LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU

LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 1 — L’autre moitié
La gare de Lyon-Part-Dieu baignait dans une lumière étrange ce soir-là.
Le soleil descendait lentement derrière les immeubles, projetant de longues bandes dorées à travers les grandes baies vitrées. Sur le sol poli, les reflets orange se mêlaient aux ombres bleu-gris du hall.
Les voyageurs passaient sans ralentir.
Valises à roulettes.
Manteaux de laine.
Téléphones à la main.
Des annonces se perdaient sous la voûte du hall pendant qu’un train entrait au loin dans un grondement sourd.
Camille Laurent attendait près du salon première classe.
Elle avait trente-six ans.
Un manteau bordeaux parfaitement coupé, une blouse ivoire, des bottines sombres.
À première vue, elle semblait appartenir à ce décor.
Calme.
Élégante.
Sûre d’elle.
Mais ce soir-là, elle vérifiait son téléphone toutes les trente secondes.
Son train pour Paris avait déjà vingt minutes de retard.
Elle soupira.
Puis passa une main dans ses cheveux.
Le petit geste fit briller quelque chose sous la lumière du soir.
Une ancienne pince à cheveux en argent.
En forme de feuille.
Camille la portait rarement.
Mais aujourd’hui, elle l’avait retrouvée au fond d’une boîte.
Un objet ancien.
Presque oublié.
Et pour une raison qu’elle ne comprenait pas vraiment, elle avait décidé de la mettre.
À quelques mètres de là, Lucas Moreau la regardait.
Neuf ans.
Manteau olive usé.
Pull bleu-gris trop grand.
Chaussures fatiguées.
Ses joues portaient encore des traces de poussière.
Il tenait quelque chose dans sa poche depuis presque une heure.
Chaque fois qu’il pensait s’approcher, il reculait.
Puis il regardait la pince.
Encore.
La même forme.
La même nervure centrale.
La même petite fissure sur le bord inférieur.
Son cœur battait trop vite.
Il murmura pour lui-même :
— C’est elle.
Mais ses jambes refusaient d’avancer.
Sa mère lui avait dit d’attendre.
De regarder attentivement.
De ne parler à personne d’autre.
Et surtout de ne montrer l’objet qu’à la bonne personne.
Lucas inspira profondément.
Puis il s’avança.
Camille ne le remarqua pas immédiatement.
Elle rangeait son téléphone dans son sac lorsqu’une petite main apparut près de ses cheveux.
Elle sursauta.
Puis se retourna brusquement.
— Hé ! Ne touche pas à mes cheveux.
Lucas recula immédiatement.
— Pardon.
Camille le regarda.
Elle remarqua ses vêtements sales.
Son visage fatigué.
Ses cheveux mal coiffés.
Puis elle vit qu’il regardait toujours la pince.
— Tu voulais quoi ?
Lucas ne répondit pas tout de suite.
— Je demandais ce que tu voulais.
Il avala difficilement.
Puis murmura :
— Ma mère avait exactement la même.
Camille fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Votre pince.
— Ma mère en avait une pareille.
Camille sentit une légère gêne.
Pas encore de peur.
Seulement quelque chose d’étrange.
— Tu dois te tromper.
Lucas secoua la tête.
— Non.
— C’est une vieille pince. Il en existe probablement beaucoup.
— Pas comme celle-là.
Camille le regarda plus attentivement.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Lucas baissa les yeux.
Puis sa main entra lentement dans la poche de son manteau.
Camille fit instinctivement un pas en arrière.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Rien.
Il sortit son poing fermé.
Puis le tendit devant lui.
— Maman m’a dit de chercher la femme qui porterait l’autre.
Le visage de Camille changea.
— L’autre quoi ?
Lucas ouvrit lentement sa main.
Dans sa paume se trouvait une deuxième pince en argent.
Même forme de feuille.
Même taille.
Même motif.
Et surtout, les deux pièces n’étaient pas seulement semblables.
Elles formaient clairement une paire.
Camille cessa de respirer.
Elle porta une main à ses cheveux.
Puis regarda la pince de Lucas.
Une fois.
Deux fois.
Son visage perdit lentement sa couleur.
— Où est-ce que tu as eu ça ?
Lucas répondit :
— Ma mère.
Camille sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Comment elle s’appelle ?
Lucas hésita.
Sa mère lui avait dit de ne pas donner son nom trop vite.
Alors il répondit autrement.
— Elle m’a dit que si vous reconnaissiez la pince, vous poseriez la bonne question.
Camille regarda l’enfant.
— Quelle question ?
Lucas serra la pince dans sa main.
Camille murmura :
— Où est-elle ?
Cette fois, Lucas leva les yeux.
Sa gorge se serra.
Puis il tourna lentement la tête vers l’autre bout du hall.
Camille suivit son regard.
Entre les voyageurs, près d’une grande porte vitrée, une femme se tenait immobile.
Manteau bleu ardoise.
Écharpe crème.
Cheveux bruns.
Elle ne bougeait pas.
Camille non plus.
Les annonces de la gare semblèrent disparaître.
Les roues des valises.
Les pas.
Les voix.
Tout s’éloigna.
La femme en bleu leva légèrement le visage.
Camille sentit ses jambes trembler.
— Élise…
Lucas regarda sa mère.
Puis Camille.
Élise resta immobile.
Les yeux remplis de larmes.
Camille fit un pas.
Puis s’arrêta.
Vingt ans venaient de disparaître en une seconde.
Parce qu’elle connaissait cette femme.
Elle l’avait aimée autrefois plus que personne.
Puis elle l’avait perdue.
Et pendant toutes ces années, Camille avait cru qu’Élise Moreau était morte.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 2 — Celle qu’on croyait morte
Camille ne bougeait plus.
Autour d’elle, la gare continuait pourtant de vivre.
Des voyageurs pressés traversaient le hall. Une annonce indiquait le départ prochain d’un train pour Paris. Une valise heurta un banc. Quelqu’un riait près d’un distributeur de café.
Mais Camille n’entendait presque rien.
Elle regardait seulement la femme au manteau bleu ardoise.
Élise.
Ce prénom qu’elle n’avait pas prononcé depuis presque vingt ans.
— Élise…
La femme baissa légèrement les yeux.
Ce simple mouvement suffit.
Camille la reconnaissait.
La même façon de détourner le regard lorsqu’elle avait peur.
La même petite inclinaison de la tête.
Mais son visage avait changé.
Il était plus maigre.
Plus fatigué.
Marqué par des années dont Camille ne savait absolument rien.
Camille fit un deuxième pas.
— C’est vraiment toi ?
Élise ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Lucas resta entre les deux femmes, serrant toujours la pince argentée dans sa petite main.
Camille le regarda soudain.
Puis regarda Élise.
Une question terrible lui traversa l’esprit.
Elle observa le garçon plus attentivement.
Ses yeux.
La forme de son visage.
Ses cheveux.
— Qui est cet enfant ?
Élise se raidit.
Lucas regarda sa mère.
— Maman ?
Camille sentit son cœur se serrer.
— Il t’appelle maman.
Élise acquiesça.
— Oui.
— C’est ton fils ?
— Oui.
Camille fixa Lucas.
Pendant quelques secondes, elle sembla chercher quelque chose dans son visage.
Puis elle demanda :
— Quel âge as-tu ?
— Neuf ans.
Camille calcula instinctivement.
Et une partie de sa peur disparut.
Non.
Ce n’était pas ce qu’elle avait imaginé.
Mais une autre question restait.
Une question beaucoup plus importante.
Elle releva les yeux vers Élise.
— Pourquoi ?
Élise comprit immédiatement.
— Camille…
— Pourquoi tout le monde m’a dit que tu étais morte ?
Lucas se tourna vers sa mère.
Son expression changea.
— Morte ?
Élise ferma les yeux.
Camille s’approcha encore.
— Réponds-moi.
— Pas ici.
— J’ai attendu presque vingt ans.
Sa voix trembla.
— Alors tu vas me répondre ici.
Quelques voyageurs commencèrent à regarder dans leur direction.
Élise murmura :
— Lucas ne connaît pas toute l’histoire.
Camille regarda l’enfant.
Puis elle recula légèrement.
Sa colère était toujours là.
Mais Lucas n’avait rien demandé.
— D’accord.
Elle désigna le salon d’attente presque vide.
— Là-bas.
Quelques minutes plus tard, ils étaient assis autour d’une petite table près des grandes fenêtres.
Lucas avait posé la pince argentée devant lui.
Camille avait retiré la sienne de ses cheveux.
Les deux bijoux reposaient maintenant côte à côte.
Deux feuilles d’argent.
Presque identiques.
Camille les regardait.
— Je croyais que la deuxième avait disparu.
Élise répondit :
— Je l’ai toujours gardée.
Camille releva les yeux.
— Même après ta mort ?
Élise encaissa la remarque.
— Je mérite ça.
— Tu mérites beaucoup plus qu’une remarque.
Lucas regardait alternativement les deux femmes.
— Vous vous connaissez depuis longtemps ?
Camille ne répondit pas.
Élise posa doucement sa main sur celle de son fils.
— Depuis qu’on était enfants.
Lucas fronça les sourcils.
— Vous étiez amies ?
Un silence.
Camille eut un rire triste.
— Oui.
— On peut dire ça.
Elle regarda Élise.
— On peut aussi dire qu’elle était ma sœur.
Lucas ouvrit de grands yeux.
— Ta sœur ?
Élise murmura :
— Pas biologiquement.
Camille continua :
— Nos mères étaient meilleures amies. On a grandi dans la même rue, dans le même village.
— On faisait tout ensemble.
Lucas regarda les deux pinces.
— Et ça ?
Cette fois, Camille sourit légèrement.
— Nos mères nous les ont offertes quand on avait quinze ans.
Elle prit les bijoux et les rapprocha.
Les deux feuilles s'emboîtaient presque parfaitement.
— Elles disaient que tant que chacune garderait la sienne, on finirait toujours par se retrouver.
Lucas sourit.
— Elles avaient raison.
Camille regarda Élise.
Son sourire disparut.
— Elles ont juste oublié de préciser que ça prendrait vingt ans.
Élise inspira profondément.
— J’avais dix-huit ans quand je suis partie.
— Je sais.
— Non, Camille. Tu ne sais pas.
Camille croisa les bras.
— Alors explique-moi.
Élise regarda Lucas.
— Mon cœur, tu peux aller chercher quelque chose à boire ?
Lucas comprit immédiatement.
— Tu veux que je parte.
— Quelques minutes seulement.
— Parce que c’est un secret ?
Élise hésita.
— Parce que c’est une histoire d’adultes.
Lucas se leva.
Mais avant de partir, il prit la deuxième pince.
Il la tendit à Camille.
— Gardez-la.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Maman disait qu’elle devait revenir à sa place.
Élise regarda son fils avec surprise.
Camille prit lentement le bijou.
Lucas s’éloigna vers un distributeur situé à quelques mètres.
Lorsqu’il fut suffisamment loin, Camille se tourna immédiatement vers Élise.
— Parle.
Élise regarda ses mains.
— Je ne suis pas partie parce que je le voulais.
Camille ne répondit pas.
— Ton père m’a fait partir.
Le visage de Camille se figea.
— Mon père ?
— Oui.
— Mon père t’adorait.
Élise eut un sourire douloureux.
— C’est ce que tu croyais.
Camille secoua la tête.
— Non.
— Camille…
— Mon père t’a cherchée avec moi.
Sa voix monta légèrement.
— Il m’a emmenée à la gendarmerie. Il a appelé les hôpitaux. Il a engagé quelqu’un pour te retrouver.
Élise la regarda.
— Je sais.
— Comment peux-tu savoir ça ?
— Parce que c’était lui qui organisait tout.
Camille se tut.
Élise poursuivit :
— La recherche.
— Les appels.
— Les fausses pistes.
— Tout.
Camille la fixa.
— Pourquoi ferait-il ça ?
Élise regarda vers Lucas.
Puis elle murmura :
— À cause de ce que j’avais découvert.
Camille sentit une pression dans sa poitrine.
— Qu’est-ce que tu avais découvert ?
Élise hésita.
— Quelque chose concernant ta mère.
Camille se redressa.
— Ma mère est morte quand j’avais douze ans.
— Je sais.
— Alors qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ?
Élise baissa la voix.
— Peut-être qu’elle n’est pas morte comme on te l’a raconté.
Camille devint immobile.
— Arrête.
— Je suis désolée.
— Arrête immédiatement.
— Camille…
— Ma mère est morte dans un accident de voiture.
Élise ne répondit pas.
Camille comprit.
— Tu es en train de me dire que ce n’était pas un accident ?
— Je ne sais pas.
— Mais tu viens de—
— Je sais seulement ce que j’ai trouvé.
Camille se leva brusquement.
La chaise racla le sol.
Plusieurs personnes se retournèrent.
Lucas regarda dans leur direction.
Élise murmura :
— Assieds-toi, s’il te plaît.
— Non.
Camille avait les yeux humides.
— Tu disparais pendant vingt ans.
— Tout le monde me dit que tu es morte.
— Et maintenant tu envoies ton fils vers moi avec cette pince pour m’annoncer que mon père m’a menti sur la mort de ma mère ?
Élise se leva à son tour.
— Je ne suis pas venue pour te faire du mal.
— Alors pourquoi maintenant ?
Cette fois, Élise ne répondit pas immédiatement.
Camille remarqua sa peur.
Une vraie peur.
Pas de la honte.
Pas du regret.
De la peur.
— Élise.
Elle s’approcha.
— Pourquoi maintenant ?
Élise regarda autour d’elle avant de murmurer :
— Parce qu’il m’a retrouvée.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Qui ?
Élise la fixa.
— Ton père.
Camille resta sans voix.
— C’est impossible.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est mort.
Cette fois, ce fut Élise qui se figea.
— Quoi ?
— Mon père est mort il y a trois ans.
Le visage d’Élise perdit sa couleur.
— Non.
— Si.
— Non, Camille.
Élise recula.
— Alors quelqu’un utilise son nom.
Camille fronça les sourcils.
— De quoi tu parles ?
Élise ouvrit son sac.
Elle en sortit une enveloppe pliée.
— J’ai reçu ça il y a cinq jours.
Camille la prit.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
Elle la retourna.
Son souffle se coupa.
La photo avait été prise récemment.
On y voyait Lucas sortant de son école.
Au dos, une seule phrase était écrite à la main :
« Tu aurais dû rester morte. »
Camille leva lentement les yeux.
Élise tremblait.
— C’est pour ça que je suis venue à Lyon.
— C’est pour ça que j’ai envoyé Lucas vers toi.
Camille regarda le garçon au loin.
— Pourquoi lui ?
Élise répondit :
— Parce que si quelqu’un me suivait, je ne voulais pas qu’il nous voie ensemble avant que tu comprennes.
Camille baissa les yeux vers la photographie.
Puis quelque chose attira son attention.
Dans le reflet d'une vitrine derrière Lucas, une silhouette masculine apparaissait.
Floue.
Presque invisible.
Mais Camille reconnut immédiatement le manteau.
Elle l’avait déjà vu.
Le matin même.
Sur un homme qui se tenait devant son immeuble.
Elle releva brusquement la tête.
Puis regarda à travers la grande baie vitrée de la gare.
De l’autre côté du hall, près des quais, un homme venait de détourner le visage.
Camille murmura :
— Élise…
— Quoi ?
Camille ne quittait pas l’homme des yeux.
— Je crois qu’il nous a suivies jusqu’ici.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 3 — L’homme dans la gare
Camille ne quittait plus l’homme des yeux.
Il se tenait à une trentaine de mètres, près de l’accès aux quais.
Grand.
Manteau gris anthracite.
Une sacoche noire à la main.
Il aurait pu être n’importe quel voyageur.
Sauf que Camille était certaine de l’avoir déjà vu.
— Élise, ne te retourne pas.
Élise se figea.
— Pourquoi ?
— L’homme près du panneau des départs.
— Quel homme ?
— Manteau gris. Sacoche noire.
Élise baissa instinctivement la tête.
— Tu le connais ?
— Non.
Camille serra la photographie dans sa main.
— Mais il était devant mon immeuble ce matin.
Élise pâlit.
— Tu es sûre ?
— Oui.
À cet instant, l’homme regarda dans leur direction.
Camille détourna immédiatement les yeux.
— Il nous observe.
Élise chercha Lucas.
Le garçon revenait tranquillement avec une bouteille d’eau.
— Lucas.
Il leva la tête.
— Viens ici.
Quelque chose dans la voix de sa mère le fit accélérer.
Élise l’attrapa par la main dès qu’il arriva.
— On doit partir.
Lucas fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Maintenant.
Camille regarda de nouveau vers le panneau.
L’homme avait disparu.
— Merde.
— Quoi ? demanda Élise.
— Je ne le vois plus.
Elles quittèrent le salon d’attente.
Camille marchait devant.
Élise suivait avec Lucas.
— Où est-ce qu’on va ? demanda le garçon.
— Dans un endroit plus calme, répondit Camille.
— On rentre à la maison ?
Élise serra sa main.
— Pas encore.
Camille sortit son téléphone.
— J’appelle la police.
Élise l’arrêta.
— Non.
Camille se retourna.
— Quelqu’un photographie ton fils devant son école et nous suit dans une gare, et tu ne veux pas appeler la police ?
— Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi.
— Pas ici.
Camille la fixa.
— Tu dis ça depuis que tu es revenue.
Élise baissa la voix.
— Parce que chaque fois que j’ai essayé de parler, quelqu’un l’a su.
Camille resta silencieuse.
— Il y a vingt ans, poursuivit Élise, j’ai voulu aller à la gendarmerie.
— Et ?
— Ton père m’attendait avant même que j’arrive.
Camille sentit un frisson.
— Comment ?
— Je n’en sais rien.
— Et maintenant ?
Élise regarda autour d’elle.
— Je ne sais toujours pas à qui faire confiance.
Camille allait répondre lorsqu’une annonce retentit dans la gare.
Un train venait d’arriver.
Des dizaines de voyageurs apparurent soudain dans le hall.
Pendant quelques secondes, Camille perdit Élise de vue.
— Élise ?
Aucune réponse.
— Élise !
Puis elle aperçut Lucas.
Seul.
Au milieu de la foule.
— Lucas !
Camille se précipita vers lui.
— Où est ta mère ?
Le garçon regarda autour de lui.
— Elle était là.
Son visage changea.
— Maman ?
Camille sentit son cœur accélérer.
— Élise !
Ils cherchèrent autour d’eux.
Rien.
Puis Lucas pointa du doigt une porte latérale.
