuves.

— Non...

— Des photographies de votre enfance. Le nom de votre père. Votre ancienne adresse à Alès. Des détails que personne ne pouvait connaître.

Les jambes de Sophie semblèrent céder légèrement.

Elle s’appuya contre le bord de l’établi.

— Philippe est mort.

Vincent répondit doucement :

— Peut-être pas.

Sophie secoua la tête.

— Pourquoi il ne serait jamais revenu ?

— Il dit qu’il ne pouvait pas.

— Pourquoi ?

Vincent hésita.

— Parce qu’Antoine Lacroix l’a forcé à disparaître.

Sophie fixa Vincent.

— Pendant trente-deux ans ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Vincent regarda Mathieu.

— Parce que Philippe savait qui était réellement Michel Delmas.

Mathieu sentit un frisson.

— Mon père.

— Oui.

Sophie secoua lentement la tête.

— Où est Philippe maintenant ?

Vincent ne répondit pas.

— Vincent.

— Je ne sais pas.

— Tu étais avec lui avant-hier.

— Oui.

— Où est-il ?

— Il a disparu en même temps que Thomas.

Sophie porta une main à sa poitrine.

Mathieu regarda le vieux téléphone.

Tout prenait une nouvelle dimension.

Thomas n’avait peut-être pas été enlevé par un inconnu.

Il avait peut-être retrouvé son oncle.

Un homme supposé mort depuis 1994.

Mathieu demanda :

— Pourquoi Philippe voulait rencontrer Thomas ?

Vincent répondit :

— Parce que Thomas avait trouvé quelque chose qui appartenait au véritable Jean Renaud.

— Quoi ?

— Un enregistrement.

— Audio ?

— Oui.

— De quand ?

Vincent regarda Sophie.

— Du soir de l’accident de 1994.

Sophie se figea.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Qui parle dessus ?

— Antoine.

— Et ?

Vincent hésita.

— Claire.

Mathieu ne bougea plus.

Sa mère.

— Vous avez entendu cet enregistrement ?

— Une partie.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

Vincent semblait désormais craindre la réponse.

— Claire suppliait Antoine de ne pas faire quelque chose.

— Quoi ?

— Je n’ai pas entendu la suite.

— Et Antoine ?

Vincent regarda Mathieu.

— Il lui a répondu une phrase.

Mathieu attendit.

— Laquelle ?

Vincent inspira.

— « Si Mathieu apprend un jour qui est son père, nous sommes tous morts. »

Le monde sembla s’arrêter.

Mathieu fixa Vincent.

Sophie se tourna lentement vers lui.

Personne ne parla.

Enfin Mathieu murmura :

— Jean n’est donc pas mon père.

Sophie ferma les yeux.

Vincent ne répondit pas.

Mathieu regarda la photographie.

L’homme qu’il avait appelé papa pendant vingt-quatre ans.

Michel Delmas.

Jean Renaud.

Deux identités.

Deux morts.

Un acte de naissance falsifié.

Et une mère qui savait.

Le téléphone vibra soudain.

Le réseau était revenu.

Un nouveau message.

Mathieu regarda l’écran.

« Ne va pas au cimetière. »

Vincent se rapprocha.

Deuxième message :

« Quelqu’un a déjà pris la page 17. »

Sophie pâlit.

— Qui ?

Troisième message.

Une photographie venait d’arriver.

Elle montrait le caveau familial de Claire Renaud.

La photo avait été prise quelques minutes auparavant.

La plaque funéraire était déplacée.

Sur la pierre mouillée reposait une petite enveloppe vide.

Et juste devant la tombe...

Une silhouette masculine vue de dos.

Sophie zooma sur l’image.

Elle trembla.

— Non...

Mathieu regarda.

L’homme portait un manteau sombre.

Cheveux gris.

Silhouette mince.

Vincent fixa la photographie.

Sophie murmura :

— Je connais ce manteau.

Mathieu la regarda.

— À qui il appartient ?

Elle leva lentement les yeux vers lui.

Des larmes coulaient maintenant sur son visage.

— Jean.

Mathieu resta figé.

— Mon père ?

Sophie acquiesça.

Le téléphone vibra une dernière fois.

« Il sait que vous avez découvert la vérité. »

Puis un second message apparut.

« Et maintenant, Jean Renaud revient au garage. »

Mathieu leva immédiatement les yeux vers l’entrée.

Au loin, sur la route noyée de pluie, des phares venaient de tourner vers le garage.

Une voiture approchait lentement.

Sophie cessa de respirer.

Vincent resta immobile.

Mathieu regarda les phares se rapprocher.

Puis murmura :

— S’il est vraiment vivant...

La voiture s’arrêta devant l’entrée.

Le moteur se coupa.

Une portière s’ouvrit.

Une silhouette masculine descendit sous la pluie.

Mathieu ne bougea plus.

— ...alors il va devoir tout m’expliquer.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 5 — L’homme qui revint d’entre les morts

La portière se referma.

Le bruit sec traversa la pluie.

Mathieu resta immobile au milieu du garage.

Sophie était à quelques pas derrière lui.

Vincent, près de l’établi, avait cessé de regarder son téléphone.

Tous les trois fixaient la silhouette qui avançait lentement vers l’entrée.

L’homme marchait sans se presser.

Sous la lumière blanche de l’auvent, son visage resta d’abord caché par l’ombre.

Puis il leva légèrement la tête.

Mathieu sentit son cœur s’arrêter.

Les cheveux étaient plus longs.

Presque entièrement gris.

Le visage plus maigre.

Une cicatrice traversait la tempe gauche jusqu’au haut de la joue.

Mais les yeux...

Mathieu connaissait ces yeux.

Il les avait vus chaque matin pendant vingt-quatre ans.

À table.

Dans ce garage.

À l’hôpital lorsque sa mère était morte.

Sur des photographies de famille.

Dans un cercueil.

Mathieu murmura :

— Papa...

Sophie porta une main à sa bouche.

Vincent, lui, ne prononça rien.

L’homme entra dans le garage.

La pluie coulait de son manteau sombre.

Il s’arrêta à quelques mètres de Mathieu.

Aucun des deux ne bougea.

Puis l’homme dit :

— Bonjour, Mathieu.

La voix.

Même la voix.

Un peu plus rauque.

Plus fatiguée.

Mais c’était elle.

Mathieu sentit ses jambes devenir faibles.

Il avait imaginé cette voix des centaines de fois depuis l’enterrement.

Dans ses rêves.

Dans certains souvenirs.

Parfois, lorsqu’une personne parlait derrière lui dans un café et avait presque la même intonation, Mathieu se retournait malgré lui.

Mais cette fois, il ne rêvait pas.

— Tu es vivant.

L’homme baissa légèrement les yeux.

— Oui.

Mathieu le fixa.

Puis il fit un pas vers lui.

Il s’arrêta.

Ses mains tremblaient.

— Tu es vivant.

— Mathieu...

— Ne prononce pas mon prénom.

L’homme resta immobile.

Mathieu sentit la colère arriver.

Brutale.

— Huit ans.

Aucune réponse.

— Huit putains d’années.

Sophie intervint doucement :

— Mathieu...

Il se retourna.

— Non.

Elle se tut.

Mathieu revint vers l’homme.

— J’ai enterré quelqu’un.

— Je sais.

— J’ai enterré quelqu’un en croyant que c’était toi.

— Je sais.

— J’ai porté ton cercueil.

L’homme ferma les yeux.

— Je sais.

— Comment tu peux savoir ?

Le silence.

Mathieu s’approcha.

— Tu étais là ?

L’homme releva les yeux.

Et cette hésitation suffit.

Mathieu devint livide.

— Tu étais à ton propre enterrement ?

Sophie regarda l’homme avec horreur.

Vincent fronça les sourcils.

L’homme répondit :

— De loin.

Mathieu eut un rire vide.

— De loin.

Il répéta les mots.

— Tu m’as regardé enterrer un inconnu... de loin ?

— Je devais être certain que tu étais en sécurité.

Mathieu détourna la tête.

Il posa ses deux mains sur l’établi.

Sa respiration devint irrégulière.

— En sécurité...

Il eut un rire amer.

— Encore.

Il regarda Sophie.

— Elle aussi.

Puis Vincent.

— Lui aussi.

Enfin l’homme.

— Tout le monde m’a menti pour me protéger.

L’homme s’approcha d’un pas.

— Mathieu...

— Ne bouge pas.

Il s’arrêta immédiatement.

Mathieu releva les yeux.

— Qui es-tu ?

Silence.

— Ton nom.

L’homme regarda la photographie sur le panneau.

Puis il répondit :

— Michel Delmas.

Mathieu encaissa la réponse.

Même s’il la connaissait déjà.

L’entendre de sa bouche la rendait réelle.

— Jean Renaud n’a donc jamais existé ?

Michel secoua lentement la tête.

— Si.

— Mais ce n’était pas toi.

— Non.

— Qui était-il ?

Michel prit une longue inspiration.

— Mon meilleur ami.

Mathieu resta silencieux.

— Nous nous connaissions depuis l’enfance.

— Et tu as pris son identité après sa mort.

Michel acquiesça.

— Pourquoi ?

— Parce que j’étais censé mourir à sa place.

Personne ne bougea.

Vincent releva brusquement la tête.

Sophie murmura :

— Quoi ?

Michel la regarda.

C’était la première fois qu’il la regardait réellement depuis son entrée.

Une émotion passa dans ses yeux.

Douloureuse.

Ancienne.

— Bonjour, Sophie.

Elle devint immobile.

— Michel...

Il eut un léger sourire triste.

— Ça fait longtemps.

Des larmes apparurent dans les yeux de Sophie.

Mais elle ne bougea pas vers lui.

— Je t’ai cru mort.

— Je sais.

— Deux fois.

Michel baissa les yeux.

Sophie eut un petit rire brisé.

— Tu as réussi à mourir deux fois.

Michel ne répondit rien.

Mathieu frappa l’établi de la paume.

Tous les deux se tournèrent vers lui.

— Pas maintenant.

Il regarda Michel.

— Tu étais censé mourir à la place de Jean. Explique.

Michel hésita.

— En 1994, je travaillais pour Antoine Lacroix.

Vincent se raidit.

Michel le remarqua.

— Tu lui ressembles beaucoup.

Vincent répondit froidement :

— On me le dit parfois.

Michel regarda Mathieu de nouveau.

— Au début, je réparais ses voitures. Puis il m’a proposé d’autres travaux.

— Quels travaux ?

— Transporter des enveloppes. Des documents. De l’argent.

Mathieu pensa immédiatement au carnet.

— Tu savais qu’il blanchissait de l’argent ?

— Pas au début.

— Et après ?

— Oui.

— Tu as continué.

Michel ne chercha pas d’excuse.

— Oui.

Mathieu secoua la tête.

— Et Jean ?

— Le vrai Jean travaillait ici avec moi.

Michel regarda autour de lui.

— Le garage appartenait à mon oncle. Jean et moi l’avons repris ensemble en 1991.

— C’est pour ça qu’on voyait Delmas sur l’ancienne façade.

— Oui.

— Et Renaud ?

— Nous avions ajouté son nom quelques mois plus tard.

Mathieu regarda la photographie.

Tout s’expliquait un peu.

Mais pas assez.

— Pourquoi Antoine voulait-il te tuer ?

Michel répondit :

— Parce que j’avais commencé à copier ses dossiers.

Vincent fronça les sourcils.

— Le carnet noir ?

— Le carnet est venu plus tard.

Michel s’approcha légèrement de l’établi.

— Antoine avait plusieurs systèmes. Des comptes parallèles. Des prêts. Des sociétés fictives.

— Et tu volais des preuves.

— Je les copiais.

— Pourquoi ?

Michel regarda Sophie.

— Parce que j’avais compris ce qu’il préparait contre Claire.

Mathieu se figea.

— Ma mère.

— Oui.

— Tu la connaissais déjà.

— Très bien.

Sophie détourna les yeux.

Mathieu vit ce geste.

— Sophie ?

Elle ne répondit pas.

Michel continua :

— Claire travaillait quelques heures par semaine pour Antoine. Elle classait ses factures.

— Elle savait pour ses affaires illégales ?

— Elle a fini par comprendre.

— Et Philippe ?

À ce nom, le visage de Michel changea.

Sophie remarqua immédiatement.

— Philippe t’aidait ?

Michel acquiesça.

— Oui.

— Mon frère était impliqué là-dedans ?

— Il essayait de sortir Claire de cette histoire.

Sophie s’approcha légèrement.

— Vous étiez proches ?

Michel hésita.

— Oui.

Sophie comprit quelque chose.

— C’est comme ça que Claire te connaissait.

Michel ne répondit pas.

Mathieu regarda l’un puis l’autre.

— Quelqu’un peut arrêter de parler en code ?

Il fixa Michel.

— Quel était ton lien avec ma mère ?

Michel resta silencieux.

Mathieu sentit une boule se former dans sa gorge.

La phrase entendue sur l’enregistrement lui revint.

Si Mathieu apprend un jour qui est son père...

— Réponds-moi.

Michel ferma les yeux.

— Claire et moi avons été ensemble.

Le garage sembla se vider d’air.

Mathieu resta figé.

Sophie baissa les yeux.

Vincent ne semblait pas surpris.

Mathieu le remarqua.

— Vous saviez.

Vincent répondit :

— Je le soupçonnais.

Mathieu regarda Michel.

— Quand ?

— Avant son mariage avec Jean.

Mathieu fronça les sourcils.

— Avec le vrai Jean ?

Michel sembla confus.

— Non.

Puis il comprit.

— Avec moi.

Mathieu eut un rire nerveux.

— Donc tu t’appelais déjà Jean quand tu as épousé ma mère.

— Oui.

— Elle savait que tu étais Michel ?

— Oui.

La réponse surprit Mathieu.

— Ma mère savait ?

— Depuis le début.

— Elle t’a épousé sous une fausse identité en connaissance de cause ?

— Oui.

Mathieu recula.

— Pourquoi ?

Michel répondit :

— Parce que si je restais Michel Delmas, Antoine nous retrouvait.

Sophie murmura :

— Après l’accident.

Michel acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda Sophie.

— Vous connaissiez cette histoire ?

— Pas celle-là.

Elle semblait sincère.

Michel continua :

— Le 12 avril 1994, Antoine a découvert que Claire avait pris des documents.

— La page 17.

— Entre autres.

— Et il t’a payé quatre-vingt mille francs ?

Michel eut un sourire triste.

— Ce paiement n’était pas pour moi.

Vincent fronça les sourcils.

— Pourtant le carnet disait M.D.

— Antoine voulait que quelqu’un pense que j’avais été payé.

— Qui ?

Michel regarda Mathieu.

— Jean.

— Le vrai Jean ?

— Oui.

Mathieu ne comprenait plus.

— Pourquoi ?

Michel fixa la photographie.

— Parce qu’Antoine voulait nous monter l’un contre l’autre.

— Pour quoi faire ?

— Il savait que Jean avait des sentiments pour Claire.

Mathieu regarda Michel.

— Le vrai Jean aimait ma mère ?

— Oui.

— Elle aussi ?

Michel resta silencieux.

Cela suffit.

Mathieu détourna les yeux.

— Putain...

Michel reprit :

— Claire et moi traversions une période difficile. Antoine le savait. Il a fait croire à Jean que je l’avais trahi.

— Comment ?

— Le paiement de quatre-vingt mille francs. Des documents falsifiés. Des rendez-vous inventés.

Vincent demanda :

— Dans quel but ?

Michel le regarda.

— Pour que Jean me livre.

— À Antoine ?

— Oui.

— Et il l’a fait ?

Michel ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— C’est à cause de Jean qu’Antoine t’a retrouvé.

Michel hocha lentement la tête.

— Jean croyait qu’Antoine voulait seulement récupérer des documents.

— Il ne savait pas qu’il voulait te tuer.

— Non.

Mathieu pensa au véritable Jean Renaud.

Un homme dont il portait le nom depuis sa naissance.

— Alors comment est-il mort ?

Michel regarda Sophie.

Puis Mathieu.

— Le soir du 12 avril, Jean m’a appelé.

— Pourquoi ?

— Il avait compris qu’Antoine lui avait menti.

— Il voulait t’avertir.

— Oui.

— Et ensuite ?

Michel inspira profondément.

— Nous avions prévu de nous retrouver près de Lunel.

Sophie devint attentive.

— C’est là que Philippe est mort.

Michel hocha la tête.

— Philippe accompagnait Claire.

— Pourquoi ?

— Elle transportait les documents qu’elle avait pris chez Antoine.

— Et toi ?

— Je venais d’un autre côté.

— Jean ?

— Il était déjà sur place.

Michel s’arrêta.

Mathieu attendit.

— Antoine aussi.

Sophie murmura :

— Mon Dieu.

Michel continua :

— Nous ne savions pas qu’il nous avait suivis.

— Marc Vidal était avec lui ?

— Oui.

Vincent regarda le sol.

— Marc...

Michel le fixa.

— Tu le connais vraiment ?

Vincent répondit :

— Oui.

— Où est-il ?

— Je ne sais pas.

Michel eut un rire sans joie.

— Mauvaise réponse.

Mathieu intervint :

— Continue.

Michel regarda son fils.

— Tout est allé très vite.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Antoine voulait les documents. Claire refusait de les lui donner. Philippe a essayé de l’éloigner.

Michel s’arrêta.

— Marc a sorti une arme.

Sophie ferma les yeux.

Mathieu resta silencieux.

— Il a tiré ?

— Non.

— Alors ?

— Philippe a paniqué. Il a emmené Claire dans la voiture.

— Celle qui a eu l’accident.

Michel acquiesça.

— Antoine a ordonné à Marc de les suivre.

Mathieu se raidit.

— Et toi ?

— Jean m’a retenu.

— Pourquoi ?

Michel répondit très doucement :

— Parce qu’il m’a dit que Claire ne voulait plus me voir.

Mathieu ne comprit pas.

— À ce moment-là ?

— Oui.

— Il mentait ?

— Je l’ignore encore aujourd’hui.

Silence.

— J’ai perdu quelques minutes à me disputer avec lui.

Michel regarda le sol.

— Quelques minutes qui ont suffi.

Sophie tremblait.

— Philippe...

Michel releva les yeux vers elle.

— Quand nous sommes arrivés, la voiture était déjà sortie de la route.

Elle ferma les yeux.

— Tu l’as vu ?

— Oui.

— Vivant ?

Michel hésita.

Puis répondit :

— Oui.

Sophie rouvrit brusquement les yeux.

— Quoi ?

Mathieu se figea aussi.

Vincent regarda Michel.

— Philippe était vivant après l’accident ?

— Oui.

Sophie marcha vers Michel.

— Tu m’as laissé croire pendant trente-deux ans qu’il était mort !

— Sophie...

— Tu l’as vu vivant ?

— Oui.

— Pourquoi personne ne m’a jamais dit ça ?

Michel semblait souffrir.

— Parce qu’Antoine nous a forcés à nous taire.

— Comment ?

— Il avait Claire.

Mathieu fronça les sourcils.

— Ma mère était blessée.

— Oui.

— Mais elle a survécu.

— Parce qu’Antoine l’a fait sortir de la voiture avant l’arrivée des secours.

Le visage de Mathieu changea.

— Quoi ?

— Le rapport disait qu’elle avait été retrouvée près du véhicule.

— Je sais.

— C’était faux.

Vincent murmura :

— Quelqu’un avait donc modifié le rapport.

Michel acquiesça.

— Antoine avait un policier dans sa poche.

Mathieu pensa aux noms dans le carnet.

— Et Philippe ?

Sophie posa la question presque en criant.

— Qu’est-ce qu’Antoine a fait de Philippe ?

Michel la regarda.

— Il l’a emmené.

— Où ?

— Je ne sais pas.

— Tu mens.

— Je te jure que non.

— Tu viens de dire qu’il était vivant !

— Il était inconscient, mais vivant.

Sophie respirait de plus en plus vite.

— Et après ?

— Antoine m’a dit que Philippe était mort pendant le transport.

— Tu l’as cru ?

Michel ferma les yeux.

— À l’époque, oui.

Sophie secoua la tête.

— Et maintenant ?

— Maintenant je sais qu’il mentait.

Silence.

— Philippe est vivant.

Michel acquiesça.

— Oui.

Une larme coula sur la joue de Sophie.

— Tu l’as vu ?

— Il y a deux semaines.

Elle cessa de bouger.

— Où ?

— Montpellier.

— Tu lui as parlé ?

— Oui.

— Pourquoi il n’est pas venu me voir ?

Michel hésita.

Sophie comprit immédiatement qu’il cachait quelque chose.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il ne sait pas s’il peut te faire confiance.

La douleur sur le visage de Sophie devint de la colère.

— Moi ?

— Il croit que tu as travaillé pour Antoine après sa disparition.

— C’est faux.

— Je sais.

— Alors pourquoi il le croit ?

Michel regarda Vincent.

— Parce que quelqu’un lui a montré des documents.

Vincent fronça les sourcils.

— Quels documents ?

— Des virements au nom de Sophie.

— Antoine ne m’a jamais versé d’argent !

dit-elle.

Michel hocha la tête.

— Les comptes sont faux.

— Qui les a fabriqués ?

— Je pensais que c’était Antoine.

Il regarda Vincent.

— Jusqu’à il y a six mois.

Vincent comprit.

— Tu penses que c’est moi.

— Je ne sais pas encore.

— Ce n’est pas moi.

Michel le fixa.

— Alors aide-moi à comprendre pourquoi les documents viennent des archives de ton père.

Vincent ne répondit pas.

Mathieu leva la main.

— Stop.

Tous se tournèrent vers lui.

— Je veux revenir à une chose.

Il regarda Michel.

— Mon acte de naissance.

Silence.

— Qui l’a falsifié ?

Michel ne répondit pas.

— Toi ?

— Non.

— Ma mère ?

— Non.

— Antoine ?

Michel baissa légèrement les yeux.

— Oui.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Pourquoi ?

Michel regarda Sophie.

Puis Vincent.

— Parce qu’Antoine savait qu’un jour quelqu’un poserait la question.

— Quelle question ?

Michel resta silencieux.

Mathieu s’approcha.

— Qui est mon père ?

Michel ferma les yeux.

Sophie murmura :

— Michel...

Il releva enfin la tête.

— Mathieu, je t’ai élevé.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Je t’ai aimé depuis le premier jour.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

La voix de Mathieu tremblait.

— Est-ce que tu es mon père biologique ?

Michel ne répondit pas.

Mathieu sentit sa poitrine se serrer.

— Oui ou non ?

Un long silence.

Puis Michel dit :

— Non.

Mathieu ne bougea plus.

Aucun bruit ne sembla exister pendant plusieurs secondes.

Même la pluie paraissait lointaine.

Michel continua :

— Mais je suis ton père.

Mathieu secoua lentement la tête.

— Pas maintenant.

— Mathieu...

— Pas maintenant.

Il recula.

Le garage semblait soudain trop petit.

— Qui ?

Michel resta silencieux.

— Qui est mon père biologique ?

Sophie regardait Mathieu avec une douleur profonde.

Vincent, lui, semblait attendre la même réponse.

Michel passa une main sur son visage.

— Claire ne voulait jamais que tu l’apprennes.

— Elle est morte.

— Je sais.

— Et tu as fait semblant de l’être pendant huit ans.

Michel encaissa la phrase.

Mathieu continua :

— Donc les promesses que vous vous êtes faites ne m’intéressent plus.

Silence.

— Qui est mon père ?

Michel regarda la vieille photographie sur le panneau.

Son regard s’arrêta sur l’image du véritable Jean Renaud.

Mathieu le remarqua.

Et son estomac se noua.

— Non.

Michel ne dit rien.

— Jean ?

Sophie releva brusquement la tête.

Vincent fronça les sourcils.

Mathieu regardait Michel.

— Le vrai Jean Renaud était mon père ?

Michel répondit :

— C’est ce que Claire croyait.

Mathieu secoua la tête.

— « Croyait » ?

— Elle et Jean avaient eu une relation pendant notre séparation.

Mathieu détourna les yeux.

— Donc c’était lui.

— Probablement.

— Probablement ?

Michel ferma les yeux.

— Il y avait une autre possibilité.

Mathieu se tourna lentement vers lui.

— Qui ?

Michel ne répondit pas.

Vincent regarda son visage.

Puis quelque chose changea dans ses yeux.

— Non...

Michel se tourna vers lui.

Vincent semblait soudain comprendre.

— Ce n’est pas possible.

Mathieu regarda Vincent.

— Quoi ?

Vincent secoua la tête.

— Mon père.

Sophie devint blanche.

Michel ne bougea plus.

Mathieu sentit sa respiration s’arrêter.

— Antoine ?

Michel répondit très doucement :

— Claire ne savait pas.

— Ne savait pas quoi ?

— Une nuit, elle était sortie d’un dîner chez Antoine.

Michel s’arrêta.

Son visage exprimait du dégoût.

— Elle avait très peu de souvenirs de la soirée.

Le ton changea immédiatement.

Mathieu comprit avant même qu’il termine.

— Tu veux dire qu’Antoine...

Michel secoua la tête.

— Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Claire non plus.

Vincent était devenu livide.

— Mon père aurait...

Michel le regarda.

— Je n’ai aucune preuve.

— Mais tu le penses.

— Oui.

Sophie ferma les yeux.

Mathieu resta immobile.

Trois possibilités.

Michel Delmas.

Jean Renaud.

Antoine Lacroix.

Toute son identité réduite à un secret vieux de trente-deux ans.

— C’est pour ça que l’acte de naissance a été falsifié.

Michel acquiesça.

— Antoine avait fait modifier certains documents pour empêcher une analyse future de remonter jusqu’à lui.

— Comment un acte de naissance empêche un test ADN ?

— Pas directement.

— Alors ?

— Il voulait brouiller toutes les identités autour de toi.

Michel regarda la photographie.

— C’était une obsession chez lui. Les noms. Les papiers. Les dossiers.

Vincent murmura :

— Il disait toujours qu’un homme n’existe que par ce qu’on peut prouver sur lui.

Michel le regarda.

— Exactement.

Mathieu prit une longue inspiration.

— Et toi, pourquoi as-tu disparu en 2018 ?

Michel ne répondit pas immédiatement.

— À cause de Thomas.

Sophie se figea.

— Thomas ?

— Je l’avais retrouvé.

— On sait.

— Mais je ne lui ai pas seulement donné une clé du garage.

Mathieu regarda Michel.

— Qu’est-ce que tu lui as donné ?

— La moitié d’un dossier.

Vincent sembla comprendre.

— Les archives de Jean.

Michel acquiesça.

— Le vrai Jean avait gardé des copies lui aussi.

— Où ?

— Cachées ici.

Mathieu regarda autour de lui.

— Dans le garage ?

— Oui.

— Thomas les a trouvées ?

— Une partie.

— Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?

Michel répondit :

— Une liste de personnes qui avaient travaillé pour Antoine.

— Marc Vidal.

— Entre autres.

— Qui d’autre ?

Michel hésita.

— Un médecin.

— Quel médecin ?

— Celui qui a signé ton certificat de naissance.

Mathieu sentit son ventre se serrer.

— Son nom ?

— Docteur Henri Valette.

Vincent releva la tête.

— Valette ?

Michel le regarda.

— Tu le connais ?

Vincent sembla soudain troublé.

— Il était le médecin personnel de mon père.

— Oui.

— Mais il est mort.

— Quand ?

Vincent réfléchit.

— Il y a quatre ans.

Michel secoua la tête.

— Non.

Vincent le fixa.

— Si.

— Tu as assisté à ses obsèques ?

— Non.

— Tu as vu son corps ?

Vincent resta silencieux.

Mathieu eut un rire amer.

— Apparemment, c’est une question importante dans cette histoire.

Personne ne sourit.

Michel continua :

— Thomas avait commencé à chercher Valette.

— Et ?

— Il a découvert qu’un homme portant ce nom vivait encore près de Narbonne.

Sophie fronça les sourcils.

— Thomas l’a rencontré ?

— Oui.

— Quand ?

— Une semaine avant sa disparition.

Mathieu sentit une nouvelle tension.

— Qu’est-ce que Valette lui a dit ?

Michel regarda son fils.

— Qu’il existait un test.

— Quel test ?

— Un test de paternité.

Silence.

Mathieu ne bougea plus.

— Pour moi ?

— Oui.

— Quand a-t-il été fait ?

— En 1994.

— Avant ma naissance ?

— Peu après.

— Et le résultat ?

Michel secoua la tête.

— Je ne l’ai jamais vu.

— Thomas ?

— Je pense que oui.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Donc Thomas sait qui est mon père.

— Probablement.

Vincent se tourna brusquement vers Michel.

— Et c’est après avoir vu ce test qu’il m’a appelé.

— Oui.

— Pourquoi moi ?

Michel regarda Vincent sans répondre.

Vincent comprit.

Son expression changea.

— Non.

Mathieu se tourna.

— Quoi ?

Vincent secoua la tête.

— Thomas m’a demandé quelque chose au téléphone.

— Quoi ?

— Si j’avais déjà fait un test ADN.

Le silence tomba immédiatement.

Sophie fixa Vincent.

Mathieu sentit un frisson.

— Pourquoi il vous demanderait ça ?

Vincent ne répondit pas.

Michel regarda Mathieu.

— Parce que si Antoine est ton père...

Il s’arrêta.

Mathieu comprit.

Il regarda Vincent.

— Alors nous sommes demi-frères.

Vincent détourna les yeux.

Personne ne parla.

Mathieu eut un rire nerveux.

— Parfait.

Il passa une main dans ses cheveux.

— Juste parfait.

Sophie murmura :

— Ce n’est pas certain.

— Rien n’est certain depuis que vous êtes entrée ici !

Elle se tut.

Mathieu regarda Michel.

— Où est Thomas ?

Michel devint immédiatement sérieux.

— Je ne sais pas.

— Tu es la personne qui envoyait les messages ?

— Non.

— Tu as placé le téléphone sous mon bureau ?

— Non.

— Tu as pris la page 17 au cimetière ?

Michel hésita.

— Oui.

Sophie releva brusquement la tête.

— C’était toi.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que Philippe m’a demandé de la récupérer.

— Où est-elle ?

Michel regarda son manteau.

Puis Mathieu.

— Sur moi.

Vincent se raidit.

Michel plongea lentement une main à l’intérieur de son manteau.

Il en sortit une enveloppe jaunie.

Il la posa sur l’établi.

Personne ne la toucha.

Sophie la regarda.

— Vingt-huit ans...

Michel acquiesça.

— Oui.

Mathieu fixa l’enveloppe.

— Ouvre-la.

Michel ne bougea pas.

— Mathieu...

— Ouvre-la.

Michel ouvrit l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvait une feuille pliée.

Vieille.

Fragile.

Il la posa à plat.

Des noms.

Des dates.

Des montants.

Vincent s’approcha légèrement.

Mathieu lut.

12/04/94 — M.D. — 80 000 F

Puis plus bas :

14/04/94 — H.V. — 35 000 F

Henri Valette.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

Encore plus bas :

18/04/94 — J.R. — 120 000 F

— Jean Renaud.

Michel secoua la tête.

— Non.

— Les initiales sont J.R.

— Regarde la date.

Mathieu regarda.

18 avril.

Six jours après l’accident où le véritable Jean était supposé être mort.

— Impossible.

Vincent s’approcha.

— Quelqu’un portant ses initiales a été payé après sa mort.

Sophie murmura :

— Donc Jean était vivant.

Michel secoua lentement la tête.

— Peut-être.

Mathieu eut presque envie de rire à ce mot.

Puis son regard descendit vers la dernière ligne.

Il se figea.

03/05/94 — S.D. — 200 000 F

Mathieu releva lentement les yeux.

Sophie avait déjà vu la ligne.

Son visage devint blanc.

— S.D.

Vincent la regarda.

— Sophie Delorme.

Elle secoua immédiatement la tête.

— Non.

Mathieu fixa Sophie.

— Deux cent mille francs.

— Je n’ai jamais reçu cet argent.

— Vos initiales sont là.

— Ce n’est pas moi.

Michel intervint :

— Elle dit vrai.

Mathieu se tourna vers lui.

— Comment tu peux savoir ?

— Parce qu’en mai 1994 Sophie n’était pas en France.

Sophie le regarda, surprise.

— Tu savais ?

— Oui.

— J’étais à Bruxelles.

Michel acquiesça.

Mathieu fronça les sourcils.

— Alors qui est S.D. ?