— Là !
Camille aperçut le manteau bleu ardoise d’Élise disparaître derrière une porte menant vers un couloir de service.
Et juste derrière elle…
Le manteau gris.
— Reste ici.
Lucas attrapa immédiatement sa manche.
— Non !
— Lucas—
— Je viens.
— C’est dangereux.
— C’est ma mère !
Camille le regarda.
Elle connaissait cette expression.
Cette détermination.
Elle l’avait vue autrefois sur le visage d’Élise.
— D’accord.
Elle lui prit la main.
— Mais tu ne me lâches pas.
Ils franchirent la porte.
Le bruit du hall disparut presque immédiatement.
Le couloir était étroit.
Murs gris.
Éclairage fluorescent.
Portes techniques.
Camille entendit des pas.
Puis une voix.
— Lâchez-moi.
Élise.
Camille accéléra.
Au bout du couloir, elle aperçut Élise face à l’homme au manteau gris.
Il ne la touchait pas.
Mais il bloquait le passage.
— Maman ! cria Lucas.
L’homme se retourna.
Élise profita de l’instant pour reculer.
Camille plaça Lucas derrière elle.
— Qui êtes-vous ?
L’homme les observa.
Environ cinquante ans.
Cheveux grisonnants.
Visage fermé.
— Camille Laurent ?
Elle sentit son ventre se nouer.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
L’homme regarda Élise.
— Elle ne vous a vraiment rien expliqué.
— Éloignez-vous d’elle.
Il eut un sourire presque triste.
— Vous ressemblez beaucoup à votre mère.
Camille se figea.
— Vous connaissiez ma mère ?
— Oui.
Élise intervint immédiatement :
— Ne l’écoute pas.
L’homme sortit lentement une main de son manteau.
Camille recula.
— Ne bougez pas.
— Je ne suis pas armé.
Il sortit simplement une vieille enveloppe.
— Je voulais vous donner ça.
Camille ne la prit pas.
— Qui êtes-vous ?
L’homme hésita.
— Marc Vidal.
Le nom ne signifiait rien pour Camille.
Mais Élise, elle, devint livide.
— Non…
Camille la regarda.
— Tu le connais ?
Élise recula.
— Je croyais que vous étiez mort.
Marc eut un sourire amer.
— Décidément, cette famille fait mourir beaucoup de monde.
Lucas se rapprocha de sa mère.
Camille regarda Marc.
— Expliquez.
Il tendit de nouveau l’enveloppe.
— Votre mère me l’a confiée trois jours avant sa mort.
Camille fixa l’objet.
— Pourquoi vous ?
— Parce qu’elle avait peur de votre père.
— Arrêtez de parler de lui comme ça.
— Camille, murmura Élise.
— Non !
Elle regarda Élise.
— Depuis une heure, tout le monde me dit que mon père était un monstre.
— Mais personne ne m’explique rien.
Marc resta calme.
— Votre père n’était peut-être pas le monstre que vous imaginez.
Camille fronça les sourcils.
Élise aussi.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle.
Marc répondit :
— Qu’il n’était pas seul.
Il posa l’enveloppe sur une petite caisse métallique.
Puis recula.
— Ouvrez-la.
Camille hésita.
Finalement, elle la prit.
Le papier était ancien.
Sur le devant, un prénom.
« Camille ».
Elle reconnut immédiatement l’écriture.
La même écriture que sur les cartes d’anniversaire qu’elle avait gardées de son enfance.
Celle de sa mère.
Ses doigts commencèrent à trembler.
Elle ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
Et une photographie.
Camille regarda d’abord la photo.
Trois personnes se tenaient devant une maison de campagne.
Sa mère.
Marc.
Et un troisième homme.
Camille rapprocha la photographie.
— Je ne le connais pas.
Marc répondit :
— Si.
— Non.
— Vous l’avez vu toute votre enfance.
Camille observa encore le visage.
L’homme était plus jeune sur la photographie.
Une vingtaine d’années peut-être.
Puis quelque chose lui revint.
Un déjeuner.
Une voix.
Des vacances familiales.
Elle leva brusquement les yeux.
— Oncle Antoine ?
Marc acquiesça.
Camille secoua la tête.
— Il est mort avant ma mère.
— C’est ce qu’on vous a raconté.
Camille ferma les yeux.
— Arrêtez.
Marc continua :
— Antoine Laurent n’était pas votre oncle.
Camille le regarda.
— Quoi ?
Marc inspira.
— C’était l’associé de votre père.
— Ils possédaient ensemble une entreprise familiale.
— Après la mort d’Antoine, votre père a récupéré ses parts.
Élise s’approcha.
— Quel rapport avec la mère de Camille ?
Marc regarda la lettre.
— Elle avait découvert qu’Antoine n’était probablement pas mort dans l’accident décrit par la police.
Camille murmura :
— Encore un accident.
— Oui.
Marc poursuivit :
— Et quelques mois plus tard, votre mère est morte elle aussi.
Personne ne parla.
Lucas ne comprenait qu’une partie de la conversation.
Mais il sentait la peur des adultes.
Camille regarda la lettre.
— Pourquoi ne pas m’avoir donné ça plus tôt ?
Marc baissa les yeux.
— Parce que j’ai eu peur.
— Pendant vingt ans ?
— Oui.
Camille eut un rire amer.
— Tout le monde avait peur, apparemment.
— Votre mère aussi.
— Élise aussi.
— Vous.
Elle serra la lettre.
— Et moi, pendant ce temps, je vivais au milieu de mensonges.
Marc ne répondit pas.
Camille commença enfin à lire.
« Ma Camille,
Si cette lettre arrive un jour entre tes mains, c’est que je n’ai pas réussi à te dire moi-même ce que j’ai découvert.
Je veux d’abord que tu saches une chose.
Ton père t’aime.
Mais il a fait des choix dont il ne sait plus comment sortir… »
Camille s’arrêta.
Ses yeux se remplirent.
Elle reprit.
« Antoine avait découvert que de l’argent disparaissait de notre entreprise depuis plusieurs années. Il pensait que ton père en était responsable.
Il avait tort.
Ton père cachait quelque chose, mais pas ce qu’Antoine croyait.
Quelqu’un d’autre utilisait son nom. »
Camille releva lentement la tête.
— Quelqu’un d’autre ?
Marc ne répondit pas.
— Qui ?
— Continuez.
Elle baissa les yeux.
La dernière partie était plus courte.
« Si quelque chose m’arrive, ne fais confiance à personne uniquement parce qu’il porte notre nom.
Cherche la deuxième feuille.
Élise comprendra. »
Camille cessa de respirer.
Elle relut la phrase.
Puis regarda Élise.
— La deuxième feuille.
Élise semblait aussi perdue qu’elle.
— Je ne comprends pas.
Camille ouvrit sa main.
Les deux pinces argentées étaient toujours là.
Deux feuilles.
Marc les vit.
Son expression changea immédiatement.
— Vous les avez toutes les deux ?
Camille recula.
— Pourquoi ?
Marc s’approcha malgré lui.
— Votre mère les avait fait fabriquer spécialement.
— Je sais.
— Non.
Il regarda les deux bijoux.
— Vous ne savez pas.
Élise fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’elles ont de particulier ?
Marc désigna la nervure centrale des feuilles.
— Ce ne sont pas seulement des pinces à cheveux.
Camille regarda les bijoux.
Marc murmura :
— Assemblez-les.
Camille posa les deux feuilles l’une contre l’autre.
Un petit clic métallique retentit.
Les pièces s'emboîtèrent parfaitement.
Puis une minuscule partie centrale se souleva.
À l’intérieur se trouvait quelque chose.
Une petite clé.
Camille resta figée.
Élise porta une main à sa bouche.
Marc, lui, ne semblait pas surpris.
— Votre mère avait raison.
Camille prit la clé.
— Elle ouvre quoi ?
Marc la regarda.
— Un coffre.
— Où ?
Avant qu’il puisse répondre, un bruit retentit derrière eux.
Une porte venait de claquer.
Marc se retourna brusquement.
Des pas rapides résonnèrent dans le couloir.
Il pâlit.
— On doit partir.
Camille serra la clé dans sa main.
— Qui arrive ?
Marc regarda l’extrémité sombre du passage.
— La personne qui a passé vingt ans à chercher exactement ce que vous venez de trouver.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 4 — Le coffre de Perrache
Les pas se rapprochaient.
Marc regarda l’extrémité du couloir, puis Camille.
— Rangez la clé.
— Qui nous suit ?
— Pas maintenant.
— J’en ai assez des réponses comme ça.
Élise attrapa le bras de Camille.
— Camille, Lucas est avec nous.
Cette phrase suffit.
Camille regarda le garçon.
Il essayait d’être courageux, mais son visage avait changé.
Il avait peur.
Camille referma immédiatement sa main sur la petite clé.
— D’accord. On sort.
Marc désigna une porte métallique.
— Par là.
Ils traversèrent une petite zone technique avant de rejoindre un escalier de service.
Quelques secondes plus tard, la porte derrière eux s’ouvrit brutalement.
Lucas se retourna.
— Ne regarde pas, dit Élise.
Ils descendirent.
Un étage.
Puis un deuxième.
Marc connaissait manifestement les lieux.
— Comment savez-vous où aller ? demanda Camille.
— J’ai travaillé ici autrefois.
— Dans cette gare ?
— Pour une société de sécurité privée.
Camille comprit soudain.
— C’est comme ça que vous connaissiez ma mère ?
Marc ne répondit pas.
— Marc ?
— Oui.
Ils atteignirent une autre porte.
Il l’ouvrit.
Le bruit de la ville les frappa immédiatement.
Ils venaient de ressortir par une entrée secondaire.
— Un taxi, dit Marc.
Camille secoua la tête.
— Non.
— Quoi ?
— Si quelqu’un nous suit, je ne vais pas monter dans une voiture avec vous sans savoir où nous allons.
Marc regarda la main fermée de Camille.
— La clé ouvre un coffre près de Perrache.
Élise fronça les sourcils.
— À la gare ?
— Pas exactement.
Marc regarda Camille.
— Votre mère louait un coffre privé dans une ancienne société de dépôt près de la gare de Perrache.
— Elle existe encore ?
— Oui.
— Et vous savez lequel ?
Marc acquiesça.
— Numéro 317.
Camille le fixa.
— Comment ?
— Parce que j’étais avec elle lorsqu’elle l’a loué.
Vingt-cinq minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.
Lucas était assis entre sa mère et Camille.
Marc occupait le siège avant.
Personne ne parlait.
Lyon défilait derrière les vitres.
La lumière dorée avait presque disparu.
Camille observait son reflet.
Tout semblait irréel.
Le matin même, sa plus grande préoccupation avait été une réunion à Paris.
Maintenant, Élise était vivante.
Son père lui avait peut-être menti pendant des années.
Sa mère avait caché une clé dans deux pinces à cheveux.
Et quelqu’un les suivait.
Lucas brisa finalement le silence.
— Maman ?
— Oui ?
— Pourquoi tu m’as jamais parlé de Camille ?
Élise ferma les yeux.
Camille tourna légèrement la tête.
— Lucas…
— Tu m’as dit que la pince appartenait à quelqu’un d’important.
— Oui.
— Mais tu m’as pas dit que c’était elle.
Élise prit la main de son fils.
— Parce que parler de Camille signifiait parler de beaucoup d’autres choses.
— Des choses dangereuses ?
Élise hésita.
— Oui.
Lucas regarda Camille.
— Vous êtes vraiment comme des sœurs ?
Camille observa Élise.
Puis répondit :
— On l’était.
Le mot fit mal.
Élise baissa les yeux.
Lucas demanda :
— Et maintenant ?
Cette fois, aucune des deux femmes ne répondit.
La société de dépôt occupait le rez-de-chaussée d’un bâtiment ancien dans une rue calme près de Perrache.
Une façade discrète.
Aucune enseigne luxueuse.
Seulement une plaque en laiton.
Marc regarda autour de lui avant d’entrer.
Camille le remarqua.
— Vous avez encore peur.
— Oui.
— De qui ?
Marc soupira.
— J’ai une idée.
— Un nom ?
— Pas encore.
Camille le regarda froidement.
— Vous savez quelque chose.
— Je soupçonne quelqu’un.
— Qui ?
Marc ouvrit la porte.
— Voyons d’abord ce que votre mère a laissé.
À l’intérieur, une femme âgée les accueillit derrière un comptoir.
Marc donna le numéro.
— Coffre 317.
La femme consulta son ordinateur.
Puis regarda Camille.
— Le coffre est au nom d’Anne Laurent.
Camille sentit son cœur se serrer.
— C’était ma mère.
— Vous avez la clé ?
Camille ouvrit sa main.
La petite clé reposait dans sa paume.
La femme observa l’objet.
— Il faut également un code.
Camille regarda Marc.
— Vous le connaissez ?
— Non.
— Évidemment.
Élise s’approcha.
— Attendez.
Elle regarda les deux pinces.
Puis murmura :
— Le code.
Camille fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Quand on avait quinze ans, ta mère nous avait demandé de choisir quatre chiffres.
Camille réfléchit.
Puis son visage changea.
— 0712.
Élise acquiesça.
— Le 7 décembre.
Lucas demanda :
— C’est quoi ?
Camille répondit doucement :
— Le jour où Élise et moi nous sommes rencontrées.
La femme entra le code.
Un voyant passa au vert.
— Suivez-moi.
Le coffre 317 était plus grand que Camille ne l’avait imaginé.
La petite clé entra parfaitement dans la serrure.
Camille hésita.
Élise se tenait près d’elle.
— Tu veux que je le fasse ?
Camille secoua la tête.
— Non.
Elle tourna la clé.
Un clic.
La porte s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient trois choses.
Une enveloppe épaisse.
Une vieille cassette audio.
Et un carnet noir.
Camille prit l’enveloppe.
Son nom était écrit dessus.
« Pour Camille, quand elle sera prête à connaître la vérité. »
Elle resta immobile.
— Ouvre-la, murmura Élise.
Camille déchira lentement l’enveloppe.
Plusieurs photographies tombèrent sur la table.
Elle en prit une.
Sa mère apparaissait devant une maison.
À côté d’elle se tenait Antoine Laurent.
Et derrière eux…
Camille fronça les sourcils.
Une femme.
Élise regarda la photo.
Puis son visage se décomposa.
— Non.
Camille se tourna vers elle.
— Tu la connais ?
Élise ne répondit pas.
— Élise ?
Elle recula.
— C’est impossible.
Marc prit la photographie.
Son expression devint immédiatement grave.
— Vous la connaissez aussi ? demanda Camille.
Marc acquiesça.
— Qui est-ce ?
Il posa la photo sur la table.
— Sophie Moreau.
Lucas leva la tête.
— Moreau ?
Élise ferma les yeux.
Camille regarda son amie.
— Qui est Sophie Moreau ?
Élise semblait incapable de parler.
Lucas tira doucement sa manche.
— Maman ?
Élise ouvrit enfin les yeux.
— Ma mère.
Camille resta figée.
— Ta mère ?
— Oui.
— Mais ta mère est morte quand tu avais seize ans.
Élise eut un rire nerveux.
— Apparemment, dans cette histoire, personne ne meurt quand on nous le dit.
Camille prit le carnet noir.
Sur la première page figuraient plusieurs noms.
Anne Laurent.
Antoine Laurent.
Sophie Moreau.
Marc Vidal.
Et un cinquième nom.
Camille le lut.
Puis regarda Marc.
— Henri Delmas.
Marc ne répondit pas.
— Qui est Henri Delmas ?
Le silence s’installa.
Élise regarda le nom.
— Je l’ai déjà entendu.
— Où ?
— Ma mère parlait parfois d’un Henri.
Elle réfléchit.
— Elle disait qu’il travaillait avec ton père.
Marc acquiesça.
— Il était son directeur financier.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Était ?
Marc la regarda.
— Il dirige aujourd’hui le groupe Laurent.
Camille resta immobile.
— Henri ?
— Oui.
— C’est lui qui dirige l’entreprise depuis la mort de mon père.
— Je sais.
Camille recula.
Elle connaissait Henri depuis son enfance.
Il était venu à chaque anniversaire.
À chaque Noël.
Après la mort de son père, il avait été celui qui avait réglé la succession.
Celui qui lui avait conseillé de vendre ses parts.
Celui qui lui téléphonait encore parfois pour prendre de ses nouvelles.
— Non.
Marc murmura :
— Camille…
— Non.
Elle secoua la tête.
— Henri m’a aidée après la mort de mon père.
— Peut-être.
— Il était comme un membre de la famille.
Marc regarda le carnet.
— C’est précisément ce que votre mère voulait vous dire.
Camille ouvrit rapidement les pages suivantes.
Des chiffres.
Des comptes bancaires.
Des dates.
Des transferts.
Puis une phrase soulignée plusieurs fois :
« Henri utilise le nom de Jacques. Antoine l’a découvert. »
Jacques.
Le père de Camille.
Ses mains se mirent à trembler.
Elle tourna encore une page.
Une autre phrase.
« Antoine veut prévenir la police. Henri le sait. »
Page suivante.
Une date.
Trois jours avant la mort d’Antoine.
Puis :
« Sophie a les copies. »
Élise porta une main à sa bouche.
— Ma mère…
Camille continua.
« Si quelque chose arrive à Sophie, Élise doit partir. »
Les deux femmes se regardèrent.
Tout devenait soudain plus clair.
Et plus terrible.
Élise murmura :
— C’est pour ça que ton père m’a fait partir.
Marc acquiesça lentement.
— Probablement.
Camille releva la tête.
— Vous avez dit qu’il m’aimait.
— Oui.
— Alors pourquoi m’a-t-il menti ?
Marc répondit :
— Peut-être parce qu’il essayait de vous protéger.
Camille eut un rire amer.
— Tout le monde protège tout le monde dans cette famille.
— Et tout le monde finit seul.
Personne ne trouva quoi répondre.
Lucas regardait la cassette audio.
— C’est quoi ?
Camille la prit.
Sur l’étiquette, quelques mots étaient écrits :
« Pour nos filles. »
Élise pâlit.
— Nos filles ?
Camille la retourna.
Deux initiales figuraient dessous.
A.L.
S.M.
Anne Laurent.
Sophie Moreau.
Camille regarda Marc.
— On peut l’écouter ?
— Pas ici.
— Pourquoi ?
— Parce que si cette cassette contient ce que je pense…
Il s'interrompit.
Un téléphone vibra.
Tout le monde se figea.
Ce n’était pas celui de Camille.
Ni celui d’Élise.
Marc sortit le sien.
Un message.
Il le lut.
Son expression changea.
— Quoi ? demanda Camille.
Marc ne répondit pas.
— Montrez-moi.
Il lui tendit le téléphone.
Une photographie venait d’arriver d’un numéro inconnu.
Elle avait été prise quelques secondes auparavant.
On voyait Camille, Élise et Lucas entrer dans le bâtiment.
Sous la photographie, une phrase :
« Laissez le coffre fermé et partez. »
Élise serra immédiatement Lucas contre elle.
Camille regarda Marc.
— Henri ?
Marc fixa l’écran.
— Peut-être.
Un second message arriva.
Cette fois, une autre photographie.
Camille reconnut immédiatement l’endroit.
Son appartement.
Sa porte d’entrée.
Et devant la porte se trouvait un homme.
Manteau gris anthracite.
Sacoche noire.
Camille leva brusquement les yeux vers Marc.
Puis vers le manteau qu’il portait.
Gris anthracite.
Et vers sa sacoche.
Noire.
Le silence devint glacial.
Élise comprit à son tour.
Elle recula avec Lucas.
Camille fixa Marc.
— Attendez…
Elle regarda de nouveau la photo.
— L’homme que j’ai vu devant mon immeuble ce matin…
Marc ne bougea plus.
Camille murmura :
— C’était vous.
Marc ferma lentement les yeux.
Et cette fois, il ne nia pas.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 5 — Ce que Marc avait caché
Camille fixait Marc.
Le manteau gris.
La sacoche noire.
La silhouette sur la photographie.
Tout correspondait.
Élise recula immédiatement avec Lucas.
— Ne vous approchez plus de nous.
Marc leva lentement les mains.
— Élise, écoutez-moi.
— Vous nous avez suivis !
— Oui.
Camille sentit la colère remplacer sa peur.
— Vous étiez devant mon immeuble ce matin.
— Oui.
— Vous étiez dans la gare.
— Oui.
— Et vous avez suivi Élise dans le couloir.
Marc acquiesça.
Camille serra la mâchoire.
— Alors depuis le début, vous nous mentez.
— Pas sur tout.
— Ce n’est pas vraiment rassurant.
Lucas se blottit contre sa mère.
Élise posa une main protectrice sur son épaule.
— Pourquoi nous suivre ?
Marc regarda la cassette.
— Pour être certain qu’elle arrive jusqu’ici.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
— Élise.
Un silence.
Marc continua :
— Je savais qu’elle avait encore la deuxième pince.
Élise le fixa.
— Comment ?
— Sophie me l’avait dit.
Le visage d’Élise changea.
— Ma mère ?
— Oui.
— Quand ?
Marc baissa les yeux.
— Quelques jours avant sa disparition.
Élise devint immobile.
— Sa disparition ?
Marc comprit immédiatement son erreur.
Camille aussi.
— Vous n’avez pas dit sa mort.
Marc ne répondit pas.
Élise s’approcha.
— Ma mère est morte dans un incendie.
— C’est ce qu’on vous a dit.
— Vous savez autre chose ?
Marc regarda Lucas.
— Pas devant lui.
Élise explosa.
— Arrêtez !
Sa voix résonna dans la petite pièce.
Lucas sursauta.
Élise baissa immédiatement le ton.
— Depuis vingt ans, les adultes décident de ce que je dois savoir.
Elle regarda Marc.
— Ma mère.
— Camille.
— Son père.
— Maintenant mon propre fils.
Elle inspira difficilement.
— Plus de secrets.
Marc resta silencieux quelques secondes.
Puis acquiesça.
— Très bien.
Il posa sa sacoche sur la table.
— Sophie Moreau n’est probablement pas morte dans cet incendie.
Élise cessa de respirer.
— Probablement ?
— Aucun corps n’a jamais été formellement identifié.
— On m’a donné une urne.
Marc ferma les yeux.
— Je sais.
— Il y avait quoi dedans ?
— Je l’ignore.
Élise recula jusqu’au mur.
Camille s’approcha instinctivement.
Cette fois, Élise ne refusa pas sa présence.
— Pourquoi quelqu’un aurait fait croire qu’elle était morte ? demanda Camille.
Marc répondit :
— Pour la même raison qu’on a fait disparaître Élise deux ans plus tard.
Camille comprit.
— Les documents.
— Oui.
Marc désigna le carnet noir.
— Sophie avait découvert les détournements d’Henri Delmas.
— Antoine aussi.
— Votre mère aussi.
Il regarda Camille.
— Trois personnes savaient.
— Antoine est mort.
— Anne est morte.
Puis il regarda Élise.
— Sophie a disparu.
Un silence pesant suivit.
Lucas murmura :
— Mamie pourrait être vivante ?
Élise ferma les yeux.
Elle semblait incapable de répondre.
Camille s’agenouilla devant Lucas.
— On ne sait pas encore.
— Mais c’est possible ?
Camille hésita.
— Oui.
Le garçon regarda sa mère.
— Alors il faut la trouver.
Élise porta une main à sa bouche.
Et pour la première fois depuis leurs retrouvailles, Camille posa doucement une main sur son bras.
Élise ne bougea pas.
Camille se releva.
— Une autre question.
Marc attendit.
— La photo devant mon appartement.
— Pourquoi étiez-vous là ?
— Je voulais vous parler avant qu’Élise arrive.
— Pourquoi ne pas avoir sonné ?
— Parce que j’ai vu quelqu’un d’autre.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
Marc ouvrit sa sacoche.
Élise se raidit.
— Doucement.
— Je prends seulement mon téléphone.
Il le sortit et chercha une photographie.
Puis le posa sur la table.
Un homme d’une soixantaine d’années sortait d’une voiture noire.
Costume sombre.
Cheveux argentés.
Camille le reconnut immédiatement.
— Henri.
Marc acquiesça.
— Il était devant votre immeuble à sept heures vingt ce matin.
Camille regarda l’heure de la photographie.
7 h 21.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
Camille réfléchit.
Puis son expression changea.
— Il m’a appelée hier soir.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Savoir si j’allais à Paris aujourd’hui.
Marc et Élise échangèrent un regard.
— Et vous lui avez répondu ? demanda Marc.
— Oui.
— Quoi ?
— Que je prenais le train à Lyon.
Marc ferma les yeux.
— Voilà comment il savait.
Camille sentit une vague de culpabilité.
— C’est moi qui l’ai conduit jusqu’à nous.
Élise secoua immédiatement la tête.
— Tu ne savais pas.
Camille la regarda.
Ces trois mots lui firent quelque chose.
Pendant vingt ans, elle avait imaginé mille conversations avec Élise.
Des accusations.
Des explications.
Des reproches.
Jamais elle n’avait imaginé l’entendre la défendre.
Marc regarda la cassette.
— Nous devons écouter ça.
Camille acquiesça.
La femme du dépôt leur apporta un ancien lecteur conservé dans les archives.
Marc inséra la cassette.
Un souffle statique emplit la pièce.
Puis une voix.
Faible.
Ancienne.
Mais immédiatement reconnaissable pour Camille.
— C’est ma mère.
Anne Laurent parlait.
« Si Camille ou Élise écoutent cet enregistrement un jour, cela signifie probablement que nous n’avons pas réussi à arrêter Henri. »
Élise attrapa la main de Camille.
Cette fois, aucune des deux ne sembla remarquer ce geste.
Une deuxième voix apparut.
Élise se figea.
— Maman…
Sophie Moreau.
« Les preuves originales sont séparées en deux parties. Anne conserve les relevés financiers. Je conserve les registres des sociétés écrans. Une partie sans l’autre ne prouve pas suffisamment qui donne les ordres. »
Anne reprit :
« Jacques n’est pas responsable des détournements. Henri utilise son accès et sa signature depuis des années. Antoine l’a découvert trop tard. »
Camille ferma les yeux.
Son père.
Il n’était donc pas innocent de tout.
Il avait menti.
Il avait fait disparaître Élise.
Mais peut-être n’était-il pas celui qui avait provoqué la mort d’Antoine ou celle d’Anne.
La voix de Sophie continua :
« Si quelque chose nous arrive, il existe une copie complète. »
Marc se pencha légèrement.
Camille retint son souffle.
« Elle se trouve là où nos filles ont enterré leur première promesse. »
La cassette s’arrêta.
Silence.
Marc regarda Camille.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Camille ne répondit pas.
Élise, elle, avait les yeux grands ouverts.
— Tu t’en souviens ?
Camille acquiesça lentement.
Bien sûr qu’elle s’en souvenait.
Elles avaient quatorze ans.
Un été.
Une vieille maison abandonnée près du village où elles avaient grandi.
Derrière la maison se trouvait un immense chêne.
Camille et Élise avaient enterré une petite boîte métallique sous ses racines.
À l’intérieur, elles avaient placé deux lettres.
Une promesse ridicule d’adolescentes.
« Peu importe où la vie nous emmènera, on ne s’abandonnera jamais. »
Camille eut presque envie de rire devant l’ironie.
— Le chêne.
Élise acquiesça.
— À Saint-Romain.
Marc fronça les sourcils.
— La maison existe encore ?
Camille répondit :
— Elle appartenait à ma famille.
— Et maintenant ?
Camille regarda Marc.
— À Henri.
Un nouveau message arriva.
Cette fois sur le téléphone de Camille.
Numéro inconnu.
Elle l’ouvrit.
Une seule phrase :
« Camille, ne faites pas confiance à Marc Vidal. Demandez-lui ce qu’il faisait dans la voiture d’Antoine la nuit de sa mort. »
Camille devint immobile.
Marc vit son expression.
— Quoi ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Où étiez-vous la nuit où Antoine est mort ?
Marc pâlit.
Élise lâcha immédiatement la main de Camille.
— Répondez.
Marc regarda le téléphone.
Puis Camille.
— Qui vous a envoyé ça ?
— Ce n’est pas la question.
— Camille—
— Où étiez-vous ?
Long silence.
Puis Marc s’assit.
— Dans sa voiture.
Élise recula.
Camille sentit son cœur battre violemment.
— Pourquoi ?
— Antoine m’avait demandé de venir avec lui.
— Où ?
— Voir Henri.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Il voulait lui donner une dernière chance de restituer l’argent avant d’aller à la police.
— Et ensuite ?
Marc fixa la table.
— Nous n’avons jamais atteint le rendez-vous.
Camille murmura :
— L’accident.
— Oui.
— Vous étiez dans la voiture.
— Oui.
— Mais vous êtes vivant.
Marc acquiesça.
— Parce que je suis sorti avant.
— Pourquoi ?
Il ferma les yeux.
— Antoine et moi nous sommes disputés.
— À propos de quoi ?
— De votre mère.
Camille resta silencieuse.
Marc poursuivit :
— Je voulais qu’Anne parte immédiatement avec vous.
— Antoine voulait attendre d’avoir les preuves.
— J’ai quitté la voiture sur une aire de repos.
Il avala difficilement.
— Vingt minutes plus tard, Antoine était mort.
Élise demanda :
— Et vous n’avez rien dit à la police ?
— J’ai essayé.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Marc eut un rire amer.
— Le lendemain, on m’a montré des photographies de ma femme et de ma fille.
Camille comprit.
— Henri.
— Je n’ai jamais pu le prouver.
Marc regarda ses mains.
— J’ai eu peur.
— Alors j’ai disparu.
Camille secoua la tête.
— Encore quelqu’un qui disparaît.
— Oui.
— Et laisse les autres payer.
Marc releva les yeux.
La phrase l’avait blessé.
Mais il acquiesça.
— Oui.
Élise prit la cassette.
— Alors on va à Saint-Romain.
Marc répondit immédiatement :
— Non.
— Pourquoi ?
— Si Henri connaît la cachette—
— Il ne la connaît pas.
— Comment pouvez-vous en être certaine ?
Élise regarda Camille.
— Parce que cette promesse n’appartenait qu’à nous deux.
Camille réfléchit.
Puis regarda le message.
— Quelqu’un sait déjà qu’on parle à Marc.
— Exactement, répondit-il.
— Donc rester ici n’est pas plus sûr.
Marc ne trouva rien à répondre.
Camille remit les deux pinces dans sa poche.
Puis prit le carnet et la cassette.
— On part.
— Camille…
— Vous pouvez venir.
Elle regarda Marc froidement.
— Mais à partir de maintenant, plus un seul mensonge.
Marc acquiesça.
Ils quittèrent le dépôt quelques minutes plus tard.
La nuit était tombée sur Lyon.
Lucas marchait entre sa mère et Camille.
Arrivé sur le trottoir, il leva les yeux.
— C’est loin, Saint-Romain ?
Élise répondit :
— Environ une heure.
— Et après, on saura tout ?
Camille regarda Élise.
— J’espère.
Ils avancèrent vers la voiture que Marc avait appelée.
Puis Camille s’arrêta.
De l’autre côté de la rue, une berline noire était stationnée.
Vitres teintées.
Moteur allumé.
La portière arrière s’ouvrit.
Un homme descendit.
Cheveux argentés.
Long manteau bleu nuit.
Camille le reconnut immédiatement.
Henri Delmas.
Il ne semblait ni surpris ni inquiet.
Il traversa lentement la rue.
Puis s’arrêta à quelques mètres d’eux.
— Camille.
Sa voix était exactement celle qu’elle connaissait depuis son enfance.
Calme.
Paternelle.
Presque rassurante.
— Je suis heureux de vous avoir enfin trouvée.
Camille serra la main de Lucas.
— Ne vous approchez pas.
Henri regarda Élise.
Son expression changea à peine.
— Élise Moreau.
Il sourit légèrement.
— Vous ressemblez de plus en plus à votre mère.
Élise pâlit.
— Vous savez où elle est ?
Henri ne répondit pas immédiatement.
Puis il regarda les deux femmes.
— Oui.
Le monde sembla s’arrêter.
Élise fit un pas.
— Elle est vivante ?
Henri la fixa.
— Si vous voulez revoir Sophie, montez dans la voiture.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 6 — Le prix de la vérité
Élise ne respirait presque plus.
— Elle est vivante ?
Henri resta devant la berline noire.
La lumière des réverbères dessinait des ombres sur son visage.
— Montez dans la voiture.
Élise fit immédiatement un pas.
Camille lui attrapa le bras.
— Non.
Élise se retourna.
— Il sait où est ma mère.
— Peut-être.
— Camille…
— On ne sait même pas s’il dit la vérité.
Henri eut un léger sourire.
— Toujours aussi méfiante.
Camille le fixa.
— Vous me connaissez depuis que je suis enfant. Vous savez très bien pourquoi.
Marc s’avança.
— Qu’est-ce que vous voulez, Henri ?
Le sourire disparut.
— Vous êtes la dernière personne qui devrait poser cette question.
Marc ne répondit pas.
Lucas serrait la main de sa mère.
Il regardait Henri avec inquiétude.
Henri baissa les yeux vers lui.
— Lucas, je suppose.
Élise plaça immédiatement son fils derrière elle.
— Ne prononcez pas son nom.
Henri releva les mains.
— Je ne lui veux aucun mal.
— Quelqu’un l’a photographié devant son école.
— Ce n’était pas moi.
— Vous vous attendez vraiment à ce que je vous croie ?
Henri soupira.
— Non.
Il regarda Camille.
— Mais je pense que Camille, elle, finira par comprendre.
Camille eut un rire froid.
— Comprendre quoi ?
Henri désigna la poche de son manteau.
— Que ce que vous cherchez depuis ce soir peut détruire beaucoup plus de vies que vous ne l’imaginez.
Camille comprit.
— Vous savez pour les pinces.
Henri resta silencieux.
Cette absence de réponse suffisait.
Marc se rapprocha.
— Comment ?
Henri le regarda.
— Anne n’était pas aussi discrète qu’elle le croyait.
Camille sentit une colère sourde monter en elle.
— Ma mère avait raison à votre sujet.
Henri la fixa.
— Votre mère ne connaissait qu’une partie de l’histoire.
— Alors racontez-moi l’autre.
— Pas ici.
Il ouvrit la portière arrière.
— Montez.
Camille secoua la tête.
— Non.
Henri regarda Élise.
Puis il prononça simplement :
— Sophie vous attend depuis vingt-deux ans.
Élise vacilla.
Camille la retint.
— Où est-elle ?
Henri répondit :
— Saint-Romain.
Cette fois, Marc pâlit.
Camille resta figée.
— La maison ?
Henri acquiesça.
— Près du vieux chêne.
Personne ne monta dans la voiture d’Henri.
Camille refusa.
Finalement, ils prirent deux véhicules.
Henri devant.
Camille, Élise, Lucas et Marc derrière.
Pendant presque une heure, personne ne parla.
La ville disparut.
Les lumières devinrent plus rares.
Lucas finit par s’endormir contre sa mère.
Élise regardait la route.
Camille observait son profil.
— Tu crois qu’elle est vraiment vivante ?
Élise murmura :
— Je ne sais plus ce que je dois croire.
— Moi non plus.
Un silence.
Puis Élise demanda :
— Pourquoi tu portes encore la pince ?
Camille baissa les yeux vers sa poche.
— Je ne la portais presque jamais.
— Alors pourquoi aujourd’hui ?
Camille réfléchit.
— Ce matin, j’ai ouvert une vieille boîte.
— Elle était dedans.
— Et j’ai pensé à toi.
Élise tourna lentement la tête.
— À moi ?
— Oui.
Camille sourit tristement.
— Je me suis demandé à quoi tu ressemblerais aujourd’hui.
Élise détourna les yeux vers la fenêtre.
— Maintenant tu sais.
Camille la regarda.
— Pas encore.
Élise fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Je sais à quoi tu ressembles.
— Je ne sais toujours pas qui tu es devenue.
Élise resta silencieuse.
Puis murmura :
— Moi non plus.
La voiture s’arrêta devant une vieille propriété.
Camille reconnut immédiatement l’endroit.
La maison de son enfance.
Volets fermés.
Façade vieillie.
Jardin envahi par les herbes.
Et derrière…
Le chêne.
Toujours là.
Lucas se réveilla.
— On est arrivés ?
Élise embrassa son front.
— Oui.
Henri descendit de sa voiture.
— Suivez-moi.
Marc resta près de Camille.
— Ne lui faites pas confiance.
Camille répondit :
— Je ne vous fais confiance à aucun des deux.
Henri les conduisit derrière la maison.
Sous le chêne se trouvait une petite construction en pierre.
Camille ne l’avait jamais vue ouverte.
Henri sortit une clé.
Élise le regarda.
— Ma mère est là-dedans ?
— Non.