Personne ne répondit.

Vincent regarda la ligne.

Son visage changea très légèrement.

Michel le remarqua.

— Tu connais quelqu’un.

Vincent secoua la tête.

— Non.

Mathieu fixa Vincent.

— Vous mentez.

— Non.

— Depuis le début, votre visage change chaque fois qu’un nom apparaît.

Vincent resta silencieux.

Mathieu s’approcha.

— Qui est S.D. ?

Vincent baissa les yeux vers la feuille.

Puis il répondit :

— Sylvie Darnal.

Michel se figea.

Sophie fronça les sourcils.

— Qui ?

Vincent ne quittait plus la feuille des yeux.

— La secrétaire personnelle de mon père en 1994.

Michel murmura :

— Non...

Mathieu le regarda.

— Tu la connais ?

Michel semblait bouleversé.

— Oui.

— Pourquoi cette réaction ?

Il releva les yeux.

— Parce que Sylvie Darnal est la femme qui m’a appelé la veille de mon accident en 2018.

Mathieu sentit un frisson.

— Elle était encore en contact avec toi ?

— Je ne savais même pas qu’elle était vivante.

— Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Michel répondit :

— Me prévenir.

— De quoi ?

— Que quelqu’un avait retrouvé le test de paternité.

Le silence devint lourd.

Vincent regarda Michel.

— Qui ?

— Elle n’a pas voulu me le dire.

— Et après ?

— Le lendemain, Marc m’a suivi.

Mathieu comprit.

— Et tu as préparé ta disparition.

— Non.

— Alors comment quelqu’un d’autre s’est retrouvé dans ta voiture ?

Michel ferma les yeux.

— Parce que je n’étais pas seul.

Mathieu se figea.

— Qui était avec toi ?

Michel resta silencieux.

— Qui est mort dans cette voiture ?

Sophie regarda Michel.

Une peur nouvelle apparut dans ses yeux.

— Michel...

Il ne répondit pas.

Mathieu insista :

— J’ai enterré qui ?

Michel releva enfin la tête.

— Marc Vidal.

Vincent recula d’un demi-pas.

— Impossible.

— C’était lui.

— Tu viens de dire qu’il t’a suivi.

— Oui.

— Alors comment...

Michel regarda Vincent.

— Parce qu’il avait changé de camp.

Silence.

— Cette nuit-là, Marc voulait m’aider.

Vincent secoua la tête.

— Marc ne faisait rien gratuitement.

— Il avait peur.

— De qui ?

Michel regarda la page 17.

Puis répondit :

— De la personne qui avait repris les affaires d’Antoine après sa mort.

Mathieu se tourna lentement vers Vincent.

Vincent comprit immédiatement.

— Ce n’était pas moi.

Michel ne dit rien.

— Je n’ai jamais repris les affaires de mon père.

— Quelqu’un l’a fait.

— Qui ?

Michel regarda la dernière ligne.

S.D.

— Sylvie Darnal.

Sophie murmura :

— Une secrétaire ?

Vincent eut un rire sombre.

— Vous ne connaissiez pas Sylvie.

— Pourquoi ?

— Mon père ne prenait presque aucune décision sans elle.

Michel acquiesça.

— Antoine était le visage.

— Et Sylvie ?

Vincent regarda la page.

— La mémoire.

Mathieu sentit le puzzle se reformer.

— Donc Antoine meurt en 2013.

— Oui.

— Sylvie reprend ses dossiers.

Michel acquiesça.

— Probablement.

— Elle découvre que Thomas existe.

— Plus tard.

— Elle découvre aussi le test de paternité.

— Oui.

— Et en 2018, elle veut te faire taire.

— Je le pensais.

Mathieu fronça les sourcils.

— Tu le pensais ?

— Jusqu’à ce que je la retrouve.

— Quand ?

— Hier.

Tout le monde se figea.

Vincent demanda :

— Tu as vu Sylvie hier ?

— Oui.

— Où ?

— Arles.

— Pourquoi ?

Michel regarda Mathieu.

— Parce qu’elle m’a appelé.

— Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

Michel resta silencieux quelques secondes.

Puis :

— Qu’elle n’avait jamais essayé de me tuer.

Mathieu eut un rire bref.

— Évidemment.

— Elle m’a donné une preuve.

— Laquelle ?

Michel sortit quelque chose de son manteau.

Un petit dictaphone numérique.

Il le posa sur l’établi.

— Un enregistrement de 2018.

Vincent fixa l’appareil.

— De qui ?

— Marc.

Sophie s’approcha légèrement.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Michel appuya sur le bouton.

Un souffle.

Puis une voix masculine.

Faible.

Nerveuse.

« Si quelque chose m’arrive, ce n’est pas Sylvie. »

Mathieu regarda Vincent.

La voix continua.

« Antoine a fait une erreur avant de mourir. Il a donné le dossier Mathieu à quelqu’un qui ne devait jamais le voir. »

Un bruit.

Une respiration.

« Cette personne sait ce que dit le test. »

Puis :

« Elle sait aussi que Philippe est vivant. »

Sophie ferma les yeux.

L’enregistrement continua.

« Elle veut réunir les deux garçons. »

Mathieu fronça les sourcils.

Les deux garçons.

Lui.

Thomas.

Puis la voix de Marc :

« Si Mathieu et Thomas découvrent qui ils sont l’un pour l’autre, tout s’effondre. »

Mathieu regarda Sophie.

— Nous savons déjà que Thomas est mon demi-frère.

Michel ne répondit pas.

Sophie non plus.

Mathieu sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

— Quoi ?

Michel baissa les yeux.

— Sophie...

dit-il.

Elle le regarda.

Une immense peur passa entre eux.

Mathieu se tourna vers elle.

— Thomas est le fils de Jean.

Sophie resta silencieuse.

— C’est ce que vous m’avez dit.

— Oui.

— C’est vrai ?

Elle ne répondit pas.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Sophie.

Des larmes apparurent dans ses yeux.

— Je croyais que oui.

Mathieu se figea.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Michel regarda Sophie.

— Dis-lui.

Elle secoua la tête.

— Pas comme ça.

Mathieu eut un rire amer.

— Ça recommence.

— Mathieu...

— Qui est le père de Thomas ?

Sophie essuya une larme.

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ?

— Jean et moi étions ensemble.

— Oui.

— Mais quelques semaines avant que je tombe enceinte...

Elle s'arrêta.

Michel détourna les yeux.

Mathieu sentit quelque chose d'effrayant arriver.

— Quoi ?

Sophie regarda Vincent.

Vincent semblait soudain comprendre.

— Non.

Sophie ferma les yeux.

— Antoine.

Le silence fut absolu.

Mathieu regarda Vincent.

Puis Sophie.

— Antoine était aussi...

Elle acquiesça.

— Une seule fois.

Vincent recula.

— Mon père et toi ?

Sophie baissa les yeux.

— Oui.

Vincent semblait profondément ébranlé.

— Donc Thomas pourrait être...

Sophie termina :

— Ton frère.

Personne ne bougea.

Mathieu comprit lentement.

Si Antoine était le père de Mathieu...

Et Antoine pouvait également être le père de Thomas...

Alors Mathieu et Thomas n'étaient peut-être pas simplement liés par Jean.

Ils pouvaient être frères autrement.

Michel arrêta l'enregistrement.

— Il reste une dernière partie.

Mathieu le regarda.

— Fais-la écouter.

Michel hésita.

Puis appuya de nouveau.

La voix de Marc revint.

« Le test de 1994 ne concernait pas seulement Mathieu. »

Vincent fronça les sourcils.

« Valette avait fait deux prélèvements. »

Un souffle.

« Le deuxième appartenait à un enfant déjà né. »

Mathieu regarda Vincent.

Sophie aussi.

La voix continua :

« Antoine voulait savoir si les deux enfants avaient le même père. »

Vincent pâlit.

Mathieu sentit son cœur battre violemment.

— Quel autre enfant ?

Michel ne répondit pas.

L’enregistrement apporta lui-même la réponse.

« Le premier enfant s’appelait Vincent Lacroix. »

Vincent devint immobile.

Puis Marc prononça la phrase suivante.

Une phrase qui transforma son visage.

« Antoine Lacroix n’était pas le père biologique de Vincent. »

Personne ne respira.

Vincent fixa le dictaphone.

— Non.

La voix continua.

« Et le test montrait que Vincent et Mathieu avaient le même père. »

Mathieu sentit le sol disparaître sous ses pieds.

Il regarda Vincent.

Vincent le regarda.

Tous les deux avaient le même âge impossible pour être frères complets.

Treize ans les séparaient.

Mais la même question traversa leurs visages.

Qui était leur père ?

L’enregistrement grésilla.

Puis Marc prononça un dernier nom.

Un nom que Mathieu n’avait encore jamais entendu.

« Leur père s’appelait Gabriel Delmas. »

Michel lâcha presque le dictaphone.

Sophie se retourna vers lui.

— Gabriel ?

Mathieu vit immédiatement sa réaction.

— Qui est Gabriel Delmas ?

Michel ne répondit pas.

Son visage venait de perdre toute couleur.

Mathieu s'approcha.

— Qui ?

Michel regarda son fils.

Puis Vincent.

— Mon frère.

Silence.

Vincent secoua la tête.

— Ton frère ?

Michel acquiesça lentement.

— Mon frère aîné.

Mathieu sentit son esprit se vider.

— Où est-il ?

Michel fixa l’entrée du garage.

— Mort.

Mathieu eut un rire sans joie.

— Vu la soirée qu’on passe, j’aimerais une meilleure réponse.

Michel ne sourit pas.

— Je l’ai vu mourir.

— Quand ?

Michel répondit :

— En 1994.

Le même millésime.

Encore.

Mathieu ferma les yeux.

— Comment ?

Michel regarda Sophie.

Puis la photographie.

— Gabriel est le véritable homme qui est mort dans l’accident avec Claire.

Sophie recula brutalement.

— Non.

Michel acquiesça.

— Philippe n’était pas dans la voiture.

— Mais...

— Antoine avait échangé les identités avant l’arrivée des secours.

Mathieu sentit un froid profond.

— Pourquoi ?

Michel répondit :

— Pour faire croire à Sophie que Philippe était mort.

Sophie ne trouvait plus de mots.

Michel continua :

— Et pour faire croire à moi que Gabriel était encore vivant.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi aurait-il voulu ça ?

Michel le regarda.

— Parce que Gabriel était la seule personne capable de prouver qu’Antoine n’était pas le père de Vincent.

Vincent ferma les yeux.

Mathieu comprit.

Gabriel Delmas.

Le frère de Michel.

Le père biologique supposé de Vincent.

Et selon le test...

Le sien aussi.

Mathieu murmura :

— Donc Gabriel était mon père.

Michel resta silencieux.

Puis répondit :

— C’est ce que disait le test de 1994.

Mathieu ferma les yeux.

Enfin une réponse.

Mais Michel ajouta :

— Seulement, il y a un problème.

Mathieu rouvrit les yeux.

— Bien sûr.

Michel regarda le dictaphone.

— Hier, Sylvie Darnal m’a montré le dossier original du laboratoire.

— Et ?

— Le résultat avait été modifié.

Vincent se raidit.

— Par qui ?

Michel répondit :

— Henri Valette.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

Mathieu sentit la colère revenir.

— Alors on ne sait toujours pas qui est mon père.

— Non.

Le vieux téléphone vibra soudain.

Tous se retournèrent.

Mathieu regarda l’écran.

Un nouveau message venait d’arriver.

« Michel te ment encore. »

Michel fronça les sourcils.

— Quoi ?

Deuxième message :

« Il sait qui est ton père. »

Mathieu releva les yeux vers Michel.

— Est-ce vrai ?

— Non.

Le téléphone vibra.

Une photographie apparut.

Un document médical.

En haut :

ANALYSE DE FILIATION — DOSSIER M.R.

Trois colonnes.

Trois noms.

Mathieu.

Vincent.

Et un troisième nom masqué.

Le résultat était clairement lisible.

Compatibilité de paternité : 99,87 %.

Mathieu fixa l’écran.

— Le nom est caché.

Nouveau message.

« Michel connaît le nom. »

Mathieu regarda Michel.

— Qui ?

Michel ne répondit pas.

Sophie murmura :

— Michel.

— Je ne peux pas.

Mathieu sentit quelque chose céder.

— Après tout ça, tu vas encore me dire que tu ne peux pas ?

Michel ferma les yeux.

— Parce que s’il apprend que tu sais...

— Qui ?

Michel regarda l’entrée du garage.

— Il viendra.

Le téléphone vibra.

« Trop tard. »

Puis :

« Il est déjà là. »

Tous se figèrent.

Un bruit retentit derrière eux.

Pas dehors.

À l’intérieur du garage.

Un léger grincement métallique.

La porte de la réserve.

Mathieu se retourna lentement.

La porte était entrouverte.

Il était certain de l’avoir fermée plus tôt.

Sophie recula.

Vincent ne bougea plus.

Michel fixa la porte.

Son visage changea.

Une voix masculine se fit entendre depuis l’obscurité.

Calme.

Vieillie.

Presque amusée.

— Tu as toujours parlé trop vite, Michel.

Michel devint livide.

— Non...

Un homme sortit lentement de la réserve.

Environ soixante-dix ans.

Cheveux blancs.

Visage maigre.

Un regard clair et étrangement familier.

Mathieu le regarda.

Puis regarda Vincent.

Quelque chose dans leurs yeux se ressemblait.

L’homme s’arrêta sous la lumière.

Michel murmura :

— Gabriel.

Sophie porta une main à sa bouche.

Vincent cessa de respirer.

Mathieu fixa l’homme qui venait d’être déclaré mort quelques secondes auparavant.

Gabriel Delmas regarda successivement Michel, Sophie et Vincent.

Puis ses yeux s’arrêtèrent sur Mathieu.

Longtemps.

Un sourire triste apparut sur son visage.

— Bonjour, mon fils.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 6 — Le père impossible

Personne ne bougea.

Le garage tout entier semblait avoir retenu son souffle.

Mathieu fixait Gabriel Delmas.

L’homme venait de sortir de la réserve comme s’il avait toujours été là, caché derrière cette porte, à quelques mètres d’eux.

Son visage portait les marques de l’âge.

Une cicatrice fine longeait son menton.

Ses cheveux étaient presque entièrement blancs.

Mais ses yeux...

Mathieu comprit immédiatement pourquoi quelque chose lui avait paru familier.

Ils ressemblaient aux siens.

Pas exactement.

Mais suffisamment.

Gabriel répéta doucement :

— Bonjour, mon fils.

Mathieu sentit une colère froide monter en lui.

— Ne m’appelez pas comme ça.

Gabriel ne réagit pas.

Michel, lui, semblait incapable de respirer.

— Gabriel...

Son frère tourna lentement les yeux vers lui.

— Ça fait longtemps.

Michel fit un pas en avant.

— Je t’ai vu mourir.

Gabriel eut un faible sourire.

— Non.

— J’ai vu la voiture.

— Oui.

— J’ai vu ton corps.

— Tu as vu ce qu’Antoine voulait que tu voies.

Sophie regardait Gabriel comme si elle essayait de vérifier qu’il était réel.

Vincent, lui, ne quittait pas son visage des yeux.

— Vous êtes Gabriel Delmas ?

Gabriel le regarda.

— Oui.

— Le frère de Michel.

— Oui.

— Et vous prétendez être le père de Mathieu.

Gabriel fixa Vincent plus longtemps.

— Je ne le prétends pas.

Il marqua une pause.

— Je le suis.

Mathieu eut un rire sec.

— Vous avez une preuve ?

Gabriel regarda le téléphone dans sa main.

— Tu viens de la recevoir.

Mathieu baissa les yeux vers le document.

Le troisième nom restait masqué.

— Un fichier envoyé par un inconnu, ce n’est pas une preuve.

— Tu as raison.

Gabriel glissa une main dans la poche intérieure de sa veste.

Michel se tendit immédiatement.

Gabriel le remarqua.

— Toujours aussi nerveux.

Il sortit une petite enveloppe transparente.

À l’intérieur, plusieurs feuilles pliées.

Il les posa sur l’établi.

— Les originaux du laboratoire.

Mathieu ne les toucha pas.

— Pourquoi les avoir ?

— Parce que je les ai récupérés il y a vingt-sept ans.

Vincent fronça les sourcils.

— Chez Valette ?

— Oui.

Sophie regarda Gabriel.

— Vous avez connu Henri Valette.

— Très bien.

— Alors vous savez pourquoi il a falsifié les résultats.

Gabriel acquiesça.

— Oui.

Mathieu s’approcha légèrement.

— Pourquoi ?

Gabriel regarda Vincent.

Puis Mathieu.

— Pour protéger Antoine.

Vincent serra les mâchoires.

— De quoi ?

Gabriel répondit :

— De la vérité sur toi.

Vincent resta immobile.

— Sur moi ?

— Antoine savait depuis longtemps que tu n’étais pas son fils biologique.

— Alors pourquoi faire modifier le test ?

— Parce qu’il ne voulait pas que tu apprennes qui était ton père.

Vincent regarda Gabriel.

Le silence suffit.

Son visage changea.

— Non.

Gabriel ne détourna pas les yeux.

— Si.

Vincent secoua lentement la tête.

— Vous ?

Gabriel répondit :

— Oui.

Sophie porta une main à sa bouche.

Mathieu fixa Vincent.

— Donc nous sommes vraiment...

Gabriel acquiesça.

— Demi-frères.

Vincent recula d’un pas.

— C’est impossible.

— Ta mère s’appelait Marianne Lacroix.

Vincent devint livide.

— Ne prononcez pas son nom.

— Je l’ai connue avant Antoine.

— Non.

— Nous avons vécu ensemble pendant presque un an.

Vincent secoua la tête.

— Ma mère n’aurait jamais...

Gabriel l’interrompit calmement.

— Elle voulait partir avec moi.

Vincent se figea.

— Quoi ?

— Antoine l’a découvert.

Gabriel regarda vers la pluie.

— C’est là que tout a commencé.

Mathieu sentit la conversation s’élargir encore.

Encore une couche.

Encore un secret.

— Expliquez depuis le début.

Gabriel le regarda.

— Tu veux vraiment tout savoir ?

Mathieu eut un rire sans joie.

— Vous avez choisi le mauvais moment pour poser cette question.

Gabriel hocha la tête.

Puis il posa ses deux mains sur l’établi.

— En 1989, Antoine Lacroix n’était pas encore l’homme que tout le monde craignait. Il avait de l’argent, des relations, mais son réseau était encore petit.

Vincent resta silencieux.

— Marianne travaillait avec lui.

— Ma mère n’était pas impliquée dans ses affaires.

Gabriel secoua la tête.

— Pas au début.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Elle gérait ses comptes officiels.

— Comme Claire plus tard.

— Exactement.

Vincent fixa le sol.

Gabriel continua :

— Antoine avait une habitude. Il choisissait toujours quelqu’un de proche pour gérer ce qu’il ne voulait pas laisser entre les mains d’un comptable extérieur.

Sophie murmura :

— Claire.

— Oui.

— Sylvie.

— Oui.

Gabriel regarda Mathieu.

— Et avant elles, Marianne.

Vincent semblait bouleversé.

— Elle savait pour les prêts ?

— Elle a fini par comprendre.

— Et vous ?

— Je travaillais sur des chantiers à l’époque. J’ai rencontré Marianne par hasard.

Gabriel eut un sourire triste.

— Nous étions jeunes.

Vincent serra la mâchoire.

— Épargnez-moi les détails.

Gabriel acquiesça.

— Elle est tombée enceinte.

Silence.

— De vous.

— Oui.

— Antoine savait ?

— Pas immédiatement.

— Et quand il l’a appris ?

Gabriel regarda Vincent.

— Il a décidé que tu serais son fils.

Vincent eut un rire incrédule.

— On ne décide pas ça.

— Antoine, si.

Gabriel continua :

— Il voulait Marianne. Elle venait d’une famille respectée. Son père avait des terrains. Antoine voulait entrer dans ce milieu.

— Et elle a accepté ?

— Non.

— Pourtant elle l’a épousé.

— Parce qu’il lui a fait croire que j’étais mort.

Vincent ne bougea plus.

Mathieu regarda Michel.

Michel semblait connaître une partie de cette histoire.

— C’est vrai ?

Michel répondit :

— Oui.

Gabriel regarda son frère.

— Tu savais ?

— Seulement après.

— Après quoi ?

Michel hésita.

— Après ta disparition.

Gabriel eut un sourire froid.

— Ma première disparition.

Mathieu se tourna vers lui.

— Première ?

Gabriel acquiesça.

— Antoine a essayé de me faire tuer en 1990.

Vincent releva les yeux.

— Pourquoi ?

— Pour que Marianne ne puisse plus partir avec moi.

— Et vous avez survécu.

— Oui.

— Elle croyait que vous étiez mort.

— Oui.

Gabriel marqua une pause.

— Et elle a épousé Antoine trois mois plus tard.

Vincent ne disait rien.

— Tu es né l’année suivante.

— Pourquoi n’être jamais revenu ?

Gabriel baissa les yeux.

— Je suis revenu.

Vincent se figea.

— Quand ?

— En 1992.

— Je ne vous ai jamais vu.

— Parce qu’Antoine m’a trouvé avant.

Gabriel leva légèrement sa manche.

Une vieille cicatrice traversait son avant-bras.

— Il m’a fait comprendre que si je m’approchais de Marianne ou de toi, vous paieriez à ma place.

Vincent regarda la cicatrice.

— Et vous avez disparu.

— Oui.

— Encore.

— Oui.

Vincent eut un rire amer.

— Décidément.

Gabriel encaissa.

Mathieu intervint :

— Et ma mère ?

Gabriel se tourna vers lui.

— Claire est entrée dans ma vie plus tard.

— Quand ?

— En 1993.

Michel ferma les yeux.

Sophie le remarqua.

Mathieu aussi.

— Tu savais ?

demanda Mathieu.

Michel répondit :

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

Mathieu sentit une nouvelle colère.

— Bien sûr.

Gabriel regarda Michel.

— Il faut qu’il entende ça de moi.

Michel ne répondit pas.

Gabriel reprit :

— Claire travaillait chez Antoine. Je l’ai rencontrée quand je suis revenu dans la région sous un faux nom.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quel nom ?

Gabriel répondit :

— Paul Mercier.

Mathieu eut presque envie de rire.

— Combien de noms différents existe-t-il dans cette histoire ?

Gabriel ne sourit pas.

— Trop.

— Et Claire savait qui vous étiez ?

— Pas au début.

— Vous avez eu une relation.

— Oui.

Michel détourna les yeux.

Mathieu le vit.

— Et toi, tu savais.

Michel répondit :

— Claire et moi étions séparés à ce moment-là.

— Mais pas officiellement.

— Non.

— Et Jean Renaud ?

Gabriel fronça légèrement les sourcils.

— Le vrai Jean ?

— Oui.

— Il connaissait Claire aussi.

— Donc trois hommes autour de ma mère.

Sophie intervint doucement :

— Mathieu...

— Je vais bien.

Il ne semblait pas bien.

Gabriel continua :

— Jean était amoureux d’elle depuis longtemps.

— Et Antoine aussi ?

Le silence revint.

Gabriel répondit :

— Antoine ne supportait pas qu’une personne lui échappe.

— Ça veut dire oui.

— Oui.

Mathieu passa une main sur son visage.

— Donc ma mère était entourée de Michel, Jean, Gabriel et Antoine.

Gabriel acquiesça.

— Oui.

— Et personne ne savait qui était mon père.

— Claire avait une idée.

— Laquelle ?

Gabriel regarda Mathieu.

— Moi.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Pourquoi ?

— Les dates.

— Ce n’est pas suffisant.

— Non.

— Donc elle a demandé un test.

— Oui.

— À Valette.

— Oui.

— Et le test a confirmé que vous étiez mon père.

Gabriel hocha lentement la tête.

— Oui.

— Puis il a falsifié le résultat.

— Sous les ordres d’Antoine.

Vincent fronça les sourcils.

— Pourquoi Antoine voudrait-il cacher que Gabriel était le père de Mathieu ?

Gabriel le regarda.

— Parce qu’il avait déjà découvert que j’étais ton père.

Silence.

Mathieu comprit.

— S’il reconnaissait que vous étiez mon père aussi...

— Les deux dossiers pouvaient être reliés.

— Et Marianne aurait découvert qu’Antoine lui avait menti.

— Exactement.

Vincent ferma les yeux.

Gabriel ajouta :

— Et Claire aurait compris qu’Antoine avait déjà fait la même chose à une autre femme.

— Quelle chose ?

Gabriel resta silencieux.

Mathieu le regarda.

— Quelle chose ?

— Manipuler les identités. Les dossiers. Les certificats.

— Pourquoi ?

— Pour garder le contrôle.

Mathieu secoua la tête.

— Ça ne suffit pas.

Gabriel acquiesça.

— Non.

Il regarda Vincent.

— Il y avait aussi l’héritage.

Vincent releva les yeux.

— Quel héritage ?

— Celui de Marianne.

— Ma mère n’avait pas d’héritage important.

Gabriel eut un sourire triste.

— C’est ce qu’Antoine t’a raconté.

Vincent resta silencieux.

— Son père possédait plusieurs terrains près de Montpellier. À sa mort, Marianne devait recevoir une part importante.

— Et ?

— Si Antoine était reconnu comme ton père et son mari légal, il contrôlait indirectement tout.

Vincent fronça les sourcils.

— Mais s’il n’était pas mon père, ça ne changeait rien au mariage.

— Non.

— Alors pourquoi cacher ma filiation ?

— Parce que ton grand-père avait prévu une clause.

Vincent se figea.

— Quelle clause ?

— Si Marianne avait un enfant avec un autre homme avant son mariage avec Antoine, une partie des terrains revenait directement à cet enfant à sa majorité.

Vincent ne bougea plus.

— À moi.

— Oui.

— Antoine m’a volé mon héritage.

Gabriel répondit :

— Oui.

Un long silence suivit.

Vincent regarda autour de lui comme si les murs s’étaient éloignés.

— Combien ?

Gabriel répondit :

— À l’époque, beaucoup.

— Aujourd’hui ?

Michel intervint :

— Probablement plusieurs millions.

Vincent eut un rire incrédule.

— Plusieurs millions.

Il regarda Gabriel.

— Et vous saviez ?

— Depuis 1998.

— Et vous ne m’avez jamais dit ?

— Je ne pouvais pas m’approcher de toi.

— Encore cette excuse.

— Ce n’était pas une excuse.

Vincent s’approcha de lui.

— Vous m’avez laissé vivre avec Antoine.

Gabriel resta immobile.

— Oui.

— Vous saviez quel homme il était.

— Oui.

— Vous saviez ce qu’il faisait.

— Oui.

La voix de Vincent trembla.

— Et vous m’avez laissé là.

Gabriel baissa les yeux.

— Oui.

Vincent eut un rire brisé.

— Magnifique.

Sophie regarda Vincent avec une émotion nouvelle.

Pas de la peur.

Presque de la compassion.

Mathieu intervint :

— Pourquoi revenir maintenant ?

Gabriel le regarda.

— À cause de Thomas.

— Tout revient à Thomas.

— Parce que Thomas a trouvé le dossier que personne ne devait retrouver.

— Lequel ?

Gabriel désigna les documents sur l’établi.

— Les tests originaux.

— Où ?

— Chez Valette.

— Pourtant Michel a dit que Thomas avait rencontré Valette il y a une semaine.

Gabriel acquiesça.

— Oui.

— Donc Valette est vivant.

— Oui.

Vincent se raidit.

— Pourquoi avoir fait croire à sa mort ?

Gabriel répondit :

— Pour la même raison que les autres.

— Il fuyait quelqu’un.

— Oui.

— Sylvie ?

— Non.

Michel regarda son frère.

— Alors qui ?

Gabriel resta silencieux.

Mathieu soupira.

— Encore.

Gabriel le regarda.

— Ce que je vais dire maintenant est la raison pour laquelle Thomas a disparu.

Sophie se rapprocha légèrement.

— Il est où ?

— En sécurité.

— Vous le savez ?

— Oui.

Elle se figea.

— Vous savez où est mon fils ?

Gabriel acquiesça.

Sophie fit un pas vers lui.

— Alors vous allez me conduire à lui.

— Pas encore.

— Pas encore ?

Sa voix monta.

— Mon fils a disparu depuis deux jours !

— Il n’a pas été enlevé.

Silence.

Sophie resta figée.

— Quoi ?

Gabriel répéta :

— Thomas n’a pas été enlevé.

Mathieu fronça les sourcils.

— La photo.

— Mise en scène.

— Le journal ?

— Réel.

— Les messages ?

Gabriel répondit :

— Thomas en a envoyé certains.

Sophie pâlit.

— Mon propre fils m’a fait croire qu’il était retenu ?

— Parce qu’il voulait que tu viennes ici.

Tout le monde se figea.

Mathieu regarda Gabriel.

— Ici ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Gabriel regarda Sophie.

Puis la photographie.

— Parce que Thomas savait que Sophie ne viendrait jamais volontairement parler du passé.

Sophie secoua la tête.

— C’est absurde.

— Il connaissait ta peur de Vincent.

Vincent fronça les sourcils.

— Pourquoi moi ?

Gabriel répondit :

— Parce qu’il croyait encore que tu travaillais pour les gens d’Antoine.

— Et maintenant ?

— Maintenant il sait que ce n’est pas toi.

Vincent croisa les bras.

— Quel soulagement.

Mathieu revint à l’essentiel.

— Thomas est donc vivant et libre.

— Oui.

— Où ?

— Pas loin.

Sophie s’approcha.

— Je veux le voir.

Gabriel secoua la tête.

— Il viendra quand il sera sûr.

— Sûr de quoi ?

Gabriel regarda Michel.

— Que personne ici ne travaille pour Sylvie.

Michel fronça les sourcils.

— Tu viens de dire que Sylvie n’était pas derrière tout ça.

— Elle ne l’est pas.

— Alors pourquoi Thomas a peur d’elle ?

— Il n’a pas peur d’elle.

Gabriel marqua une pause.

— Il a peur de la personne qui se fait passer pour elle.

Silence.

Vincent fronça les sourcils.

— Quoi ?

Gabriel répondit :

— La femme que Michel a rencontrée hier à Arles n’était pas Sylvie Darnal.

Michel devint immobile.

— Impossible.

— Tu avais déjà rencontré Sylvie avant ?

Michel réfléchit.

— Pas depuis 1998.

— Donc vingt-huit ans.

— Oui.

— Elle aurait aujourd’hui soixante-douze ans.

Michel pâlit.

— La femme d’hier semblait avoir cet âge.

Gabriel secoua la tête.

— Sylvie Darnal est morte en 2019.

Vincent regarda Gabriel.

— Vous en êtes sûr ?

— J’étais à son enterrement.

Mathieu eut un rire nerveux.

— Enfin quelqu’un qui assiste vraiment aux enterrements.

Personne ne réagit.

Michel fixa son frère.

— Alors qui ai-je rencontré ?

Gabriel répondit :

— Je ne sais pas encore.

— Elle avait ses dossiers.

— Je sais.

— Sa voix ?

— Tu ne l’avais pas entendue depuis vingt ans.

Michel resta silencieux.

Mathieu demanda :

— Quelqu’un utilise l’identité de Sylvie comme Michel a utilisé celle de Jean.

Gabriel acquiesça.

— Exactement.

Vincent regarda les documents.

— Et cette personne contrôle les archives d’Antoine.

— Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Au moins sept ans.

— Pourquoi ?

Gabriel fixa Vincent.

— Parce qu’Antoine n’était pas le seul à construire ce réseau.

Sophie fronça les sourcils.

— Sylvie ?

— Non.

— Alors qui ?

Gabriel regarda Michel.

— Le vrai Jean Renaud.

Silence.

Michel secoua lentement la tête.

— Non.

— Si.

— Jean détestait Antoine.

— À la fin.

— Depuis toujours.

Gabriel eut un sourire triste.

— Tu ne l’as jamais vraiment connu.

Michel sembla blessé.

— C’était mon meilleur ami.

— Et pendant des années, il a donné des informations sur toi à Antoine.

Michel ne bougea plus.

— C’est faux.

Gabriel sortit une autre feuille de l’enveloppe.

Il la posa sur l’établi.

— Regarde.

Michel hésita.

Puis lut.

Mathieu se pencha légèrement.

Plusieurs lignes.

Des dates.

Des initiales.

J.R.

Encore et encore.

Paiements réguliers.

Michel pâlit.

— Non...

Gabriel répondit :

— Jean travaillait pour Antoine avant même que tu reprennes le garage.

— Pourquoi ?

— L’argent.

— Il n’avait pas besoin...

— Il avait des dettes de jeu.

Michel ferma les yeux.

Gabriel continua :

— Antoine l’a utilisé pour surveiller Marianne. Puis toi. Puis Claire.

Mathieu sentit une nouvelle révélation se former.

— Le vrai Jean connaissait donc tout.

— Presque tout.

— Et il est mort en 1994.

Gabriel resta silencieux.

— N’est-ce pas ?

Michel regarda son frère.

Quelque chose dans l’expression de Gabriel le fit comprendre.

— Non.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi, encore ?

Gabriel répondit :

— Le vrai Jean Renaud n’est pas mort en 1994.

Michel devint livide.

— Tu viens de dire...

— J’ai dit qu’Antoine avait fait croire à sa mort.

— Mais qui est mort alors ?

Gabriel regarda Michel.

— Personne ne le sait avec certitude.

Mathieu sentit sa tête tourner.

— Donc Jean pourrait être vivant lui aussi.

— Oui.

— Aujourd’hui.

— Oui.

Vincent eut un rire sombre.

— On va finir par découvrir que tout le cimetière est vide.

Gabriel ne sourit pas.

— Jean est la raison pour laquelle Thomas a organisé tout ça.

Sophie fronça les sourcils.

— Thomas l’a trouvé ?

Gabriel acquiesça.

— Oui.

— Où ?

— Ici.

Mathieu se retourna brusquement.

— Dans le garage ?

— Pas physiquement.

— Alors ?

Gabriel regarda le vieux bureau.

— Thomas a trouvé un deuxième compartiment.

Mathieu fixa Michel.

— Tu savais ?

Michel secoua la tête.

Gabriel continua :

— À l’intérieur, il y avait des cassettes audio.

— Enregistrées par Jean ?

— Oui.

— Quand ?

— Entre 1994 et 2018.

Michel devint immobile.

— 2018 ?

Gabriel acquiesça.

— Jean était donc vivant au moins jusqu’en 2018.

Michel passa une main sur son visage.

— Et il ne m’a jamais contacté.

Gabriel répondit :

— Peut-être qu’il t’a contacté sans que tu le saches.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Les lettres anonymes que tu recevais.

Michel le regarda.

— Comment tu sais ?

Mathieu fronça les sourcils.

— Quelles lettres ?

Michel hésita.

— Après la mort de Claire.

— Tu recevais des lettres ?

— Trois.

— Qu’est-ce qu’elles disaient ?

Michel répondit :

— De ne jamais chercher Philippe. De ne jamais retourner voir Sophie. Et de tenir Mathieu loin des Lacroix.

Mathieu regarda Gabriel.

— C’était Jean.

— Je pense.

— Pourquoi ?

Gabriel répondit :

— Parce qu’il essayait de garder toutes les pièces séparées.

— Pour protéger qui ?

Gabriel resta silencieux.

— Lui-même ?

— Peut-être.

Vincent demanda :

— Et Thomas a écouté les cassettes.

— Oui.

— Qu’a-t-il entendu ?

Gabriel regarda Sophie.

— La vérité sur sa naissance.

Elle se figea.

— Quelle vérité ?

Gabriel prit une longue inspiration.

— Thomas n’est pas le fils de Jean.

Sophie ferma les yeux.

— Antoine ?

— Non.

Vincent fronça les sourcils.

Mathieu regarda Gabriel.

— Alors qui ?

Gabriel ne répondit pas.

Sophie s’approcha.

— Dites-le.

— Sophie...

— Dites-le.

Gabriel regarda Michel.

Michel sembla comprendre avant les autres.

— Non.

Sophie se tourna vers lui.

— Quoi ?

Michel secoua lentement la tête.

— Ce n’est pas possible.

Gabriel répondit :

— Si.

Sophie regarda Gabriel.

— Qui est le père de Thomas ?

Gabriel prononça le nom.

— Philippe.

Sophie resta parfaitement immobile.

— Mon frère ?

Mathieu sentit son estomac se nouer.

Vincent fronça les sourcils.

— Ça n’a aucun sens.

Gabriel ajouta immédiatement :

— Philippe Delorme n’est pas le frère biologique de Sophie.

Silence.

Sophie devint blanche.

— Quoi ?

— Il a été adopté.

— Non.

— Tes parents ne te l’ont jamais dit.

— Non.

— Antoine l’avait découvert.

Gabriel regarda Sophie.

— Et il l’a utilisé contre vous deux.

Sophie recula.

— Philippe et moi...

— Vous n’avez pas grandi ensemble avant tes huit ans.

Elle s’arrêta.

Le souvenir lui revint.

— Il est arrivé après la mort de ma tante.

Gabriel acquiesça.

— C’est ce qu’on t’a raconté.

— Il était mon cousin.

— Non.

— Alors qui était-il ?

Gabriel répondit :

— Le fils de Sylvie Darnal.

Tout le monde se figea.

Vincent secoua la tête.

— Sylvie avait un fils ?

— Oui.

— Pourquoi l’avoir confié aux Delorme ?

— Parce qu’Antoine était son père.

Silence.

Mathieu regarda Vincent.

Puis Sophie.

Puis Gabriel.

Les liens se recomposaient.

Antoine Lacroix.

Père possible de Philippe.

Père officiel de Vincent, mais pas biologique.

Gabriel continua :

— Sylvie est tombée enceinte d’Antoine très jeune. Il ne voulait pas reconnaître l’enfant.

— Et les Delorme l’ont adopté.

— Oui.

Sophie semblait sur le point de s’effondrer.

— Donc Philippe...

— N’était pas ton frère biologique.

— Et Thomas...

Gabriel acquiesça.

— Est son fils.

Sophie ferma les yeux.

Une larme descendit sur sa joue.

— Il savait ?

— Philippe ?

— Oui.

— Pas à l’époque.

— Quand l’a-t-il appris ?

— Il y a six mois.

Vincent murmura :

— Quand il est revenu.

— Oui.

Mathieu sentit une nouvelle inquiétude.

— Thomas sait que Philippe est son père ?

Gabriel acquiesça.

— C’est l’une des choses qu’il a découvertes.

Sophie semblait incapable de parler.

— Et Philippe ?

— Il sait aussi.

— Ils se sont rencontrés ?

— Oui.

— Quand ?

Gabriel regarda l’entrée du garage.

— Avant-hier soir.

Sophie porta une main à sa bouche.

— C’est pour ça qu’il a disparu.

— Thomas n’a pas disparu.

— Vous venez de le dire.

— Il est parti avec Philippe.

Sophie fixa Gabriel.

— Où ?

— Pour chercher Jean.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Le vrai Jean Renaud.

— Oui.

— Pourquoi ?

Gabriel regarda les cassettes imaginaires sous le bureau.

— Parce que la dernière cassette contient une adresse.

— Quelle adresse ?

— Une maison abandonnée dans les Cévennes.

Michel se figea.

— La maison de Saint-Martial.

Gabriel le regarda.

— Tu la connais.

— Jean et moi y allions quand nous étions jeunes.

— Exactement.

Mathieu comprit.

— Thomas pense que Jean est là.

— Oui.

— Et Philippe est parti avec lui.

— Oui.

Sophie demanda :

— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?

Gabriel la regarda doucement.

— Parce qu’il voulait d’abord savoir si Philippe disait la vérité.

— Et maintenant ?

— Maintenant ils devraient déjà être revenus.

Silence.

Mathieu sentit immédiatement le problème.

— Ils ne répondent plus.

Gabriel secoua la tête.

— Depuis ce matin.

Vincent fronça les sourcils.

— Vous avez essayé de les rejoindre ?

— Oui.

— Le téléphone de Thomas ?

— Éteint.

— Philippe ?

— Pareil.

Michel s’approcha.

— Et tu es venu ici au lieu d’aller les chercher ?

Gabriel le fixa.

— Parce que je pensais que Jean viendrait ici.

— Pourquoi ?

Gabriel regarda la vieille photographie.

— Pour la même raison que Sophie.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quelle raison ?

Gabriel répondit :

— Cette photo.

Mathieu regarda le panneau.

— Qu’est-ce qu’elle a encore ?

Gabriel s’approcha.

Pour la première fois, il désigna un détail.

Pas la silhouette.

Pas Antoine.

Pas Sophie.

Le mur du garage derrière eux.

— Vous regardez toujours les personnes.

Mathieu plissa les yeux.

— Et ?

— Regardez la fenêtre.

Sur la photographie, une petite fenêtre sale apparaissait derrière le véritable Jean Renaud.

Mathieu s’approcha.

Au travers du verre, presque invisible, se reflétait une forme.

Quelqu’un qui prenait la photo.

Vincent fronça les sourcils.

— Vous avez dit que c’était moi.

Il regarda Michel.

— Non, Vincent a dit qu’il avait pris la photo.

Gabriel secoua lentement la tête.

— Vincent avait quinze ans.

— Oui.

— Il était bien là.

— Alors ?

Gabriel regarda Vincent.

— Mais ce n’est pas lui qui tenait l’appareil.

Vincent se figea.

Mathieu se tourna vers lui.

— Vous avez menti.

Vincent semblait confus.

— Je pensais l’avoir prise.

Gabriel secoua la tête.

— Antoine t’avait donné l’appareil. Mais quelqu’un te l’a pris juste avant.

Vincent réfléchit.

Son visage changea.

— Sylvie.

Gabriel acquiesça.

— Exactement.

Sophie regarda le reflet.

— Donc Sylvie a pris la photographie.

— Oui.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi c’est important ?

Gabriel répondit :

— Parce que le reflet montre qu’elle n’était pas seule.

Mathieu s’approcha davantage.

À côté de la silhouette tenant l’appareil...

Une seconde forme.

Très petite.

Presque invisible.

Un enfant.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Qui est cet enfant ?

Gabriel ne répondit pas immédiatement.

Vincent fixa l’image.

— J’étais adolescent. Ce n’est pas moi.

— Non.

Sophie regarda Gabriel.

— Thomas n’était pas né.

— Non.

Mathieu resta silencieux.

Puis il regarda Gabriel.

— Moi ?

Gabriel secoua la tête.

— Tu avais quatre ans.

— Ça pourrait être moi.

— Ce n’est pas toi.

— Alors qui ?

Gabriel regarda Michel.

Puis il répondit :

— Une fille.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quelle fille ?

Gabriel prit une longue inspiration.

— La fille de Jean Renaud.

Michel devint livide.

— Jean n’avait pas d’enfant.

Gabriel le regarda.

— Si.

— Tu mens.

— Il avait une fille.

— Avec qui ?

Gabriel répondit :

— Sylvie Darnal.

Le garage replongea dans le silence.

Vincent fixa Gabriel.

— Sylvie a eu un enfant avec Antoine et un autre avec Jean ?

— Oui.

— Où est cette fille ?

Gabriel ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— C’est elle.

Tout le monde se tourna vers lui.

— Qui ?

demanda Sophie.

Mathieu regarda le vieux téléphone.

— La personne qui envoie les messages.

Gabriel ne dit rien.

Cela suffit.

— Vous savez qui elle est.

— Oui.

— Son nom ?

Gabriel ferma les yeux.

— Camille.

Vincent fronça les sourcils.

— Camille quoi ?

Gabriel répondit :

— Camille Renaud.

Michel recula.

— Elle porte le nom de Jean.

— Oui.

— Elle sait qui est son père.

— Oui.

Mathieu regarda le téléphone.

— Et elle veut réunir tout le monde.

Gabriel acquiesça.

— Parce qu’elle pense que Jean est vivant.

— Son père.

— Oui.

— Et que Thomas peut le retrouver.

— Oui.

Mathieu sentit un malaise.

— Pourquoi ne vient-elle pas elle-même ?

Gabriel ne répondit pas.

— Pourquoi ?

Il regarda Mathieu.

— Parce qu’elle ne veut pas retrouver Jean.

— Vous venez de dire le contraire.

— Elle veut savoir où il est.

— Quelle différence ?

Gabriel fixa la photographie.

— Elle veut le tuer.

Silence.

Sophie pâlit.

Michel secoua la tête.

— Pourquoi ?

Gabriel répondit :

— Parce qu’elle croit que Jean a tué Sylvie.

Vincent fronça les sourcils.

— Vous avez dit que Sylvie était morte en 2019.

— Oui.

— Comment ?

Gabriel baissa les yeux.

— Elle a été retrouvée noyée dans le Rhône.

— Accident ?

— Officiellement.

Mathieu eut un rire amer.

— Bien sûr.

Gabriel continua :

— Camille pense que Jean était avec elle la nuit de sa mort.

— Et elle a une preuve ?

— Une photo.

— Encore une photo.

— Prise par une caméra de station-service.

— On voit Jean ?

— Un homme qui lui ressemble.

Michel se tourna vers son frère.

— Tu l’as vue ?

— Oui.

— C’était lui ?

Gabriel resta silencieux.

— Gabriel.

— Je ne sais pas.

Mathieu regarda le vieux téléphone.

— Camille nous observe depuis le début.

— Oui.

— Elle a placé le téléphone.

— Probablement.

— Elle savait que Sophie viendrait.

— Oui.

— Elle savait que Michel viendrait.

— Oui.

— Et vous ?

Gabriel répondit :

— Elle savait aussi.

Mathieu sentit quelque chose de très simple lui venir.

— Alors elle voulait que nous soyons tous ici.

Gabriel acquiesça.

— Pourquoi ?

Avant qu’il ne réponde, le téléphone vibra.

Tout le monde se figea.

Mathieu regarda l’écran.

« Parce qu’il manque encore quelqu’un. »

Personne ne parla.

Deuxième message.

« Regardez dehors. »

Mathieu leva lentement les yeux.

La pluie tombait toujours.

La voiture de Michel se trouvait sous l’auvent.

La route semblait vide.

Puis des phares apparurent au loin.

Vincent murmura :

— Encore quelqu’un ?

Gabriel fixa l’entrée.

Son expression changea.

— Non...

La voiture se rapprocha.

Une vieille Renault grise.

Elle ralentit devant le garage.

Puis s’arrêta.

Le moteur resta allumé quelques secondes.

Enfin, il se coupa.

La portière conducteur s’ouvrit.

Un jeune homme descendit.

Sophie porta immédiatement les deux mains à sa bouche.

— Thomas.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

Thomas Delorme.

Vingt-sept ans.

Le visage aperçu sur la photographie envoyée plus tôt.

Il entra sous l’auvent.

Vivait.

Libre.

Mais il n’était pas seul.

La portière passager s’ouvrit.

Un homme d’environ soixante ans descendit à son tour.

Sophie cessa de respirer.

— Philippe...

L’homme leva les yeux vers elle.

Son visage se brisa.

Trente-deux années semblaient passer entre eux en une seconde.

— Sophie.

Elle fit un mouvement vers lui.

Puis s’arrêta.

Comme si son corps ne savait plus s’il devait courir ou fuir.

Thomas regarda Mathieu.

Puis Michel.

Puis Gabriel.

Vincent.

Enfin la photographie.

Il entra dans le garage.

— Tout le monde est là ?

Gabriel répondit :

— Presque.

Mathieu fronça les sourcils.

— Presque ?

Thomas regarda le vieux téléphone.

— Camille arrive.

Sophie se tourna vers lui.

— Tu connais Camille ?

— Oui.

— Où est-elle ?

Thomas resta silencieux.

Philippe entra à son tour.

Son regard croisa celui de Sophie.

Elle murmura :

— Tu es vivant.

Philippe répondit :

— Oui.

Une larme coula sur sa joue.

— Pourquoi ?

Il baissa les yeux.

— Parce qu’on m’a appris à avoir peur de toi.

Sophie ferma les yeux.

Thomas intervint :

— On n’a pas le temps.

Mathieu le regarda.

— Tu m’as fait croire que tu avais été enlevé.

— Oui.

— Pourquoi ?

Thomas répondit :

— Parce que si je t’avais simplement appelé pour dire que j’étais ton frère et qu’un homme mort depuis huit ans n’était pas mort, tu m’aurais raccroché au nez.

Mathieu resta silencieux.

— Probablement.

Thomas acquiesça.

— Voilà.

Mathieu regarda son visage.

Il y avait effectivement quelque chose de familier.

Pas seulement Sophie.

Quelque chose d’autre.

— Tu sais qui est ton père ?

Thomas regarda Philippe.

— Oui.

Sophie inspira difficilement.

— C’est vrai ?

Thomas acquiesça.

— Philippe est mon père.

Sophie ferma les yeux.

Philippe semblait incapable de la regarder.

Mathieu ne demanda pas davantage.

Pas maintenant.

— Et Jean ?

Thomas devint sérieux.

— On l’a trouvé.

Tout le monde se figea.

Michel s’approcha.

— Où ?

— Saint-Martial.

Gabriel demanda :

— Vivant ?

Thomas le regarda.

— Oui.

Michel ferma les yeux.

Mathieu sentit quelque chose dans sa poitrine.

Le véritable Jean Renaud.

L’homme dont il portait le nom.

Vivait.

— Il est avec vous ?

Thomas secoua la tête.

— Non.

— Pourquoi ?

— Il a refusé de venir.

Vincent demanda :

— Pourquoi ?

Thomas regarda Mathieu.

— Parce qu’il sait que Camille arrive.

Silence.

— Il a peur d’elle.

Gabriel murmura :

— Il devrait.

Michel regarda Thomas.

— Qu’est-ce que Jean vous a raconté ?

Thomas répondit :

— Assez pour comprendre que tout ce qu’on sait est encore faux.

Mathieu eut un rire épuisé.

— Ça devient une habitude.

Thomas s’approcha de l’établi.

Il regarda les documents.

Puis la page 17.

— Vous l’avez trouvée.

— Oui.

— Alors regardez le verso.

Sophie fronça les sourcils.

— Il n’y a rien.

Thomas secoua la tête.

— À la lumière.

Mathieu prit la feuille.

Il la leva vers une lampe de travail.

Au début, rien.

Puis des traces apparurent.

De l’encre presque invisible.

Une écriture.

Michel s’approcha.

— C’est l’écriture de Jean.

Mathieu lut lentement.

« Antoine n’est pas le centre. »

Vincent fronça les sourcils.

La ligne suivante :

« S.D. contrôle les comptes. »

Sophie regarda Thomas.

— Sylvie.

Thomas secoua la tête.

— Non.

Mathieu continua.

« Mais S.D. n’est pas Sylvie Darnal. »

Le silence devint total.

Vincent regarda Gabriel.

— Vous avez dit que S.D. était Sylvie.

Gabriel secoua la tête.

— Je le croyais.

Mathieu lut la ligne suivante.

« S.D. = Serge Delmas. »

Michel devint parfaitement immobile.

Gabriel aussi.

Mathieu regarda les deux frères.

— Qui est Serge Delmas ?

Aucun des deux ne répondit.

Thomas les fixa.

— C’est exactement la réaction qu’a eue Jean.

Mathieu regarda Michel.

— Qui ?

Michel semblait incapable de parler.

Gabriel répondit finalement :

— Notre père.

Silence.

Mathieu sentit un frisson.

— Votre père est vivant ?

Michel secoua lentement la tête.

— Il devrait avoir quatre-vingt-quinze ans.

— Ça ne répond pas à ma question.

Gabriel regarda Thomas.

— Jean a dit quoi ?

Thomas répondit :

— Que Serge Delmas avait créé le système avant Antoine.

Vincent fronça les sourcils.

— Avant mon père ?

— Oui.

— Antoine travaillait pour lui ?

— Au début.

Gabriel passa une main sur son visage.

— Mon père disait qu’il faisait du commerce.

Michel eut un rire vide.

— Évidemment.

Thomas continua :

— Jean affirme que Serge contrôlait déjà les prêts, les terrains et les faux papiers dans les années 1970.

Mathieu regarda la page 17.

— Donc Antoine n’était qu’un héritier.

— Oui.

— Et après sa mort ?

Thomas répondit :

— Quelqu’un a repris le réseau.

Vincent regarda Gabriel.

— Sylvie ?

Thomas secoua la tête.

— Non.

— Camille ?

— Non.

— Alors qui ?

Thomas se tourna vers Philippe.

Philippe baissa les yeux.

Sophie le remarqua.

— Philippe.

Il ne répondit pas.

— Qu’est-ce que tu sais ?

Philippe prit une longue inspiration.

— Quand Antoine m’a fait disparaître en 1994, il ne m’a pas gardé prisonnier.

Sophie fronça les sourcils.

— Alors quoi ?

— Il m’a donné à quelqu’un.

— À qui ?

Philippe regarda Michel.

Puis Gabriel.

— Serge Delmas.

Les deux frères restèrent figés.

Michel murmura :

— Notre père était mort en 1992.

Philippe secoua la tête.

— Non.

Gabriel pâlit.

— Où t’a-t-il emmené ?

— En Espagne.

— Où ?

— Près de Gérone.

— Combien de temps ?

— Douze ans.

Sophie recula.

— Douze ans...

— J’étais libre de circuler, mais pas de revenir.

— Pourquoi ?

Philippe regarda Thomas.

— Parce que Serge m’avait convaincu que ma famille me croyait coupable de l’accident.

— Coupable ?

— Il m’a dit que Claire avait raconté que j’avais volontairement provoqué la sortie de route.

Mathieu secoua la tête.

— Ma mère n’aurait pas...

— Je le sais maintenant.

Philippe regarda Sophie.

— Mais à vingt-huit ans, blessé, isolé, sans papiers, j’ai cru celui qui me nourrissait.

Sophie pleurait silencieusement.

Philippe continua :

— Serge m’a fait travailler pour lui.

— À faire quoi ?

— Transporter des dossiers.

Vincent eut un sourire froid.

— Toujours les dossiers.

— Oui.

— Et ensuite ?

— En 2006, il m’a permis de partir.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il pensait que j’étais devenu loyal.

— Vous ne l’étiez pas.

— Non.

Philippe regarda Sophie.

— J’ai essayé de te retrouver.

— Et ?

— Quelqu’un m’a dit que tu étais morte.

Sophie ferma les yeux.

— Qui ?

Philippe répondit :

— Jean Renaud.

Michel fronça les sourcils.

— Le vrai Jean ?

— Oui.

Thomas intervint :

— Jean travaillait encore pour Serge à ce moment-là.

Gabriel secoua la tête.

— Donc Jean n’a jamais vraiment quitté le réseau.

— Pas complètement.

Mathieu fixa Thomas.

— Et maintenant Jean se cache de Camille.

— Oui.

— Pourquoi ?

Thomas resta silencieux.

— Pourquoi ?

Thomas regarda le vieux téléphone.

— Parce que Camille n’est pas seulement sa fille.

Mathieu fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Thomas répondit :

— Elle dirige aujourd’hui une partie du réseau de Serge.

Gabriel devint livide.

— Non.

— Jean a des preuves.

— Camille détestait tout ça.

— Peut-être avant.

Vincent demanda :

— Pourquoi reprendre le réseau de l’homme qui a détruit sa famille ?

Thomas répondit :

— Pour le détruire de l’intérieur.

Mathieu fronça les sourcils.

— Donc elle n’est pas forcément notre ennemie.

— Non.

— Mais elle veut tuer Jean.

— Oui.

— Pourquoi ?

Thomas regarda Philippe.

Puis Mathieu.

— Parce que Jean a tué Sylvie.

Silence.

Michel secoua la tête.

— On ne sait pas ça.

— Jean l’a avoué.

Tout le monde se figea.

Gabriel demanda :

— À toi ?

— Oui.

— Pourquoi l’a-t-il tuée ?

Thomas répondit :

— Parce qu’elle avait découvert qui dirigeait réellement le réseau après Serge.

Vincent fronça les sourcils.

— Qui ?

Thomas regarda Michel.

Puis Gabriel.

Enfin Mathieu.

— Serge n’a jamais transmis le réseau à Antoine.

— Alors à qui ?

Thomas resta silencieux quelques secondes.

Puis il dit :

— À Michel.

Le garage devint muet.

Mathieu se tourna lentement vers l’homme qu’il avait appelé son père.

Michel ne bougea pas.

Sophie pâlit.

Vincent fixa Michel.

Gabriel secoua la tête.

— Non.

Thomas continua :

— Jean a dit que Michel travaille pour Serge depuis 1994.

Michel regarda Thomas.

— C’est faux.

— Il a des preuves.

— Jean ment.

— Pourquoi ?

Michel ne répondit pas.

Mathieu sentit une douleur froide monter.

— Michel.

Il utilisait son vrai prénom maintenant.

Pas papa.

Michel le remarqua.

— Mathieu...

— Est-ce que c’est vrai ?

— Non.

— Tu as travaillé pour Serge ?

Michel resta silencieux.

Mathieu comprit.

— Oui.

Sophie ferma les yeux.

— Michel...

Il leva une main.

— Pas comme Jean le raconte.

Mathieu eut un rire amer.

— Encore.

— Écoute-moi.

— J’écoute depuis des heures.

Michel prit une inspiration.

— Serge m’a retrouvé après l’accident de 1994.

Gabriel se raidit.

— Tu m’as dit que tu ne l’avais jamais revu.

Michel regarda son frère.

— J’ai menti.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il savait que tu étais vivant.

Gabriel ne bougea plus.

Michel continua :

— Il m’a proposé un marché.

— Lequel ?

— Je travaillais pour lui. En échange, il laissait Claire, Mathieu et toi tranquilles.

Gabriel eut un rire incrédule.

— Et tu l’as cru ?

— J’avais vingt-huit ans.

— Tu avais déjà vu ce qu’il faisait.

— J’avais un enfant.

Mathieu fixa Michel.

— Moi.

— Oui.

— Donc tout ce temps...

— J’ai transporté des dossiers. De l’argent. Des noms.

— Comme Philippe.

— Oui.

— Comme Marc.

— Oui.

— Comme tout le monde.

Michel baissa les yeux.

— Oui.

Thomas s’approcha.

— Mais en 2013, quand Antoine est mort, Serge vous a proposé autre chose.

Michel releva brusquement les yeux.

— Jean t’a vraiment tout raconté.

— Pas tout.

— Quoi ?

— Il a dit que vous aviez refusé.

Michel ne répondit pas.

Thomas continua :

— Serge voulait que Michel prenne officiellement la tête du réseau.

Vincent fronça les sourcils.

— Et il a refusé.

— Oui.

Mathieu regarda Michel.

— C’est vrai ?

— Oui.

— Pourquoi disparaître en 2018 ?

Michel répondit :

— Parce que Serge m’a donné une dernière mission.

— Laquelle ?

Michel regarda Mathieu.

— Te récupérer.

Silence.

— Me récupérer ?

— Il avait découvert le test.

— Il savait que Gabriel était mon père.

— Oui.

— Et alors ?

Michel regarda Gabriel.

— Il voulait ses petits-fils.

Vincent pâlit.

— Nous deux.

— Oui.

— Pourquoi ?

Michel répondit :

— Parce qu’il considérait que la famille Delmas devait reprendre ce qu’Antoine avait sali.

Mathieu eut un rire nerveux.

— Il voulait nous recruter ?

— Plus ou moins.

— Et tu as simulé ta mort pour empêcher ça.

— Oui.

Mathieu resta silencieux.

Cette fois, pour la première fois depuis le retour de Michel, quelque chose ressemblant à une explication cohérente apparaissait.

Pas une justification.

Mais une raison.

Gabriel demanda :

— Serge est encore vivant ?

Michel ne répondit pas.

— Michel.

Il releva les yeux.

— Oui.

Gabriel recula.

— Où ?

— Je ne sais pas.

— Tu viens de dire...

— Je n’ai pas vu notre père depuis huit ans.

Thomas intervint :

— Jean sait où il est.

Tout le monde le regarda.

— C’est pour ça qu’on est allé le chercher.

Mathieu demanda :

— Il vous l’a dit ?

Thomas secoua la tête.

— Il a refusé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il dit que Serge n’est plus le problème.

Vincent eut un rire amer.

— Qui pourrait être pire ?

Thomas regarda l’entrée.

— Celui qui attend sa mort.

— Qui ?

Thomas ouvrit la bouche.

Le vieux téléphone vibra soudain.

Tout le monde se figea.

Mathieu regarda l’écran.

Un message.

« Thomas, tu parles trop. »

Thomas pâlit.

— Camille.

Deuxième message.

« Et Gabriel ment sur moi. »

Gabriel regarda autour de lui.

— Elle est ici.

Philippe se tourna vers l’entrée.

Personne.

Troisième message :

« Je ne veux pas tuer Jean. »

Mathieu fronça les sourcils.

Puis :

« Je veux qu’il me conduise à Serge. »

Michel fixa le téléphone.

Cinquième message :

« Parce que Serge Delmas n’est pas celui qui contrôle encore le réseau. »

Vincent demanda :

— Alors qui ?

Le téléphone vibra.

Une photographie apparut.

Récente.

Prise dans une pièce sombre.

Un vieil homme assis dans un fauteuil.

Très maigre.

Presque quatre-vingt-dix ans.

Serge Delmas.

À côté de lui se tenait quelqu’un.

Une main posée sur le dossier du fauteuil.

Le visage était hors cadre.

Puis un texte apparut.

« Serge ne décide plus rien depuis quinze ans. »

Deuxième photo.

La même pièce.

Cette fois, le cadre était légèrement plus large.

La personne à côté de Serge devenait visible.

Sophie poussa un cri étouffé.

Michel devint blanc.

Gabriel resta figé.

Mathieu regarda l’écran.

Une femme.

Environ soixante-dix ans.

Cheveux gris.

Visage sévère.

Michel murmura :

— C’est elle.

— Qui ?

demanda Mathieu.

— La femme que j’ai rencontrée hier à Arles.

Gabriel regarda l’image.

— Ce n’est pas Sylvie.

— On sait.

Philippe, lui, semblait reconnaître la femme.

— Non...

Sophie se tourna vers lui.

— Tu la connais ?

Philippe acquiesça lentement.

— Elle venait voir Serge en Espagne.

— Qui est-elle ?

Il fixa la photographie.

— Il l’appelait Madeleine.

Michel se figea.

Gabriel aussi.

Mathieu les regarda.

— Encore quelqu’un que vous connaissez.

Gabriel répondit très doucement :

— Madeleine Delmas.

— Votre sœur ?

— Non.

Michel ferma les yeux.

Puis il prononça :

— Notre mère.

Silence.

Mathieu regarda la femme sur l’écran.

Son arrière-grand-mère.

La mère de Michel et Gabriel.

La femme qui, selon tout ce qu’il savait, était morte depuis des décennies.

— Elle est vivante elle aussi.

Gabriel répondit :

— Apparemment.

Le téléphone vibra une dernière fois.

« Serge a construit le réseau. Antoine l’a étendu. Mais Madeleine l’a toujours contrôlé. »

Puis :

« Et maintenant elle veut ses trois petits-fils. »

Mathieu fronça les sourcils.

— Trois ?

Vincent regarda Thomas.

Thomas regarda Philippe.

Gabriel devint immobile.

Michel murmura :

— Non...

Sophie sentit immédiatement la peur.

— Quoi ?

Mathieu regarda le message.

Trois petits-fils.

Lui.

Vincent.

Et...

Thomas ?

Mais Thomas était le fils de Philippe.

Philippe était le fils d’Antoine et Sylvie.

Aucun lien direct avec Delmas.

Sauf si quelque chose était encore faux.

Thomas ferma les yeux.

— Je voulais vous le dire plus tard.

Sophie le regarda.

— Quoi ?

Thomas ouvrit lentement son portefeuille.

Il en sortit un papier plié.

— Jean m’a donné ça ce matin.

Il posa le document sur l’établi.

Un test ADN.

Sophie regarda le résultat.

Son visage se vida.

— Philippe...

Thomas secoua la tête.

— Il n’est pas mon père biologique.

Philippe ferma les yeux.

Mathieu sentit sa tête tourner.

— Alors qui ?

Thomas regarda Gabriel.

Gabriel comprit avant les autres.

— Non.

Thomas répondit :

— Michel.

Le silence tomba comme une masse.

Mathieu se tourna vers Michel.

Sophie recula.

Vincent resta figé.

Thomas regarda l’homme qu’il n’avait probablement jamais appelé père.

— Vous êtes mon père biologique.

Michel ne bougea plus.

— Impossible.

Sophie murmura :

— Une seule fois...

Mathieu se tourna vers elle.