Il ouvrit.
Un escalier descendait vers une ancienne cave.
— Alors où ?
— En sécurité.
Élise attrapa Henri par le bras.
— J’en ai assez.
Henri la regarda.
— Les documents d’abord.
Camille comprit enfin.
— Voilà.
Henri se tourna vers elle.
— Quoi ?
— Sophie n’est qu’un moyen de nous faire venir ici.
— Non.
— Vous voulez les preuves.
Henri ne nia pas.
Camille sortit les deux pinces.
— C’est ça que vous cherchez ?
Henri fixa les bijoux.
Pour la première fois, son calme disparut légèrement.
— Où est la clé ?
— En sécurité.
— Camille.
— Où est Sophie ?
Henri inspira.
— Donnez-moi les documents, et je vous conduirai jusqu’à elle.
Élise s’approcha.
— Vous venez de dire qu’elle était ici.
— J’ai dit qu’elle était à Saint-Romain.
— Où ?
Henri regarda la maison.
— Dans l’ancienne clinique, à deux kilomètres.
Marc fronça les sourcils.
— La clinique Saint-Joseph est fermée depuis quinze ans.
— Officiellement.
Marc regarda Henri avec dégoût.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
Henri se retourna brusquement.
— Moi ?
Il éclata presque de rire.
— Vous pensez toujours que je suis responsable de tout.
— Antoine.
— Anne.
— Sophie.
— Jacques.
Henri secoua la tête.
— Vous voulez un seul monstre parce que c’est plus simple.
Camille s’approcha.
— Alors dites-nous la vérité.
Henri la regarda longtemps.
Puis murmura :
— Votre père savait.
Camille se figea.
— Quoi ?
— Jacques savait pour les détournements.
— Ma mère disait qu’il était innocent.
— Il ne les avait pas commencés.
Henri marqua une pause.
— Mais lorsqu’il les a découverts, il a choisi de se taire.
— Pourquoi ?
— Parce que l’entreprise était déjà au bord de la faillite.
Henri regarda le vieux domaine.
— Les sociétés écrans permettaient de cacher des pertes.
— Antoine voulait tout révéler.
— Votre père savait que cela détruirait la société, les emplois, la famille.
Camille murmura :
— Alors il l’a laissé mourir ?
— Non.
Henri secoua la tête.
— Mais après sa mort, Jacques a couvert ce qu’il savait.
Camille ferma les yeux.
Son père n’était ni le meurtrier qu’on lui avait décrit…
ni l’homme innocent qu’elle voulait retrouver.
Il avait simplement choisi le silence.
Et ce silence avait détruit tout le reste.
Un bruit derrière eux interrompit la conversation.
Lucas s’était éloigné.
— Lucas ! cria Élise.
Le garçon se tenait près du vieux chêne.
Il regardait le sol.
— Il y a quelque chose ici.
Camille s’approcha.
Sous les racines, une petite plaque métallique apparaissait dans la terre.
Son cœur accéléra.
— C’est là.
Élise s’agenouilla.
Toutes les deux commencèrent à dégager la terre avec leurs mains.
Henri fit un pas.
Marc lui barra immédiatement le passage.
— Vous restez là.
Après quelques secondes, une petite boîte métallique apparut.
Rouillée.
Camille la reconnut.
— Notre boîte.
Élise sourit malgré ses larmes.
— Elle est toujours là.
Camille l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient encore leurs deux lettres d’adolescentes.
Mais dessous…
Une enveloppe plastifiée.
Henri la vit.
Son expression changea.
— Donnez-moi ça.
Camille recula.
— Non.
Henri avança.
Marc se plaça devant lui.
— C’est terminé.
Henri serra les mâchoires.
— Vous ne comprenez pas ce qu’il y a dedans.
Camille ouvrit l’enveloppe.
Des relevés bancaires.
Des registres.
Des signatures.
Des photographies.
Et une liste de noms.
Elle parcourut rapidement les premières pages.
Puis s’arrêta.
— Henri…
Il ne répondit pas.
Camille leva le document.
— Votre nom n’est pas là.
Marc fronça les sourcils.
Élise se rapprocha.
— Quoi ?
Camille regarda les pages.
Le nom de Jacques Laurent apparaissait.
Celui d’Antoine.
Plusieurs sociétés.
Mais pas Henri Delmas.
Elle continua.
Puis trouva une annotation manuscrite de sa mère.
« H.D. nous aide. Ne pas révéler son rôle. »
Camille releva lentement les yeux.
— Vous aidiez ma mère.
Henri ne bougea plus.
Marc sembla ne pas comprendre.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Henri ferma les yeux.
Puis son masque tomba enfin.
Il paraissait soudain vieux.
Épuisé.
— J’essayais de les sortir de là.
Camille murmura :
— Alors pourquoi toutes ces menaces ?
— Elles ne viennent pas de moi.
— Qui a photographié Lucas ?
Henri regarda Élise.
— La même personne qui a fait disparaître Sophie.
Élise pâlit.
— Qui ?
Henri regarda Marc.
Longtemps.
Marc recula légèrement.
— Ne faites pas ça.
Henri répondit :
— Pourquoi pas ?
Camille regarda les deux hommes.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Henri sortit son téléphone.
Il ouvrit une vieille photographie.
Puis la tendit à Camille.
Quatre hommes apparaissaient dessus.
Jacques.
Antoine.
Henri.
Et Marc.
Camille regarda Marc.
— Vous travailliez tous ensemble.
Henri répondit :
— Oui.
Puis il désigna Marc.
— Mais un seul d’entre nous contrôlait les comptes étrangers.
Marc secoua la tête.
— Mensonge.
Henri continua :
— Un seul savait qu’Antoine allait à la police.
— Arrêtez.
— Et un seul était dans sa voiture quelques minutes avant sa mort.
Marc recula.
Élise serra Lucas contre elle.
Camille regarda Marc.
— Vous avez dit que vous étiez sorti de la voiture.
Marc ne répondit pas.
— Marc ?
Il regarda autour de lui.
Puis son visage changea.
Toute la fragilité disparut.
— Vous auriez dû écouter votre père, Camille.
Silence.
Marc recula encore.
— Il avait compris une chose.
— Laquelle ? demanda Camille.
Marc regarda les deux pinces argentées dans sa main.
— Certaines vérités doivent rester enterrées.
Il se retourna soudain et partit vers l’obscurité.
Henri voulut le suivre.
Mais Élise cria :
— Laissez-le !
Tout le monde se tourna vers elle.
Elle pleurait.
— Ma mère.
Henri s’arrêta.
Élise le regarda.
— Conduisez-moi à ma mère.
Vingt minutes plus tard, ils arrivèrent devant l’ancienne clinique Saint-Joseph.
Une seule fenêtre était éclairée.
Henri ouvrit la porte.
Élise entra la première.
Camille tenait Lucas par la main.
Au bout d’un long couloir se trouvait une petite chambre.
Henri s’arrêta.
— Elle ne sait pas que vous êtes ici.
Élise tremblait.
— Ouvrez.
Henri poussa doucement la porte.
Une femme âgée était assise près d’une fenêtre.
Cheveux presque blancs.
Visage marqué.
Un livre posé sur les genoux.
Elle leva les yeux.
Élise cessa de respirer.
La femme regarda d’abord Henri.
Puis Camille.
Puis Lucas.
Enfin Élise.
Le livre glissa lentement de ses mains.
Ses lèvres tremblèrent.
— Élise ?
Élise porta une main à sa bouche.
Vingt-deux années de colère, de peur et de solitude disparurent dans un seul mot.
— Maman…
Sophie Moreau se leva difficilement.
Élise fit un pas.
Puis un autre.
Lucas regarda sa mère.
Puis cette vieille femme qu’il n’avait jamais connue.
Sophie ouvrit les bras.
Élise s’effondra contre elle.
Camille resta près de la porte.
Les larmes coulaient silencieusement sur son visage.
Puis Sophie leva les yeux vers elle.
Elle la reconnut immédiatement.
— Camille…
Camille ne réussit pas à parler.
Sophie regarda ses cheveux.
Puis sa main.
Les deux feuilles d’argent étaient réunies dans sa paume.
Un sourire fragile apparut sur le visage de Sophie.
— Anne avait raison.
Camille s’approcha.
— À propos de quoi ?
Sophie regarda Élise.
Puis Camille.
— Elle disait que ces deux feuilles finiraient toujours par vous ramener l’une vers l’autre.
Camille regarda Élise.
Vingt ans auparavant, elles s’étaient promis de ne jamais s’abandonner.
Elles avaient échoué.
Pas parce qu’elles avaient cessé de s’aimer.
Mais parce que des adultes avaient choisi le silence, la peur et les secrets à leur place.
Lucas s’approcha doucement.
— Maman ?
Élise se retourna.
— Oui ?
— C’est elle, Mamie ?
Élise regarda Sophie.
Puis sourit à travers ses larmes.
— Oui.
Lucas hésita.
Sophie tendit lentement une main.
Le garçon la prit.
Camille observa leurs mains réunies.
Puis elle regarda les deux pinces.
Pendant vingt ans, elle avait cru qu’elles représentaient une promesse brisée.
Elle comprenait maintenant qu’elles représentaient autre chose.
Une route pour revenir.
Même après vingt ans.
Même après les mensonges.
Même après avoir cru l’autre morte.
Camille plaça une pince dans la main d’Élise.
Élise la regarda.
— Garde-la.
— Cette fois ?
Camille sourit.
— Cette fois.
Élise referma ses doigts dessus.
Et pour la première fois depuis leur enfance, les deux femmes savaient exactement où se trouvait l’autre.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 7 — La vérité sur Marc et la mort d’Anne
Pendant quelques minutes, personne ne posa de question.
Élise était assise près de Sophie.
Lucas avait pris place entre elles.
Camille, elle, restait debout près de la fenêtre.
Dans sa main, une seule pince argentée.
L’autre était désormais dans celle d’Élise.
Comme autrefois.
Henri attendait près de la porte.
Sophie finit par regarder Camille.
— Tu as les documents ?
Camille acquiesça.
— Oui.
— Alors Anne a réussi.
Camille sentit immédiatement sa gorge se serrer.
— Ma mère savait qu’elle allait mourir ?
Sophie baissa les yeux.
— Elle savait qu’elle était en danger.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
Camille s’approcha.
— J’ai besoin de savoir ce qui s’est réellement passé.
Sophie regarda Henri.
Puis Élise.
— Lucas ne devrait peut-être pas entendre ça.
Élise regarda son fils.
Cette fois, elle ne voulait plus reproduire les erreurs de la génération précédente.
— Je vais lui expliquer ce qu’il peut comprendre.
Elle se tourna vers Sophie.
— Mais plus de mensonges.
Sophie acquiesça.
— Plus jamais.
Sophie inspira profondément.
— Tout a commencé avec Antoine.
Elle regarda Camille.
— Il avait découvert que de l’argent disparaissait de l’entreprise.
— À cause de Marc ?
Sophie hocha lentement la tête.
— Marc Vidal gérait une partie des opérations internationales.
— Au début, les sommes étaient petites.
— Puis elles sont devenues énormes.
Henri intervint :
— Marc avait créé plusieurs sociétés écrans.
— Il utilisait les autorisations de Jacques pour déplacer l’argent.
Camille fronça les sourcils.
— Sans que mon père le sache ?
Henri hésita.
— Au début, oui.
— Et ensuite ?
— Jacques l’a découvert.
Camille comprit immédiatement.
— Et il n’a rien dit.
Henri baissa les yeux.
— Non.
— Pourquoi ?
Sophie répondit :
— Parce que Marc avait déjà préparé sa défense.
Elle regarda Camille.
— Si Jacques dénonçait les détournements, certains documents donnaient l’impression qu’il en était lui-même responsable.
— Marc le faisait chanter ?
— Exactement.
Camille eut un rire amer.
— Alors mon père a choisi de se protéger.
— Pas seulement lui-même, répondit Sophie.
— L’entreprise employait des centaines de personnes.
— Il avait peur que tout s’effondre.
Camille secoua la tête.
— Toujours les mêmes excuses.
Henri la regarda.
— Ce ne sont pas des excuses.
— Ce sont les raisons.
— Et les raisons n’effacent pas les conséquences.
Camille se tut.
Cette phrase, elle pouvait l’accepter.
— Et Antoine ? demanda-t-elle.
Sophie regarda Henri.
Ce fut lui qui répondit.
— Antoine voulait aller à la police.
— Marc l’a accompagné ce soir-là.
— Marc prétend qu’il est descendu avant l’accident.
Henri marqua une pause.
— Mais il a menti.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Comment le savez-vous ?
Sophie se leva lentement.
Elle ouvrit un petit tiroir près de son lit.
Puis en sortit une enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
Elle la posa devant Camille.
Une caméra de station-service avait capturé la voiture d’Antoine.
L’heure était visible.
23 h 47.
Antoine était au volant.
Et Marc se trouvait toujours sur le siège passager.
Camille regarda Sophie.
— L’accident a eu lieu à quelle heure ?
— 00 h 06.
Dix-neuf minutes plus tard.
Marc avait donc menti.
— Mais ça ne prouve pas qu’il l’a tué.
— Non, répondit Sophie.
— C’est pour ça qu’Anne voulait davantage de preuves.
Camille sentit la question qu’elle redoutait depuis le début revenir.
— Et ma mère ?
La pièce devint silencieuse.
Sophie ferma les yeux.
— Anne avait trouvé un témoin.
— Qui ?
— Un mécanicien.
— Il avait examiné la voiture après la mort d’Antoine.
Henri poursuivit :
— Le système de freinage avait été volontairement endommagé.
Camille sentit ses jambes devenir faibles.
Elle s’assit.
— Marc ?
Sophie répondit :
— Le mécanicien avait vu Marc près de la voiture plus tôt dans la soirée.
Camille fixa le sol.
— Ma mère voulait témoigner ?
— Elle voulait remettre tout le dossier à la police.
— Alors pourquoi elle ne l’a pas fait ?
Sophie regarda Camille.
— Parce que Marc l’a découvert.
Camille ferma les yeux.
Elle avait douze ans lorsque sa mère était morte.
Elle se souvenait encore de cette matinée.
Son père assis dans la cuisine.
Le téléphone posé devant lui.
Son visage complètement vide.
Puis ces mots :
« Maman a eu un accident. »
Camille avait toujours cru que cette phrase était la vérité.
— Son accident de voiture…
Sophie secoua lentement la tête.
— Ce n’était probablement pas un accident.
Camille sentit ses yeux se remplir.
— Probablement ?
Henri répondit :
— Nous n’avons jamais réussi à prouver que Marc avait saboté sa voiture.
— Mais ?
— Le soir avant sa mort, Anne m’a téléphoné.
Henri regarda Camille.
— Elle m’a dit : « Marc sait. »
Camille essuya rapidement une larme.
— Et vous n’avez rien fait ?
Henri encaissa la question.
— J’ai essayé.
— Pas assez.
— Non.
Sa réponse surprit Camille.
Henri ne chercha pas à se défendre.
— Pas assez.
Il baissa les yeux.
— C’est quelque chose avec lequel je vis depuis vingt-quatre ans.
Élise regarda sa mère.
— Et toi ?
Sophie comprit.
— Pourquoi as-tu disparu ?
Sophie prit une longue inspiration.
— Deux jours après la mort d’Anne, j’ai reçu une photographie de toi sortant du collège.
Élise devint immobile.
— Comme celle de Lucas.
— Oui.
Élise regarda son fils.
Sophie poursuivit :
— Au dos, il était écrit : « La prochaine sera ta fille. »
Élise porta une main à sa bouche.
— Alors tu as simulé ta mort ?
— Avec l’aide d’Henri.
Élise se tourna brutalement vers lui.
— Vous ?
Henri acquiesça.
— L’incendie ?
— Organisé pour faire croire que Sophie se trouvait dans la maison.
— Et l’urne ?
Henri baissa les yeux.
— Vide.
Élise se leva.
— Vous m’avez laissée enterrer une urne vide ?
— Élise…
— J’avais seize ans !
Sa voix se brisa.
— J’ai passé des nuits entières devant cette tombe !
Sophie pleurait maintenant.
— Je sais.
— Non !
Élise recula.
— Tu ne sais pas.
— Je croyais que tu étais morte.
— Je croyais que j’étais seule.
Sophie tenta de s’approcher.
Élise leva la main.
— Pas maintenant.
Sophie s’arrêta.
Lucas regardait sa mère avec inquiétude.
Élise le vit.
Elle inspira profondément et essuya ses larmes.
— Ça va.
Lucas murmura :
— Non.
Élise eut un sourire douloureux.
— Non.
— Mais ça ira.
Camille regarda Sophie.
— Pourquoi Élise a-t-elle dû disparaître deux ans plus tard si Marc vous croyait morte ?
Sophie répondit :
— Parce qu’elle avait trouvé quelque chose.
Élise fronça les sourcils.
— Moi ?
— Dans mes affaires.
Élise réfléchit.
Puis son visage changea.
— Le dossier bleu.
Sophie acquiesça.
Camille demanda :
— Quel dossier ?
— Après la mort de maman, expliqua Élise, j’avais trouvé une enveloppe avec des relevés bancaires.
— Je n’y comprenais rien.
— Je l’ai montrée à ton père.
Camille se figea.
— À mon père ?
— Oui.
Sophie poursuivit :
— Jacques a immédiatement compris ce que c’était.
— Et il a compris que si Élise avait trouvé ces papiers, Marc pouvait penser qu’elle en savait davantage.
Camille murmura :
— Alors mon père l’a fait partir.
— Oui.
Élise regarda Camille.
— Il m’a donné de nouveaux papiers.
— De l’argent.
— Une adresse à Marseille.
— Il m’a dit de ne jamais revenir.
Camille sentit une colère ancienne remonter.
— Et moi ?
Élise baissa les yeux.
— Je lui ai demandé de te dire que j’étais partie.
— Il a refusé.
— Pourquoi ?
Sophie répondit :
— Parce qu’il pensait que si Camille croyait Élise morte, sa réaction serait suffisamment réelle pour convaincre Marc.
Camille resta figée.
Puis un rire incrédule lui échappa.
— Il a utilisé mon deuil comme couverture.
Personne ne répondit.
— J’avais seize ans.
Ses yeux se remplirent à nouveau.
— Pendant des années, j’ai pensé que j’aurais pu faire quelque chose.
Elle regarda Élise.
— Je pensais que tu étais partie parce que je n’avais pas vu que tu allais mal.
Élise s’approcha.
— Camille…
— Je me suis reproché ta mort pendant vingt ans.
Cette fois, Élise ne demanda pas la permission.
Elle prit Camille dans ses bras.
Camille se raidit.
Une seconde.
Puis deux.
Et finalement, elle referma les bras autour d’Élise.
Ce n’était pas une réconciliation complète.
Pas encore.
C’était simplement la première étreinte que vingt années leur avaient volée.
Un téléphone vibra.
Henri regarda son écran.
Son expression changea.
— Quoi ? demanda Sophie.
Henri montra le téléphone.
Une alerte venait d’arriver.
La porte extérieure de la clinique avait été ouverte.
Camille se détacha d’Élise.
— Marc ?
Henri ne répondit pas.
Puis les lumières s’éteignirent.
Lucas sursauta.
— Maman !
Élise l’attrapa immédiatement.
Quelques secondes plus tard, l’éclairage de secours s’alluma.
Une faible lumière rouge envahit le couloir.
Henri se dirigea vers la porte.
Sophie murmura :
— Il nous a retrouvés.
Camille serra la pince argentée dans sa main.
— Comment ?
Henri regarda les fenêtres.
Puis son téléphone.
— Il ne nous suivait pas.
— Alors comment ?
Henri se tourna vers la table.
Vers la cassette.
Vers le carnet.
Puis son regard s'arrêta sur la sacoche que Marc avait laissée avec eux lorsqu’il avait fui.
Henri s’approcha.
Il l’ouvrit.
À l’intérieur, sous plusieurs dossiers, une petite lumière verte clignotait.
Un traceur GPS.
Camille sentit son sang se glacer.
Un bruit de pas résonna dans le couloir.
Lent.
Régulier.
Puis une voix.
— Camille ?
Tout le monde se figea.
Marc.
Sa voix venait de l’autre côté de la porte.
— Je ne veux faire de mal à personne.
Henri murmura :
— N’ouvrez pas.
Marc continua :
— Je veux seulement les documents.
Camille regarda Sophie.
Puis Élise.
Puis Lucas.
Vingt ans de secrets avaient conduit jusqu’à cette pièce.
Et pour la première fois, Camille ne voulait plus fuir.
Elle s’approcha de la porte.
Henri tenta de l’arrêter.
— Camille.
Elle secoua la tête.
— Non.
— Toute ma vie, quelqu’un a décidé à ma place de ce que je pouvais savoir.
Elle posa une main sur la poignée.
— Cette fois, c’est terminé.
De l’autre côté, Marc attendait.
Camille ouvrit la porte.
Et lorsqu’elle vit ce qu’il tenait dans sa main, son visage se décomposa.
Ce n’était pas une arme.
C’était une photographie.
Une photographie récente.
Sur laquelle apparaissait un homme que Camille avait enterré trois ans plus tôt.
Son père.
Jacques Laurent.
Vivant.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 8 — Celui qui n’était jamais mort
Camille fixa la photographie.
Elle ne respirait plus.
— Non.
Marc resta dans le couloir, immobile.
— Regardez-la bien.
— Non.
Camille secoua la tête.
— Mon père est mort il y a trois ans.
Marc tendit la photographie.
— C’est ce qu’on vous a fait croire.
Camille sentit ses doigts trembler lorsqu’elle la prit.
L’image avait été prise devant une petite maison.
Un homme âgé sortait d’une voiture.
Cheveux blancs.
Dos légèrement courbé.
Visage marqué par les années.
Mais Camille connaissait ce visage.
Elle l’avait vu chaque matin pendant son enfance.
Jacques Laurent.
Son père.
Dans le coin inférieur de la photographie apparaissait une date.
Six semaines auparavant.
Camille releva les yeux.
— C’est faux.
— La photo est truquée.
Marc répondit calmement :
— J’espérais que vous diriez ça.
Il sortit son téléphone.
Une vidéo apparut.
L’homme de la photographie marchait dans un jardin.
Puis quelqu’un derrière la caméra prononça :
— Jacques.
L’homme se retourna.
Camille sentit ses jambes céder.
Élise la rattrapa.
— Camille…
— C’est lui.
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Mon Dieu… c’est lui.
Henri observait Marc.
Contrairement aux autres, il ne semblait pas totalement surpris.
Camille le remarqua.
— Vous saviez.
Henri ne répondit pas.
— Vous saviez !
— Camille…
— Depuis combien de temps ?
Henri baissa les yeux.
— Trois ans.
Le silence devint brutal.
Camille s’éloigna d’Élise.
— Vous m’avez regardée l’enterrer.
— Oui.
— Vous étiez à ses funérailles.
— Oui.
— Vous m’avez tenue par les épaules devant son cercueil.
Henri ferma les yeux.
— Oui.
Camille le gifla.
Le bruit sec résonna dans la pièce.
Personne ne bougea.
Henri ne tenta pas de se défendre.
— Pourquoi ?
Il regarda Camille.
— Parce que Jacques devait disparaître.
— Encore !
Camille éclata.
— Tout le monde disparaît dans cette histoire !
Elle désigna Élise.
— Elle était morte.
Puis Sophie.
— Elle était morte.
Puis la photographie.
— Maintenant mon père aussi était mort sans être mort !
Sa voix se brisa.
— Vous avez tous décidé que mentir était une forme de protection.
Henri murmura :
— Dans certains cas, ça l’était.
— Non.
Camille le regarda droit dans les yeux.
— C’était de la lâcheté.
Henri ne répondit rien.
Marc fit un pas dans la pièce.
Henri se plaça immédiatement devant lui.
— Restez là.
Marc sourit.
— Vous voulez encore jouer au protecteur ?
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Les documents.
Camille regarda la photographie.
Puis Marc.
— Et mon père ?
— Je vous conduis à lui.
— En échange des preuves.
— Oui.
Élise intervint :
— Camille, non.
Marc regarda Élise.
— Vous avez retrouvé votre mère.
— Laissez Camille retrouver son père.
Camille fixa Marc.
— Pourquoi avez-vous gardé mon père vivant ?
Marc eut un léger sourire.
— Je ne l’ai pas gardé.
— Alors qui ?
Marc tourna les yeux vers Henri.
— Demandez-lui.
Camille regarda Henri.
Il resta silencieux.
— Parlez.
Henri soupira.
— Après votre départ de France, Jacques a commencé à rassembler des preuves contre Marc.
— Mon départ ?
Camille fronça les sourcils.
— Je suis partie à Londres après mes études.
— Oui.
— Votre père attendait que vous soyez loin.
Camille comprit.
— Pour me protéger.
— Oui.
— Il comptait dénoncer Marc ?
— Oui.
Henri poursuivit :
— Mais Jacques était malade.
— Son cœur était fragile.
— Il savait qu’il n’aurait probablement pas beaucoup d’années devant lui.
— Alors il a décidé de faire croire à sa mort.
Camille eut un rire incrédule.
— De sa propre volonté ?
— Oui.
— Et il ne m’a rien dit ?
Henri secoua la tête.
— Il voulait que votre réaction soit réelle.
Camille regarda le plafond.
Presque amusée par l’absurdité tragique de cette phrase.
— Exactement comme avec Élise.
Henri acquiesça.
— Il répétait les mêmes erreurs.
Sophie murmura :
— Parce qu’il n’avait jamais compris qu’on ne protège pas quelqu’un en lui volantant la vérité.
Camille regarda Sophie.
Puis Henri.
— Où est mon père ?
Marc répondit :
— Je peux vous y conduire.
Henri secoua immédiatement la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ne sait pas où Jacques est.
Marc sourit.
— Vous en êtes certain ?
Henri resta silencieux.
Marc sortit une autre photographie.
Cette fois, Jacques était assis devant une fenêtre.
Derrière lui apparaissait une horloge ancienne.
Henri pâlit.
Sophie le remarqua.
— Vous connaissez cet endroit.
Henri ne répondit pas.
Camille s’approcha.
— Où est-ce ?
— Camille…
— Où est mon père ?
Henri finit par répondre :
— La maison des Cèdres.
— C’est quoi ?
— Une ancienne propriété de votre famille dans le Jura.
Marc sourit.
— Enfin.
Henri comprit trop tard.
Camille aussi.
Marc n’avait pas montré la photographie pour leur révéler où se trouvait Jacques.
Il voulait qu’Henri le fasse.
— Vous ne saviez pas, murmura Camille.
Marc ne répondit pas.
Henri se précipita vers lui.
Mais Marc recula déjà dans le couloir.
— Merci, Henri.
Puis il partit.
Henri voulut le poursuivre.
Camille l’arrêta.
— Non.
— Il sait où est votre père maintenant.
— Alors prévenez-le.
Henri sortit immédiatement son téléphone.
Il composa un numéro.
Aucune réponse.
Encore.
Rien.
Son visage changea.
— Il ne répond pas.
Camille sentit la peur revenir.
— Appelez quelqu’un sur place.
Henri passa un deuxième appel.
Puis un troisième.
Toujours rien.
Finalement, quelqu’un décrocha.
— Oui ?
Henri s’éloigna légèrement.
— C’est moi.
Il écouta.
Puis son visage devint livide.
— Quand ?
Silence.
— Vous êtes certain ?
Camille s’approcha.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Henri raccrocha.
— Jacques est parti.
— Où ?
— Personne ne sait.
— Depuis quand ?
Henri regarda Camille.
— Ce matin.
Marc n’avait donc pas pu aller le chercher après leur conversation.
Quelque chose ne collait pas.
Camille regarda la photographie.
Puis le message reçu plus tôt.
Puis la cassette.
— Attendez.
Tout le monde la regarda.
— Marc nous suivait.
— Oui, répondit Élise.
— Il voulait les documents.
— Oui.
— Mais mon père a quitté sa maison avant que Marc sache où elle se trouvait.
Henri comprit.
— Jacques savait que quelque chose allait arriver.
Camille acquiesça.
— Ou quelqu’un l’a prévenu.
Sophie murmura :
— Peut-être qu’il vient ici.
Henri secoua la tête.
— Trop dangereux.
Lucas, silencieux depuis plusieurs minutes, tira doucement la manche de sa mère.
— Maman ?
— Oui ?
— Le monsieur de la gare.
Élise fronça les sourcils.
— Quel monsieur ?
— Celui qui me regardait avant que je parle à Camille.
Camille se pencha.
— Marc ?
Lucas secoua la tête.
— Non.
— Un autre monsieur.
Henri s'approcha.
— À quoi ressemblait-il ?
Lucas réfléchit.
— Vieux.
— Cheveux blancs.
Le cœur de Camille s’arrêta presque.
— Il portait quoi ?
— Un manteau marron.
— Il avait une canne ?
Lucas acquiesça.
Camille regarda Henri.
— Mon père avait une canne.
Henri resta figé.
— Depuis son opération, oui.
Camille s’agenouilla devant Lucas.
— Tu es sûr de l’avoir vu ?
— Oui.
— Où ?
— Près des grandes fenêtres.
— Il regardait qui ?
Lucas pointa Camille.
— Vous.
Les yeux de Camille se remplirent immédiatement.
Jacques était donc dans la gare.
Il l’avait vue.
Vivante.
À quelques dizaines de mètres.
Et il n’était pas venu vers elle.
— Pourquoi ? murmura-t-elle.
Henri répondit doucement :
— Peut-être qu’il voulait vérifier que vous aviez retrouvé Élise.
Camille ferma les yeux.
Même maintenant.
Même après avoir simulé sa mort.
Son père continuait à observer sa vie de loin.
À décider quand elle pouvait le voir.
Quand elle pouvait savoir.
Quand elle pouvait comprendre.
Camille se releva.
Quelque chose venait de changer en elle.
— Je ne vais pas le chercher.
Henri fronça les sourcils.
— Quoi ?
— S’il veut me revoir, il sait où me trouver.
— Camille…
— Non.
Elle regarda Sophie.
Puis Élise.
— J’ai passé vingt ans à courir après des morts qui étaient vivants.
Elle serra la pince argentée.
— Ça suffit.
Ils quittèrent la clinique avant l’aube.
La police avait été prévenue.
Cette fois, Camille n’avait accepté aucune objection.
Les documents furent copiés et confiés à un avocat indépendant.
Henri remit également les dossiers qu’il conservait depuis des années.
Une enquête officielle allait enfin commencer.
Marc Vidal, lui, avait disparu.
Mais pour la première fois, il ne contrôlait plus les preuves.
Dans la voiture, Lucas dormait contre la vitre.
Sophie était assise à côté de lui.
Élise et Camille se trouvaient devant.
Le ciel commençait à pâlir.
Élise regarda sa pince.
— Tu te souviens de ce qu’on avait écrit dans la boîte ?
Camille sourit.
— Malheureusement.
— « On ne s’abandonnera jamais. »
— On avait quatorze ans.
— C’était très dramatique.
Camille rit doucement.
— Terriblement.
Puis le silence revint.
Élise regarda son amie.
— Tu m’en veux ?
Camille réfléchit longtemps.
— Oui.
Élise baissa les yeux.
Camille continua :
— Et je suis heureuse que tu sois vivante.
Élise releva la tête.
— Les deux peuvent être vrais.
Un petit sourire apparut sur son visage.
— Oui.
Camille regarda la route.
— Je ne sais pas combien de temps il faudra.
— On a déjà attendu vingt ans.
— On peut prendre quelques semaines.
Élise rit.
Pour la première fois, ce rire ressemblait à celui de l’adolescente que Camille avait connue.
Lorsqu’elles arrivèrent à Lyon, le soleil se levait.
Camille demanda au chauffeur de s’arrêter près de la gare.
Élise la regarda.
— Pourquoi ici ?
Camille observa les grandes fenêtres.
— Parce que c’est là que tout a recommencé.
Ils descendirent.
La gare était beaucoup plus calme que la veille.
Lucas se réveilla.
— On prend un train ?
— Pas encore, répondit Élise.
Camille s’arrêta près du même banc où Lucas l’avait abordée.
Elle passa une main dans ses cheveux.
Puis remit la pince argentée à sa place.
Élise fit la même chose avec la sienne.
Lucas les regarda.
— Maintenant vous avez la même.
Camille sourit.
— Oui.
— Donc vous allez rester ensemble ?
Les deux femmes échangèrent un regard.
Élise répondit :
— On va essayer.
Lucas sembla satisfait.
Puis il aperçut quelque chose sur le banc.
Une enveloppe.
— Camille ?
Elle se retourna.
Son prénom était écrit dessus.
Elle reconnut immédiatement l’écriture.
Ses mains se mirent à trembler.
Jacques.
Elle ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur, une seule feuille.
« Ma Camille,
Je t’ai vue hier.
J’ai voulu venir vers toi.
Je n’en ai pas eu le courage.
J’ai passé ma vie à croire que je pouvais protéger les gens que j’aimais en décidant à leur place.
J’avais tort.
Je ne te demanderai pas de me pardonner.
Mais si un jour tu veux entendre toute la vérité de ma bouche, je serai là.
Cette fois, c’est toi qui choisiras.
Papa. »
Camille resta longtemps silencieuse.
Élise ne demanda pas ce qu’elle allait faire.
Elle savait que cette décision n’appartenait qu’à Camille.
Lucas, lui, regarda au bout du quai.
Puis fronça les sourcils.
— C’est lui ?
Camille leva brusquement la tête.
À l’autre extrémité du hall, près des portes vitrées, un vieil homme au manteau brun se tenait immobile.
Une canne dans une main.
Cheveux blancs.
Visage fatigué.
Jacques Laurent.
Cette fois, il ne se cachait pas.
Il regardait sa fille.
Mais il n’avançait pas.
Camille non plus.
Entre eux, vingt-quatre années de mensonges attendaient.
Jacques baissa légèrement la tête.
Comme s’il lui demandait silencieusement la permission.
Camille regarda Élise.
Puis Lucas.
Puis les deux feuilles d’argent.
Elle inspira profondément.
Et fit un premier pas vers son père.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 9 — Ce que Jacques avait encore à révéler
Camille avançait lentement.
Un pas.
Puis un autre.
Jacques ne bougeait pas.
À mesure qu’elle approchait, Camille découvrait les traces laissées par les années.
Les cheveux presque entièrement blancs.
Les rides profondes.
La main tremblante autour de la canne.
Ce n’était plus l’homme qu’elle avait enterré trois ans plus tôt.
Et pourtant, c’était bien son père.
Lorsqu’elle s’arrêta à quelques mètres de lui, Jacques murmura :
— Bonjour, Camille.
Elle sentit quelque chose se briser en elle.
Cette voix.
Elle l’avait entendue dans ses rêves.
Dans ses souvenirs.
Et parfois, pendant les premières semaines suivant ses prétendues funérailles, elle avait cru l’entendre dans la rue.
— Ne dis pas ça.
Jacques baissa les yeux.
— Pardon.
— Ne me dis pas bonjour comme si tu étais parti hier.
Sa voix tremblait.
— Je t’ai enterré.
Jacques ferma les yeux.
— Je sais.
— J’ai choisi ton cercueil.
— Je sais.
— J’ai prononcé un discours devant deux cents personnes.
— Camille…
— Et toi, où étais-tu ?
Jacques resta silencieux.
— Où étais-tu pendant que je pleurais devant une tombe vide ?
— Dans le Jura.
Camille eut un rire sec.
— À quelques heures de moi.
— Oui.
Elle le regarda avec une colère presque calme.
— Tu aurais pu m’appeler.
— Oui.
— M’écrire.
— Oui.
— Me dire simplement : « Je suis vivant. »
Jacques acquiesça.
— Oui.
— Mais tu ne l’as pas fait.
— Non.
Camille sentit ses yeux se remplir.
— Pourquoi ?
Jacques regarda sa fille.
— Parce que j’étais un lâche.
Cette réponse la désarma.
Elle s’attendait à une justification.
À Marc.
À Henri.
À la sécurité.
Aux preuves.
Mais Jacques ne donna aucune excuse.
— J’ai passé ma vie à appeler mes peurs de la prudence, continua-t-il.
— J’ai appelé mes mensonges de la protection.
Il regarda Élise au loin.
— Et j’ai détruit beaucoup de choses en prétendant les sauver.
Camille croisa les bras.
— Alors dis-moi tout.
Jacques acquiesça.
— Pas une version pour me protéger.
— Non.
— Pas ce que tu penses que je peux supporter.
— Non.
— Toute la vérité.
Jacques inspira profondément.
— D’accord.
Ils s’assirent sur un banc.
À quelques mètres, Élise resta avec Sophie et Lucas.
Henri se tenait plus loin.
Il ne s’approcha pas.
Jacques commença.