Elle avait les yeux remplis de honte et de confusion.

— Avant Jean.

Michel la fixa.

Sophie pleurait.

— Je ne savais pas.

Thomas posa une main sur le test.

— Le laboratoire est formel.

Mathieu regarda Michel.

Puis Thomas.

Puis Vincent.

Trois hommes.

Trois générations de mensonges.

Le vieux téléphone vibra.

Dernier message.

« Maintenant, la famille est complète. »

Puis les lumières du garage s’éteignirent.

Noir total.

Sophie cria :

— Mathieu !

Un bruit de métal.

Des pas.

Puis la voix d’une femme, quelque part dans l’obscurité.

Calme.

Très proche.

— Bonsoir, mes garçons.

Mathieu sentit son sang se glacer.

La voix continua :

— Il est temps que quelqu’un vous raconte enfin l’histoire correctement.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 7 — La femme dans l’obscurité

Les lumières s’étaient éteintes d’un seul coup.

Pas de clignotement.

Pas de baisse progressive.

Un noir total.

Mathieu entendit Sophie respirer quelque part derrière lui.

Puis Thomas.

Un mouvement rapide.

Un outil tomba au sol.

Le métal rebondit sur le béton.

— Mathieu !

La voix de Sophie.

— Je suis là.

— Thomas ?

— Oui.

— Philippe ?

— Là.

Vincent parla dans l’obscurité.

— Personne ne bouge.

Michel répondit immédiatement :

— Pour une fois, je suis d’accord avec toi.

Puis la voix féminine revint.

Calme.

Posée.

Étrangement proche.

— Bonsoir, mes garçons.

Mathieu sentit son corps se raidir.

Personne ne connaissait exactement l’endroit d’où venait la voix.

La réserve ?

Le bureau ?

L’entrée du garage ?

Elle semblait venir de partout.

Puis un petit déclic.

Une lampe de travail s’alluma.

Une seule.

Suspendue au-dessus du vieil établi.

La lumière jaune découpa un cercle au milieu du garage.

À l’extérieur de ce cercle, tout restait plongé dans l’ombre.

Et au bord de la lumière se tenait une femme.

Petite.

Très droite malgré son âge.

Cheveux gris tirés en arrière.

Un manteau sombre parfaitement sec.

Elle devait avoir plus de quatre-vingts ans.

Peut-être davantage.

Pourtant rien dans sa posture ne donnait l’impression d’une vieille femme fragile.

Michel devint blanc.

— Maman...

Gabriel ne bougea plus.

Mathieu regarda la femme.

Madeleine Delmas.

Son arrière-grand-mère.

Ou peut-être la source de toute cette histoire.

Elle sourit légèrement.

— Michel.

Puis son regard se porta sur Gabriel.

— Gabriel.

Gabriel répondit d’une voix basse :

— Tu étais morte.

Madeleine eut un petit sourire.

— Vous avez tous cette obsession des morts dans cette famille.

Personne ne répondit.

Elle entra dans la lumière.

Ses yeux parcoururent les hommes.

Mathieu.

Vincent.

Thomas.

Puis elle regarda Sophie.

— Sophie Delorme.

Sophie resta immobile.

— Vous me connaissez ?

— Je connais tout le monde ici.

Elle regarda Philippe.

— Même ceux qui ont passé des années à essayer de disparaître.

Philippe serra les mâchoires.

— Vous m’avez gardé en Espagne.

Madeleine secoua la tête.

— Serge t’a gardé en Espagne.

— Avec votre accord.

Elle ne nia pas.

Thomas fit un pas en avant.

— C’est vous qui envoyiez les messages ?

Madeleine le regarda.

— Certains.

— Lesquels ?

— Ceux qui étaient utiles.

Thomas eut un rire amer.

— Très précis.

Madeleine répondit :

— La précision est dangereuse quand tout le monde ment.

Mathieu la fixa.

— Camille envoyait aussi des messages.

Madeleine acquiesça.

— Oui.

— Où est-elle ?

Madeleine regarda la grande entrée ouverte.

— Proche.

— Pourquoi elle n’entre pas ?

— Parce qu’elle ne me fait pas confiance.

Gabriel eut un rire bref.

— C’est peut-être la première chose intelligente qu’on entend ce soir.

Madeleine tourna lentement la tête vers lui.

— Toujours aussi insolent.

— Toujours aussi vivante, apparemment.

— Ça te déçoit ?

Gabriel resta silencieux.

Michel demanda :

— Où est papa ?

Le visage de Madeleine ne changea presque pas.

— Serge dort.

— Où ?

— Loin d’ici.

— Il est vivant ?

— Oui.

Gabriel serra les mâchoires.

— Et tu le contrôles.

Madeleine eut un petit sourire.

— Serge n’a jamais été très doué pour accepter qu’il vieillissait.

Mathieu intervint :

— J’aimerais éviter qu’on passe encore une heure à parler par énigmes.

Madeleine se tourna vers lui.

Pour la première fois, elle l’observa vraiment.

Longuement.

— Tu ressembles beaucoup à Gabriel.

Mathieu sentit son ventre se contracter.

— Je ne suis pas venu demander votre avis.

— Non.

— Je veux savoir pourquoi vous êtes ici.

Madeleine regarda les trois jeunes hommes.

— Vous trois.

Mathieu fronça les sourcils.

— Moi, Vincent et Thomas.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes les seuls à pouvoir terminer ce que vos pères ont commencé.

Vincent eut un rire froid.

— Je ne terminerai rien pour vous.

— Tu ne sais même pas encore ce que je veux.

— Je sais suffisamment de choses sur cette famille pour dire non à l’avance.

Madeleine hocha légèrement la tête.

— Tu as toujours été le plus méfiant.

Vincent se figea.

— Vous me connaissiez ?

— Depuis ta naissance.

— Je ne vous ai jamais vue.

— Ce n’est pas la même chose.

Gabriel s’approcha d’un pas.

— Tu l’as surveillé.

— Oui.

— Tout ce temps.

— Oui.

— Et tu m’as laissé croire que je ne pourrais jamais m’approcher de lui.

Madeleine regarda son fils.

— C’était nécessaire.

Gabriel éclata d’un rire sans joie.

— Voilà.

Il regarda Mathieu.

— La phrase préférée de cette famille.

Madeleine l’ignora.

Mathieu demanda :

— Pourquoi Antoine croyait-il être au centre de tout alors que vous contrôliez le réseau ?

Madeleine regarda le vieux panneau de liège.

— Parce qu’Antoine avait besoin de croire qu’il dirigeait.

Vincent se raidit.

— Vous l’avez utilisé.

— Pendant des années.

— Mon père.

— Ton père légal.

Vincent ne répondit pas.

Madeleine continua :

— Antoine était ambitieux, intelligent et violent. Mais il avait un défaut.

— Lequel ?

— Il voulait être vu.

Elle regarda Vincent.

— Les hommes qui veulent être vus sont très faciles à contrôler.

Mathieu demanda :

— Et Serge ?

— Ton arrière-grand-père voulait de l’argent. Rien d’autre.

— Et vous ?

Madeleine fixa Mathieu.

— Je voulais que notre famille survive.

— En détruisant toutes les autres ?

Elle eut un léger sourire.

— C’est une version possible.

Sophie intervint :

— Vous avez détruit la mienne.

Madeleine se tourna vers elle.

Sophie tremblait légèrement.

Mais elle ne baissa pas les yeux.

— Philippe a perdu trente ans de sa vie.

— Oui.

— Thomas a grandi dans un mensonge.

— Oui.

— Et vous dites ça comme si vous commentiez la météo.

Madeleine resta calme.

— Je ne demande pas ton pardon.

— Vous ne l’aurez pas.

— Très bien.

Philippe s’approcha légèrement de Sophie.

Madeleine le remarqua.

— Vous avez fini par vous retrouver.

Philippe répondit :

— Malgré vous.

— Pas exactement.

Thomas fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Madeleine le regarda.

— Qui crois-tu avoir laissé les cassettes de Jean dans le garage ?

Silence.

Thomas se figea.

— Vous ?

— Oui.

Michel secoua la tête.

— Tu savais qu’il était vivant.

Madeleine répondit :

— Depuis 1994.

Michel resta figé.

— Tu m’as laissé croire pendant trente-deux ans que mon meilleur ami était mort.

— Jean n’était plus ton ami depuis longtemps.

— Ce n’était pas à toi de décider.

— J’ai décidé beaucoup de choses pour vous tous.

Gabriel murmura :

— Et voilà le problème.

Madeleine se tourna vers lui.

— Sans mes décisions, tu serais mort en 1990.

Gabriel fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Antoine avait ordonné ta mort.

— Je sais.

— Qui crois-tu avoir payé l’homme chargé de l’exécuter pour qu’il te laisse partir ?

Gabriel ne répondit plus.

Madeleine continua :

— Sans moi, Marianne aurait élevé Vincent avec Antoine sans jamais savoir que tu étais encore vivant.

Vincent la fixa.

— Pourtant elle l’a fait.

— Parce que Gabriel a refusé de suivre mes instructions.

Gabriel eut un rire incrédule.

— Tu m’avais demandé de quitter la France.

— Exactement.

— Pour toujours.

— Pour rester en vie.

— Et abandonner mon fils.

Madeleine resta froide.

— Parfois, vivre exige un prix.

Mathieu sentit la colère monter.

— Tout est un prix pour vous.

Elle le regarda.

— Oui.

— Les enfants aussi ?

— Surtout les enfants.

Le silence devint lourd.

Thomas fixa Madeleine.

— Vous avez organisé ma rencontre avec Philippe.

— Oui.

Sophie se retourna brusquement.

— Quoi ?

Madeleine répondit :

— Thomas devait découvrir qui était Philippe.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il fallait que Philippe revienne ici.

Philippe fronça les sourcils.

— Pourquoi moi ?

Madeleine regarda l’enveloppe sur l’établi.

— Parce que tu es le seul à connaître l’endroit où Serge gardait les archives espagnoles.

Philippe devint immobile.

— Elles ont été détruites.

— Non.

— Je les ai vues brûler.

— Tu as vu brûler des copies.

Philippe serra la mâchoire.

— Où sont les originales ?

Madeleine eut un léger sourire.

— Voilà la première bonne question.

Mathieu secoua la tête.

— Non.

Elle se tourna vers lui.

— Non ?

— Nous ne sommes pas là pour jouer à votre jeu.

Madeleine l’observa.

— Tu crois encore avoir le choix.

— Oui.

— Intéressant.

Mathieu fixa la vieille femme.

— Thomas est vivant. Philippe aussi. Michel aussi. Gabriel aussi. Tout le monde que vous avez passé trente ans à transformer en fantôme est réuni ici.

Il montra le garage d’un mouvement du regard.

— Donc dites ce que vous voulez et finissons-en.

Madeleine resta silencieuse quelques secondes.

Puis elle hocha la tête.

— Très bien.

Elle s’approcha de l’établi.

— Je veux la page 17.

Michel posa instinctivement une main près du document.

Madeleine le regarda.

— Michel.

Il retira sa main.

Mathieu demanda :

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle n’est pas complète.

Thomas fronça les sourcils.

— Il y a le verso.

— Et encore quelque chose.

Madeleine regarda la feuille.

— Une couche chimique invisible.

Vincent eut un rire bref.

— Vous allez nous dire qu’il faut une lampe spéciale maintenant ?

— Oui.

Il cessa de sourire.

Madeleine sortit de sa poche une petite lampe ultraviolette.

Elle l’alluma.

Une lumière violette traversa la feuille.

Des signes apparurent.

Tous se rapprochèrent.

Pas des montants.

Pas des noms.

Une suite de chiffres.

Mathieu fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que c’est ?

Philippe devint immédiatement attentif.

— Des coordonnées.

Madeleine acquiesça.

— Oui.

— Où ?

Philippe étudia les chiffres.

Puis son visage changea.

— Gérone.

Sophie le regarda.

— L’Espagne.

— Oui.

Madeleine éteignit la lampe.

— Un ancien entrepôt près de la frontière.

Philippe secoua la tête.

— Il n’existe plus.

— Le bâtiment, non.

— Alors ?

— Le sous-sol existe toujours.

Philippe devint immobile.

Madeleine continua :

— Serge y a caché l’intégralité de ses archives.

Vincent demanda :

— Des preuves de quoi ?

— Tout.

— Soyez plus précise.

— Paiements. Corruption. Faux actes. Sociétés. Policiers. Magistrats. Hommes politiques locaux. Entreprises.

Mathieu fronça les sourcils.

— Des documents vieux de trente ans ne valent plus grand-chose.

Madeleine eut un sourire.

— Certaines sociétés existent encore.

Vincent comprit.

— Et certains enfants ont hérité des affaires de leurs parents.

— Exactement.

Thomas demanda :

— Pourquoi les vouloir maintenant ?

Madeleine regarda vers l’entrée sombre.

— Parce que quelqu’un d’autre les cherche.

— Camille.

— Oui.

Gabriel fronça les sourcils.

— Tu as peur d’elle.

Madeleine le regarda.

— Je respecte sa colère.

— Ce n’est pas une réponse.

— Camille veut rendre les archives publiques.

Mathieu répondit :

— Ça me semble être la première bonne idée de cette histoire.

Madeleine tourna les yeux vers lui.

— Et envoyer des dizaines d’innocents en prison ou dans la ruine pour les crimes de leurs parents ?

— Les innocents n’iront pas en prison.

— Tu es naïf.

— Et vous êtes la dernière personne ici à pouvoir donner des leçons de justice.

Le regard de Madeleine se durcit légèrement.

Michel intervint :

— Mathieu.

— Non.

Il continua :

— Si ces archives contiennent les preuves de ce que vous avez fait, elles doivent sortir.

Madeleine répondit :

— Si elles sortent sans contrôle, elles tueront encore.

Mathieu eut un rire sec.

— Vous dites ça depuis combien d’années pour justifier le fait de les garder ?

Elle ne répondit pas.

Vincent s’approcha légèrement.

— Et vous voulez que nous allions les chercher pour vous.

— Oui.

— Pourquoi nous ?

Madeleine regarda Mathieu, Vincent et Thomas.

— Parce que Serge a conçu la cache pour la famille.

— Ça veut dire quoi ?

— Trois accès.

— Et ?

— Trois vérifications biologiques.

Le silence tomba.

Thomas fronça les sourcils.

— ADN ?

— Oui.

— En 1994 ?

Madeleine secoua la tête.

— La cache a été modernisée en 2008.

Michel devint attentif.

— Par qui ?

Madeleine répondit :

— Jean.

Tout le monde se figea.

Gabriel eut un rire vide.

— Il travaillait donc pour Serge jusqu’en 2008.

— Plus longtemps.

Michel serra les mâchoires.

— Jusqu’à quand ?

Madeleine regarda Thomas.

— Jusqu’en 2019.

Thomas fronça les sourcils.

— L’année de la mort de Sylvie.

— Oui.

Mathieu comprit.

— Jean a tué Sylvie parce qu’elle voulait les archives.

Madeleine répondit :

— Non.

Thomas la fixa.

— Il me l’a avoué.

— Jean t’a dit qu’il l’avait tuée.

— Oui.

— Il ment.

Un silence.

Thomas secoua la tête.

— Pourquoi il mentirait sur un meurtre ?

Madeleine répondit :

— Pour protéger Camille.

Gabriel se figea.

— Camille a tué sa mère ?

Madeleine ne répondit pas immédiatement.

Sophie murmura :

— Mon Dieu.

Thomas secoua la tête.

— Non.

— Tu étais là ?

— Non.

— Alors tu ne sais pas.

— Camille adorait Sylvie.

Madeleine répondit très calmement :

— Les gens que nous aimons sont parfois ceux que nous pouvons le plus facilement tuer.

Mathieu fixa Madeleine.

— Vous parlez d’expérience ?

Elle le regarda.

Une seconde.

Deux.

Puis elle répondit :

— Oui.

Michel devint immobile.

Gabriel aussi.

— Qui ?

demanda Mathieu.

Madeleine baissa les yeux vers la page 17.

— Antoine.

Vincent se raidit.

— Vous avez tué mon père ?

— Oui.

Le silence devint absolu.

Vincent ne semblait plus respirer.

— On m’a dit qu’il avait eu une crise cardiaque.

— C’est ce qui est écrit.

— Vous l’avez empoisonné ?

Madeleine répondit :

— Oui.

Gabriel détourna les yeux.

Michel murmura :

— Pourquoi ?

Madeleine regarda Vincent.

— Parce qu’il voulait tuer Vincent.

Vincent se figea.

— Moi ?

— En 2013, tu avais commencé à poser des questions sur les terrains de Marianne.

Vincent resta silencieux.

Le souvenir revint.

— J’avais trouvé des documents chez un notaire.

— Antoine l’avait appris.

— Il m’a dit que c’était une erreur administrative.

— Il avait préparé un accident pour toi.

Vincent regarda le sol.

Madeleine continua :

— J’ai choisi avant lui.

Vincent releva les yeux.

— Vous l’avez tué pour me sauver.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es mon petit-fils.

— Vous ne me connaissiez même pas.

— Je te connaissais.

— À distance.

— Ça suffisait.

Vincent eut un rire sans joie.

— Pour tuer un homme, apparemment oui.

Madeleine resta calme.

Thomas demanda :

— Camille sait que vous avez tué Antoine ?

— Oui.

— Et elle veut publier les archives malgré tout.

— Oui.

— Alors pourquoi vous obéirait-elle ?

— Elle ne m’obéit plus depuis longtemps.

Un bruit retentit dehors.

Pas un moteur.

Un pas dans l’eau.

Tout le monde regarda l’entrée.

Madeleine ne se retourna pas.

— Tu peux entrer, Camille.

Silence.

Puis une silhouette féminine apparut sous la pluie.

Une femme d’environ trente-cinq ans.

Manteau noir.

Cheveux châtain foncé attachés.

Visage pâle.

Regard clair.

Elle entra lentement.

Mathieu sentit quelque chose d’étrange.

Elle ressemblait à la femme de la vieille photographie.

Sylvie.

Mais aussi...

au véritable Jean Renaud.

Camille regarda Madeleine.

— Tu ne pouvais pas t’empêcher de raconter ta version.

Madeleine répondit :

— Quelqu’un devait commencer.

Camille entra sous la lumière.

— Alors je vais finir.

Thomas la regarda.

— Tu m’as menti.

— Oui.

— Tu m’as dit que Madeleine voulait nous tuer.

— Je pensais qu’elle le ferait.

Madeleine eut un sourire.

— Toujours dramatique.

Camille ignora la remarque.

Mathieu demanda :

— C’est vous qui avez placé le téléphone ?

— Oui.

— Vous avez envoyé la photo de Thomas.

— Oui.

— Vous saviez que Michel reviendrait.

— Oui.

— Gabriel aussi.

— Oui.

— Pourquoi réunir tout le monde ?

Camille regarda les visages.

— Parce que Jean refusait de parler tant que vous étiez séparés.

Michel fronça les sourcils.

— Tu l’as vu ?

— Oui.

— Où est-il ?

Camille regarda Thomas.

— Tu ne leur as pas dit ?

Thomas secoua la tête.

— Il m’a demandé de ne pas le faire.

Camille eut un sourire amer.

— Évidemment.

Mathieu demanda :

— Où est Jean ?

Camille tourna les yeux vers lui.

— Dans le garage.

Tout le monde se figea.

Mathieu regarda autour de lui.

— Quoi ?

Camille répéta :

— Il est ici.

Michel se retourna vers la réserve.

Gabriel vers le bureau.

Philippe vers le fond de l’atelier.

Rien.

Mathieu fixa Camille.

— Où ?

Elle désigna le sol.

— En dessous.

Silence.

Mathieu fronça les sourcils.

— Il n’y a pas de sous-sol.

Michel se tourna vers lui.

— Si.

Mathieu le regarda.

— Quoi ?

Michel fixait maintenant un ancien pont élévateur.

— Il y en avait un.

— Tu ne m’en as jamais parlé.

— Il a été condamné avant ta naissance.

Camille acquiesça.

— Pas complètement.

Elle marcha jusqu’à l’ancien établi de Jean.

Puis elle poussa du pied une petite plaque métallique à la base du meuble.

Un déclic.

Quelque part sous le béton, un mécanisme grinça.

Une partie du plancher près du pont élévateur bougea légèrement.

Sophie recula.

Une trappe.

Mathieu resta figé.

Trente-deux ans dans ce garage.

Et il n’avait jamais su.

Camille souleva la plaque.

Un escalier étroit descendait dans l’obscurité.

Une lumière faible brillait au fond.

Michel murmura :

— Jean...

Camille regarda Mathieu.

— Il est descendu ici il y a trois heures.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il savait que Madeleine viendrait.

Madeleine resta parfaitement calme.

Camille continua :

— Et il m’a demandé une seule chose.

— Laquelle ?

— Réunir ses fils.

Le silence changea.

Mathieu fronça les sourcils.

— Ses fils ?

Camille regarda Mathieu.

Puis Thomas.

Vincent.

Thomas secoua la tête.

— Nous avons déjà les tests.

Camille répondit :

— Les tests sont faux.

Madeleine tourna brusquement la tête vers elle.

Pour la première fois depuis son entrée, son calme se brisa.

— Camille.

— Quoi ?

— Ne fais pas ça.

Camille eut un sourire froid.

— Tu as passé cinquante ans à choisir ce que les gens avaient le droit de savoir.

Elle regarda Mathieu.

— Ça s’arrête ce soir.

Michel s’approcha.

— Quels tests sont faux ?

Camille répondit :

— Tous ceux qui sont passés par Valette.

Gabriel se raidit.

— Même les originaux ?

— Il n’y a jamais eu d’originaux.

Mathieu sentit un froid dans son dos.

— Alors comment savoir qui est mon père ?

Camille désigna le sous-sol.

— Jean a fait refaire les tests en secret en 2017.

Thomas fronça les sourcils.

— Avec qui ?

— Un laboratoire en Suisse.

— Les résultats ?

— Jean les a.

Madeleine dit fermement :

— Camille.

Elle se retourna.

— Quoi ?

— Certains secrets doivent rester morts.

Camille regarda la vieille femme.

— C’est exactement ce que Jean disait avant de tuer ma mère.

Madeleine secoua la tête.

— Jean n’a pas tué Sylvie.

Camille se figea.

— Encore ce mensonge.

Madeleine répondit :

— C’est moi.

Silence.

Camille ne bougea plus.

— Quoi ?

Madeleine répéta :

— J’ai tué Sylvie.

Le visage de Camille se vida.

— Non.

— Jean a pris la responsabilité pour te protéger.

— Me protéger de quoi ?

Madeleine regarda sa petite-fille.

— De savoir ce que ta mère avait fait.

Camille serra les mâchoires.

— Qu’est-ce qu’elle avait fait ?

Madeleine hésita.

Pour la première fois, elle semblait presque triste.

— Sylvie avait vendu Thomas.

Sophie se figea.

— Mon fils ?

Madeleine acquiesça.

— Pas physiquement.

— Alors quoi ?

— Son identité.

Thomas fronça les sourcils.

Madeleine continua :

— Elle avait découvert sa naissance et avait vendu son dossier à un groupe qui cherchait les héritiers Delmas.

Mathieu demanda :

— Pourquoi ?

— Pour accéder aux archives de Gérone.

— Mais Thomas n’est pas un Delmas.

Camille regarda Madeleine.

Madeleine ne répondit pas.

Mathieu remarqua.

— Quoi ?

Thomas aussi comprit.

— Vous mentez encore.

Madeleine ferma les yeux.

Camille la fixa.

— Dis-le.

Un silence long.

Puis Madeleine regarda Thomas.

— Michel n’est pas ton père.

Thomas se figea.

Michel ne bougea plus.

Sophie porta une main à sa bouche.

— Encore ?

Thomas eut un rire nerveux.

— Formidable.

Mathieu fixa Madeleine.

— Alors qui ?

Madeleine regarda la trappe ouverte.

— Demandez à Jean.

Camille secoua la tête.

— Non.

Elle regarda Thomas.

— Je vais te le dire.

Madeleine fit un pas.

— Camille.

— Trop tard.

Thomas fixa Camille.

— Qui ?

Elle prit une longue inspiration.

— Gabriel.

Gabriel devint blanc.

Michel se tourna vers son frère.

— Quoi ?

Sophie secoua la tête.

— Impossible.

Camille répondit :

— Le test suisse de 2017 est formel.

Thomas regarda Gabriel.

— Vous êtes mon père ?

Gabriel semblait véritablement perdu.

— Je ne savais pas.

Sophie ferma les yeux.

Un souvenir revint.

— Paris...

Gabriel la regarda.

Elle murmura :

— 1997.

Gabriel comprit.

— Une nuit.

Sophie acquiesça.

— Avant Jean.

Thomas resta immobile.

Mathieu regarda Vincent.

Puis Thomas.

Puis Gabriel.

Si cela était vrai...

Vincent et Thomas avaient le même père.

Et Mathieu ?

Toujours aucune réponse.

Camille regarda Mathieu.

— Ton résultat est le plus compliqué.

Il eut un rire épuisé.

— Évidemment.

— Jean voulait te l’annoncer lui-même.

— Alors allons le voir.

Personne ne bougea.

Mathieu s’approcha de la trappe.

Camille le retint d’une phrase.

— Il y a quelque chose que tu dois savoir avant de descendre.

Mathieu se retourna.

— Quoi encore ?

— Jean n’est pas seul.

Michel fronça les sourcils.

— Avec qui ?

Camille regarda Madeleine.

— Serge.

Le visage de Madeleine changea.

— Impossible.

— Il est arrivé avant toi.

Gabriel s’approcha.

— Notre père est là-dessous ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que Jean a quelque chose qu’il veut.

Mathieu demanda :

— Les tests ?

Camille secoua la tête.

— Non.

— Alors quoi ?

— Une confession enregistrée.

Madeleine devint immobile.

Camille la regarda.

— La tienne.

Silence.

Madeleine fixa Camille.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles.

— Jean a enregistré ta conversation avec Sylvie en 2019.

Pour la première fois, la vieille femme sembla avoir peur.

Camille continua :

— La nuit où Sylvie est morte.

Gabriel regarda sa mère.

— Qu’est-ce qu’il y a sur cet enregistrement ?

Madeleine ne répondit pas.

Camille répondit à sa place.

— La vérité sur tous les accidents.

— Lesquels ?

demanda Mathieu.

Camille le regarda.

— 1994.

Sophie se figea.

— 2018.

Michel baissa les yeux.

— Et celui qui a tué Marianne Lacroix.

Vincent devint livide.

— Ma mère n’est pas morte dans un accident de voiture.

Madeleine ferma les yeux.

Camille répondit :

— Non.

— Comment ?

— Elle a été tuée en 1996.

Vincent recula légèrement.

— On m’a dit qu’elle avait fait une chute.

— C’était faux.

— Qui ?

Camille ne quittait pas Madeleine des yeux.

Vincent comprit.

Il se tourna vers la vieille femme.

— Vous ?

Madeleine resta silencieuse.

— Vous avez tué ma mère ?

Gabriel fit un pas.

— Maman.

Elle ouvrit les yeux.

Puis elle répondit :

— Oui.

Vincent ne bougea plus.

Gabriel pâlit.

— Pourquoi ?

Madeleine regarda son fils.

— Parce qu’elle avait décidé de tout raconter.

— À qui ?

— À un juge.

Vincent fixa Madeleine avec un mélange de haine et d’incrédulité.

— Elle voulait me sortir de chez Antoine.

— Oui.

— Et vous l’avez tuée.

— Oui.

Gabriel serra les poings.

— Tu m’as laissé croire qu’Antoine l’avait fait.

Madeleine répondit :

— C’était plus simple.

Gabriel eut un mouvement vers elle.

Michel lui barra instinctivement le chemin.

— Gabriel.

— Lâche-moi.

— Non.

Madeleine ne recula même pas.

— Tu veux me tuer maintenant ?

Gabriel la fixa.

Sa respiration était lourde.

Puis il baissa lentement les mains.

— Non.

Madeleine hocha la tête.

— Tu as toujours été meilleur que nous.

Gabriel répondit :

— Ne transforme pas ça en compliment.

Un bruit sourd monta soudain du sous-sol.

Tout le monde se figea.

Puis un second.

Comme quelque chose de lourd tombant au sol.

Mathieu se tourna vers la trappe.

— Jean.

Camille devint tendue.

— Quelque chose ne va pas.

Michel descendit une marche.

Mathieu le suivit.

Madeleine dit :

— N’y allez pas.

Tous se tournèrent.

— Pourquoi ?

demanda Mathieu.

Madeleine regarda l’escalier.

— Parce que Serge n’est pas venu négocier.

— Comment vous savez ?

— Parce que je le connais.

Gabriel eut un rire amer.

— Après soixante ans, j’espère.

Un troisième bruit.

Puis une voix.

Très faible.

Depuis le sous-sol.

— Mathieu !

Mathieu se figea.

Une voix masculine vieillie.

Camille murmura :

— Jean.

La voix revint.

— Mathieu, ne descends pas !

Silence.

Puis une seconde voix.

Encore plus vieille.

Mais ferme.

— Descends, mon garçon.

Madeleine devint livide.

Michel murmura :

— Papa.

Serge Delmas.

Mathieu fixa l’escalier sombre.

Deux vieillards.

Deux hommes au centre de trente ans de mensonges.

L’un portait le nom que Mathieu avait reçu.

L’autre avait construit la famille qui l’avait détruit.

Serge parla de nouveau.

— Viens voir ce que ton père t’a caché.

Mathieu ferma les yeux une seconde.

Puis descendit la première marche.

Michel posa une main sur son bras.

— Tu n’es pas obligé.

Mathieu regarda sa main.

Michel la retira.

— Si.

Il regarda tous les visages derrière lui.

Sophie.

Thomas.

Vincent.

Gabriel.

Philippe.

Camille.

Madeleine.

Enfin Michel.

— Je le suis depuis le moment où Sophie est entrée dans ce garage.

Puis il descendit.

Une marche.

Puis une deuxième.

Thomas s’avança.

— Je viens avec toi.

Vincent fit de même.

— Moi aussi.

Gabriel voulut les suivre.

Mais la voix de Jean monta du sous-sol.

— Seulement les trois garçons !

Tous se figèrent.

Mathieu regarda Thomas.

Puis Vincent.

Les trois hommes échangèrent un regard.

Madeleine murmura :

— C’est ce que Serge voulait depuis le début.

Mathieu la regarda.

— Quoi ?

Elle fixa les trois jeunes hommes alignés devant l’escalier.

— Réunir ses héritiers.

Mathieu fronça les sourcils.

— Trois héritiers.

— Oui.

— Mais Thomas est le fils de Gabriel.

— Oui.

— Vincent aussi.

— Oui.

Mathieu sentit quelque chose.

— Et moi ?

Madeleine resta silencieuse.

Puis un sourire étrange apparut sur le visage de Serge, invisible dans le sous-sol, lorsqu’il parla.

— Toi, Mathieu...

Sa voix résonna sous le garage.

— ...tu n’es le fils d’aucun de mes garçons.

Tout le monde se figea.

Mathieu sentit son cœur ralentir.

Serge continua :

— Et c’est précisément pour ça que tu es le plus important.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 8 — Le nom effacé

— Toi, Mathieu...

La voix de Serge montait du sous-sol.

— ...tu n’es le fils d’aucun de mes garçons.

Personne ne bougea.

Mathieu resta sur la première marche.

Thomas derrière lui.

Vincent à sa droite.

La lumière du garage éclairait à peine l’escalier.

En bas, une ampoule jaune dessinait un morceau de mur humide.

Mathieu leva les yeux vers Madeleine.

— Vous saviez ?

Elle ne répondit pas.

— Madeleine.

— Oui.

Un seul mot.

Mathieu eut un rire épuisé.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis ta naissance.

Michel ferma les yeux.

— Tu savais ?

Madeleine regarda son fils.

— Oui.

— Et tu m’as laissé l’élever en croyant...

— Tu l’aimais.

Michel serra les mâchoires.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’était la seule chose qui comptait.

Mathieu se retourna vers lui.

Michel semblait blessé.

Profondément.

Et, pour la première fois depuis son retour, Mathieu ne vit pas un menteur.

Il vit un homme qui venait lui aussi de découvrir qu’une partie de sa vie avait été fabriquée.

Mathieu regarda de nouveau l’escalier.

— Qui est mon père ?

Serge répondit depuis l’obscurité :

— Descends.