— Marc n’a pas commencé par voler l’entreprise.
— Au début, il essayait de la sauver.
Camille fronça les sourcils.
— Comment ?
— Nous étions presque ruinés.
— Antoine ne le savait pas.
— J’avais fait plusieurs mauvais investissements.
Jacques baissa les yeux.
— Marc a créé les premières sociétés écrans pour déplacer temporairement de l’argent et cacher certaines pertes.
— Avec ton accord ?
— Oui.
Camille sentit sa mâchoire se contracter.
— Donc tu étais impliqué.
— Dès le début.
— Oui.
— Mais ensuite Marc a compris qu’il pouvait détourner une partie de cet argent pour lui-même.
— Et tu l’as découvert.
— Trop tard.
Jacques poursuivit :
— Quand Antoine a commencé à poser des questions, Marc avait déjà fabriqué suffisamment de documents pour me rendre responsable de tout.
— Alors tu t’es tu.
— Oui.
— Et Antoine est mort.
Jacques ferma les yeux.
— Oui.
Camille le regarda.
— Tu savais que Marc avait saboté sa voiture ?
— Pas avant l’accident.
— Après ?
Jacques hésita.
Camille comprit.
— Tu le soupçonnais.
— Oui.
— Et tu n’as rien dit.
— Je n’avais aucune preuve.
— Tu avais peur.
— Oui.
Camille secoua la tête.
— Toujours la peur.
— Et maman ?
Cette fois, Jacques sembla vieillir de dix ans en quelques secondes.
— Anne n’avait pas peur comme moi.
Un sourire douloureux apparut sur son visage.
— C’était ce que j’aimais le plus chez elle.
— Et probablement ce qui me faisait le plus peur.
Camille attendit.
— Elle avait compris que Marc était responsable.
— Elle voulait aller à la police.
— Je lui ai demandé d’attendre.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais que mes propres signatures apparaissaient dans les dossiers.
— Tu voulais te protéger.
Jacques regarda sa fille.
— Oui.
Le mot tomba lourdement.
Camille détourna les yeux.
— Alors si tu ne lui avais pas demandé d’attendre…
— Peut-être qu’elle serait encore vivante.
Jacques avait les yeux remplis de larmes.
— Je pense à ça tous les jours depuis vingt-quatre ans.
Camille murmura :
— Mais tu n’as pas tué maman.
— Non.
— Marc ?
Jacques resta silencieux.
— Papa.
— Je ne peux pas te dire que Marc l’a tuée.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’en ai jamais eu la preuve.
Il regarda Camille.
— Mais je peux te dire quelque chose que personne d’autre ne sait.
Camille se figea.
— Quoi ?
Jacques regarda autour de lui.
Puis baissa la voix.
— Anne n’était pas seule dans la voiture.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Le rapport officiel disait qu’elle conduisait seule.
— C’était faux.
— Qui était avec elle ?
Jacques regarda Sophie.
Camille suivit son regard.
Puis se retourna brusquement vers lui.
— Sophie ?
Jacques acquiesça.
Camille se leva.
— Mais Sophie n’a jamais dit ça.
— Parce qu’elle ne se souvient pas de tout.
Sophie remarqua qu’ils la regardaient.
Elle s’approcha lentement.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Camille demanda :
— Tu étais dans la voiture avec ma mère ?
Sophie s’arrêta.
Son visage changea.
— Qui t’a dit ça ?
— Mon père.
Sophie regarda Jacques.
Pendant plusieurs secondes, personne ne parla.
Puis elle acquiesça.
— Oui.
Élise s’approcha à son tour.
— Maman ?
Sophie prit une profonde inspiration.
— Anne devait rencontrer quelqu’un cette nuit-là.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
— Marc.
Jacques se leva.
— Quoi ?
Même lui semblait surpris.
Sophie regarda Camille.
— Marc avait appelé ta mère.
— Il disait vouloir tout arrêter.
— Rendre l’argent.
— Témoigner contre les autres personnes impliquées.
Camille sentit quelque chose changer.
— Les autres ?
Sophie acquiesça.
— Marc ne travaillait pas seul.
Jacques devint livide.
— Sophie, qui ?
— Je ne savais pas.
— Anne non plus.
Elle poursuivit :
— Nous avons pris la voiture ensemble.
— À quelques kilomètres de Lyon, les freins ont cessé de répondre.
Camille retint son souffle.
— Comment as-tu survécu ?
— J’ai été éjectée.
Sophie porta instinctivement une main à son épaule.
— Quand je me suis réveillée, j’étais à l’hôpital sous un faux nom.
Élise demanda :
— Qui t’y avait emmenée ?
Sophie regarda Jacques.
— Henri.
Tout le monde se tourna vers lui.
Henri s’approcha lentement.
— C’est vrai.
Camille demanda :
— Pourquoi un faux nom ?
— Parce que lorsque je suis arrivé sur les lieux, Anne était déjà morte.
Henri regarda Sophie.
— Sophie respirait encore.
— Et j’ai vu une deuxième voiture quitter les lieux.
Jacques fronça les sourcils.
— Quelle voiture ?
— Je n’ai jamais vu le conducteur.
— Mais j’ai reconnu le véhicule.
Henri marqua une pause.
— Il appartenait à la société.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Qui pouvait l’utiliser ?
Henri répondit :
— Jacques.
— Antoine.
— Moi.
— Marc.
Puis il hésita.
— Et une cinquième personne.
Jacques releva brusquement la tête.
— Non.
Henri le regarda.
— Si.
Camille observa son père.
— Qui ?
Jacques semblait terrifié.
— Papa ?
Il murmura un prénom.
— Claire.
Camille fronça les sourcils.
— Qui est Claire ?
Jacques ne répondit pas immédiatement.
Sophie, elle, avait fermé les yeux.
— Claire Delmas, dit-elle.
Camille regarda Henri.
Même nom.
— Votre femme ?
Henri acquiesça.
— Mon ex-femme.
Camille tenta de comprendre.
— Pourquoi personne n’a jamais parlé d’elle ?
Henri répondit :
— Parce qu’elle a disparu peu après la mort d’Anne.
Camille eut un rire incrédule.
— Évidemment.
Encore une disparition.
— Et vous pensez qu’elle était impliquée ?
Henri secoua la tête.
— Je ne le pensais pas.
— Jusqu’à quand ?
— Jusqu’à ce matin.
Il sortit son téléphone.
— J’ai reçu ceci.
Une photographie.
Une femme d’une soixantaine d’années entrait dans un hôtel de Lyon.
Cheveux gris-blond.
Lunettes sombres.
Manteau beige.
La date était celle de la veille.
Élise regarda l’image.
— Elle est à Lyon.
— Oui.
Camille regarda son père.
— Quel rapport avec Marc ?
Jacques murmura :
— Claire Delmas était la seule personne qui connaissait tous les comptes.
Henri acquiesça.
— Elle était auditrice financière du groupe.
Camille comprit lentement.
— Donc Marc pouvait détourner l’argent…
— Mais Claire savait où il allait.
— Exactement.
Sophie ajouta :
— Anne pensait que quelqu’un protégeait Marc de l’intérieur.
Jacques regarda Henri.
— Et si ce n’était pas Marc qui protégeait Claire ?
Henri termina sa pensée.
— Mais Claire qui utilisait Marc.
Un silence.
Camille repensa à tout.
Marc avait menti.
Mais il avait également conservé des preuves.
Il les avait conduits jusqu’au coffre.
Il aurait pu prendre la clé dans la gare.
Il ne l’avait pas fait.
— Marc voulait les documents, murmura-t-elle.
— Oui, répondit Henri.
— Mais peut-être pas pour les détruire.
Jacques comprit.
— Peut-être pour se protéger de Claire.
Le téléphone de Camille vibra.
Numéro inconnu.
Un message.
« Maintenant que ton père a cessé de faire le mort, demande-lui pourquoi il n’a jamais retrouvé le corps d’Anne. »
Camille sentit le froid lui parcourir le dos.
Elle montra le message à Jacques.
Son visage se vida.
— Quoi ? demanda Élise.
Camille regarda son père.
— Il n’y avait pas de corps ?
Jacques ne répondit pas.
— Papa ?
— Le cercueil était fermé.
Camille sentit son cœur battre plus vite.
— Pourquoi ?
— Les blessures…
— Tu as vu son corps ?
Silence.
— Non.
Camille recula.
Sophie devint soudain immobile.
— Attendez.
Tout le monde la regarda.
Elle semblait chercher quelque chose dans sa mémoire.
— Après l’accident…
Sa respiration accéléra.
— Je me souviens d’Anne.
Camille s’approcha.
— Quoi ?
— Elle respirait.
Henri secoua la tête.
— Sophie, quand je suis arrivé—
— Non.
Elle posa une main contre son front.
— Avant.
— Juste après l’impact.
Des fragments revenaient.
— J’étais au sol.
— J’ai vu quelqu’un sortir Anne de la voiture.
Camille sentit ses jambes trembler.
— Qui ?
Sophie ferma les yeux.
— Une femme.
Henri pâlit.
— Claire ?
Sophie murmura :
— Je crois.
Camille regarda son père.
— Alors qui avons-nous enterré ?
Personne ne répondit.
Le téléphone vibra une seconde fois.
Un nouveau message.
Cette fois, une adresse.
Un hôtel à Lyon.
Chambre 412.
Et une phrase :
« Si Camille veut enfin savoir ce qui est arrivé à sa mère, qu’elle vienne seule. »
Camille resta figée.
En dessous se trouvait une photographie prise quelques minutes auparavant.
Une femme âgée était assise près d’une fenêtre.
De profil.
Cheveux gris.
Visage partiellement caché.
Mais autour de son cou se trouvait un pendentif.
Camille le reconnut immédiatement.
Elle l’avait offert à sa mère pour son dernier anniversaire.
Ses lèvres tremblèrent.
— Non…
Élise regarda la photographie.
— Camille ?
Camille agrandit l’image.
Puis murmura :
— Je crois que ma mère est vivante.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 10 — La chambre 412
Camille regardait encore la photographie.
Le pendentif.
Elle ne pouvait pas se tromper.
Une petite pierre bleue entourée d’un cercle d’argent.
Elle avait économisé pendant des mois pour l’acheter lorsqu’elle avait douze ans.
Sa mère ne l’enlevait jamais.
— Camille, dit Élise doucement, ça peut être un piège.
— Je sais.
— Le message dit de venir seule.
— Je sais.
Jacques s’approcha.
— Tu n’iras pas.
Camille releva lentement les yeux vers lui.
— Pardon ?
— C’est trop dangereux.
Camille eut un rire froid.
— Tu n’as toujours rien compris.
— Camille—
— Pendant vingt-quatre ans, vous avez tous décidé pour moi.
Elle désigna Sophie.
— Elle devait être morte.
Puis Élise.
— Elle devait être morte.
Puis Jacques.
— Toi aussi.
Elle leva son téléphone.
— Et maintenant, peut-être que maman est vivante.
Sa voix se brisa légèrement.
— Cette fois, personne ne va décider à ma place.
Jacques baissa les yeux.
— Tu as raison.
La réponse surprit Camille.
Son père poursuivit :
— Mais choisir toi-même ne signifie pas devoir y aller sans protection.
Henri acquiesça.
— L’hôtel est à moins de quinze minutes.
Élise s’approcha.
— Je viens avec toi.
Camille regarda le message.
« Seule. »
— Non.
— Camille…
— S’il y a vraiment quelqu’un dans cette chambre, je veux savoir pourquoi cette personne exige que je sois seule.
Élise comprit qu’elle ne la ferait pas changer d’avis.
— Alors on reste à proximité.
Camille acquiesça.
— D’accord.
Vingt minutes plus tard, Camille entra seule dans l’hôtel.
Un établissement discret.
Pas luxueux.
Moquette sombre.
Murs crème.
Une réception presque vide.
Elle prit l’ascenseur.
Quatrième étage.
Chaque seconde semblait interminable.
Lorsque les portes s’ouvrirent, Camille resta immobile quelques instants.
Elle avança.
Sa main tremblait.
Elle s’arrêta devant la porte.
Puis frappa.
Aucune réponse.
— Maman ?
Le mot sortit presque malgré elle.
Silence.
Camille frappa de nouveau.
— Il y a quelqu’un ?
Cette fois, elle entendit un mouvement.
Des pas lents.
Puis la serrure.
La porte s’entrouvrit.
Une femme apparut.
Environ soixante-cinq ans.
Cheveux gris.
Visage marqué.
Yeux verts.
Camille cessa de respirer.
La femme aussi.
Pendant quelques secondes, aucune ne parla.
Puis la femme murmura :
— Mon Dieu…
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Tu as ses yeux.
Camille sentit son espoir s’effondrer presque immédiatement.
Ce n’était pas Anne.
— Qui êtes-vous ?
La femme ouvrit davantage la porte.
— Entre.
— Non.
Camille resta dans le couloir.
— Qui êtes-vous ?
La femme baissa les yeux.
— Claire Delmas.
Camille sentit son corps se raidir.
— Vous.
Claire acquiesça.
— Oui.
Camille recula.
— Où est ma mère ?
Claire ne répondit pas.
— Vous m’avez envoyé cette photographie.
— Oui.
— Vous portez son pendentif.
Claire porta instinctivement une main à son cou.
— Il appartenait à Anne.
— Où est-elle ?
Claire murmura :
— Entre, Camille.
— Répondez-moi !
Une porte s’ouvrit plus loin dans le couloir.
Un client regarda brièvement dans leur direction.
Claire baissa la voix.
— Si tu veux savoir ce qui est arrivé à ta mère, entre.
Camille hésita.
Puis franchit la porte.
La chambre était simple.
Un lit.
Une table.
Deux chaises.
Plusieurs dossiers étaient posés près de la fenêtre.
Camille resta près de la porte.
— Je vous écoute.
Claire s’assit.
— Henri t’a probablement raconté que j’étais derrière les détournements.
— Il ne sait pas.
— Jacques ?
— Il ne sait pas non plus.
Claire sourit tristement.
— Jacques n’a jamais su grand-chose.
Camille serra la mâchoire.
— Parlez de ma mère.
Claire regarda le pendentif.
— Anne était mon amie.
— Vous avez une drôle de manière de traiter vos amis.
Claire encaissa la remarque.
— Tu as raison.
Elle retira le pendentif.
Puis le posa sur la table.
— La nuit de l’accident, Anne m’avait demandé de la rejoindre.
— Sophie était avec elle.
— Je sais.
Claire releva les yeux.
— Alors Sophie se souvient.
— Seulement de fragments.
Claire acquiesça.
— C’est normal.
— Elle avait été gravement blessée.
Camille s’approcha.
— Vous étiez dans la deuxième voiture.
— Oui.
— Vous les suiviez ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Claire hésita.
— Parce que je savais que Marc les attendait.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Vous travailliez avec lui.
— Au début.
— Pour voler l’entreprise ?
Claire secoua la tête.
— Marc n’était pas celui qui avait imaginé le système.
— Alors qui ?
Claire regarda Camille.
— Ton père.
Camille resta silencieuse.
— Non.
— Jacques avait besoin d’argent pour sauver l’entreprise.
— Il a demandé à Marc de créer les premières sociétés.
— Ça, je le sais.
Claire poursuivit :
— Ce que tu ignores, c’est que Jacques voulait arrêter après deux ans.
— Marc, lui, avait compris qu’il pouvait gagner énormément.
— Il a continué.
— Et vous ?
Claire eut un sourire amer.
— J’étais auditrice.
— J’ai découvert les comptes.
— Au lieu de les dénoncer, j’ai essayé de les utiliser pour récupérer l’argent.
— Pour vous ?
— Non.
— Pour le remettre dans l’entreprise.
Camille secoua la tête.
— Tout le monde dans cette histoire croit avoir une bonne raison de commettre un crime.
Claire baissa les yeux.
— Oui.
— C’est probablement pour ça que tout s’est terminé ainsi.
Camille posa ses deux mains sur la table.
— Ma mère.
Claire ferma les yeux.
— Après l’accident, je suis arrivée quelques minutes avant Henri.
— Sophie était inconsciente.
— Anne respirait encore.
Camille sentit ses yeux se remplir.
— Alors vous l’avez sortie.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Anne m’a demandé de le faire.
Camille fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Elle était consciente.
— À peine.
— Mais elle savait que quelqu’un avait saboté la voiture.
Claire poursuivit :
— Elle m’a attrapée par le bras.
— Elle m’a dit : « S’ils me croient morte, Camille sera peut-être en sécurité. »
Camille recula.
Encore.
Encore cette même logique.
Disparaître pour protéger quelqu’un.
Mentir pour l’aimer.
— Alors ma mère a choisi de disparaître ?
Claire ne répondit pas immédiatement.
— Oui.
Camille sentit une colère immense monter en elle.
— Et elle m’a laissée avec mon père ?
— Elle pensait que Jacques te protégerait.
— Pendant combien de temps ?
— Quelques semaines.
Camille se figea.
— Quelques semaines ?
Claire acquiesça.
— Anne devait revenir.
— Alors pourquoi elle n’est jamais revenue ?
Claire détourna les yeux.
Camille comprit immédiatement.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Claire.
— Regardez-moi.
La femme releva les yeux.
— Anne a disparu.
— Disparu ?
— Je l’avais installée dans une maison près d’Annecy.
— Elle était blessée mais vivante.
— Un médecin venait la voir discrètement.
— Et puis ?
— Trois semaines plus tard, je suis arrivée.
Claire avala difficilement.
— La maison était vide.
— Il y avait du sang dans la cuisine.
Camille sentit le sol se dérober.
— Et ma mère ?
— Plus aucune trace.
— Vous avez appelé la police ?
— Non.
Camille eut un rire incrédule.
— Évidemment.
Claire baissa la tête.
— J’avais falsifié des documents.
— Organisé sa disparition.
— J’étais certaine que la police finirait par prévenir Marc.
— Alors vous n’avez rien fait ?
— J’ai cherché.
— Pendant vingt-quatre ans ?
— Oui.
Camille la regarda avec dégoût.
— Et le pendentif ?
Claire posa les doigts dessus.
— Je l’ai trouvé dans la maison.
Camille se détourna.
Elle avait envie de partir.
Puis elle remarqua les dossiers près de la fenêtre.
— C’est quoi ?
Claire se leva.
— La raison pour laquelle je t’ai appelée.
Elle prit une chemise beige.
— J’ai retrouvé Marc il y a six mois.
Camille se retourna.
— Où ?
— En Suisse.
— Il cherchait la même chose que moi.
— Anne ?
— Oui.