Mathieu hésita.

Puis continua.

Thomas le suivit.

Vincent aussi.

— Seulement eux !

ordonna Serge.

Michel s’arrêta.

Gabriel aussi.

Camille s’approcha de l’ouverture.

— Mathieu, fais attention.

Il ne répondit pas.

Les trois hommes descendirent.

Une dizaine de marches.

Puis un petit couloir apparut.

L’air était froid.

Humide.

Mathieu n’avait jamais imaginé qu’un espace pareil existait sous le garage.

Des murs de pierre.

Des étagères métalliques.

De vieilles caisses.

Des dossiers.

Au fond, une pièce éclairée.

Ils avancèrent.

Puis Mathieu vit Jean Renaud.

Le véritable Jean Renaud.

Assis sur une vieille chaise.

Soixante-dix ans passés.

Cheveux blancs.

Barbe courte.

Visage maigre.

Un bandage entourait son avant-bras.

Il n’était pas attaché.

Mais il semblait épuisé.

Face à lui se trouvait Serge Delmas.

Très vieux.

Très mince.

Assis dans un fauteuil roulant.

Une couverture sombre sur les jambes.

Mathieu s’arrêta.

Serge le regarda.

Ses yeux étaient étonnamment vifs.

— Enfin.

Mathieu fixa Jean.

L’homme dont il portait le nom depuis trente-deux ans.

Jean le regardait avec une étrange tristesse.

— Mathieu.

— Vous me connaissez ?

Jean eut un sourire faible.

— Depuis le jour de ta naissance.

Mathieu ne répondit pas.

Thomas s’approcha.

— Vous m’aviez dit de ne pas revenir ici.

Jean le regarda.

— J’espérais gagner du temps.

— Pour quoi ?

Jean tourna les yeux vers Serge.

— Pour ça.

Serge eut un sourire.

Vincent resta debout derrière Mathieu.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Serge le regarda.

— Tu es bien le fils de Gabriel.

Vincent serra les mâchoires.

— Ce soir, ça ressemble plus à une maladie qu’à une filiation.

Serge sourit.

— Tu as son caractère.

— Et vous avez l’air de quelqu’un qui aime entendre sa propre voix.

Serge rit doucement.

— Très bien.

Il regarda Thomas.

— Et toi.

Thomas resta silencieux.

— L’autre fils de Gabriel.

— Apparemment.

— Deux branches retrouvées.

Puis ses yeux revinrent vers Mathieu.

— Et toi.

Mathieu répondit :

— Arrêtez.

Serge leva légèrement les sourcils.

— Pardon ?

— Tout le monde ici parle comme si nous étions des pièces dans un arbre généalogique.

Il s’approcha.

— Je veux un nom.

Serge sourit.

— Le nom de ton père ?

— Oui.

— Tu ne devrais pas commencer par ta mère ?

Mathieu se figea.

— Claire Renaud.

Serge secoua lentement la tête.

— Non.

Le silence devint absolu.

Mathieu ne comprit pas immédiatement.

— Quoi ?

Jean ferma les yeux.

Thomas regarda Mathieu.

Vincent aussi.

Serge répéta :

— Claire n’était pas ta mère biologique.

Mathieu resta immobile.

Puis il eut un rire.

Pas parce que c’était drôle.

Parce que son esprit refusait simplement d’accepter une nouvelle révélation.

— Non.

Serge ne répondit pas.

— Non.

Mathieu regarda Jean.

— Il ment.

Jean resta silencieux.

— Dites-lui qu’il ment.

Jean baissa les yeux.

Mathieu sentit sa poitrine se serrer.

— Jean.

— Mathieu...

— Dites-le.

Jean inspira lentement.

— Claire t’a élevé.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Elle t’aimait comme son fils.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé !

Sa voix résonna contre les murs.

Serge resta parfaitement calme.

Mathieu regarda Jean.

— Est-ce que Claire était ma mère biologique ?

Jean répondit très doucement :

— Non.

Mathieu ne bougea plus.

Le visage de Claire apparut dans son esprit.

Ses mains.

Sa voix.

Son rire.

Ses cheveux attachés lorsqu’elle travaillait dans la cuisine.

Les dimanches matin.

Les vacances.

L’hôpital.

Les dernières semaines de sa vie.

Maman.

Il s’appuya contre une étagère.

Thomas fit un mouvement vers lui.

Mathieu leva la main.

— Non.

Il ferma les yeux.

Puis demanda :

— Qui ?

Serge répondit :

— Maintenant, nous avançons.

Mathieu releva les yeux.

— Je ne vous ai pas posé la question.

Il regarda Jean.

— Qui était ma mère ?

Jean fixa Serge.

— Dis-lui.

Serge eut un léger sourire.

— Tu pourrais le faire.

— Ce n’est pas mon secret.

— Tu as passé trente ans à vivre grâce à ce secret.

Jean se leva brusquement.

— Assez.

Malgré son âge, sa voix remplit la pièce.

Serge ne bougea pas.

Jean regarda Mathieu.

— Ta mère biologique s’appelait Élodie Marchand.

Mathieu répéta le nom intérieurement.

Élodie Marchand.

Rien.

Aucun souvenir.

Aucune image.

— Qui était-elle ?

Jean répondit :

— Une jeune femme d’Arles.

— Quel âge ?

— Vingt-deux ans quand tu es né.

— Elle connaissait Claire ?

— Oui.

— Comment ?

Jean hésita.

— Elles travaillaient ensemble.

— Chez Antoine ?

— Non.

— Où ?

— Dans une association d’aide aux femmes.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi Claire travaillait là ?

Jean répondit :

— Après avoir découvert ce qu’Antoine faisait, elle aidait discrètement certaines femmes à partir.

Sophie apparut dans l’esprit de Mathieu.

— Sophie ?

— Plus tard.

— Élodie avait besoin d’aide ?

Jean ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— Elle fuyait quelqu’un.

— Oui.

— Qui ?

Serge eut un petit sourire.

Jean le vit.

— Ne fais pas ça.

Serge répondit :

— Il veut la vérité.

Mathieu fixa Jean.

— Qui ?

Jean répondit :

— Antoine.

Vincent devint immobile.

— Mon père ?

Jean secoua la tête.

— Antoine n’était pas son compagnon.

— Alors pourquoi elle le fuyait ?

Jean regarda Serge.

— Parce qu’elle avait vu quelque chose.

Mathieu sentit la logique de cette histoire revenir.

Toujours les témoins.

Toujours les dossiers.

— Quoi ?

Jean répondit :

— Un meurtre.

— Qui Antoine avait-il tué ?

— Un homme appelé Luc Marchand.

Mathieu fronça les sourcils.

— Son père ?

— Son frère.

— Pourquoi ?

Jean hésita.

— Luc travaillait pour Serge.

Mathieu regarda le vieillard.

Serge ne nia pas.

Jean continua :

— Il transportait de l’argent entre la France et l’Espagne.

— Et Antoine l’a tué.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Luc avait découvert qu’Antoine détournait une partie de l’argent.

Vincent eut un rire amer.

— Donc même les criminels se volaient entre eux.

Serge répondit calmement :

— Surtout les criminels.

Jean continua :

— Élodie a vu Antoine quitter l’endroit où son frère avait été tué.

— Elle est allée à la police ?

— Elle a essayé.

— Et ?

— Le policier qu’elle a rencontré travaillait pour Antoine.

Mathieu ferma les yeux.

— Marc Vidal ?

— Non.

— Qui ?

Jean répondit :

— Le père de Marc.

Silence.

Mathieu secoua la tête.

— Évidemment.

Jean continua :

— Élodie a compris qu’elle devait disparaître.

— Claire l’a aidée.

— Oui.

— Et elle était enceinte.

Jean acquiesça.

— De toi.

Mathieu regarda Serge.

— Qui était le père ?

Serge sourit légèrement.

— Enfin.

Jean s’approcha de Mathieu.

— Avant de te le dire, il faut que tu comprennes une chose.

— Non.

— Mathieu...

— Pas de préparation.

Il regarda Jean droit dans les yeux.

— Un nom.

Jean ferma les yeux.

Puis répondit :

— Antoine Lacroix.

Le silence fut total.

Vincent pâlit.

Thomas ne bougea plus.

Mathieu resta figé.

— Non.

Jean ne répondit pas.

Mathieu regarda Serge.

Le vieillard semblait presque satisfait.

— Antoine était mon père.

Serge acquiesça.

— Biologique, oui.

Mathieu se tourna vers Vincent.

Vincent comprit immédiatement.

— Donc...

Mathieu termina :

— Nous sommes frères.

Vincent ferma les yeux.

Mais Jean intervint :

— Non.

Les deux hommes se tournèrent vers lui.

Jean secoua la tête.

— Pas biologiquement.

Vincent fronça les sourcils.

— Antoine n’était pas mon père.

Mathieu se rappela.

Gabriel.

— Oui.

Il passa une main sur son visage.

— Gabriel est votre père.

Vincent acquiesça.

Mathieu regarda Thomas.

— Et le vôtre aussi.

Thomas répondit :

— Apparemment.

Serge eut un rire discret.

Mathieu se retourna.

— Qu’est-ce qui vous amuse ?

— Vous essayez encore de mettre les gens dans des cases simples.

— Père. Mère. Frère. Ce sont généralement des cases assez simples.

Serge secoua la tête.

— Pas dans notre famille.

Mathieu s’approcha.

— Antoine a eu une relation avec Élodie ?

Jean répondit :

— Non.

Le ton de sa voix changea.

Mathieu comprit.

Il ne posa pas immédiatement la question.

Puis :

— Elle ne voulait pas.

Jean secoua lentement la tête.

— Non.

La colère de Mathieu devint froide.

Vincent détourna les yeux.

Thomas baissa la tête.

Serge, lui, ne montrait aucune émotion.

Mathieu le remarqua.

— Vous saviez ce qu’Antoine lui avait fait ?

Serge répondit :

— Je l’ai appris plus tard.

— Et ?

— J’ai réglé le problème.

— Comment ?

Serge regarda Jean.

Jean répondit :

— Serge a ordonné qu’Antoine soit éloigné d’Élodie.

Mathieu eut un rire incrédule.

— Éloigné ?

— À l’époque, Antoine travaillait encore pour lui.

— Donc vous l’avez envoyé ailleurs.

Serge acquiesça.

— En Espagne pendant plusieurs mois.

— Comme punition ?

— Comme avertissement.

Mathieu fixa le vieillard.

— Et vous avez continué à travailler avec lui après ça.

Serge resta silencieux.

— Vous saviez ce qu’il avait fait et vous l’avez gardé.

— Il était utile.

Mathieu sentit une nausée.

— Voilà ce que vaut toute votre famille.

Serge ne répondit pas.

Mathieu revint vers Jean.

— Élodie m’a donné à Claire.

— Pas exactement.

— Alors ?

— Élodie voulait partir avec toi.

— Où ?

— Belgique.

— Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ?

Jean baissa les yeux.

— Elle est morte.

Mathieu se figea.

— Quand ?

— Trois semaines après ta naissance.

— Comment ?

Jean ne répondit pas.

Mathieu sentit immédiatement la réponse.

— Encore un accident ?

Jean acquiesça lentement.

— Une chute depuis un pont.

Mathieu eut un rire vide.

— Officiellement.

— Oui.

— Et réellement ?

Jean regarda Serge.

— On ne savait pas.

Serge intervint :

— Maintenant, on sait.

Mathieu le fixa.

— Qui ?

Serge répondit :

— Antoine.

Vincent ferma les yeux.

Mathieu ne ressentit presque rien.

Trop de colère.

Trop de révélations.

— Mon père biologique a tué ma mère biologique.

Serge acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda le sol.

Puis Jean.

— Claire m’a adopté.

— Pas légalement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Antoine aurait pu te retrouver.

— Il savait qu’Élodie avait accouché ?

— Oui.

— Il savait que j’existais ?

— Pas où tu étais.

Jean regarda Mathieu.

— Claire t’a déclaré comme son propre enfant.

— Avec Michel.

— Oui.

— Et Valette a fabriqué les documents.

— Oui.

Mathieu comprit enfin la falsification de l’acte de naissance.

— Donc tous les faux tests...

Jean acquiesça.

— Servaient à brouiller ta véritable filiation.

— Pourquoi inventer Gabriel ?

— Pour que si quelqu’un retrouvait les dossiers, il regarde dans la mauvaise direction.

Vincent eut un rire amer.

— Et ça a parfaitement fonctionné.

Thomas regarda Serge.

— Pourquoi Mathieu est-il « le plus important » ?

Serge sourit.

— Parce qu’il est le seul descendant biologique d’Antoine.

Vincent fronça les sourcils.

— Et alors ?

Serge regarda Mathieu.

— Antoine a laissé quelque chose.

— De l’argent ?

— Bien davantage.

— Les archives ?

— Non.

— Alors quoi ?

Serge répondit :

— Le contrôle légal de toutes les sociétés qui n’existaient officiellement pas sous son nom.

Mathieu resta silencieux.

Vincent comprit avant lui.

— Des prête-noms.

Serge acquiesça.

— Des dizaines.

— Et Antoine avait prévu une transmission.

— Oui.

— À son héritier biologique.

Mathieu secoua la tête.

— Je ne veux rien de lui.

— Ce n’est pas une question de volonté.

— Bien sûr que si.

Serge sourit.

— Tu ne comprends pas.

Il désigna une caisse métallique dans un coin.

— Ouvre-la.

Mathieu ne bougea pas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu veux comprendre pourquoi tout le monde te cherche depuis trente ans.

Thomas s’approcha de la caisse.

— Mathieu ?

Mathieu acquiesça.

Thomas ouvrit le couvercle.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs dossiers plastifiés.

Vincent en prit un.

— Des actes de société.

Serge acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda les noms.

Des sociétés immobilières.

Des garages.

Des terrains.

Des entrepôts.

Certaines structures dataient des années 1980.

D’autres étaient beaucoup plus récentes.

— Ça existe encore ?

demanda Mathieu.

Vincent parcourut les documents.

— Certaines, oui.

— Valeur ?

Serge répondit :

— Aujourd’hui ?

Il sourit.

— Un peu plus de quarante millions d’euros.

Personne ne parla.

Mathieu referma le dossier.

— Je n’en veux pas.

Serge rit.

— Tu continues à penser à l’argent.

— C’est vous qui venez de me parler de quarante millions.

— Parce que je voulais voir ta réaction.

— Vous l’avez.

— Et elle me plaît.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Antoine aurait demandé combien exactement.

Silence.

Serge continua :

— Toi, tu veux t’en débarrasser.

— Oui.

— C’est pour ça que Madeleine et moi avons toujours su que tu étais le seul qui pouvait mettre fin à tout.

Mathieu resta figé.

— Vous voulez que je détruise le réseau.

Serge répondit :

— Oui.

Thomas fronça les sourcils.

— Vous avez construit ce réseau.

— Oui.

— Pourquoi vouloir le détruire maintenant ?

Serge regarda ses mains vieillies.

— Parce que je suis vieux.

Vincent eut un rire froid.

— Quelle révélation morale.

Serge leva les yeux.

— Ne confonds pas regret et lucidité.

— Vous ne regrettez rien ?

— Certaines choses.

— Lesquelles ?

Serge regarda Gabriel absent au-dessus d’eux.

— Mes fils.

Michel.

Gabriel.

— Je les ai transformés en hommes qui ont passé leur vie à fuir leur propre nom.

Puis il regarda Thomas.

— Et maintenant mes petits-fils font la même chose.

Thomas répondit :

— Je ne suis pas votre projet de rédemption.

— Je sais.

Serge regarda Mathieu.

— Lui non plus.

Mathieu demanda :

— Alors pourquoi moi ?

Serge répondit :

— Parce que juridiquement, seul l’héritier d’Antoine peut ouvrir les sociétés sans déclencher certaines clauses.

Vincent fronça les sourcils.

— Quelles clauses ?

— Des mécanismes de destruction.

— Destruction de quoi ?

— Des archives numériques.

Thomas comprit.

— Si quelqu’un tente d’accéder aux comptes sans l’héritier...

— Tout est effacé.

— Et avec Mathieu ?

— Il peut entrer.

Mathieu regarda Serge.

— Puis quoi ?

— Choisir.

— Entre quoi et quoi ?

— Prendre le contrôle.

Serge marqua une pause.

— Ou tout transmettre à la justice.

Mathieu resta silencieux.

— Et vous voulez que je choisisse la justice.

— Oui.

— Pourquoi ne pas l’avoir fait vous-même ?

Serge sourit tristement.

— Parce que je n’en ai jamais été capable.

Pour la première fois, le vieillard semblait presque humain.

Mais Jean secoua la tête.

— Ne le crois pas.

Tout le monde se tourna vers lui.

Serge ferma les yeux.

— Jean.

— Il ne veut pas détruire le réseau.

Mathieu fixa Jean.

— Quoi ?

Jean s’approcha.

— Il veut que tu l’ouvres.

— Pour le transmettre à la justice.

— Non.

— Alors ?

Jean regarda Serge.

— Pour retrouver un compte.

Le vieillard ne répondit pas.

Jean continua :

— Un compte que Madeleine a caché.

Vincent fronça les sourcils.

— Combien ?

Jean répondit :

— Personne ne sait.

— Une estimation ?

— Plus de cent millions.

Mathieu regarda Serge.

— Voilà.

Serge resta calme.

— Cet argent n’est pas à moi.

Jean eut un rire.

— Bien sûr.

— Il appartient à des centaines de personnes.

— Mortes pour la plupart.

— À leurs familles.

Jean secoua la tête.

— Tu veux récupérer l’argent avant de mourir.

— Non.

— Alors pourquoi as-tu fait venir Mathieu ?

Serge répondit :

— Pour qu’il puisse le rendre.

Jean resta silencieux.

Mathieu demanda :

— À qui ?

Serge le regarda.

— Aux gens que nous avons volés.

Le silence retomba.

Thomas observa le vieillard.

— Vous avez une liste ?

— Oui.

— Où ?

Serge regarda Jean.

— Dans l’enregistrement.

Jean se figea.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quelle confession ?

Jean répondit :

— Celle de Madeleine.

— Elle contient les noms ?

— Oui.

— Tous ?

— Presque.

Serge tendit une main.

— Donne-la-moi.

Jean secoua la tête.

— Non.

— Jean.

— Tu ne l’auras pas.

— Je ne peux rien réparer sans elle.

Jean eut un sourire amer.

— Réparer ?

Il s’approcha de Serge.

— Tu veux mourir proprement.

Serge ne répondit pas.

— Tu veux qu’un garçon de trente-deux ans porte tout ce que tu as fait et transforme ça en une belle histoire de restitution.

— Je veux que les familles récupèrent leur argent.

— Et toi, tu veux quoi en échange ?

Serge regarda Mathieu.

— Rien.

Jean secoua la tête.

— Mensonge.

Mathieu sentit qu’il manquait encore quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il veut ?

Jean hésita.

— Jean.

— Il veut que tu gardes une société.

— Laquelle ?

Jean regarda Serge.

— Delmas Patrimoine.

Vincent fronça les sourcils.

— Jamais entendu parler.

Jean répondit :

— Parce qu’elle ne possède presque rien officiellement.

— Alors pourquoi la garder ?

Jean fixa Mathieu.

— Parce qu’elle possède ce garage.

Mathieu se figea.

— Mon garage ?

— Oui.

Michel ne l’avait jamais réellement possédé.

Jean non plus.

Le terrain.

Le bâtiment.

Tout appartenait à une société fantôme.

— Pourquoi Serge tient à ce que je garde le garage ?

Jean répondit :

— Parce qu’il y a autre chose sous le bâtiment.

Mathieu regarda autour de lui.

— Encore un sous-sol ?

Thomas eut presque un sourire.

Jean ne sourit pas.

— Un coffre.

Serge ferma les yeux.

Mathieu le regarda.

— Qu’est-ce qu’il contient ?

Jean répondit :

— Je ne sais pas.

— Vous vivez caché ici et vous ne savez pas ?

— Je n’ai jamais pu l’ouvrir.

— Pourquoi ?

Jean regarda Serge.

— Il faut deux clés.

— Où sont-elles ?

— Une était à Antoine.

— Et l’autre ?

Jean répondit :

— À Madeleine.

Mathieu sentit le puzzle se remettre en mouvement.

— Antoine est mort.

— Oui.

— Sa clé ?

Serge répondit :

— Disparue.

Mathieu réfléchit.

Puis regarda la page 17 que Thomas avait descendue avec lui.

— Non.

Il la prit.

— Les coordonnées n’étaient pas seulement pour Gérone.

Jean fronça les sourcils.

Mathieu retourna la feuille.

Sous la lumière faible, certains chiffres formaient deux groupes.

— Deux emplacements.

Thomas s’approcha.

— Tu as raison.

Le premier : Gérone.

Le second...

Vincent lut :

— Ici.

Mathieu releva les yeux.

— Le garage.

Serge eut un léger sourire.

— Antoine avait caché sa clé ici.

Jean se tourna brusquement vers lui.

— Tu le savais ?

— Je le soupçonnais.

Mathieu regarda les chiffres.

Ils correspondaient à une distance depuis un point fixe.

— Le panneau.

Thomas fronça les sourcils.

— Quoi ?

— La photographie.

Tout revenait toujours à cette photographie.

Mathieu remonta brusquement les escaliers.

Thomas et Vincent le suivirent.

Dans le garage, tout le monde se tourna vers eux.

Sophie s’approcha.

— Mathieu ?

Il ne répondit pas.

Il alla directement au panneau de liège.

La vieille photographie était toujours là.

Sophie jeune.

Michel sous l’identité de Jean.

Antoine.

Le reflet de Sylvie.

L’enfant.

Toute l’histoire cachée dans une image.

Mathieu regarda les coordonnées.

Puis le cadre.

— Trente-deux centimètres à droite.

Michel comprit.

— Du bord de la photo ?

— Oui.

Mathieu mesura approximativement avec sa main.

Il arriva sur une vieille vis rouillée.

— Cette vis n’a rien à faire là.

Michel s’approcha.

— Elle a toujours été là.

— Justement.

Mathieu la tourna.

Elle résista.

Philippe lui tendit une pince.

Mathieu dévissa lentement.

La vis sortit.

Derrière, un petit cylindre métallique apparut dans le mur.

Vincent souffla :

— La clé.

Mathieu la tira.

Une petite clé noire.

Très ancienne.

Madeleine devint immobile.

— Antoine...

Gabriel la regarda.

— Tu savais ?

— Non.

Mathieu se tourna vers elle.

— Vous avez l’autre ?

Madeleine resta silencieuse.

Camille répondit :

— Oui.

Tout le monde la regarda.

Madeleine se tourna brusquement vers elle.

— Camille.

Camille sortit une chaîne de sous son col.

Une petite clé y pendait.

Identique.

— Je l’ai prise à Sylvie avant sa mort.

Madeleine pâlit.

— Tu m’avais dit qu’elle avait disparu.

— J’ai menti.

Camille regarda Mathieu.

— Si ce coffre contient ce que je pense, tout peut finir ce soir.

Mathieu prit la première clé.

— Où est le coffre ?

Michel regarda le plancher.

Serge, depuis le sous-sol, cria :

— Sous l’ancien pont !

Tout le monde se tourna.

Mathieu descendit de nouveau.

Serge désigna un angle de la pièce.

— Derrière l’armoire.

Thomas et Vincent déplacèrent le vieux meuble métallique.

Derrière se trouvait une plaque de fer intégrée au mur.

Deux serrures.

Mathieu regarda Camille.

Elle descendit lentement les marches.

Madeleine voulut la suivre.

Camille se retourna.

— Non.

— Camille.

— Tu restes là.

Madeleine s’arrêta.

Camille rejoignit Mathieu.

Elle détacha la clé de son cou.

— Ensemble ?

Mathieu acquiesça.

Ils introduisirent les deux clés.

Un tour.

Deux déclics.

La plaque s’ouvrit.

Derrière...

Un coffre étroit.

Pas très grand.

Mathieu l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient seulement trois objets.

Une cassette audio.

Une enveloppe portant le nom MATHIEU.

Et une photographie.

Mathieu prit la photographie.

Son cœur se serra.

Une jeune femme tenait un nouveau-né.

Il ne l’avait jamais vue.

Mais il comprit.

— Élodie.

Jean acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda sa mère biologique pour la première fois.

Elle souriait.

Fatiguée.

Les cheveux noirs.

Un bébé contre elle.

Lui.

Au dos, quelques mots.

Mathieu les lut.

« Pour Claire. S’il m’arrive quelque chose, dis-lui que je l’ai aimé dès la première seconde. »

Mathieu ne bougea plus.

Tout le garage sembla disparaître.

Pour la première fois depuis le début de cette histoire, il n’y avait pas de réseau.

Pas d’argent.

Pas de faux nom.

Pas de meurtre.

Seulement une mère.

Et son enfant.

Mathieu ferma les yeux.

Une larme coula.

Il ne l’essuya pas.

Thomas baissa les yeux.

Vincent resta silencieux.

Jean murmura :

— Claire a gardé cette photo toute sa vie.

Mathieu releva les yeux.

— Pourquoi elle était ici ?

Jean répondit :

— Parce qu’après sa mort, Michel me l’a confiée.

Mathieu regarda Michel, en haut de l’escalier.

Michel avait les yeux humides.

— Tu savais qui était Élodie ?

Michel acquiesça.

— Oui.

— Pourquoi ne m’avoir jamais rien dit ?

— Claire m’avait demandé d’attendre.

— Jusqu’à quand ?

Michel répondit :

— Jusqu’à ce que tu sois prêt.

Mathieu eut un sourire triste.

— J’ai trente-deux ans.

Michel baissa les yeux.

— Je n’ai jamais trouvé le moment.

— Puis tu es mort.

— Oui.

Mathieu regarda encore la photo.

Il ne pardonnait pas.

Pas encore.

Mais quelque chose avait changé.

Il posa délicatement l’image.

Puis prit l’enveloppe portant son nom.

— C’est quoi ?

Jean répondit :

— Je ne sais pas.

Serge regardait l’enveloppe avec une attention étrange.

Mathieu le remarqua.

— Vous savez.

Serge ne répondit pas.

Mathieu ouvrit.

À l’intérieur, une seule feuille.

Une lettre.

Écrite à la main.

Il commença à lire.

« Mathieu,

si tu lis cette lettre, cela signifie que Claire n’a pas réussi à garder le passé loin de toi. Je lui avais demandé une seule chose : ne jamais te dire qui était Antoine Lacroix. »

Mathieu s’arrêta.

En bas, une signature.

Élodie.

Sa mère avait écrit cette lettre avant de mourir.

Il continua.

« Antoine est ton père biologique. Mais je t’en supplie, ne confonds jamais le sang avec la famille. Ton père sera l’homme qui restera lorsque les autres partiront. »

Mathieu leva lentement les yeux vers Michel.

Michel cessa de respirer.

Mathieu reprit.

« Claire a accepté de devenir ta mère. Michel a accepté de devenir ton père. Je ne leur ai rien demandé. Ils l’ont choisi. »

Sa voix se brisa légèrement.

Il continua intérieurement.

Puis une phrase le figea.

— Non...

Thomas s’approcha.

— Quoi ?

Mathieu lut à voix haute :

— « Sophie sait pourquoi Antoine m’a retrouvée. »

Tout le monde se tourna vers Sophie.

Elle pâlit.

Mathieu continua :

— « Si un jour elle revient au garage et te demande de l’aider, écoute-la. »

Silence.

Sophie porta une main à sa bouche.

Mathieu releva les yeux.

La toute première scène lui revint.

La pluie.

Sophie entrant dans le garage.

Essoufflée.

Terrifiée.

S'il vous plaît... aidez-moi.

Puis :

Dites que vous êtes mon fils.

Et enfin :

Je ne t'ai pas choisi au hasard.

Mathieu regarda Sophie.

— Vous connaissiez cette lettre.

Elle secoua la tête.

— Pas la lettre.

— Alors comment Élodie savait-elle que vous viendriez me voir ?

Sophie ne répondit pas.

— Sophie.

Des larmes remplirent ses yeux.

— Parce qu’Élodie était ma meilleure amie.

Mathieu se figea.

— Quoi ?

— Avant tout ça.

— Vous la connaissiez ?

— Oui.

— Pourquoi ne jamais l’avoir dit ?

Sophie pleurait maintenant.

— Parce que je suis la raison pour laquelle Antoine l’a retrouvée.

Silence.

Mathieu ne bougea plus.

— Expliquez.

— J’avais vingt ans.

— Expliquez.

— Antoine m’a demandé où elle était.

— Et vous lui avez dit.

Sophie ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu sentit la chaleur quitter son visage.

— Pourquoi ?

— Il m’avait dit qu’il voulait seulement parler avec elle.

— Vous l’avez cru ?

— Oui.

— Et trois semaines plus tard elle était morte.

Sophie acquiesça.

— Oui.

Mathieu recula.

Voilà pourquoi.

Voilà la culpabilité.

Voilà pourquoi elle était entrée dans ce garage trente-deux ans plus tard.

Voilà pourquoi elle l’avait choisi.

Sophie continua :

— J’ai compris trop tard.

— Et vous n’avez rien fait.

— J’ai essayé.

— Quoi ?

— J’ai volé la page 17.

Mathieu se figea.

— Vous ?

— Oui.

— Pas Claire ?

— Claire avait pris d’autres documents.

Sophie essuya ses larmes.

— Moi, j’ai pris la page qui prouvait qu’Antoine avait payé quelqu’un après la mort d’Élodie.

— Qui ?

Sophie regarda Serge.

— Un homme chargé de faire disparaître les preuves.

Mathieu serra les mâchoires.

— Et vous avez caché la page.

— Oui.

— Pendant trente-deux ans.

— Oui.

— Pourquoi revenir aujourd’hui ?

Sophie regarda Thomas.

— Parce que Thomas avait découvert qui était Élodie.

— Et ?

— Il m’a demandé de réparer ce que j’avais fait.

Mathieu eut un rire amer.

— En me demandant de faire semblant d’être votre fils ?

Sophie secoua la tête.

— Cette partie n’était pas prévue.

— Alors pourquoi ?

Elle regarda Vincent.

— Parce que je pensais qu’il me suivait pour me ramener à Madeleine.

Vincent ferma les yeux.

— Et vous aviez besoin d’un homme pour prétendre être votre fils.

— Oui.

— Pourquoi moi ?

Sophie regarda Mathieu.

Et enfin, après toutes ces heures, la phrase prit son véritable sens.

— Parce que je savais qui tu étais.

Mathieu resta silencieux.

— J’avais vu une photo de toi chez Thomas.

— Donc vous m’avez reconnu en entrant.

— Oui.

— Dès la première seconde.

— Oui.

Mathieu sentit une émotion étrange.

— Vous saviez que j’étais le fils d’Élodie.

Sophie acquiesça.

— Oui.

— Et vous êtes venue me demander de vous protéger.

— Oui.

— Après avoir aidé Antoine à retrouver ma mère.

Sophie ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu la regarda longtemps.

Puis il comprit la cruauté de la situation.

Trente-deux ans auparavant, Sophie avait livré involontairement une jeune femme à Antoine.

Aujourd’hui, poursuivie par le passé d’Antoine, elle était entrée dans le garage de l’enfant de cette femme...

Et lui avait demandé de la sauver.

Mathieu murmura :

— C’est pour ça que vous avez dit...

Sophie termina avec lui :

— Je ne t’ai pas choisi au hasard.

Silence.

La phrase qui avait commencé toute l’histoire venait enfin de trouver sa véritable signification.

Mais Jean regardait toujours le coffre.

— Il reste la cassette.

Mathieu baissa les yeux.

Le troisième objet.

La confession de Madeleine.

Camille s’approcha.

— Donne-la-moi.

Mathieu ne bougea pas.

— Pourquoi ?

— Ma mère est morte à cause de ce qu’il y a dessus.

Madeleine cria depuis l’escalier :

— Camille, non !

Camille se tourna.

— Tu as peur ?

Madeleine descendit lentement.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Tu dis ça depuis vingt ans.

— Si tu écoutes cette cassette ici, tu vas détruire cette famille.

Camille eut un rire amer.

— Quelle famille ?

Elle désigna les hommes autour d’elle.

— Personne ne sait même qui est son père.

Serge ferma les yeux.

Jean regarda Madeleine.

— Il faut que ça sorte.

Madeleine descendit la dernière marche.

— Jean.

— C’est fini.

— Tu ne comprends pas.

— J’ai passé ma vie à comprendre tes mensonges.

Camille prit la cassette.

— Il y a un lecteur ?

Jean désigna une vieille machine sur une étagère.

Thomas la posa sur la table.

Camille inséra la cassette.

Madeleine resta immobile.

— Camille...

Elle appuya sur lecture.

Un souffle.

Des parasites.

Puis une voix.

Sylvie Darnal.

« Madeleine, il faut lui dire. »

La voix de Madeleine, plus jeune :

« Non. »

« Antoine est mort. Serge ne contrôle plus rien. »

« Ce n’est pas Antoine que je protège. »

Un silence sur l’enregistrement.

Puis Sylvie :

« Alors qui ? »

Long silence.

La voix de Madeleine répondit :

« Mathieu. »

Dans le sous-sol, Mathieu se figea.

Camille regarda Madeleine.

La cassette continua.

Sylvie :

« Il a le droit de savoir. »

Madeleine :

« S’il apprend qui était réellement Élodie, il cherchera les dossiers. »

Sylvie :

« Élodie était sa mère. »

Madeleine :

« Pas seulement. »

Mathieu sentit un froid lui traverser le corps.

Jean ferma les yeux.

Serge ne bougea plus.

La voix de Sylvie :

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Madeleine répondit :

« Élodie Marchand travaillait pour moi. »

Mathieu regarda Madeleine.

— Quoi ?

La cassette continua.

« Elle n’était pas seulement témoin du meurtre de Luc. Je l’avais placée auprès d’Antoine. »

Vincent fronça les sourcils.

« Elle espionnait Antoine pour moi. »

Mathieu sentit sa respiration ralentir.

Sa mère biologique n’avait donc pas été seulement une victime.

Elle avait participé à cette guerre.

Sylvie demanda :

« Et Antoine l’a découvert ? »

Madeleine :

« Oui. »

« C’est pour ça qu’il l’a tuée. »

« Oui. »

Silence.

Puis Sylvie prononça :

« Et l’enfant ? »

Madeleine ne répondit pas.

« Mathieu était vraiment le fils d’Antoine ? »

Un long silence sur la cassette.

Mathieu se figea.

Jean tourna lentement la tête vers Madeleine.

Serge ferma les yeux.

Puis la voix enregistrée de Madeleine répondit :

« Non. »

Le monde sembla s’arrêter.

Mathieu resta immobile.

— Quoi ?

La cassette continua.

Sylvie :

« Mais Valette... »

Madeleine :

« J’ai demandé à Valette de modifier le dossier. »

« Alors qui était son père ? »

Silence.

Madeleine regarda Mathieu.

Dans le présent, son visage était devenu blanc.

La voix enregistrée répondit :

« Luc Marchand. »

Mathieu fronça les sourcils.

— Le frère d’Élodie ?

Personne ne parla.

Camille arrêta immédiatement la cassette.

— Non.

Thomas recula.

Vincent regarda Madeleine avec horreur.

Mathieu fixa la vieille femme.

— Expliquez.

Madeleine ferma les yeux.

— Élodie n’était pas la sœur biologique de Luc.

Mathieu eut un rire presque désespéré.

— Évidemment.

Madeleine continua :

— Ils avaient grandi ensemble. Comme Sophie et Philippe.

— Donc Luc était...

— Son compagnon.

— Et mon père.

— Oui.

Mathieu resta silencieux.

— Antoine n’était donc pas mon père.

— Non.

— Vous avez fabriqué cette filiation.

— Oui.

— Pourquoi ?

Madeleine regarda Serge.

— Pour te protéger.

Mathieu éclata de rire.

Un rire froid.

Fatigué.

— Bien sûr.

Il regarda tous les autres.

— Encore.

Puis Madeleine expliqua :

— Si Antoine croyait que tu étais son fils, il ne te tuerait pas.

Mathieu cessa de rire.

— Quoi ?

— Après la mort d’Élodie, Antoine cherchait son enfant.

— Moi.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il pensait qu’Élodie avait laissé des documents à Luc.

— Mais Luc était déjà mort.

— Oui.

— Donc il voulait me trouver pour récupérer ce qu’ils avaient caché.

— Oui.

— Et vous lui avez fait croire que j’étais son fils.

Madeleine acquiesça.

— C’était la seule chose capable de l’empêcher de te tuer.

Mathieu resta figé.

Le mensonge qui avait détruit toute son identité...

lui avait peut-être sauvé la vie.

Jean murmura :

— Claire savait.

Mathieu se tourna.

— Tout ?

— Oui.

— Michel ?

Jean regarda vers l’escalier.

— Seulement une partie.

— Sophie ?

— Non.

Mathieu ferma les yeux.

Il était le fils d’Élodie Marchand et de Luc Marchand.

Deux personnes mortes en 1994.

Deux personnes qui avaient essayé de faire tomber Antoine.

Claire et Michel l’avaient élevé pour les protéger.

Madeleine avait fabriqué une fausse paternité pour le maintenir vivant.

Et Antoine avait passé des années à croire que Mathieu était son propre fils.

Mathieu ouvrit les yeux.

— Alors je ne suis pas un Delmas.

Serge répondit :

— Non.

— Je ne suis pas un Lacroix.

— Non.

— Je suis un Marchand.

Jean acquiesça.

— Oui.

Mathieu sentit quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis le début.

Une certitude.

Petite.

Mais réelle.

— Mathieu Marchand.

Il prononça le nom.

Sophie pleura silencieusement.

Michel, depuis l’escalier, le regardait.

Mathieu leva les yeux vers lui.

Puis il secoua lentement la tête.

— Non.

Michel fronça les sourcils.

Mathieu regarda la photographie d’Élodie.

— Biologiquement, je suis un Marchand.

Puis il regarda Michel.

— Mais mon père s’appelait Jean Renaud.

Michel cessa de respirer.

Mathieu continua :

— Même si ce n’était pas son vrai nom.

Une larme apparut dans les yeux de Michel.

Mathieu ne sourit pas.

Il ne lui pardonnait pas encore.

Mais il venait de lui rendre quelque chose.

Sa place.

Jean détourna les yeux avec un léger sourire.

Puis la cassette produisit un bruit.

Elle tournait toujours.

Camille fronça les sourcils.

— Attendez.

Elle remit lecture.

La conversation enregistrée continuait.

Sylvie :

« Et Luc ? »

Madeleine :

« Antoine ne l’a pas tué. »

Mathieu se figea.

Tout le monde se tourna vers le lecteur.

Sylvie :

« Quoi ? »

Madeleine :

« Antoine est arrivé après. »

« Alors qui a tué Luc ? »

Long silence.

Puis la voix de Madeleine :

« Serge. »

Serge ferma les yeux.

Mathieu se tourna vers le vieillard.

— Vous avez tué mon père.

Serge ne répondit pas.

La cassette continua.

Sylvie :

« Pourquoi ? »

Madeleine :

« Parce que Luc avait découvert le compte espagnol. »

« Serge voulait l’argent. »

« Oui. »

« Et Élodie a vu Antoine près du corps... »

« Et elle a cru que c’était lui. »

« Tu l’as laissée croire ça. »

Madeleine :

« Oui. »

Mathieu regarda Serge.

Le vieillard semblait soudain très vieux.

— Vous avez tué Luc.

Serge répondit :

— Oui.

— Mon père.

— Oui.

— Puis vous avez laissé Antoine porter la faute.

— Oui.

Mathieu s’approcha.

— Pourquoi êtes-vous venu ici ?

Serge regarda le coffre.

— Pour cette cassette.

— Pour la détruire.

— Oui.

Le silence devint glacial.

— Tout votre discours sur rendre l’argent...

Serge répondit :

— Était vrai.

— Et vous vouliez aussi effacer votre meurtre.

— Oui.

Mathieu hocha lentement la tête.

— Enfin une réponse simple.

Serge le regarda.

— Je n’attends pas ton pardon.

— Vous ne l’aurez pas.

— Je sais.

Camille retira la cassette.

— Elle va à la police.

Serge secoua la tête.

— Si tu fais ça...

— Quoi ?

— Tu déclencheras tout.

— Tant mieux.

— Camille.

— C’est fini.

Serge regarda Mathieu.

— Elle ne comprend pas.

Mathieu répondit :

— Moi non plus.

— Les archives de Gérone ne contiennent pas seulement nos crimes.

— Et ?

— Elles contiennent les noms de gens encore actifs.

— Alors la police les trouvera.

— Pas seulement des criminels.

— Qui d’autre ?

Serge resta silencieux.

Thomas comprit.

— Des informateurs.

— Oui.

— Des témoins protégés.

— Oui.

— Des gens qui pourraient être tués si leurs noms sortent.

— Oui.

Camille serra la cassette.

— Vous essayez encore de nous faire peur.

Serge répondit :

— Non.

— Alors qu’est-ce que vous proposez ?

— Séparer les dossiers.

Vincent descendit les dernières marches.

— Comment ?

Serge le regarda.

— Les preuves criminelles à la justice.

— Et les identités sensibles ?

— Protégées.

— Par qui ?

Serge regarda les trois jeunes hommes.

Mathieu comprit immédiatement.

— Non.

Serge répondit :

— Vous êtes les seuls en qui je peux...

Mathieu l’interrompit.

— Non.

— Écoute-moi.

— Vous voulez nous transmettre votre rôle.

— Je veux vous transmettre une responsabilité.

— C’est exactement comme ça que ça commence.

Serge resta silencieux.

Mathieu continua :

— Un secret à protéger.

Puis deux.

Puis dix.

Puis un mensonge pour protéger quelqu’un.

Puis un autre mensonge pour protéger le premier.

Il regarda Madeleine.

Michel.

Jean.

Gabriel.

Sophie.

Philippe.

— Et trente ans plus tard, personne ne sait plus qui il est.

Silence.

Mathieu regarda Serge.

— Ça s’arrête.

Serge le fixa.

— Et les gens que tu mettras en danger ?

— On trouvera une manière légale de les protéger.

— Tu fais confiance au système ?

Mathieu répondit :

— Plus qu’à vous.

Serge eut un faible sourire.

— Tu es bien le fils de Luc.

Mathieu sentit sa mâchoire se contracter.

— Vous n’avez pas le droit de prononcer son nom.

Serge acquiesça.

— D’accord.

Un téléphone sonna soudain.

Pas celui de Mathieu.

Celui de Camille.

Elle regarda l’écran.

Son visage changea.

— Quoi ?

demanda Thomas.

Camille décrocha.

— Allô ?

Silence.

Puis elle devint blanche.

— Où ?

Tout le monde la regarda.

— Non. Ne touchez à rien.

Elle raccrocha.

Mathieu demanda :

— Qu’est-ce qui se passe ?

Camille regarda Serge.

— L’entrepôt de Gérone.

— Quoi ?

— Quelqu’un vient d’y entrer.

Serge se redressa dans son fauteuil.

— Qui ?

Camille répondit :

— On ne sait pas.

— Les archives ?

— Encore intactes.

— Comment tu le sais ?

— J’ai quelqu’un sur place.

Serge fronça les sourcils.

— Qui ?

Camille ne répondit pas.

Madeleine comprit.

— Valette.

Tout le monde se figea.

Camille acquiesça.

— Oui.

Vincent secoua la tête.

— Il est donc vraiment vivant.

— Oui.

— Et il garde les archives.

— Une partie.

Michel demanda :

— Qui est entré ?

Camille regarda son téléphone.

— Une femme.

Madeleine fronça les sourcils.

— Qui ?

Camille reçut une photographie.

Elle la regarda.

Puis releva les yeux vers Sophie.

— Vous la connaissez.

Sophie pâlit.

— Moi ?

Camille lui tendit le téléphone.

Sophie regarda la photo.

Une femme d’environ cinquante ans.

Cheveux courts.

Manteau clair.

Elle entrait dans un bâtiment abandonné.

Sophie devint livide.

— Non.

Mathieu s’approcha.

— Qui est-ce ?

Sophie ne répondit pas.

— Sophie.

Elle leva lentement les yeux.

— Claire.

Le silence fut absolu.

Mathieu sentit son cœur s’arrêter.

— Quoi ?

Sophie regarda encore la photo.

— C’est Claire.

Michel descendit brusquement.

— Donne-moi ça.

Il prit le téléphone.

Regarda.

Son visage devint blanc.

— Non...

Mathieu sentit sa respiration disparaître.

— Ma mère est morte il y a seize ans.

Michel ne répondait pas.

Jean se leva.

Il regarda l’image.

Puis ferma les yeux.

— Merde.

Mathieu se tourna vers lui.

— Vous saviez ?

Jean ne répondit pas.

— Jean !

Il ouvrit les yeux.

— Je savais qu’elle avait survécu.

Mathieu resta figé.

— À quoi ?

Jean répondit :

— À sa maladie.

Michel recula.

— Tu m’as dit qu’elle était morte à l’hôpital.

Jean secoua la tête.

— La femme enterrée sous son nom n’était pas Claire.

Mathieu sentit quelque chose se briser.

Encore.

— Pourquoi ?

Jean regarda Madeleine.

— Parce que Claire avait découvert que Serge avait tué Luc.

Serge ferma les yeux.

Mathieu regarda l’écran.

La femme sur la photographie.

Plus âgée.

Différente.

Mais maintenant qu’il savait...

Il reconnaissait sa démarche.

La manière de tenir légèrement son épaule gauche.

La silhouette de la femme qui l’avait élevé.

Sa mère.

Claire.

Vivante.

À Gérone.

Mathieu murmura :

— Elle m’a abandonné.

Jean secoua la tête.

— Non.

— Elle a simulé sa mort et elle est partie.

— Pour te protéger.

Mathieu éclata :

— Arrêtez de dire ça !

Le cri remplit le sous-sol.

Personne ne parla.

Mathieu avait les yeux pleins de larmes.

— Arrêtez tous de dire que vous m’avez abandonné, menti, enterré des inconnus, changé de nom, disparu pendant des années pour me protéger !

Il regarda Michel.

— Toi.

Jean.

— Lui.

Madeleine.

— Elle.

Puis la photo de Claire.

— Et maintenant ma mère.

Sa voix se brisa.

— Vous m’avez tous protégé de tout...

Il posa une main sur sa poitrine.

— sauf de ça.

Silence.

Michel baissa les yeux.

Jean ne trouva rien à répondre.

Mathieu regarda de nouveau la photographie.

Claire vivante.

Puis Camille reçut un nouveau message.

Elle le lut.

Son visage changea encore.

— Mathieu.

Il ne répondit pas.

— Il y a une vidéo.

Elle lança l’enregistrement.

Claire apparaissait face à une caméra de surveillance.

Elle s’arrêta devant la porte de l’entrepôt.

Puis regarda directement l’objectif.

Comme si elle savait que quelqu’un l’observait.

Elle sortit une feuille de sa poche.

Quelques mots écrits dessus.

Camille zooma.

Mathieu lut :

MATHIEU, NE VIENS PAS.

Puis Claire retourna la feuille.

Une deuxième phrase.

JE SAIS QUI A TUÉ ÉLODIE.

Mathieu se figea.

— Mais on vient de dire qu’Antoine...

Jean secoua lentement la tête.

— Apparemment, non.

Claire montra une troisième phrase.

CE N’ÉTAIT PAS ANTOINE.

Serge devint immobile.

Madeleine aussi.

Puis Claire montra une dernière ligne.

Mathieu sentit le sang quitter son visage.

C’ÉTAIT QUELQU’UN DU GARAGE.

La vidéo s’arrêta.

Personne ne bougea.

Mathieu leva lentement les yeux.

Michel.

Jean.

Gabriel.

Sophie.

Philippe.

Tous avaient été dans ce garage.

Tous avaient menti.

Et l’un d’eux...

avait peut-être tué sa mère biologique.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 9 — Celui qui était dans le garage

La vidéo s’était arrêtée.

Sur l’écran du téléphone, la dernière phrase de Claire restait figée.

C’ÉTAIT QUELQU’UN DU GARAGE.

Mathieu ne disait rien.

Il regarda lentement les visages autour de lui.

Michel.

Jean.

Gabriel.

Sophie.

Philippe.

Vincent.

Thomas.

Camille.

Madeleine.

Serge.

Tout le monde était lié.

Tout le monde avait menti.

Tout le monde avait protégé quelqu’un.

Et quelque part dans cette histoire, quelqu’un avait tué Élodie.

Sa mère biologique.

Mathieu sentit une colère étrange.

Plus calme que tout à l’heure.

Plus dangereuse aussi.

Il regarda Jean.

— Qui était dans le garage en 1994 ?

Jean répondit :

— Beaucoup de monde.

— Donnez-moi les noms.

Jean inspira lentement.

— Michel. Moi. Antoine. Marc Vidal. Sylvie est venue plusieurs fois. Sophie aussi.

Mathieu se tourna vers Sophie.

Elle pâlit.

— J’étais là avant la mort d’Élodie.

— Quand ?

— Deux jours avant.

— Pourquoi ?

— Pour parler à Claire.

— De quoi ?

Sophie hésita.

— D’Élodie.

Mathieu sentit son regard se durcir.

— Vous saviez qu’elle se cachait.

— Oui.

— Vous saviez où.

— Oui.

— Et vous avez donné l’adresse à Antoine.

Sophie ferma les yeux.

— Oui.

— Donc vous pourriez être la personne dont parle Claire.

— Non.

Mathieu ne répondit pas.

Sophie s’approcha d’un pas.

— Je ne l’ai pas tuée.

— Vous l’avez aidé à la trouver.

La phrase frappa Sophie.

Elle baissa les yeux.

— Oui.

Mathieu se tourna vers Michel.

— Toi.

Michel releva la tête.

— Où étais-tu le jour de sa mort ?

— Ici.

— Toute la journée ?

— Presque.

— Presque ?

— J’ai quitté le garage vers dix-huit heures.

— Pour aller où ?

Michel hésita.

— Chez Antoine.

Vincent se raidit.

— Pourquoi ?

— Il m’avait appelé.

Mathieu demanda :

— À quelle heure Élodie est morte ?

Jean répondit :

— On estime entre dix-neuf heures et vingt et une heures.

Mathieu regarda Michel.

— Et toi, tu étais chez Antoine.

— Oui.

— Quelqu’un peut le confirmer ?

Michel resta silencieux.

— Non.

— Antoine aurait pu.

Michel baissa les yeux.

— Oui.

— Pratique.

Michel encaissa.

Gabriel intervint :

— Mathieu, Michel n’a pas tué Élodie.

— Comment vous pouvez le savoir ?

Gabriel resta silencieux.

Mathieu comprit immédiatement.

— Vous étiez avec lui.

Gabriel ferma les yeux.

Michel se tourna vers son frère.

— Gabriel.

— Il doit savoir.

Michel secoua la tête.

— Pas maintenant.

Mathieu eut un rire sans joie.

— Il n’y aura plus de « pas maintenant ».

Gabriel regarda Mathieu.

— Ce soir-là, Michel ne m’a pas rejoint chez Antoine.

— Alors où ?

— À l’ancienne carrière.

Sophie releva brusquement la tête.

— Près du pont ?

— Oui.

Mathieu se figea.

— Là où Élodie est morte.

Gabriel acquiesça.

Michel ferma les yeux.

— Pourquoi vous étiez là ?

demanda Mathieu.

Gabriel répondit :

— Parce qu’Élodie m’avait appelé.

Silence.

Mathieu regarda Michel.

Puis Gabriel.

— Vous la connaissiez.

Gabriel acquiesça.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Quelques mois.

— Pourquoi elle vous appelait ?

Gabriel hésita.

— Elle voulait partir.

— Avec moi ?

— Oui.

— Et ?

— Elle avait peur qu’Antoine la retrouve.

Mathieu regarda Michel.

— Toi aussi, tu savais ?

— Oui.

— Et vous êtes allés la voir ensemble.

— Oui.

Mathieu sentit son ventre se nouer.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Gabriel répondit :

— Quand nous sommes arrivés, elle était déjà là.

— Seule ?

Gabriel secoua la tête.

— Non.

Tout le sous-sol sembla se contracter.

Mathieu demanda :

— Avec qui ?

Gabriel regarda Jean.

Jean ne bougea plus.

Mathieu suivit son regard.

— Jean ?

Le véritable Jean Renaud baissa les yeux.

— Oui.

Michel se tourna vers lui.

— Tu m’avais dit que tu étais chez toi.

Jean ne répondit pas.

Mathieu s’approcha.

— Pourquoi étiez-vous avec Élodie ?

Jean ferma les yeux.

— Parce qu’elle voulait me donner quelque chose.

— Quoi ?

— Une cassette.

Camille se figea.

— Quel enregistrement ?

Jean répondit :

— Antoine parlant de Luc.

Mathieu fronça les sourcils.

— Une confession ?

— Pas complète.

— Mais suffisante pour prouver qu’il savait qui avait tué Luc.

Serge regarda Jean.

— Et sur cette cassette, mon nom apparaissait.

Jean acquiesça.

Mathieu regarda Serge.

— Donc Élodie avait une preuve contre vous.

Serge répondit :

— Oui.

— Et vous étiez au courant ?

— Pas encore.

Mathieu revint vers Jean.

— Pourquoi vous ?

Jean prit une inspiration.

— Parce qu’Élodie ne faisait confiance ni à Claire, ni à Michel, ni à Gabriel à ce moment-là.

Michel eut un rire amer.

— Et elle te faisait confiance, toi.

Jean baissa les yeux.

— Oui.

— Mauvaise idée.

Jean ne répondit pas.

Mathieu demanda :

— Qu’est-ce qui s’est passé à la carrière ?

Gabriel répondit :

— Nous nous sommes disputés.

— Qui ?

— Tout le monde.

— Pourquoi ?

Michel intervint :

— Élodie voulait partir immédiatement.

— Et ?

— Jean voulait qu’elle aille d’abord à la police.

— Elle refusait.

— Oui.

— Gabriel ?

Gabriel répondit :

— Je voulais qu’elle parte avec Mathieu.

Mathieu se tourna.

— J’étais là ?

Silence.

Michel acquiesça.

— Dans la voiture.

Mathieu sentit son cœur se serrer.

— J’avais quelques semaines.

— Oui.

— Claire n’était pas là.

— Non.

— Qui me gardait ?

Gabriel regarda Jean.

— Lui.

Mathieu fixa Jean.

— Vous m’aviez amené.

Jean répondit :

— Élodie me l’avait demandé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle pensait partir directement après.

Mathieu ferma les yeux.

Il avait été là.

À quelques mètres.

Bébé.

Pendant que sa mère décidait de fuir.

— Et ensuite ?

Michel inspira profondément.

— Une voiture est arrivée.

Mathieu ouvrit les yeux.

— Antoine ?

— Non.

— Marc ?

— Non.

— Serge ?

Gabriel secoua la tête.

— Madeleine.

Tout le monde se tourna vers elle.

Madeleine resta immobile.

— Oui.

Mathieu la fixa.

— Vous étiez là.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Élodie m’avait appelée.

Jean releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Madeleine le regarda.

— Tu ne savais pas ?

— Non.

— Elle voulait négocier.

Mathieu fronça les sourcils.

— Négocier quoi ?

— Sa sécurité contre la cassette.

— Et vous avez accepté ?

Madeleine répondit :

— Je voulais l’accepter.

— Vraiment ?

— Oui.

Serge eut un rire faible.

— Tu mens encore.

Madeleine se tourna vers lui.

— Pas maintenant.

— Tu voulais la cassette.

— Et la laisser partir.

Serge secoua la tête.

— Non.

Mathieu regarda son arrière-grand-père.

— Vous étiez là aussi ?

Serge répondit :

— Pas au début.

— Mais vous êtes venu.

— Oui.

— Qui vous a appelé ?

Serge resta silencieux.

Mathieu insista :

— Qui ?

Serge regarda Jean.

Jean devint pâle.

Michel comprit.

— Jean.

Le silence tomba.

Jean ne nia pas.

Gabriel s’approcha.

— Tu as appelé Serge ?

Jean répondit :

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que j’avais peur.

Michel eut un rire de dégoût.

— De quoi ?

— Que Madeleine laisse Élodie partir avec les preuves.

Mathieu ne comprit pas.

— Pourquoi ça vous dérangeait ?

Jean ferma les yeux.

— Parce qu’il y avait autre chose sur la cassette.

— Quoi ?

Jean resta silencieux.

— Jean.

Il ouvrit les yeux.

— Ma voix.

Silence.

Mathieu sentit immédiatement le danger de cette réponse.

— Vous parliez avec Antoine.

— Oui.

— De quoi ?

Jean baissa les yeux.

— De Claire.

Michel se raidit.

— Qu’est-ce que tu avais dit ?

Jean ne répondit pas.

Gabriel fronça les sourcils.

— Jean.

— J’avais donné à Antoine certaines informations.

Mathieu sentit sa mâchoire se contracter.

— Quelles informations ?

— Les horaires de Claire.

Michel devint blanc.

— Pourquoi ?

Jean secoua la tête.

— Je ne savais pas ce qu’il allait faire.

— Tu lui as donné ses horaires ?

— Oui.

Michel marcha vers lui.

Gabriel le retint.

— Michel.

— Il a livré Claire à Antoine.

Jean répondit :

— Je croyais qu’Antoine voulait seulement lui parler.

Mathieu eut un rire froid.

La même phrase que Sophie.

Toujours la même excuse.

— Et Élodie avait enregistré ça.

— Oui.

— Donc si elle partait avec la cassette, vous étiez fini.

Jean acquiesça.

— Oui.

Mathieu sentit le puzzle se resserrer.

— Vous avez appelé Serge.

— Oui.

— Et Serge est venu.

— Oui.

— Ensuite ?

Madeleine répondit :

— Serge voulait la cassette.

Serge ne nia pas.

— Élodie refusait.

— Oui.

— Vous vous êtes disputés.

— Oui.

— Quelqu’un l’a poussée.

Silence.

Personne ne parla.

Mathieu regarda Serge.

— Vous ?

Serge secoua la tête.

Mathieu regarda Madeleine.

— Vous ?

— Non.

Michel.

— Toi ?

Michel resta silencieux.

Gabriel.

— Vous ?

— Non.

Jean.

Jean ferma les yeux.

Mathieu sentit quelque chose dans son visage.

— Vous.

Jean ne répondit pas.

Le silence suffisait.

Michel secoua lentement la tête.

— Jean...

Gabriel baissa les yeux.

Sophie porta une main à sa bouche.

Mathieu s’approcha.

— Vous avez poussé ma mère.

Jean ouvrit les yeux.

— Ce n’était pas volontaire.

Mathieu ne bougea plus.

— Dites-moi exactement ce qui s’est passé.

Jean tremblait légèrement.

— Serge voulait prendre la cassette.

— Et ?

— Élodie reculait.

— Et ?

— J’ai voulu l’empêcher de partir.

— Comment ?

Jean ferma les yeux.

— Je lui ai attrapé le bras.

Mathieu sentit son souffle se bloquer.

— Continuez.

— Elle m’a repoussé.

— Et ?

— J’ai voulu la retenir.

— Jean.

— Elle a perdu l’équilibre.

Le silence devint total.

— Elle est tombée.

Mathieu ne respirait plus.

— Du pont.

Jean acquiesça.

— Oui.

Mathieu resta parfaitement immobile.

— Vous avez tué ma mère.

Jean secoua la tête.

— Je ne voulais pas...

— Vous l’avez tuée.

— Oui.

Le mot tomba.

Simple.

Terrible.

Mathieu recula.

Thomas voulut s’approcher.

Mathieu leva la main.

Jean continua :

— J’ai couru en bas.

— Elle était vivante ?

Jean ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu sentit son cœur exploser dans sa poitrine.

— Elle était vivante ?

— Quelques minutes.

Michel se retourna brutalement.

— Tu ne nous as jamais dit ça.

Jean pleurait maintenant.

— Elle était consciente.

Mathieu murmura :

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Jean regarda Mathieu.

— Ton prénom.

Mathieu cessa de bouger.

— Elle a demandé où tu étais.

— Et ?

— Je lui ai dit que tu étais dans la voiture.

Jean essuya une larme.

— Elle m’a demandé de te donner à Claire.

Mathieu ferma les yeux.

— Et la cassette ?

Jean regarda Serge.

— Serge l’a prise.

Tout le monde se tourna vers le vieillard.

Serge baissa les yeux.

Mathieu comprit.

— Et vous avez tous couvert l’accident.

Madeleine répondit :

— Oui.

— Vous avez déplacé le corps.

— Oui.

— Fabriqué une version.

— Oui.

— Et laissé Antoine croire que son propre secret était la cause de tout.

Madeleine acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda Jean.

— Puis vous avez vécu trente-deux ans.

Jean ne répondit pas.

— Avec mon nom.

— Oui.

— Avec le garage.

— Une partie du temps.

— En me regardant grandir.

Jean ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu sentit une douleur immense.

Pas seulement de la colère.

Une trahison plus profonde.

— Pourquoi m’avoir protégé après ?

Jean répondit :

— Parce que j’avais tué ta mère.

— Par culpabilité.

— Oui.

— Pas par amour.

Jean releva les yeux.

— Au début, peut-être.

Puis sa voix se brisa.

— Après, oui.

Mathieu ne répondit pas.

Jean continua :

— Je t’ai vu grandir. Claire m’envoyait des nouvelles. Michel aussi parfois sans le savoir.

Michel fronça les sourcils.

— Comment ?

— Les lettres anonymes venaient parfois de moi.

Mathieu regarda Jean.

— Vous étiez toujours là.

— De loin.

— Comme tout le monde.

Jean baissa les yeux.

Mathieu se tourna vers Serge.

— Vous saviez que Jean avait tué Élodie.

— Oui.

— Et vous l’avez gardé dans votre réseau.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me devait sa vie.

Mathieu eut un rire amer.

— Vous transformez chaque crime en dette.

Serge ne répondit pas.

Camille prit la cassette.

— On a assez.

Madeleine la regarda.

— Pas encore.

Camille fronça les sourcils.

— Quoi ?

Madeleine regarda Jean.

— Dis-lui le reste.

Jean pâlit.

Mathieu se retourna.

— Quel reste ?

Jean ne répondit pas.

Madeleine continua :

— Élodie n’est pas morte seulement à cause de la chute.

Mathieu sentit le froid revenir.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Jean ferma les yeux.

— Elle respirait encore.

— Vous venez de le dire.

— Oui.

— Les secours auraient pu la sauver ?

Jean ne répondit pas.

Madeleine répondit à sa place.

— Peut-être.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Qui a empêché qu’on appelle les secours ?

Silence.

Michel regarda Serge.

Gabriel aussi.

Mathieu suivit leurs regards.

Serge ne bougeait plus.

— Vous.

Serge répondit :

— Oui.

Mathieu resta figé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Élodie connaissait trop de choses.

Thomas détourna les yeux.

Vincent serra les poings.

Jean murmura :

— Je voulais appeler.

Serge le regarda.

— Mais tu ne l’as pas fait.

Jean baissa les yeux.

— Non.

Mathieu comprit la différence.

Jean avait provoqué la chute.

Serge avait décidé de la laisser mourir.

Madeleine avait aidé à couvrir.

Michel et Gabriel avaient gardé le silence.

Tout le monde avait une part.

Mathieu regarda Michel.

— Toi aussi.

Michel ferma les yeux.

— Oui.

— Tu étais là.

— Oui.

— Et tu n’as rien dit.

— Non.

— Pourquoi ?

Michel répondit d’une voix faible :

— Parce que Claire était avec toi.

— Et ?

— Serge a dit que si on parlait, il vous retrouverait.

Mathieu eut un rire brisé.

— Alors tu as choisi.

— Oui.

— Ma vie contre la vérité sur Élodie.

Michel pleurait maintenant.

— Oui.

Mathieu regarda Gabriel.

— Vous aussi.

Gabriel répondit :

— Oui.

— Sophie ?

Elle secoua la tête.

— Je n’étais pas à la carrière.

— Mais vous avez donné l’adresse.

— Oui.

— Philippe ?

Il répondit :

— Je ne savais rien à l’époque.

Mathieu regarda Camille.

Thomas.

Vincent.

Puis la cassette.

— Ça suffit.

Il prit une longue inspiration.

— Tout va à la justice.

Serge secoua la tête.

— Mathieu.

— Tout.

— Tu vas mettre des gens en danger.

— Alors on les protégera.

— Tu ne sais pas comment.

Vincent intervint :

— Moi, oui.

Tout le monde le regarda.