Camille fronça les sourcils.
— Pourquoi Marc chercherait-il ma mère s’il voulait la tuer ?
Claire resta silencieuse.
Puis elle posa une photographie sur la table.
— Parce que Marc n’a pas saboté la voiture.
Camille fixa Claire.
— Quoi ?
— Il était responsable de beaucoup de choses.
— Des détournements.
— Des menaces.
— De la mort d’Antoine, probablement.
— Mais pas de l’accident d’Anne.
— Alors qui ?
Claire poussa la photographie vers elle.
Une image ancienne.
Prise dans un parking.
La voiture d’Anne apparaissait au fond.
Une silhouette était accroupie près de la roue avant.
Camille rapprocha la photo.
— On ne voit pas son visage.
— Non.
Claire posa une seconde image.
La même personne quittait le parking.
Cette fois, son profil était visible.
Camille resta immobile.
Elle connaissait ce visage.
Mais elle ne voulait pas le reconnaître.
— Non.
Claire murmura :
— Je suis désolée.
Camille secoua la tête.
— Cette photo peut être fausse.
— Elle ne l’est pas.
— Vous mentez.
— J’aurais préféré.
Camille regarda encore.
Puis murmura :
— Henri.
Claire acquiesça.
— Pourquoi ?
Claire répondit :
— Je ne sais pas.
— C’est votre ex-mari.
— Justement.
— Vous devez savoir.
— Henri m’a toujours dit qu’il était arrivé après l’accident.
— Pendant vingt-quatre ans, je l’ai cru.
— Jusqu’à ce que je retrouve ces images.
Camille prit la photographie.
— Il a sauvé Sophie.
— Oui.
— Pourquoi saboter une voiture puis sauver l’une des passagères ?
Claire répondit :
— Peut-être qu’il ne savait pas que Sophie serait avec Anne.
— Ou peut-être qu’il ne voulait tuer personne.
Camille la regarda.
— Saboter des freins sans vouloir tuer quelqu’un ?
— Je sais.
Claire ferma les yeux.
— Rien n’a de sens.
Camille sentit soudain son téléphone vibrer.
Élise.
Elle ne répondit pas.
Un message apparut.
« Tout va bien ? »
Camille tapa :
« Oui. Attends-moi. »
Puis elle regarda Claire.
— Pourquoi me montrer ça maintenant ?
— Parce qu’Henri sait que j’ai retrouvé les images.
— Comment ?
— Je l’ai appelé.
Camille la fixa avec incrédulité.
— Pourquoi ?
Claire eut les yeux humides.
— Parce que malgré tout, une partie de moi voulait l’entendre me dire que ce n’était pas lui.
— Et ?
— Il n’a rien nié.
Camille sentit son ventre se nouer.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Claire regarda la porte.
— Il m’a demandé où j’étais.
Camille devint immobile.
— Vous lui avez dit ?
— Non.
À cet instant, quelqu’un frappa.
Trois coups.
Lents.
Claire pâlit.
Camille regarda la porte.
— Vous attendez quelqu’un ?
Claire secoua la tête.
Un nouveau coup.
Puis une voix.
— Claire ?
Camille reconnut immédiatement Henri.
Claire recula.
— Comment il nous a trouvées ?
Camille sortit son téléphone.
Puis elle comprit.
Henri connaissait l’hôtel.
Peut-être avait-il suivi son trajet.
Ou peut-être Claire lui avait-elle donné suffisamment d’indices.
— Camille ?
Henri frappa encore.
— Je sais que tu es là.
Claire murmura :
— Ne lui ouvre pas.
Camille regarda les photographies.
Puis la porte.
— Cette fois, je veux l’entendre parler.
Elle ouvrit.
Henri se tenait dans le couloir.
Il vit Claire.
Puis les photographies dans la main de Camille.
Son visage changea.
— Où avez-vous eu ça ?
Camille lui montra l’image.
— C’est vous ?
Henri resta silencieux.
— Répondez.
Claire s’approcha derrière Camille.
— Dis-lui.
Henri ferma les yeux.
Puis murmura :
— Oui.
Camille sentit son cœur s’effondrer.
— Vous avez saboté la voiture de ma mère.
Henri secoua lentement la tête.
— Non.
Camille leva la photographie.
— Vous venez de dire que c’était vous !
— C’est moi sur la photo.
— Mais je n’ai pas saboté les freins.
— Alors qu’est-ce que vous faisiez ?
Henri regarda Claire.
Puis Camille.
— Je les réparais.
Silence.
Claire fronça les sourcils.
— Quoi ?
Henri entra dans la chambre.
— Quelqu’un les avait déjà endommagés.
— Je l’ai découvert ce soir-là.
— Pourquoi ne pas avoir prévenu Anne ?
— J’ai essayé.
— Son téléphone était éteint.
— J’ai réparé ce que je pouvais et je suis parti chercher Jacques.
Camille secoua la tête.
— Et pourtant les freins ont lâché.
— Oui.
Henri regarda la photographie.
— Parce que quelqu’un est revenu après moi.
Claire devint immobile.
— Qui ?
Henri sortit une petite enveloppe de son manteau.
— C’est ce que j’essaye de découvrir depuis vingt-quatre ans.
Il posa une troisième photographie sur la table.
Même parking.
Même voiture.
Une heure après le passage d’Henri.
Une autre silhouette se trouvait près du capot.
Cette fois, le visage était visible.
Claire porta une main à sa bouche.
Camille ne connaissait pas cette personne.
— Qui est-ce ?
Henri ne regardait plus Camille.
Il regardait Claire.
— Ton frère.
Claire recula.
— Impossible.
Henri murmura :
— Étienne.
Le visage de Claire se décomposa.
Camille demanda :
— Qui est Étienne ?
Claire semblait incapable de répondre.
Henri le fit à sa place.
— Étienne Delmas.
— Le frère de Claire.
Il marqua une pause.
— Et le médecin qui a officiellement signé le certificat de décès de votre mère.
Camille cessa de respirer.
Tout se rejoignait.
Le faux décès.
Le cercueil fermé.
La disparition d’Anne.
— Où est Étienne maintenant ?
Claire murmura :
— Il vit près d’Annecy.
Camille la fixa.
Annecy.
L’endroit où sa mère avait été cachée.
Henri comprit au même instant.
— Claire…
Elle pâlit.
— Non.
Camille s’approcha.
— Votre frère savait où ma mère se cachait ?
Claire ne répondit pas.
— Claire !
Des larmes apparurent dans ses yeux.
— Oui.
Camille sentit tout son corps se glacer.
— Alors si quelqu’un sait ce qui est arrivé à Anne après sa disparition…
Henri termina :
— C’est Étienne.
Claire regarda Camille.
Puis murmura :
— Il y a autre chose.
— Quoi encore ?
Claire prit son téléphone.
Elle ouvrit une photographie reçue trois jours auparavant.
Une petite maison au bord d’un lac.
Sur la terrasse se tenait une femme âgée.
Cheveux gris.
Même pendentif bleu autour du cou.
Mais cette fois, son visage était visible.
Camille sentit ses genoux trembler.
Claire murmura :
— Cette photo a été prise près d’Annecy la semaine dernière.
Camille agrandit le visage.
Les années l’avaient changé.
Mais elle reconnut immédiatement ses yeux.
Les mêmes que les siens.
Anne Laurent.
Sa mère.
Vivante.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 11 — La maison au bord du lac
Camille ne quittait plus la photographie des yeux.
Une maison blanche.
Un petit jardin.
Le lac derrière.
Et cette femme.
Vingt-quatre années avaient transformé son visage, mais pas ses yeux.
Camille les aurait reconnus parmi mille.
— C’est elle.
Personne ne répondit.
Camille agrandit encore l’image.
— C’est ma mère.
Sa voix se brisa.
Henri regarda Claire.
— Qui t’a envoyé cette photo ?
— Un numéro inconnu.
— Quand ?
— Il y a trois jours.
— Et tu n’as rien dit ?
Claire baissa les yeux.
— Je voulais être certaine.
Camille releva brutalement la tête.
— Certaine ?
Elle posa le téléphone sur la table.
— Vous aviez une photographie de ma mère vivante et vous avez attendu trois jours ?
— Camille—
— Trois jours !
Claire encaissa sa colère.
— J’ai passé vingt-quatre ans à suivre de fausses pistes.
— Des femmes qui lui ressemblaient.
— Des noms inventés.
— Des adresses abandonnées.
Elle regarda Camille.
— Je ne voulais pas te donner un espoir qui pouvait te détruire une deuxième fois.
Camille eut un rire sans joie.
— Encore quelqu’un qui décide ce que je peux supporter.
Claire ne répondit pas.
Henri prit la photographie.
— Je connais cet endroit.
Camille se tourna vers lui.
— Où ?
— Près de Talloires.
— Sur la rive est du lac d’Annecy.
Claire acquiesça.
— La maison appartenait autrefois à Étienne.
Le silence retomba.
Camille demanda :
— Elle lui appartient encore ?
— Non.
— Il l’a vendue il y a une quinzaine d’années.
— À qui ?
Claire hésita.
— À une société privée.
Henri fronça les sourcils.
— Laquelle ?
Claire ouvrit un dossier.
— Valmont Patrimoine.
Henri pâlit.
— Quoi ?
— Tu connais ?
Il regarda Camille.
— C’était une société contrôlée par Marc.
Une heure plus tard, ils avaient quitté Lyon.
Camille avait refusé d’attendre le lendemain.
Élise, Sophie et Lucas les avaient rejoints.
Jacques aussi.
Personne n’avait réussi à convaincre Camille de rester.
La route vers Annecy se déroulait sous un ciel encore gris.
Camille regardait silencieusement par la fenêtre.
Élise était assise près d’elle.
— Tu as peur ? demanda-t-elle.
Camille répondit sans détourner les yeux.
— Oui.
— Qu’elle ne soit pas là ?
— Aussi.
Elle marqua une pause.
— Mais surtout qu’elle soit là.
Élise comprit.
Retrouver quelqu’un n’effaçait pas automatiquement les années.
Elle en savait quelque chose.
— Tu n’es pas obligée de lui pardonner.
Camille regarda son amie.
— Je ne sais même pas encore ce que je lui reproche.
— Elle était blessée.
— Peut-être prisonnière.
— Peut-être qu’elle ne pouvait pas revenir.
Camille baissa les yeux.
— Ou peut-être qu’elle a fait exactement ce que vous avez tous fait.
— Décider que ma douleur était préférable au danger.
Élise resta silencieuse.
Camille demanda :
— Quand tu as revu ta mère, tu as ressenti quoi ?
Élise regarda Sophie, assise plus loin.
— Tout.
— En même temps.
— J’avais envie de la prendre dans mes bras et de lui demander pourquoi elle m’avait abandonnée.
Un sourire triste.
— Je crois que les deux sentiments peuvent vivre ensemble.
Camille acquiesça.
— Tu m’as déjà dit ça.
— Parce que j’essaie de m’en convaincre moi-même.
Pour la première fois depuis l’hôtel, Camille sourit légèrement.
Ils arrivèrent près du lac en fin de matinée.
Le paysage était presque trop paisible.
Eau calme.
Montagnes couvertes de brume.
Petites maisons dispersées entre les arbres.
Henri indiqua une route étroite.
— C’est là.
Jacques était assis à l’avant.
Depuis leur départ, il avait à peine parlé.
Camille l’observa.
— Tu savais ?
Jacques se retourna.
— Pour cette maison ?
— Pour maman.
— Non.
— Tu n’as jamais su qu’elle avait survécu ?
— Jamais.
Camille chercha le mensonge sur son visage.
Elle n’en trouva pas.
— Si j’avais su…
Jacques s’interrompit.
— Quoi ?
Il regarda sa fille.
— Je l’aurais cherchée jusqu’à mon dernier jour.
Camille répondit froidement :
— Comme moi, après ta fausse mort ?
Jacques baissa les yeux.
— Tu as raison.
Camille détourna le regard.
Elle n’éprouvait aucune satisfaction à le blesser.
Mais elle n’était pas encore capable de l’épargner.
La voiture s’arrêta.
La maison de la photographie était devant eux.
Exactement la même.
Façade claire.
Volets vert pâle.
Petit chemin de pierre.
Le lac visible derrière les arbres.
Camille sentit son cœur accélérer.
— Restez ici.
Élise secoua la tête.
— Je viens.
— Non.
— Camille—
Camille lui prit la main.
— S’il te plaît.
Élise comprit.
— D’accord.
Camille descendit seule.
Elle avança vers la maison.
Chaque pas semblait réveiller un souvenir.
La voix de sa mère.
Son parfum.
Ses mains dans ses cheveux.
Une chanson dans la cuisine.
Le pendentif bleu.
Elle atteignit la porte.
Aucune sonnette.
Elle frappa.
Une fois.
Puis deux.
Rien.
— Maman ?
Silence.
Camille ferma les yeux.
Puis elle entendit quelque chose.
Un léger bruit derrière la maison.
Elle contourna la façade.
Et s’arrêta.
Une femme était assise face au lac.
Cheveux gris attachés derrière la tête.
Un châle crème sur les épaules.
Elle tenait une tasse entre ses mains.
Camille ne pouvait pas voir son visage.
Pourtant, elle savait.
— Maman ?
La tasse glissa des mains de la femme.
Elle se brisa sur les pierres.
La femme ne se retourna pas.
Camille fit un pas.
— Maman…
Très lentement, la femme se leva.
Puis se retourna.
Camille sentit le monde disparaître autour d’elle.
Anne Laurent.
Plus âgée.
Plus fragile.
Une fine cicatrice traversait sa tempe.
Mais vivante.
Réellement vivante.
Anne regardait sa fille comme si elle voyait un fantôme.
— Camille ?
Camille ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Anne porta une main tremblante à ses lèvres.
— Ma petite Camille…
Elle voulut avancer.
Camille recula.
Anne s’arrêta immédiatement.
La douleur passa dans ses yeux.
— Ne m’appelle pas comme ça.
Anne baissa la main.
— Pardon.
Camille tremblait.
— Pourquoi ?
Anne semblait ne pas comprendre.
— Pourquoi quoi ?
Camille eut presque envie de crier.
— Vingt-quatre ans.
Anne pâlit.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Camille se figea.
— Vingt-quatre ans.
Anne recula.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Non, ce n’est pas possible.
Camille la regarda.
Quelque chose n’allait pas.
Anne demanda :
— Quelle année sommes-nous ?
Camille sentit un froid immense lui traverser le corps.
— 2026.
Anne s’appuya contre la table.
— Non…
— Maman ?
Anne respirait difficilement.
— Non.
Elle regarda ses mains vieillies.
Puis le lac.
Puis Camille.
— Étienne m’avait dit…
Elle s’arrêta.
Camille s’approcha.
— Qu’est-ce qu’Étienne t’avait dit ?
Anne regarda sa fille.
— Que nous étions en 2007.
Camille resta figée.
— Quoi ?
Anne porta les mains à sa tête.
— J’ai eu un accident.
— Je sais.
— J’ai perdu des souvenirs.
— Étienne m’a soignée.
— Pendant combien de temps ?
Anne regarda autour d’elle.
— Quelques années.
Camille sentit sa gorge se serrer.
— Quelques années ?
Anne semblait soudain paniquée.
— Je ne sais pas.
— Il m’a dit que j’avais été dans le coma longtemps.
— Que Jacques était mort.
Camille se retourna brusquement vers la voiture.
Jacques était encore à l’intérieur.
— Il t’a dit que papa était mort ?
— Oui.
— Et moi ?
Anne ne répondit pas.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit sur moi ?
Les yeux d’Anne se remplirent de larmes.
— Que tu étais morte dans un accident.
Camille recula comme si elle venait d’être frappée.
— Non.
Anne pleurait maintenant.
— Il m’a montré un article.
— Des photographies.
— Une tombe.
Camille comprit.
Étienne avait construit une réalité entière autour d’elle.
— Pourquoi tu n’es jamais partie d’ici ?
Anne regarda la maison.
— Je suis partie.
— Plusieurs fois.
— Mais…
Elle hésita.
— Chaque fois, je faisais des crises.
— Je ne reconnaissais pas les lieux.
— J’oubliais où j’étais.
— Étienne disait que mon cerveau avait été trop endommagé.
Camille sentit la colère remplacer le choc.
— Où est-il ?
Anne se raidit.
— Il vient chaque semaine.
— Quel jour ?
Anne regarda vers le chemin.
Son visage changea.
— Aujourd’hui.
Un moteur se fit entendre.
Camille se retourna.
Une voiture sombre approchait.
Élise sortit immédiatement du véhicule derrière elle.
Henri aussi.
Puis Claire.
Lorsque Anne vit Claire, elle devint livide.
— Claire ?
Claire s’arrêta.
Ses yeux se remplirent instantanément.
— Anne.
Anne fit quelques pas vers elle.
— Tu es vivante.
Claire porta une main à sa bouche.
— C’est moi qui devrais te dire ça.
Anne semblait perdue.
Puis Jacques descendit à son tour.
Cette fois, Anne cessa complètement de bouger.
Jacques resta près de la voiture.
Il ne pouvait plus avancer.
— Anne…
Elle recula.
— Non.
Camille regarda sa mère.
— Maman, c’est papa.
Anne secoua la tête.
— Non.
— Jacques est mort.
Jacques avait les larmes aux yeux.
— Anne, regarde-moi.
— Ne m’approche pas !
Il s’arrêta immédiatement.
Anne regarda Camille.
Puis Jacques.
Puis Claire.
Tout son monde venait de s’effondrer en quelques minutes.
— Étienne m’a menti.
Camille acquiesça.
— Oui.
Anne murmura :
— Sur tout.
Un moteur s’arrêta devant la maison.
La voiture sombre venait d’arriver.
La portière s’ouvrit.
Un homme âgé en descendit.
Grand.
Cheveux blancs parfaitement coiffés.
Manteau gris clair.
Une mallette médicale à la main.
Claire murmura :
— Étienne.
L’homme les vit.
Il s’arrêta.
Son regard passa de Claire à Henri.
Puis Jacques.
Puis Camille.
Enfin Anne.
Il ne sembla pas paniqué.
Seulement fatigué.
— Je savais que ce jour finirait par arriver.
Camille s’avança.
— Vous lui avez fait croire que sa fille était morte.
Étienne posa sa mallette.
— Oui.
— Pendant vingt-quatre ans ?
— Oui.
Anne le regardait comme si elle ne connaissait plus l’homme qui l’avait soignée pendant toutes ces années.
— Pourquoi ?
Étienne se tourna vers elle.