Vincent reprit :

— J’ai travaillé vingt ans à comprendre les sociétés d’Antoine.

— Pour lui ?

demanda Mathieu.

— Au début, oui.

— Et après ?

— Pour savoir ce qu’il m’avait volé.

Vincent regarda Serge.

— Je connais les structures. Les sociétés-écrans. Les prête-noms.

Puis Camille.

— Et elle connaît les archives.

Camille acquiesça.

Thomas ajouta :

— Moi, je sais où sont les copies numériques.

Mathieu regarda les deux hommes.

Puis Thomas.

Une alliance inattendue.

Pas une famille fondée sur le sang.

Une décision.

— Alors on fait ça proprement.

Serge fronça les sourcils.

— Vous pensez pouvoir démanteler cinquante ans de réseau en une nuit ?

Mathieu répondit :

— Non.

— Alors ?

— On commence ce soir.

Serge le regarda longtemps.

Puis un léger sourire apparut.

— Luc aurait été fier.

Mathieu se raidit.

— Vous ne prononcez toujours pas son nom.

Serge baissa les yeux.

— D’accord.

Camille regarda Madeleine.

— Et toi ?

Madeleine répondit :

— Quoi, moi ?

— Tu viens avec nous.

— Où ?

— À la police.

Un silence.

Madeleine eut un sourire.

— Tu veux m’arrêter ?

— Non.

Camille regarda sa grand-mère.

— Je veux que tu racontes tout.

— Et si je refuse ?

Camille leva la cassette.

— Alors ça parlera à ta place.

Madeleine fixa sa petite-fille.

Puis acquiesça.

— Très bien.

Serge eut un petit rire.

— Tu abandonnes vite.

Madeleine se tourna vers lui.

— Pas du tout.

— Alors ?

— Je choisis mes petits-enfants.

Serge répondit :

— Un peu tard.

— Oui.

Pour la première fois, Madeleine reconnut simplement :

— Très tard.

Un bruit de pas retentit dans le garage.

Tout le monde leva les yeux.

Quelqu’un descendait l’escalier.

Lentement.

Une femme apparut.

Michel cessa de respirer.

Mathieu resta figé.

Cheveux grisonnants.

Visage amaigri.

Plus âgé.

Mais il la reconnut immédiatement.

Claire.

La femme de la vidéo.

Sa mère.

Elle s’arrêta au bas de l’escalier.

Mathieu ne bougea plus.

Claire non plus.

Seize ans.

Seize années.

Michel murmura :

— Claire...

Elle le regarda.

Ses yeux se remplirent de larmes.

Puis elle regarda Mathieu.

Tout le reste disparut.

Serge.

Madeleine.

Jean.

Les dossiers.

Le garage.

Tout.

Il ne resta que cette femme.

Et l’enfant qu’elle avait élevé.

Mathieu murmura :

— Tu es vivante.

Claire acquiesça.

— Oui.

Il eut un rire tremblant.

— Apparemment, c’est une spécialité familiale.

Claire pleura.

Mathieu ne bougea pas vers elle.

— Pourquoi ?

Elle inspira.

— Parce que Serge me cherchait.

— Et tu as pensé que la meilleure solution était de me laisser enterrer ma mère ?

Claire ferma les yeux.

— Non.

— Pourtant tu l’as fait.

— Oui.

— Tu étais vraiment malade ?

— Oui.

— Le cancer ?

— Réel.

— Et ?

— J’ai survécu.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Quand tu as appris que tu allais survivre...

Claire répondit :

— Jean est revenu.

Michel se tourna vers lui.

Jean baissa les yeux.

Claire continua :

— Il m’a dit que Serge avait appris que j’avais retrouvé la cassette d’Élodie.

Mathieu regarda Jean.

— Encore vous.

Jean ne répondit pas.

Claire continua :

— Serge aurait utilisé Mathieu pour me faire parler.

Serge murmura :

— C’était possible.

Claire le regarda avec dégoût.

— Alors j’ai disparu.

Mathieu secoua la tête.

— Tu aurais pu me prendre avec toi.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que Michel était ton père.

Mathieu regarda Michel.

Claire continua :

— Pas biologiquement.

Elle fixa Mathieu.

— Mais dans tout ce qui comptait.

Michel ferma les yeux.

Claire reprit :

— Et je savais qu’avec lui, tu aurais une vie.

Mathieu eut un rire amer.

— Pendant huit ans.

Claire pâlit.

— Je ne savais pas que Michel disparaîtrait à son tour.

Michel la regarda.

— Je pensais que tu étais morte.

— C’était le but.

— Tu ne m’as jamais fait confiance.

Claire répondit :

— Si.

— Alors pourquoi ?

— Parce que tu travaillais encore pour Serge.

Michel ne répondit plus.

La phrase était vraie.

Mathieu regarda Claire.

— Tu m’as surveillé ?

Elle hésita.

— Oui.

— Pendant seize ans ?

— Pas constamment.

— Mais tu savais où j’étais.

— Oui.

— Tu savais que je travaillais ici.

— Oui.

— Tu savais que j’ai enterré Michel.

— Oui.

— Tu étais à son enterrement ?

Claire ferma les yeux.

— Oui.

Mathieu eut un rire brisé.

— Vous étiez tous à vos propres enterrements.

Personne ne trouva cela drôle.

Claire s’approcha d’un pas.

— Mathieu...

Il leva une main.

Elle s’arrêta.

— Pas encore.

Claire acquiesça.

— D’accord.

Il regarda sa mère.

Cette femme était celle qui lui avait appris à lire.

Qui lui avait soigné les genoux lorsqu’il tombait.

Qui l’avait tenu lorsqu’il avait peur de l’orage.

Qui lui avait menti sur presque toute son identité.

Les deux vérités existaient ensemble.

Et Mathieu ne savait pas encore quoi en faire.

— Pourquoi Gérone ?

demanda-t-il.

Claire essuya ses larmes.

— Je voulais récupérer les archives avant Camille.

Camille fronça les sourcils.

— Pourquoi avant moi ?

— Parce que tu veux tout publier.

— Oui.

— Certaines choses ne peuvent pas sortir sans protection.

Camille soupira.

— Encore ça.

— Cette fois, c’est vrai.

Claire regarda Mathieu.

— Il y a des noms d’enfants.

— Quels enfants ?

— Des enfants dont les identités ont été modifiées.

Le sous-sol devint silencieux.

Thomas fronça les sourcils.

— Combien ?

Claire répondit :

— Au moins dix-sept.

Madeleine baissa les yeux.

Mathieu sentit son estomac se nouer.

— Comme moi ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire regarda Serge.

— Parfois pour les protéger.

Puis Madeleine.

— Parfois pour de l’argent.

Puis Jean.

— Parfois pour effacer des filiations.

Mathieu regarda les vieux responsables de ce système.

— Alors on ne publie pas les noms.

Claire acquiesça.

— Voilà.

— Mais les crimes sortent.

— Oui.

— Tous.

— Oui.

Mathieu regarda Camille.

Elle réfléchit.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Serge observa Mathieu.

— Tu apprends vite.

Mathieu l’ignora.

Claire continua :

— Il y a une autre chose.

Mathieu ferma les yeux une seconde.

— Bien sûr.

— À Gérone, j’ai trouvé un dossier concernant Élodie.

— Encore ?

— Ce n’est pas sur sa mort.

— Alors ?

Claire hésita.

— Sur sa grossesse.

Mathieu sentit une inquiétude.

— Quoi ?

— Il y avait deux enfants.

Silence.

Mathieu ne comprit pas.

— Des jumeaux ?

Claire acquiesça.

— Oui.

Tout le monde se figea.

Mathieu regarda Claire.

— J’avais un frère ou une sœur.

— Oui.

— Où ?

Claire ne répondit pas.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Claire.

— Je l’ignore.

— Garçon ou fille ?

— Un garçon.

Mathieu resta immobile.

— Antoine l’a pris ?

Claire secoua la tête.

— Non.

— Serge ?

— Non.

— Alors qui ?

Claire regarda Jean.

Jean devint blanc.

Mathieu suivit son regard.

— Non.

Jean ferma les yeux.

— Jean.

Il ne répondit pas.

Claire dit :

— C’est lui qui a sorti le deuxième bébé de la clinique.

Le sous-sol sembla basculer.

Mathieu regarda Jean.

— Vous avez volé mon frère ?

Jean secoua la tête.

— Je l’ai sauvé.

— De quoi ?

— Antoine.

— Vous venez encore d’utiliser le même mot que tout le monde.

Jean releva les yeux.

— Antoine savait qu’Élodie avait accouché de jumeaux.

— Et ?

— Madeleine n’avait réussi à lui faire croire qu’un seul enfant était le sien que pour toi.

— Mon frère ?

— Antoine savait qu’il ne pouvait pas être son fils.

Mathieu comprit.

— Donc il aurait compris que tout était faux.

Jean acquiesça.

— Oui.

— Où l’avez-vous emmené ?

Jean resta silencieux.

— Où est mon frère ?

Claire regarda Jean.

— Dis-lui.

Jean ferma les yeux.

Puis répondit :

— Je l’ai confié à une famille à Marseille.

Mathieu sentit un frisson.

— Son nom ?

Jean ne répondit pas.

— Jean.

— La famille s’appelait Renaud.

Michel releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Jean regarda Michel.

— Ma sœur.

Michel devint immobile.

— Isabelle.

— Oui.

Mathieu sentit une nouvelle pièce se placer.

— Mon frère a grandi sous votre vrai nom.

Jean acquiesça.

— Oui.

— Comment s’appelle-t-il ?

Jean ouvrit la bouche.

Puis un bruit vint de l’escalier.

Un homme se tenait en haut.

Personne ne l’avait entendu arriver.

Environ trente-deux ans.

Même âge que Mathieu.

Silhouette mince.

Cheveux bruns.

Visage différent.

Mais les yeux...

Mathieu sentit son cœur s’arrêter.

Les mêmes yeux qu’Élodie sur la photographie.

L’homme descendit lentement.

Jean murmura :

— Julien.

Mathieu ne bougea plus.

L’homme regarda Jean.

Puis Claire.

Puis Mathieu.

Longtemps.

— J’imagine que quelqu’un a fini par lui dire.

Jean acquiesça.

Julien descendit la dernière marche.

Il s’arrêta devant Mathieu.

Les deux hommes se regardèrent.

Pas comme des inconnus.

Pas encore comme des frères.

Comme deux personnes cherchant dans le visage de l’autre une vie qu’elles auraient pu partager.

Julien eut un léger sourire triste.

— Salut.

Mathieu sentit une larme monter.

— Salut.

Julien regarda tous les autres.

Puis revint vers lui.

— Pour ce que ça vaut...

Il inspira.

— Moi non plus, je n’ai rien compris à cette famille.

Mathieu eut malgré lui un petit rire.

Le premier rire réel de toute la soirée.

Julien sourit aussi.

Puis son visage redevint sérieux.

— Mais je ne suis pas venu seulement pour toi.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Julien regarda Jean.

— Parce que Jean m’a menti aussi.

Jean pâlit.

— Julien...

— Non.

Il sortit une clé USB de sa poche.

— J’ai trouvé quelque chose dans les archives de Gérone.

Claire se figea.

— Quoi ?

Julien regarda Mathieu.

— La vraie vidéo de la mort d’Élodie.

Personne ne bougea.

Jean devint livide.

Mathieu sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

— Jean vient d’avouer qu’il l’a poussée.

Julien acquiesça.

— Il l’a poussée.

— Alors ?

Julien regarda Serge.

Puis Madeleine.

Puis Jean.

— Mais elle n’est pas morte au pied du pont.

Silence.

Mathieu sentit son cœur ralentir.

— Quoi ?

Julien répondit :

— Quelqu’un l’a emmenée après.

Jean secoua la tête.

— Impossible.

— La caméra d’un entrepôt l’a filmé.

Madeleine devint blanche.

Claire murmura :

— Qui ?

Julien regarda Mathieu.

— Élodie était encore vivante quand une voiture l’a emportée.

— Quelle voiture ?

— Une Citroën noire.

Michel fronça les sourcils.

— Antoine en avait une.

Julien secoua la tête.

— Ce n’était pas Antoine.

— Alors qui ?

Julien sortit son téléphone.

Il lança une vidéo.

Image granuleuse.

Une route sombre.

Une voiture.

Deux personnes sortaient.

La première était difficile à reconnaître.

La seconde...

Sophie poussa un cri.

— Non.

Mathieu regarda l’écran.

Une femme plus jeune.

Cheveux noirs.

Visage fin.

Claire devint livide.

Madeleine recula.

Gabriel murmura :

— Marianne...

Vincent cessa de respirer.

Sa mère.

Marianne Lacroix.

La mère de Vincent.

Vivante à l’époque.

Elle aidait à porter Élodie jusqu’à la voiture.

Mathieu fixa l’écran.

— Marianne a sauvé ma mère.

Julien secoua lentement la tête.

— Elle l’a emmenée.

— Où ?

— C’est ce qu’on ne savait pas.

Vincent regarda son frère.

— Et maintenant ?

Julien acquiesça.

— Maintenant, oui.

— Où ?

Julien prit une longue inspiration.

— Dans une clinique privée près d’Avignon.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Et elle est morte là-bas ?

Julien ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— Non.

Julien secoua la tête.

— Élodie n’est pas morte en 1994.

Le silence fut absolu.

Mathieu sentit le monde s’arrêter une nouvelle fois.

Claire porta une main à sa bouche.

Jean semblait incapable de respirer.

Serge ferma les yeux.

Madeleine murmura :

— Ce n’est pas possible.

Julien regarda Mathieu.

— Elle a vécu encore dix-neuf ans.

Mathieu ne bougea plus.

— Jusqu’à quand ?

— 2013.

L’année de la mort d’Antoine.

Mathieu sentit une douleur étrange.

Sa mère biologique avait vécu pendant presque vingt ans alors qu’il la croyait morte depuis quelques minutes à peine.

— Où était-elle ?

Julien répondit :

— Sous une autre identité.

— Laquelle ?

Julien regarda Madeleine.

Puis Serge.

— Sylvie Darnal.

Tout le monde se figea.

Camille devint blanche.

— Ma mère ?

Julien la regarda.

— La femme que tu appelais Sylvie...

Il marqua une pause.

— était Élodie Marchand.

Camille recula.

— Non.

Mathieu fixa Camille.

Son esprit refusa d’avancer.

Si Sylvie était Élodie...

Alors Camille...

Julien regarda Mathieu.

— Camille est ta sœur.

Personne ne bougea.

Camille regarda Mathieu.

Mathieu la regarda.

Encore une famille cachée.

Encore un nom effacé.

Mais cette fois, Camille secoua la tête.

— Non.

Elle regarda Julien.

— Tu te trompes.

— J’ai les dossiers.

— Les dossiers peuvent être falsifiés.

— Pas ça.

Il sortit une seconde feuille.

— ADN.

Camille resta blanche.

Julien regarda Mathieu.

— Élodie a survécu. Marianne l’a cachée. Puis elles ont construit ensemble une nouvelle identité.

Vincent murmura :

— Ma mère savait tout.

Julien acquiesça.

— Oui.

— Et pourquoi Élodie est devenue Sylvie Darnal ?

Julien répondit :

— Pour rester près d’Antoine.

Mathieu fronça les sourcils.

— Elle est retournée travailler pour lui ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Julien regarda Serge.

— Pour le détruire.

Mathieu sentit le puzzle se renverser une dernière fois.

Élodie n’avait pas fui.

Elle était revenue.

Sous un autre nom.

Pendant des années.

Elle avait travaillé au cœur même du système.

Sylvie Darnal.

La secrétaire.

La mémoire d’Antoine.

La femme que tout le monde croyait être une autre personne.

Mathieu regarda Camille.

— Alors Élodie était ta mère.

Camille pleurait.

— Oui.

— Et mon frère jumeau...

Julien acquiesça.

— Moi.

— Nous sommes trois ?

Julien secoua lentement la tête.

— Non.

Mathieu sentit immédiatement une nouvelle peur.

— Combien ?

Julien regarda la cassette.

Puis Camille.

— Élodie a eu Camille bien plus tard.

— Avec Jean ?

Camille répondit elle-même :

— Oui.

Mathieu regarda Jean.

Jean ferma les yeux.

Donc Camille était sa demi-sœur.

Julien était son frère jumeau.

Et Claire...

Claire avait élevé Mathieu pendant qu’Élodie vivait sous l’identité de Sylvie.

Mathieu fixa Claire.

— Tu savais qu’elle était vivante.

Claire ne répondit pas.

Mathieu comprit.

— Tu savais.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

— Depuis quand ?

— 1995.

— Tu m’as laissé croire que ma mère était morte alors que tu savais où elle était.

Claire pleurait.

— Élodie me l’avait demandé.

— Pourquoi elle n’est jamais venue me voir ?

Claire répondit :

— Elle l’a fait.

Mathieu se figea.

— Quoi ?

— Plusieurs fois.

— Quand ?

— Tu étais petit.

— Je ne me souviens pas.

— Tu la connaissais sous le nom de « Tante Sylvie ».

Mathieu sentit un souvenir vague.

Une femme.

Parfum léger.

Cheveux bruns.

Une boîte de biscuits.

Un rire.

Il avait toujours pensé qu’il s’agissait d’une amie de sa mère.

Mathieu porta une main à son front.

— Elle était là.

— Oui.

— Devant moi.

— Oui.

— Et personne...

Claire murmura :

— Elle ne voulait pas que tu sois entraîné dans sa guerre.

Mathieu eut un rire brisé.

— Mais tout le monde m’y a entraîné quand même.

Claire ne répondit pas.

Camille essuya ses larmes.

— Pourquoi Élodie est-elle morte en 2013 ?

Julien baissa les yeux.

— C’est là que ça devient pire.

Serge se redressa.

— Non.

Julien le regarda.

— Si.

Madeleine comprit.

— Julien, arrête.

— Vous avez tous assez décidé quand on devait arrêter.

Mathieu fixa son frère.

— Comment est-elle morte ?

Julien répondit :

— Elle n’est pas morte naturellement.

Silence.

Camille devint immobile.

— Qui ?

Julien regarda Jean.

Puis Madeleine.

Puis Serge.

Enfin Claire.

— Claire était avec elle.

Mathieu se tourna vers sa mère adoptive.

Claire devint blanche.

— Quoi ?

Julien poursuivit :

— Le soir du 3 novembre 2013, Claire et Élodie se sont rencontrées à Montpellier.

— Pourquoi ?

Claire répondit elle-même :

— Élodie voulait partir.

— Encore ?

— Cette fois pour de bon.

— Pourquoi ?

— Antoine était mort.

— Madeleine l’avait tué.

— Oui.

— Donc Élodie pouvait enfin sortir.

Claire acquiesça.

— Elle voulait retrouver Mathieu publiquement.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Elle voulait me dire la vérité.

— Oui.

— Et ?

Claire ferma les yeux.

Julien répondit :

— Elle n’est jamais arrivée au rendez-vous suivant.

Camille se tourna vers Claire.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Claire pleurait.

— Nous nous sommes disputées.

Mathieu sentit l’histoire se répéter.

— Comme sur le pont.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas revenir comme ça.

— Pourquoi pas ?

— Mathieu avait dix-neuf ans.

— Et ?

— Tu avais une vie.

Mathieu la fixa.

— Ma vie.

— Oui.

— Pas la tienne.

Claire baissa les yeux.

— Je sais.

— Continue.

— Élodie disait qu’elle avait assez attendu.

— Et toi ?

— Je lui ai dit que si elle revenait, Michel apprendrait tout.

Michel fronça les sourcils.

— Tout quoi ?

Claire regarda Michel.

— Qu’Élodie était encore vivante.

— J’aurais pu accepter.

— À l’époque, tu travaillais encore pour Serge.

Michel ne répondit pas.

Claire continua :

— Je ne savais pas si je pouvais te faire confiance.

— Alors ?

Claire ferma les yeux.

— Élodie est partie en colère.

— Et ensuite ?

— J’ai reçu un appel une heure plus tard.

— De qui ?

Claire regarda Madeleine.

— Elle.

Madeleine ne bougea plus.

Mathieu regarda la vieille femme.

— Vous avez encore tué quelqu’un ?

Madeleine répondit :

— Non.

Julien acquiesça.

— Cette fois, elle dit vrai.

— Alors qui ?

Julien regarda Camille.

Camille pâlit.

— Non.

Julien ne répondit pas.

Camille secoua la tête.

— Non.

Thomas s’approcha d’elle.

— Camille...

Elle recula.

— Je n’ai pas tué ma mère.

Julien répondit doucement :

— Tu avais vingt-deux ans.

— Non.

— Vous vous êtes disputées.

— Non.

— Elle voulait te laisser derrière elle pour retrouver Mathieu.

Camille secouait la tête.

— Arrête.

— Tu croyais qu’elle t’abandonnait.

— Arrête.

— Tu l’as suivie.

— ARRÊTE !

Le cri résonna.

Mathieu fixa Camille.

Elle pleurait.

Julien continua plus doucement :

— Tu as provoqué l’accident.

Camille ferma les yeux.

Le silence devint lourd.

Mathieu comprit.

— La voiture.

Julien acquiesça.

— Camille l’a suivie sous la pluie.

— Elle a percuté la voiture d’Élodie ?

— Oui.

Camille murmura :

— Je voulais qu’elle s’arrête.

— Tu roulais trop vite.

— Je voulais juste lui parler.

Julien baissa les yeux.

— Elle a quitté la route.

Camille pleurait.

— Je n’ai pas voulu...

Mathieu la regarda.

Même phrase.

Encore.

Jean.

Sophie.

Camille.

Tout le monde avait un moment où « ce n’était pas voulu ».

Et quelqu’un mourait quand même.

— Élodie est morte sur place ?

demanda Mathieu.

Camille secoua la tête.

— Non.

Mathieu sentit le schéma revenir.

— Encore vivante.

— Oui.

— Et ?

Camille regarda Madeleine.

— Je l’ai appelée.

Madeleine répondit :

— Je suis venue.

— Vous avez appelé les secours ?

Madeleine acquiesça.

— Oui.

Mathieu fronça les sourcils.

— Et elle est morte à l’hôpital.

— Oui.

Camille pleurait.

— Elle m’a parlé avant.

Mathieu sentit sa gorge se serrer.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Camille regarda Mathieu.

— « Trouve ton frère. »

Silence.

— Moi.

— Oui.

— C’est pour ça que vous avez organisé tout ça.

Camille acquiesça.

— Au début, oui.

— Pour respecter sa dernière demande.

— Oui.

— Et ensuite ?

Camille regarda les archives.

— Ensuite j’ai découvert ce qu’ils avaient tous fait.

Serge.

Madeleine.

Jean.

Antoine.

— Et j’ai voulu tout brûler.

Mathieu secoua lentement la tête.

— Pas brûler.

— Quoi ?

— Publier.

Camille acquiesça.

— Oui.

Mathieu regarda son frère jumeau.

Sa demi-sœur.

Sa mère adoptive.

L’homme qui l’avait élevé.

L’homme qui avait causé la chute d’Élodie.

L’homme qui avait tué Luc.

La vieille femme qui avait manipulé tout le monde.

Et il sentit soudain quelque chose de simple.

Il était fatigué des secrets.

— Plus personne ne disparaît.

Personne ne répondit.

— Plus personne ne change de nom.

Il regarda Claire.

— Plus personne ne simule sa mort.

Puis Michel.

— Plus personne ne décide à la place de quelqu’un pour le « protéger ».

Madeleine baissa les yeux.

Mathieu regarda Camille.

— Et personne ne publie quoi que ce soit cette nuit.

Elle fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on va protéger les innocents.

— Et les coupables ?

— Eux, non.

Vincent eut un léger sourire.

— Ça me va.

Thomas acquiesça.

Julien aussi.

Camille hésita.

Puis :

— D’accord.

Serge regarda Mathieu.

— Tu prends le contrôle sans t’en rendre compte.

Mathieu le fixa.

— Non.

— Si.

— Je ne contrôle personne.

Il regarda les trois autres jeunes adultes.

— Je demande.

Puis Camille.

— Et ils choisissent.

Serge resta silencieux.

Mathieu continua :

— C’est la différence entre vous et moi.

Un bruit de moteur retentit dehors.

Tous se figèrent.

Vincent regarda Mathieu.

— Tu attends quelqu’un ?

— Non.

Camille vérifia son téléphone.

— Ce n’est pas Valette.

Jean pâlit.

— Marc.

Michel secoua la tête.

— Marc est mort en 2018.

Jean regarda Michel.

— Tu crois encore ça ?

Michel se figea.

Mathieu soupira.

— Non.

Jean répondit :

— Le corps dans ta voiture n’était pas Marc.

— Qui était-ce ?

Jean ne répondit pas.

Mathieu sentit la colère revenir.

— Jean.

— Henri Valette.

Tout le monde se figea.

Vincent fronça les sourcils.

— Valette est vivant.

Camille secoua la tête.

— L’homme à Gérone utilisait ce nom.

Jean acquiesça.

— Exactement.

— Donc ce n’était pas le médecin.

— Non.

Michel pâlit.

— Alors Marc est vivant.

Jean regarda l’escalier.

— Oui.

Des pas résonnèrent au-dessus.

Lents.

Puis une voix masculine.

— Il était temps que quelqu’un se souvienne de moi.

Philippe devint livide.

Vincent se tourna vers l’escalier.

Un homme descendit.

Soixantaine avancée.

Visage creusé.

Cheveux gris.

Une légère boiterie.

Sophie le reconnut immédiatement.

— C’est lui.

Vincent murmura :

— Marc Vidal.

Marc descendit la dernière marche.

Il regarda Serge.

Madeleine.

Jean.

Puis Mathieu.

— Bonsoir.

Mathieu le fixa.

— Vous êtes encore vivant.

Marc eut un léger sourire.

— J’ai appris des meilleurs.

Personne ne sourit.

Marc sortit une enveloppe.

— Je suis venu vous donner la dernière chose qu’Antoine a laissée.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi ?

Marc posa l’enveloppe devant lui.

— Son testament réel.

Vincent se raidit.

— Antoine avait déjà un testament.

— Le faux.

— Et le vrai ?

Marc regarda Mathieu.

— Il ne laisse rien à Mathieu.

Serge fronça les sourcils.

— Quoi ?

Marc continua :

— Antoine avait découvert avant sa mort que Mathieu n’était pas son fils.

Madeleine devint blanche.

— Impossible.

— Élodie lui a dit.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Elle lui a parlé avant sa mort ?

— Oui.

— Quand ?

— En 2013.

— Juste avant que Madeleine le tue.

— Deux semaines avant.

Mathieu regarda Madeleine.

Elle semblait elle-même surprise.

— Antoine savait donc.

Marc acquiesça.

— Oui.

Vincent demanda :

— Alors pourquoi n’a-t-il rien fait ?

Marc répondit :

— Parce qu’il avait compris quelque chose.

— Quoi ?

Marc regarda Mathieu.

— Que l’enfant qu’il avait passé vingt ans à chercher comme un héritier n’était pas son fils...

Il marqua une pause.

— mais qu’il était devenu le seul homme de cette histoire à ne rien lui devoir.

Mathieu fronça les sourcils.

Marc poussa l’enveloppe vers lui.

— Lis.

Mathieu ouvrit.

Une lettre.

L’écriture d’Antoine Lacroix.

Il lut quelques lignes.

Puis s’arrêta.

Vincent demanda :

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Mathieu resta silencieux.

— Mathieu ?

Il releva les yeux.

— Il savait qu’Élodie était Sylvie.

Camille se figea.

— Quoi ?

— Depuis 2008.

Madeleine devint immobile.

Marc acquiesça.

— Oui.

Mathieu continua :

— Et il l’a laissée travailler auprès de lui.

Thomas fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Mathieu lut.

— « Parce qu’elle était la seule personne qui me rappelait chaque jour ce que j’étais devenu. »

Personne ne parla.

Vincent eut un rire amer.

— Il cherche encore à se faire pardonner après sa mort.

Marc secoua la tête.

— Non.

Mathieu continua à lire.

Puis son visage changea.

— Il écrit qu’il savait que Madeleine finirait par le tuer.

Madeleine ferma les yeux.

— Il me connaissait.

— Oui.

Mathieu continua.

— Et il a préparé quelque chose avant.

Serge se raidit.

— Quoi ?

Mathieu regarda Marc.

Marc ne répondit pas.

La lettre contenait une adresse.

Et une phrase.

Mathieu la lut à voix haute :

— « Si quelqu’un trouve ceci, allez au 17, rue des Oliviers, à Arles. Demandez la chambre du fond. »

Claire devint blanche.

— Non.

Mathieu la regarda.

— Tu connais cette adresse.

Claire ne répondit pas.

Marc eut un sourire triste.

— Elle la connaît.

— Qu’est-ce qu’il y a là-bas ?

Claire ferma les yeux.

— Un appartement.

— À qui ?

Elle répondit :

— À Élodie.

Camille se figea.

— Ma mère avait un appartement secret ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire ne répondit pas.

Marc le fit.

— Parce qu’elle y conservait la dernière chose qu’elle n’a jamais confiée à personne.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi ?

Marc regarda Julien.

Puis Mathieu.

— Une série de lettres.

— Pour qui ?

— Pour ses enfants.

Camille retint son souffle.

Mathieu regarda Julien.

Puis Camille.

Trois enfants d’Élodie.

Trois vies séparées.

Trois histoires différentes.

— Elles sont encore là ?

Marc acquiesça.

— Oui.

— Vous êtes sûr ?

— J’y suis allé ce matin.

— Vous les avez prises ?

— Non.

Mathieu fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Marc répondit :

— Parce que l’enveloppe principale porte une phrase.

— Laquelle ?

Marc regarda Mathieu.

— « À ouvrir seulement quand mes trois enfants seront réunis. »

Le sous-sol devint silencieux.

Mathieu regarda Julien.

Puis Camille.

Pour la première fois, quelque chose dans cette histoire n’était pas une preuve de crime.

Pas un dossier.

Pas un faux acte.

Une lettre de leur mère.

Mathieu ferma les yeux.

Puis les rouvrit.

— On y va.

Claire s’approcha.

— Mathieu...

— Pas tous.

Il regarda Julien.

— Toi.

Puis Camille.

— Toi.

Camille acquiesça.

Mathieu regarda les autres.

— Vous restez ici.

Serge eut un petit rire.

— Tu crois pouvoir donner des ordres maintenant ?

Mathieu le fixa.

— Non.

Puis il regarda Vincent.

Thomas.

— Mais si quelqu’un essaie de partir...

Vincent eut un sourire froid.

— On discute.

Thomas ajouta :

— Longuement.

Mathieu regarda Jean.

— Vous ne disparaissez plus.

Jean baissa les yeux.

— Non.

Michel s’approcha.

— Mathieu.

Il se tourna.

Michel hésita.

— Est-ce que je peux venir ?

Mathieu regarda l’homme qu’il avait appelé père.

Longtemps.

Puis secoua la tête.

— Pas cette fois.

Michel encaissa.

— D’accord.

Claire demanda :

— Et moi ?

Mathieu la regarda.

Sa mère.

Vivante.

Mensongère.

Aimante.

Terrifiante à comprendre.

— Pas cette fois non plus.

Claire ferma les yeux.

— D’accord.

Mathieu regarda Julien.

Camille.

— On va rencontrer notre mère.

Camille pleurait.

Julien hocha la tête.

Ils commencèrent à remonter l’escalier.

Mais avant d’atteindre la première marche, Marc parla.

— Mathieu.

Il se retourna.

Marc regarda le testament d’Antoine.

— Il y a encore une page.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi ?

Marc désigna le dos de la lettre.

Mathieu retourna la feuille.

Une phrase.

Une seule.

Écrite par Antoine.

« Sophie Delorme connaît la vérité sur la nuit où Luc est mort. »

Tout le monde se tourna vers Sophie.

Elle devint blanche.

Mathieu resta immobile.

— Sophie.

Elle ne répondit pas.

— On vient d’entendre que Serge a tué Luc.

Sophie ferma les yeux.

— Serge a ordonné sa mort.

Le silence changea.

Serge releva brusquement la tête.

Madeleine fronça les sourcils.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Mais ?

Sophie ouvrit les yeux.

— Mais ce n’est pas lui qui l’a tué.

Serge se tourna.

— Comment tu peux savoir ça ?

Sophie regarda Serge.

— Parce que j’étais là.

Personne ne bougea.

Mathieu redescendit une marche.

— Vous avez vu la mort de mon père.

Sophie acquiesça.

— Oui.

— Qui l’a tué ?

Elle regarda Michel.

Michel devint livide.

Mathieu suivit son regard.

— Non.

Michel secoua la tête.

— Sophie.

Elle pleurait.

— Je suis désolée.

Mathieu fixa Michel.

L’homme qui l’avait élevé.

L’homme qu’Élodie avait choisi avec Claire pour devenir son père.

Michel recula.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

Mathieu sentit le sol se dérober.

— Tu as tué Luc.

Michel ferma les yeux.

Et cette fois...

il ne nia pas.

Je ne t’ai pas choisi au hasard

Partie 10 — La vérité ne protège personne

Michel ne nia pas.

Ce fut pire que n’importe quelle confession.

Mathieu resta au milieu de l’escalier, immobile, les yeux fixés sur l’homme qui l’avait élevé.

Autour d’eux, personne ne parlait.

Même Serge avait cessé de sourire.

Sophie pleurait silencieusement.

Michel leva enfin les yeux.

— Mathieu...

— Non.

Sa voix était basse.

Presque calme.

— Pas mon prénom.

Michel s’arrêta.

Mathieu descendit lentement la marche qu’il venait de remonter.

Puis une autre.

Il revint dans le sous-sol.

— Dis-moi exactement ce qui s’est passé.

Michel ferma les yeux.

— C’était en mars 1994.

— Avant ma naissance.

— Oui.

— Tu connaissais Luc.

— Oui.

— Bien ?

Michel hésita.

— Suffisamment.

— Ça veut dire quoi ?

— Il travaillait parfois pour Serge. Moi aussi.

Mathieu sentit son regard devenir froid.

— Vous étiez donc déjà dans son réseau.

Michel acquiesça.

— À un niveau très bas.

— Tout le monde dit toujours ça.

Michel ne répondit pas.

Sophie intervint :

— Luc avait découvert que Serge faisait passer de l’argent par des sociétés immobilières. Il voulait partir.

Mathieu la regarda.

— Et vous étiez là.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Luc voulait me parler d’Élodie.

Le nom de sa mère biologique fit encore quelque chose en lui.

Mais Mathieu ne détourna pas les yeux de Michel.

— Continue.

Michel inspira.

— Serge avait demandé à plusieurs personnes de retrouver Luc.

— Pour récupérer les documents.

— Oui.

— Tu faisais partie de ces personnes.

— Oui.

— Et tu l’as trouvé.

— Oui.

Mathieu serra les mâchoires.

— Où ?

— Dans un ancien hangar près d’Arles.

Sophie murmura :

— J’étais déjà là.

Mathieu se tourna vers elle.

— Pourquoi ?

— Luc m’avait demandé de transmettre quelque chose à Élodie si lui n’arrivait pas à la rejoindre.

— Quoi ?

— Une clé.

— Laquelle ?

Sophie secoua la tête.

— Je ne l’ai jamais utilisée.

— Où est-elle ?

— Perdue depuis longtemps.

Marc, au fond, répondit :

— Non.

Tout le monde se tourna vers lui.

Marc regarda Sophie.

— Antoine l’a récupérée après.

Sophie pâlit.

Mathieu leva une main.

— Plus tard.

Il revint vers Michel.

— Tu arrives au hangar.

Michel acquiesça.

— Luc avait une arme ?

— Non.

— Il t’a attaqué ?

— Non.

— Alors pourquoi est-il mort ?

Michel ferma les yeux.

— Nous nous sommes battus.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il pensait que j’étais venu le livrer à Serge.

— C’était vrai ?

Michel ne répondit pas.

Mathieu répéta :

— C’était vrai ?

— Oui.

Le mot tomba.

Mathieu baissa légèrement la tête.

Michel continua :

— Je devais simplement savoir où étaient les documents.

— Et après ?

— Serge devait envoyer quelqu’un.

— Pour le tuer.

— Je ne le savais pas.

Sophie eut un rire amer.

— Tu savais suffisamment.

Michel la regarda.

— Sophie...

— Tu savais quel genre d’homme était Serge.

Michel baissa les yeux.

Mathieu intervint :

— Qu’est-ce qui s’est passé pendant la bagarre ?

Michel prit une longue inspiration.

— Luc a voulu partir.

— Et ?

— Je l’ai retenu.

Mathieu resta parfaitement immobile.

Le schéma.

Toujours le même.

Quelqu’un voulait partir.

Quelqu’un le retenait.

Puis une mort.

— Comment ?

Michel continua :

— Il y avait une barre métallique par terre.

Mathieu sentit immédiatement son estomac se contracter.

— Tu l’as prise.

Michel acquiesça.

— Oui.

— Et tu l’as frappé.

— Une seule fois.

Le sous-sol devint glacé.

Mathieu sentit son visage se vider.

— Où ?

— À la tête.

Sophie ferma les yeux.

Michel poursuivit :

— Je voulais l’arrêter. Pas le tuer.

Mathieu eut un rire bref.

Sans humour.

— Vous avez tous exactement la même phrase.

Michel ne répondit pas.

— Il est tombé ?

— Oui.

— Mort immédiatement ?

— Non.

Mathieu ferma les yeux une seconde.

Encore.

Toujours encore vivant.

Toujours une possibilité de sauver.

— Tu as appelé les secours ?

Michel ne répondit pas.

Mathieu ouvrit les yeux.

— Tu as appelé les secours ?

— Non.

— Pourquoi ?

Michel regarda Serge.

Serge resta silencieux.

— Parce que Serge est arrivé.

Mathieu sentit sa mâchoire se contracter.

— Et ?

— Il a vérifié Luc.

— Il respirait ?

— Oui.

— Et Serge a dit quoi ?

Michel ferma les yeux.

— De partir.

— Et toi ?

— J’ai demandé qu’on appelle quelqu’un.

— Et ?

— Serge a dit qu’il s’en occupait.

Mathieu eut presque envie de vomir.

— Et tu l’as cru.

— Non.

— Mais tu es parti quand même.

Michel pleurait.

— Oui.

Mathieu regarda Sophie.

— Vous êtes restée ?

Elle acquiesça.

— Quelques minutes.

— Qu’est-ce que Serge a fait ?

Sophie regarda le vieillard.

Serge ne protesta même plus.

— Il a attendu que Michel parte.

— Ensuite ?

— Marc est arrivé.

Marc baissa les yeux.

Mathieu se tourna vers lui.

— Vous aussi.

Marc répondit :

— Oui.

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

— Serge m’a demandé de déplacer Luc.

— Où ?

— Dans une voiture.

— Vivant ?

— Oui.

Mathieu sentit sa poitrine se serrer.

— Où l’avez-vous emmené ?

Marc ne répondit pas.

— Marc.

— Près du canal.

Silence.

Mathieu comprit.

— Vous l’avez achevé.

Marc secoua la tête.

— Non.

— Alors qui ?

Marc regarda Serge.

Mais Serge répondit lui-même.

— Moi.

Tout le monde se figea.

Mathieu fixa le vieillard.

Serge continua d’une voix calme.

— Michel l’a frappé.

— Et vous l’avez tué.

— Oui.

— Comment ?

Serge ne répondit pas immédiatement.

— Comment ?

— Je l’ai laissé dans la voiture.

— Et ?

— J’ai poussé la voiture dans le canal.

Sophie ferma les yeux.

Mathieu resta figé.

— Il était conscient ?

Serge répondit :

— Non.

— Vivant ?

— Oui.

Le silence devint presque insupportable.

Mathieu regarda Michel.

— Donc tu n’as pas tué Luc.

Michel secoua la tête.

— Pas directement.

— Mais tu l’as livré.

— Oui.

— Tu l’as frappé.

— Oui.

— Et tu es parti.

— Oui.

Mathieu sentit quelque chose se déchirer.

Il aurait préféré une réponse simple.

Un meurtrier.

Une victime.

Mais cette famille n’avait jamais fonctionné ainsi.

Une personne poussait.

Une autre se taisait.

Une autre falsifiait.

Une autre déplaçait le corps.

Une autre écrivait le rapport.

Et trente ans plus tard, tout le monde pouvait dire :

Je ne l’ai pas vraiment tué.

Mathieu regarda tous les visages.

— Voilà ce que vous avez construit.

Personne ne répondit.

— Un système où personne n’est responsable parce que tout le monde ne fait qu’un petit morceau.

Serge le fixa.

Mathieu continua :

— Michel frappe Luc.

Il regarda Marc.

— Marc le transporte.

Puis Serge.

— Serge le tue.

Madeleine.

— Madeleine protège le réseau.

Jean.

— Jean protège les secrets.

Sophie.

— Sophie donne une adresse sans vouloir les conséquences.

Claire.

— Claire ment pour maintenir tout debout.

Puis Camille.

— Camille provoque un accident en voulant simplement parler.

Il regarda le sol.

— Et tout le monde peut se coucher le soir en disant : « Je ne voulais pas ça. »

Silence.

— Mais les morts restent morts.

Personne ne trouva de réponse.

Michel murmura :

— Je suis désolé.

Mathieu releva les yeux.

— Je sais.

Michel sembla surpris.

— Quoi ?

— Je sais que tu es désolé.

Mathieu prit une inspiration.

— C’est justement ça qui rend tout plus difficile.

Michel ne bougea pas.

— Tu m’as élevé.

— Oui.

— Tu m’as appris à conduire.

Une larme coula sur la joue de Michel.

— Oui.

— Tu m’as appris ce métier.

Mathieu regarda ses propres mains.

— Quand maman était malade, tu dormais sur la chaise à côté de son lit.

Michel ferma les yeux.

— Oui.

— Tu étais mon père.

La voix de Mathieu se brisa légèrement.

Michel pleurait.

— Mathieu...

— Mais avant d’être mon père, tu as laissé mourir le mien.

Michel baissa la tête.

Mathieu continua :

— Les deux choses sont vraies.

Silence.

— Je ne sais pas encore quoi faire avec ça.

Michel murmura :

— Tu n’as rien à faire.

— Si.

— Non.

Michel releva les yeux.

— Tu n’as pas à me pardonner.

Mathieu resta silencieux.

— Ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais.

Michel inspira difficilement.

— Mais ne laisse pas ce que j’ai fait à Luc effacer ce qu’Élodie et Claire ont essayé de te donner.

Mathieu fronça les sourcils.

— Quoi ?

Michel répondit :

— Une vie qui n’appartenait pas à Serge.

Cette phrase resta dans l’air.

Mathieu regarda Serge.

Le vieillard semblait soudain extrêmement petit dans son fauteuil.

Toute cette histoire avait commencé bien avant Mathieu.

Et pourtant elle avait utilisé toute une génération pour continuer d’exister.

Mathieu se tourna vers Camille.

— La police.

Elle acquiesça.

— Oui.

Serge intervint :

— Attendez.

Mathieu ne le regarda même pas.

— Non.

— Mathieu.

— Vous avez terminé.

— Pas tout à fait.

Mathieu ferma les yeux.

Puis se retourna.

— Quoi ?

Serge regarda l’enveloppe d’Antoine.

— Le testament contient une deuxième annexe.

Marc fronça les sourcils.

— Non.

Serge le regarda.

— Si.

— Je n’en ai jamais vu.

— Antoine l’a confiée à quelqu’un d’autre.

Vincent soupira.

— Qui ?

Serge regarda Madeleine.

Elle devint immobile.

Camille se tourna.

— Tu l’as.

Madeleine resta silencieuse.

— Madeleine.

Elle ferma les yeux.

Puis sortit lentement une petite enveloppe de son sac.

Mathieu eut un rire fatigué.

— Vous aviez encore quelque chose.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis la mort d’Antoine.

— Et vous attendiez quoi ?

Madeleine regarda Mathieu.

— Toi.

Il secoua la tête.

— Arrêtez.

— C’est la vérité.

— C’est précisément le problème.

Elle lui tendit l’enveloppe.

Mathieu ne la prit pas.

— Ouvrez-la vous-même.

Madeleine obéit.

À l’intérieur se trouvait une feuille notariale.

Vincent s’approcha.

— Qu’est-ce que c’est ?

Madeleine lut :

— Une renonciation anticipée à certaines sociétés.

— Au profit de qui ?

Elle releva les yeux.

— D’une fondation.

Thomas fronça les sourcils.

— Quelle fondation ?

Madeleine répondit :

— Fondation Élodie.

Mathieu se figea.

— Antoine avait créé une fondation au nom de ma mère ?

— En 2013.

— Avant sa mort.

— Oui.

Camille regarda Madeleine.

— Pourquoi ?

Madeleine secoua la tête.

— Je ne savais pas.

Marc répondit :

— Moi, oui.

Tout le monde se tourna.

— Antoine avait compris qu’Élodie avait passé presque vingt ans à réunir des preuves contre lui.

Camille se raidit.

Marc continua :

— Il savait qu’elle le détestait.

— Et ?

— Mais il savait aussi qu’elle avait utilisé une partie de l’argent récupéré pour aider des familles ruinées par son réseau.

Mathieu fronça les sourcils.

— Donc ?

— Antoine a décidé que si tout s’effondrait un jour, les sociétés restantes seraient vendues et l’argent transféré à cette fondation.

Vincent regarda le document.

— Combien ?

Madeleine répondit :

— Potentiellement plusieurs dizaines de millions.

Mathieu secoua la tête.

— Donc l’argent peut déjà être rendu sans que je prenne le contrôle.

Marc acquiesça.

— Oui.

Serge ferma les yeux.

Mathieu le vit.

— Vous saviez.

Serge ne répondit pas.

— Vous saviez qu’Antoine avait prévu une sortie.

— Je le soupçonnais.

— Mais vous vouliez quand même que j’ouvre les sociétés.

Serge répondit :

— Parce que la fondation ne peut être activée que par l’héritier désigné.

Mathieu fronça les sourcils.

— Moi ?

Madeleine secoua la tête.

— Non.

Tout le monde se tourna.

— Alors qui ?

Madeleine regarda Camille.

Camille devint immobile.

— Moi ?

— Oui.

Silence.

— Pourquoi moi ?

Marc répondit :

— Parce qu’Antoine savait que tu étais la fille d’Élodie.

Camille pâlit.

— Il savait ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis ton adolescence.

Camille regarda le sol.

Marc continua :

— Il ne pouvait rien réparer avec Élodie.

— Alors il a choisi sa fille.

Camille eut un rire amer.

— Très touchant.

— Il ne demandait pas ton pardon.

— Tant mieux.

— Il te donnait la possibilité de détruire ce qu’il avait construit.

Le silence retomba.

Mathieu regarda Camille.

— Tu peux activer la fondation.

— Apparemment.

— Et transférer les actifs.

— Oui.

Vincent ajouta :

— Si les documents sont authentiques, on peut faire vérifier tout ça avant de toucher quoi que ce soit.

Thomas acquiesça.

— Et travailler avec la justice.

Camille regarda l’enveloppe.

Puis Mathieu.

— Tu me fais confiance ?

Mathieu réfléchit.

— Non.

Elle eut presque un sourire.

— Merci.

— Mais je peux commencer.

Camille acquiesça.

— Moi aussi.

Ce fut peut-être la première relation saine apparue dans cette famille.

Pas une confiance forcée.

Pas un secret.

Un début.

Julien se rapprocha.

— Et les lettres d’Élodie ?

Mathieu regarda l’escalier.

Il avait presque oublié.

Arles.

L’appartement.

Les lettres destinées aux trois enfants.

Camille le regarda.

— Tu veux toujours y aller ?

Mathieu acquiesça.

— Oui.

Claire fit un mouvement.

Puis s’arrêta elle-même.

Elle avait compris.

Cette fois, elle n’allait pas demander.

Mathieu remarqua.

— Claire.

Elle releva les yeux.

— Oui ?

— Quand je reviendrai...

Elle attendit.

— On parlera.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— D’accord.

Michel ne dit rien.

Mathieu le regarda.

Longtemps.

Puis :

— Toi aussi.

Michel acquiesça lentement.

— D’accord.

Jean baissa les yeux.

Mathieu se tourna vers lui.

— Vous...

Jean sembla attendre un jugement.

— Vous ne partez pas.

— Non.

— Vous racontez tout à la police.

Jean acquiesça.

— Oui.

— Sans enlever une seule partie pour protéger quelqu’un.

Jean ferma les yeux.

— Oui.

— Même vous.

— Surtout moi.

Mathieu regarda Serge.

— Vous aussi.

Serge eut un léger sourire.

— À mon âge...

— Votre âge ne change rien.

— Je sais.

Mathieu se tourna vers Madeleine.

— Et vous.

Elle acquiesça.

— Oui.

Camille eut un rire faible.

— On va avoir besoin d’une grande salle d’interrogatoire.

Vincent répondit :

— Et de plusieurs semaines.

Thomas ajouta :

— Probablement plusieurs années.

Pour la première fois, quelques personnes sourirent.

Très légèrement.

Pas parce que tout allait bien.

Parce qu’elles étaient épuisées.

Mathieu regarda Sophie.

Elle était restée près de l’escalier.

Silencieuse.

Presque oubliée dans les dernières révélations.

Pourtant tout avait commencé avec elle.

Elle sentit son regard.

— Mathieu...

Il s’approcha.

Elle baissa les yeux.

— Je ne vais pas te demander de me pardonner.

— Bien.

Sophie acquiesça.

— Je voulais seulement...

Elle s'arrêta.

— Quoi ?

— Faire une chose juste avant qu’il soit trop tard.

Mathieu regarda Thomas.

— Retrouver ton fils ?

— Oui.

Puis elle regarda Mathieu.

— Et te donner la vérité sur Élodie.

— Même si vous étiez une partie de cette vérité.

— Oui.

Mathieu resta silencieux.

Sophie continua :

— Quand je suis entrée dans le garage...

Elle eut un sourire triste.

— J’étais vraiment terrifiée.

— Je sais.

— Je pensais que Vincent travaillait encore pour Madeleine.

Vincent répondit du fond :

— C’était vexant.

Sophie eut presque un sourire.

Puis son visage redevint sérieux.

— Mais quand je t’ai vu...

Elle regarda Mathieu.

— J’ai reconnu Élodie.

Mathieu sentit quelque chose se serrer.

— Dans mon visage ?

— Dans tes yeux.

Sophie pleurait.

— Pendant une seconde, j’ai eu l’impression qu’elle était devant moi.

Mathieu ne répondit pas.

— Et je t’ai demandé de dire que tu étais mon fils.

Elle secoua légèrement la tête.

— Quelle absurdité.

Mathieu regarda Thomas.

Puis Sophie.

— Pas complètement.

Elle fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Thomas est votre fils.

— Oui.

— Et il est devenu mon frère dans tout ce bazar, biologiquement ou pas.

Thomas sourit légèrement.

— Je prends.

Mathieu regarda Sophie.

— Alors vous n’étiez pas si loin.

Une larme coula sur sa joue.

— Mathieu...

Il leva une main.

— Ce n’est pas du pardon.

— Je sais.

— C’est juste...

Il chercha ses mots.

— La fin d’une soirée beaucoup trop longue.

Sophie eut un petit rire à travers ses larmes.

— D’accord.

Mathieu regarda Camille et Julien.

— On y va.


La pluie avait presque cessé lorsqu’ils quittèrent le garage.

Le ciel restait couvert.

Mais derrière les nuages, une lumière plus claire annonçait déjà le matin.

Mathieu monta dans la voiture avec Julien et Camille.

Personne ne parla pendant les premières minutes.

La route vers Arles était presque vide.

Mathieu regardait les champs défiler derrière la vitre.

Il avait l’impression d’avoir vécu plusieurs vies depuis l’entrée de Sophie dans le garage.

Hier matin, son père était mort.

Sa mère aussi.

Il était fils unique.

Il s’appelait Mathieu Renaud.

Ce soir...

Michel était vivant.

Claire était vivante.

Son père biologique était Luc Marchand.

Sa mère biologique était Élodie Marchand, devenue Sylvie Darnal.

Julien était son frère jumeau.

Camille sa demi-sœur.

Et quelque part entre toutes ces identités, Mathieu devait décider qui il était réellement.

Julien brisa le silence.

— Tu penses changer de nom ?

Mathieu le regarda.

— Tu attaques directement.

— On a peu de sujets normaux.

Camille eut un léger sourire.

Mathieu réfléchit.

— Je ne sais pas.

— Marchand ?

demanda Julien.

Mathieu regarda la route.

— Peut-être.

Puis il secoua la tête.

— Non.

Julien fronça les sourcils.

— Non ?

— Renaud est faux.

— Techniquement.

— Mais c’est le nom sous lequel j’ai vécu.

Camille répondit :

— Et Marchand est celui de tes parents biologiques.

— Oui.

Silence.

Mathieu regarda Julien.

— Et toi, tu t’appelles Renaud.

— Oui.

— Alors peut-être qu’on garde tout.

Julien sourit.

— Mathieu Renaud-Marchand ?

Mathieu eut un rire.

— Beaucoup trop bourgeois.

Camille sourit.

— Pour un mécanicien du sud, oui.

Le rire qui suivit fut petit.

Mais réel.


L’appartement d’Arles se trouvait au deuxième étage d’un immeuble ancien.

Marc leur avait donné la clé.

Mathieu l’introduisit dans la serrure.

La porte s’ouvrit.

Une odeur de bois fermé et de poussière.

Le temps semblait s’être arrêté.

Quelques meubles.

Des rideaux clairs.

Une bibliothèque.

Une vieille plante morte sur le rebord d’une fenêtre.

Camille entra la première.

Elle s’arrêta.

— Je suis déjà venue ici.

Julien la regarda.

— Quand ?

— Enfant.

Mathieu ne bougea plus.

Camille observa la pièce.

— Je croyais que c’était l’appartement d’une amie de maman.

Elle eut un rire triste.

— Évidemment.

Julien trouva la chambre du fond.

Sur un bureau se trouvaient trois enveloppes.

Jaunies.

Trois prénoms.

MATHIEU.

JULIEN.

CAMILLE.

Personne ne parla.

Mathieu s’approcha.

Ses mains tremblaient légèrement.

Julien prit son enveloppe.

Camille la sienne.

Mathieu posa ses doigts sur son nom.

Puis regarda les deux autres.

— Ensemble ?

Camille acquiesça.

Julien aussi.

Ils ouvrirent.

Mathieu déplia la lettre.

L’écriture était fine.

Quelques mots seulement.

Il commença à lire.

« Mon Mathieu,

si cette lettre arrive jusqu’à toi, c’est que je n’ai pas eu le courage ou le temps de te raconter moi-même.

Je voudrais pouvoir t’expliquer pourquoi je t’ai laissé à Claire et Michel, mais aucune explication ne remplacera les années perdues. Alors je ne te demanderai pas de comprendre.

Je veux seulement que tu saches ceci : je ne t’ai jamais abandonné parce que je ne t’aimais pas. Je suis partie parce que j’étais persuadée que ma présence te condamnerait. Peut-être avais-je raison. Peut-être avais-je tort. Les adultes appellent souvent leurs peurs des sacrifices. Les enfants, eux, vivent simplement avec l’absence.

Ne fais pas la même chose. »

Mathieu s’arrêta.

Sa vision se brouilla.

Il continua.

« Si un jour tu as peur de dire la vérité à quelqu’un que tu aimes, dis-la quand même. Si tu crois protéger quelqu’un en disparaissant, reste. Si tu dois choisir entre une belle histoire et une vérité difficile, choisis la vérité.

Le sang te dira d’où tu viens. Il ne te dira jamais qui tu dois devenir.

Claire est ta mère parce qu’elle l’a choisi. Michel est ton père parce qu’il l’a choisi. Luc est ton père parce qu’une partie de lui vit en toi. Aucun de ces liens n’annule les autres.

Et si tu rencontres un jour ton frère ou ta sœur, ne perdez pas du temps à décider quelle définition vous convient. Commencez simplement par vous connaître.

Je t’aime.

Maman. »

Mathieu ne bougea plus.

Longtemps.

Puis il posa la lettre.

Julien pleurait.

Camille aussi.

Mathieu regarda son frère.

— Qu’est-ce qu’elle t’a écrit ?

Julien essuya ses yeux.

— Que je devais arrêter de penser que j’étais l’enfant caché.

— Et ?

— Que j’étais son fils avant d’être un secret.

Mathieu hocha la tête.

Camille regardait sa lettre.

— Et toi ?

Elle eut du mal à parler.

— Qu’elle savait que j’étais en colère contre elle.

Un sourire triste.

— Apparemment, même avant de mourir, elle me connaissait trop bien.

Mathieu s’approcha.

Camille continua :

— Elle écrit que je ne dois pas faire de sa mort une mission.

Mathieu regarda les archives imaginaires.

— Tu vas quand même les transmettre.

— Oui.

— Ce n’est pas la même chose.

Camille acquiesça.

— Non.

Julien regarda Mathieu.

— Et maintenant ?

Mathieu se tourna vers la fenêtre.

Le soleil commençait à apparaître entre les nuages.

— Maintenant...

Il prit une longue inspiration.

— On arrête de disparaître.


Six mois plus tard.

Le Garage Renaud était toujours ouvert.

L’enseigne avait été repeinte.

Pas complètement changée.

Sous les mots GARAGE RENAUD, une petite ligne avait été ajoutée :

Renaud & Marchand

Mathieu avait longtemps hésité.

Finalement, il avait gardé les deux.

Pas pour résoudre son identité.

Pour accepter qu’elle n’avait pas besoin d’être simple.

Michel travaillait parfois au garage.

Pas comme avant.

La relation entre eux était lente.

Fragile.

Certains jours, Mathieu ne supportait pas sa présence.

D’autres, ils réparaient une voiture pendant deux heures sans parler.

Et parfois, cela suffisait.

Claire vivait désormais près de Nîmes.

Mathieu la voyait une fois par semaine.

Ils ne rattrapaient pas seize années.

Ils construisaient quelque chose de nouveau.

Jean Renaud avait témoigné.

Comme Serge.

Comme Madeleine.

Comme Marc.

L’enquête avait ouvert des dizaines de dossiers.

Certains crimes étaient trop anciens.

D’autres non.

Des sociétés avaient été saisies.

Des comptes bloqués.

La Fondation Élodie avait été officiellement activée sous contrôle judiciaire.

Camille avait refusé d’en être seule responsable.

Elle avait créé un conseil indépendant.

Vincent avait aidé les enquêteurs à comprendre les sociétés d’Antoine.

Il avait aussi récupéré une partie de l’héritage de Marianne.

Il avait donné une grande partie de l’argent à une association portant le nom de sa mère.

Thomas avait quitté la région pendant quelques mois.

Puis il était revenu.

Sa relation avec Sophie restait compliquée.

Mais ils se parlaient.

Philippe aussi était resté.

Trente-deux ans après avoir disparu, il avait enfin repris son nom.

Julien venait souvent au garage.

Il ne connaissait rien à la mécanique.

Mathieu lui reprochait régulièrement de tenir une clé comme un stylo.

Julien répondait qu’il avait eu une enfance normale et qu’il n’avait donc aucune raison d’apprendre à démonter une boîte de vitesses à douze ans.

Camille venait moins souvent.

Mais lorsqu’elle venait, elle apportait toujours trois cafés.

Sans demander.

Un pour chacun.

Un matin d’automne, Mathieu travaillait seul à l’établi.

La pluie tombait légèrement dehors.

Presque comme ce jour-là.

La porte du garage s’ouvrit.

Mathieu releva la tête.

Sophie entra.

Même visage.

Un peu moins fatigué.

Elle ne portait plus son ancien chemisier bleu pétrole.

Mais pendant une seconde, Mathieu revit exactement la femme qui était entrée ici six mois plus tôt.

Essoufflée.

Terrifiée.

— Bonjour.

Mathieu posa son outil.

— Bonjour.

Sophie hésita.

— Je passais dans le coin.

Mathieu regarda la petite boîte qu’elle tenait.

— Avec des croissants ?

Elle sourit légèrement.

— Le hasard.

Mathieu eut un petit rire.

— Chez vous, je me méfie du hasard.

Elle baissa les yeux.

— Oui.

Un silence.

Puis Sophie regarda le panneau de liège.

La vieille photographie était toujours là.

La même.

Mathieu ne l’avait jamais retirée.

Sophie jeune.

Michel.

Antoine.

Les silhouettes.

Tout ce qui avait commencé.

Mais maintenant, à côté, se trouvait une nouvelle photographie.

Mathieu.

Julien.

Camille.

Thomas.

Vincent.

Claire.

Michel.

Sophie s’approcha.

— Quand est-ce que vous avez pris celle-là ?

— Le mois dernier.

— Vous êtes tous dessus.

— Presque.

Sophie regarda Mathieu.

— Pourquoi garder l’ancienne ?

Il réfléchit.

— Parce qu’elle ne ment pas.

Sophie fronça les sourcils.

— Pourtant elle a provoqué toute cette histoire.

— Non.

Mathieu regarda la photographie.

— Nous avons menti sur ce qu’elle signifiait.

Il eut un léger sourire.

— La photo, elle, a toujours montré exactement ce qui était devant l’objectif.

Sophie acquiesça.

Elle posa la boîte de croissants.

Puis se tourna vers lui.

— Mathieu.

— Oui ?

Elle hésita.

— Il y a quelque chose que je voulais vous dire depuis longtemps.

Il sourit.

— Ça commence généralement mal.

Sophie rit doucement.

— Je sais.

Puis son visage redevint sérieux.

— Merci.

Mathieu ne répondit pas immédiatement.

— Pour quoi ?

— Ce jour-là.

— Quand ?

— Quand vous avez fait semblant d’être mon fils.

Mathieu la regarda.

Puis un léger sourire apparut.

— J’étais très convaincant.

— Pas vraiment.

— Vincent y a cru quelques secondes.

— Vincent ne croit personne.

Mathieu acquiesça.

— C’est vrai.

Sophie regarda la pluie dehors.

— Vous auriez pu me dire de partir.

— Oui.

— Vous ne me connaissiez pas.

— Non.

— Pourtant vous m’avez aidée.

Mathieu réfléchit.

Puis répondit simplement :

— Vous aviez peur.

Sophie hocha lentement la tête.

— Élodie aurait aimé cette réponse.

Mathieu ne dit rien.

Sophie regarda encore la vieille photographie.

— Vous savez...

— Quoi ?

— Quand je vous ai vu pour la première fois, je n’étais pas certaine que vous accepteriez.

— Accepter quoi ?

— Jouer le rôle.

Mathieu sourit.

— Moi non plus.

Sophie rit.

Puis elle regarda Mathieu droit dans les yeux.

— Mais je savais que je devais venir vers vous.

Mathieu resta silencieux.

Sophie répéta, cette fois sans peur :

— Je ne vous avais pas choisi au hasard.

Mathieu regarda la pluie.

Puis la nouvelle photographie.

Puis l’ancienne.

Il pensa à Élodie.

À Luc.

À Claire.

À Michel.

À Julien.

À Camille.

À tous ces noms qu’on avait essayés de cacher.

Et à tous les gens qui avaient passé leur vie à appeler leurs mensonges de la protection.

Il regarda Sophie.

— Je sais.

Un véhicule s’arrêta dehors.

Julien entra en premier.

— J’ai apporté du café.

Camille apparut derrière lui.

— Il ment. C’est moi qui ai payé.

Thomas arriva à son tour.

— Vous avez commencé sans nous ?

Vincent passa la porte derrière lui.

— Malheureusement, oui.

Mathieu regarda le garage se remplir.

De voix.

De disputes.

De gens imparfaits.

De gens vivants.

Pas une famille parfaite.

Pas même une famille facile à expliquer.

Mais plus personne ne se cachait.

Plus personne n’était mort sur le papier.

Plus personne n’avait besoin d’inventer un nom pour avoir une place.

Mathieu prit sa tasse.

Julien regarda la pluie.

— On ferme la porte ?

Mathieu secoua la tête.

— Non.

— Il fait froid.

— Je sais.

Camille demanda :

— Alors pourquoi la laisser ouverte ?

Mathieu regarda l’entrée du garage.

L’endroit exact où Sophie était apparue sous la pluie.

L’endroit où toute sa vie avait changé.

Puis il répondit :

— Parce que quelqu’un pourrait avoir besoin d’entrer.

Personne ne parla pendant une seconde.

Sophie sourit.

Mathieu se retourna vers l’établi.

La pluie continuait doucement.

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Et pour la première fois depuis très longtemps...

aucun secret n’attendait derrière la porte.

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