— Pour te garder en vie.
Anne secoua la tête.
— Ne dis pas ça.
— C’est la vérité.
Camille s’approcha encore.
— Vous avez saboté sa voiture.
Étienne regarda Henri.
— C’est ce qu’il vous a raconté ?
Henri sortit la photographie.
— Nous avons les images.
Étienne l’observa.
Puis sourit tristement.
— Alors vous avez une image de moi près d’une voiture.
— Pas une preuve de ce que j’y faisais.
Camille serra les mâchoires.
— Vous allez encore mentir ?
— Non.
Étienne regarda Anne.
— Je vais enfin raconter ce qui s’est passé.
Ils entrèrent dans la maison.
Anne resta près de Camille.
Pas contre elle.
Pas encore.
Mais près d’elle.
Étienne posa une vieille boîte sur la table.
— J’ai conservé ça pendant vingt-quatre ans.
À l’intérieur se trouvaient des dossiers médicaux.
Des photographies.
Des lettres.
Et un petit magnétophone.
Claire regarda son frère.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais qu’un jour quelqu’un viendrait.
Henri demanda :
— Qui a saboté les freins ?
Étienne répondit :
— Personne.
Silence.
Henri fronça les sourcils.
— C’est impossible.
— Le rapport du mécanicien—
— Était faux.
— Pourquoi ?
Étienne regarda Jacques.
— Parce que Marc l’avait payé pour fabriquer un sabotage.
Camille ne comprenait plus.
— Alors l’accident ?
Étienne répondit :
— Une défaillance mécanique.
— Un véritable accident.
Jacques se leva.
— Marc a donc utilisé l’accident pour nous faire croire qu’il avait essayé de tuer Anne.
Étienne acquiesça.
— La peur était plus utile pour lui que la violence.
Claire demanda :
— Alors pourquoi étais-tu près de la voiture ?
— Parce que Marc m’avait demandé de falsifier le rapport médical d’Antoine.
Claire pâlit.
— Tu travaillais pour lui.
— Oui.
Étienne ne chercha pas à nier.
— J’avais besoin d’argent.
— Beaucoup d’argent.
— J’ai fait des choses dont j’ai honte.
Anne le regarda.
— Et moi ?
Étienne ferma les yeux.
— Toi, tu étais la seule chose que je n’avais pas prévue.
Il expliqua.
Après l’accident, Claire avait caché Anne près d’Annecy.
Mais trois semaines plus tard, son état s’était aggravé.
Anne souffrait de pertes de mémoire, de crises de confusion et de violentes douleurs.
Claire avait appelé son frère médecin.
Étienne était venu.
Puis il avait découvert que Marc cherchait Anne.
— J’ai paniqué.
Claire murmura :
— Alors tu l’as déplacée.
— Oui.
— Sans me prévenir.
— Marc surveillait tout le monde.
— Toi aussi.
Camille demanda :
— Et pourquoi lui faire croire que nous étions morts ?
Étienne regarda Anne.
— Au début, je ne l’ai pas fait.
— Elle ne se souvenait déjà presque plus de vous.
Anne ferma les yeux.
— Puis ses souvenirs ont commencé à revenir.
— Et j’ai reçu une menace.
Étienne sortit une vieille lettre.
Une phrase y figurait :
« Si Anne retrouve sa famille, Camille paiera pour ce qu’elle sait. »
Camille regarda Jacques.
— Marc ?
Étienne secoua la tête.
— Je l’ai cru pendant vingt ans.
— Et maintenant ?
Étienne posa le magnétophone sur la table.
— Maintenant, je sais que Marc n’a jamais envoyé cette lettre.
Henri fronça les sourcils.
— Comment ?
— Parce que j’ai retrouvé l’enregistrement original.
Il appuya sur lecture.
Un souffle.
Puis une voix.
« Étienne, tu vas garder Anne loin de sa famille. Tu lui diras ce qu’il faut pour qu’elle cesse de les chercher. »
Camille se figea.
Cette voix.
Jacques devint blanc.
Claire regarda son frère.
— Qui est-ce ?
Mais Camille savait déjà.
Elle avait entendu cette voix quelques heures plus tôt.
À la clinique.
Dans la gare.
Dans les couloirs.
Marc Vidal.
Puis l’enregistrement continua.
« Si elle revient vers Jacques ou Camille, je révélerai tout. Antoine, les comptes… et ce que tu as fait après sa mort. »
Étienne arrêta l’appareil.
Camille demanda :
— Qu’avez-vous fait après la mort d’Antoine ?
Étienne ne répondit pas.
— Étienne ?
Claire s’approcha de son frère.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
Il regarda sa sœur.
Des larmes apparurent dans ses yeux.
— Antoine n’est pas mort dans l’accident.
Silence total.
Jacques recula.
— Quoi ?
Étienne murmura :
— Il était vivant quand je suis arrivé.
Camille sentit son sang se glacer.
— Et ensuite ?
Étienne regarda ses mains.
— Marc m’avait appelé.
— Il m’a dit qu’Antoine souffrait.
— Qu’il ne survivrait pas.
Claire comprit avant les autres.
— Non…
Étienne ferma les yeux.
— J’ai administré une dose.
— Quelle dose ?
Il ne répondit pas.
Henri murmura :
— Étienne…
— Une dose suffisante pour qu’il ne se réveille jamais.
Claire recula comme si son propre frère venait de devenir un étranger.
Anne porta une main à sa bouche.
Camille comprit enfin pourquoi Étienne avait obéi pendant vingt-quatre ans.
Marc ne menaçait pas seulement de révéler des fraudes.
Il détenait la preuve d’un meurtre.
Étienne murmura :
— J’ai passé vingt-quatre ans à protéger Anne parce que c’était la seule chose décente qu’il me restait.
Camille le fixa.
— Vous ne l’avez pas protégée.
— Vous l’avez emprisonnée dans un mensonge.
Étienne baissa la tête.
— Je sais.
Soudain, Lucas apparut à la porte du salon.
Élise se retourna.
— Lucas ? Je t’avais dit de rester dehors avec Mamie Sophie.
— Il y a un monsieur.
Tout le monde se figea.
— Quel monsieur ? demanda Camille.
Lucas pointa vers le jardin.
— Celui de la gare.
Camille se précipita vers la fenêtre.
Une silhouette se tenait près du lac.
Manteau gris anthracite.
Marc Vidal.
Il ne cherchait plus à se cacher.
Il tenait une enveloppe dans sa main.
Et derrière lui, au bout du chemin, des lumières bleues apparurent entre les arbres.
Des voitures de police.
Henri murmura :
— Qu’est-ce qu’il fait ?
Étienne regarda Marc.
Puis les policiers.
Son visage changea.
— Il ne vient pas pour fuir.
Camille se tourna vers lui.
— Alors pourquoi est-il ici ?
Étienne répondit :
— Pour se rendre.
Marc leva les yeux vers la maison.
Puis posa l’enveloppe sur une table du jardin.
Il leva lentement les deux mains lorsque les policiers approchèrent.
Camille sortit.
— Marc !
Il tourna la tête.
— Pourquoi ?
Marc eut un sourire épuisé.
— Parce que c’est terminé.
— Qu’y a-t-il dans l’enveloppe ?
Il regarda Jacques.
Puis Anne.
— Tout.
— Les comptes.
— Les paiements.
— Les menaces.
— La mort d’Antoine.
Camille s’approcha.
— Pourquoi maintenant ?
Marc la regarda.
— Parce que j’ai vu les deux pinces réunies.
Camille fronça les sourcils.
Marc continua :
— Anne m’avait dit un jour que si ces deux feuilles se retrouvaient, cela signifierait que nos mensonges avaient échoué.
Il regarda Élise derrière la fenêtre.
— Elle avait raison.
Les policiers lui passèrent les menottes.
Avant d’être emmené, Marc regarda une dernière fois Camille.
— Votre mère n’était pas la personne que je voulais faire disparaître.
Camille se figea.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Marc regarda Jacques.
— Demandez à votre père pourquoi Antoine avait commencé à enquêter avant même de découvrir les comptes.
Puis il fut emmené.
Camille se retourna lentement.
Jacques était devenu livide.
Anne le regardait également.
— Jacques ?
Il ne répondit pas.
Camille rentra dans la maison.
— Papa.
— Qu’est-ce qu’Antoine avait découvert ?
Jacques ferma les yeux.
— Les comptes n’étaient pas le premier secret.
— Alors lequel ?
Jacques regarda Anne.
Puis Camille.
Sa voix trembla.
— Antoine avait découvert que tu n’étais peut-être pas ma fille biologique.
Camille resta totalement immobile.
Anne pâlit.
— Jacques, non…
Camille regarda sa mère.
Cette réaction suffisait.
— Maman ?
Anne détourna les yeux.
Camille sentit son cœur battre dans sa gorge.
— Qui est mon père ?
Anne ne répondit pas.
Puis, derrière Camille, Étienne laissa tomber un dossier qu’il tenait.
Elle se retourna.
Son visage était blanc.
Camille comprit immédiatement que cet homme savait quelque chose.
— Étienne.
Il ne répondit pas.
— Regardez-moi.
Lentement, le médecin releva les yeux.
Camille murmura :
— Qui est mon père ?
Étienne ouvrit la bouche.
Mais Anne parla avant lui.
— Antoine.
Le silence engloutit la pièce.
Camille regarda sa mère.
— Antoine Laurent ?
Anne pleurait.
— Oui.
Camille recula.
L’homme dont la mort avait déclenché vingt-quatre années de secrets…
n’était pas simplement l’associé de Jacques.
Il était son père biologique.
Et soudain, Camille comprit pourquoi Anne avait risqué sa vie pour découvrir ce qui lui était arrivé.
Pourquoi Jacques avait accepté de porter tant de secrets.
Et pourquoi Marc avait passé vingt-quatre ans à craindre le jour où Camille découvrirait toute la vérité.
LA FEMME AU DEUXIÈME BIJOU
Partie 12 — Le secret d’Antoine — FIN
Camille ne bougeait plus.
— Antoine… était mon père ?
Anne avait les yeux remplis de larmes.
— Oui.
Jacques détourna le regard.
Élise, Sophie, Claire et Henri restaient silencieux. Même Lucas semblait comprendre que quelque chose venait de changer définitivement.
Camille regarda sa mère.
— Depuis combien de temps Jacques le savait ?
Anne répondit à peine :
— Depuis ta naissance.
Camille se tourna vers Jacques.
— Tu savais ?
— Oui.
— Et tu m’as élevée quand même ?
Jacques releva les yeux.
— Ne dis pas « quand même ».
Camille resta figée.
Jacques posa sa canne contre la table.
— Antoine t’a donné la vie. Je ne chercherai jamais à lui retirer ça.
Sa voix trembla.
— Mais le jour où je t’ai tenue dans mes bras pour la première fois, tu étais ma fille.
Camille sentit ses yeux se remplir.
— Alors pourquoi m’avoir menti ?
— Parce que j’avais peur de te perdre.
— J’étais une enfant !
— Je sais.
— Tu pensais que j’allais partir avec Antoine ?
Jacques secoua la tête.
— Non.
Il regarda Anne.
— J’avais peur que la vérité détruise notre famille.
Camille eut un rire douloureux.
— Alors vous avez caché la vérité.
— Et elle l’a détruite quand même.
Jacques baissa la tête.
— Oui.
Anne s’assit lentement.
— Antoine et moi nous connaissions depuis longtemps.
Camille resta debout.
Elle voulait entendre chaque mot.
Même ceux qui feraient mal.
Anne poursuivit :
— Jacques travaillait énormément. Notre mariage traversait une période difficile.
— Antoine était souvent présent.
— Et nous avons fait une erreur.
Jacques ferma les yeux.
Anne regarda Camille.
— Une erreur qui t’a donnée à moi.
Camille répondit froidement :
— Ne m’appelle pas une erreur.
Anne secoua immédiatement la tête.
— Non.
Elle s’approcha.
— Jamais.
— Ce que nous avons fait était une erreur. Toi, tu ne l’as jamais été.
Camille détourna les yeux.
Anne continua :
— Lorsque j’ai découvert que j’étais enceinte, j’ai tout avoué à Jacques.
— Et Antoine ?
— Il voulait reconnaître l’enfant.
Jacques intervint :
— Mais Anne et moi avions décidé d’essayer de sauver notre mariage.
Camille le regarda.
— Et Antoine a accepté ?
Jacques eut un sourire triste.
— Pas vraiment.
— Il a accepté de ne pas bouleverser ton enfance.
— Mais il voulait rester près de toi.
Camille sentit soudain plusieurs souvenirs changer de sens.
Les cadeaux d’Antoine.
Ses visites.
La façon dont il lui parlait.
Les après-midi où il l’emmenait acheter une glace.
Les photographies.
Cet homme qu’on lui avait appris à appeler « oncle Antoine ».
— Il savait ?
Anne acquiesça.
— Depuis le début.
Une larme roula sur la joue de Camille.
— Et il ne m’a jamais rien dit.
— Parce qu’il t’aimait assez pour attendre.
Camille murmura :
— Il a attendu jusqu’à sa mort.
Personne ne répondit.
Henri prit les documents laissés par Marc.
— Il y a quelque chose que vous devez voir.
Il ouvrit l’enveloppe.
Parmi les relevés financiers se trouvait une petite lettre jaunie.
Sur le devant :
Pour Camille.
Anne porta une main à sa bouche.
— Je ne savais pas qu’il l’avait écrite.
Camille prit l’enveloppe.
L’écriture était celle d’Antoine.
Elle ouvrit.
« Camille,
Si tu lis ceci, c’est probablement parce que les adultes autour de toi ont enfin cessé d’avoir peur de la vérité.
Je ne sais pas quel nom tu me donneras lorsque tu découvriras qui je suis.
Je ne te demande pas de m’appeler papa.
Ce mot appartient à celui qui t’a élevée.
Jacques t’aime.
Ne laisse jamais la vérité sur ta naissance effacer l’amour qu’il t’a donné.
Je veux seulement que tu saches que chaque fois que je venais te voir, je devais me rappeler de ne pas te serrer trop longtemps dans mes bras.
Parce que j’avais peur que tu comprennes avant que nous soyons prêts à te le dire.
Un jour, nous le ferons.
Et si ce jour n’arrive jamais, souviens-toi simplement que tu as été aimée par plus de personnes que tu ne le pensais.
Antoine. »
Camille termina la lettre.
Puis recommença à la lire.
Une deuxième fois.
À la troisième ligne, elle n’y arriva plus.
Ses mains se mirent à trembler.
Jacques s’approcha instinctivement.
Puis s’arrêta.
Cette fois, il ne décida pas pour elle.
Il attendit.
Camille le remarqua.
Elle regarda cet homme qu’elle avait appelé papa toute sa vie.
Puis la lettre de celui qui était réellement son père biologique.
Finalement, elle fit un pas vers Jacques.
Il ne bougea toujours pas.
Ce fut Camille qui posa sa tête contre son épaule.
Jacques ferma les yeux.
Puis, très doucement, il l’entoura de ses bras.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Camille pleurait silencieusement.
— Je ne peux pas te pardonner aujourd’hui.
— Je sais.
— Peut-être pas demain non plus.
— Je sais.
Elle recula légèrement.
— Mais ne disparais plus.
Jacques secoua la tête.
— Plus jamais.
Trois mois plus tard, l’enquête sur le groupe Laurent avait pris une ampleur nationale.
Les documents remis par Marc permirent aux enquêteurs de reconstituer près de trente années de transactions.
Marc Vidal reconnut les détournements.
Il reconnut également avoir fait pression sur plusieurs témoins et avoir payé pour falsifier des documents après la mort d’Antoine.
Concernant Antoine, l’enquête établit qu’il avait survécu à l’accident avant l’intervention d’Étienne.
Étienne Delmas finit par reconnaître ce qu’il avait fait.
Il avait administré la dose mortelle sous la pression de Marc.
Son silence de plusieurs décennies ne pouvait pas être effacé par les années passées à protéger Anne.
Henri, Claire et Jacques acceptèrent également de témoigner.
Aucun d’eux n’était innocent de tout.
Certains avaient menti.
D’autres avaient falsifié des documents.
D’autres encore avaient gardé le silence lorsqu’ils auraient dû parler.
Mais pour la première fois, personne ne cherchait plus à enterrer la vérité.
Anne commença un suivi médical complet.
Les médecins confirmèrent que son traumatisme avait réellement provoqué des troubles importants de la mémoire.
Mais ils découvrirent également que pendant des années, Étienne avait entretenu sa dépendance et sa confusion.
La réalité était douloureuse.
Anne avait été victime.
Mais elle avait aussi, au début, accepté de disparaître.
Camille dut apprendre à vivre avec ces deux vérités.
Elle ne retourna pas immédiatement vivre auprès de sa mère.
Elle ne lui pardonna pas miraculeusement.
Elles commencèrent plus simplement.
Un café.
Puis une promenade.
Puis un déjeuner.
Anne racontait des souvenirs.
Camille corrigeait parfois les dates.
D’autres fois, elles riaient.
Et quelquefois, elles restaient assises sans savoir quoi se dire.
C’était imparfait.
Mais réel.
Élise resta à Lyon avec Lucas.
Sophie s’installa non loin d’eux.
Leur relation, elle aussi, avançait lentement.
Un après-midi, Camille retrouva Élise devant la vieille gare.
Le même endroit où tout avait commencé.
Lucas courait quelques mètres devant elles.
Camille portait sa pince argentée dans les cheveux.
Élise avait remis la sienne.
— Tu sais ce qui est étrange ? demanda Élise.
— Quoi ?
— Si Lucas n’avait pas reconnu ta pince…
Camille sourit.
— Il n’aurait probablement jamais osé venir me parler.
Lucas se retourna.
— J’ai entendu !
Élise rit.
— Je sais.
Il revint vers elles.
— Donc c’est moi qui ai tout réparé ?
Camille s’accroupit devant lui.
— Non.
Lucas sembla déçu.
Elle ajouta :
— Mais c’est toi qui as ouvert la porte.
Il réfléchit.
Puis sourit.
— C’est presque pareil.
Camille rit.
— Presque.
Ils entrèrent dans la gare.
La lumière de fin d’après-midi traversait les grandes fenêtres.
Exactement comme le jour de leurs retrouvailles.
Camille s’arrêta devant le banc.
Elle se souvenait encore du garçon sale et épuisé qui avait tendu la main vers ses cheveux.
« Ma mère avait exactement le même. »
Quelques mots.
Une petite pince d’argent.
Et vingt-quatre années de mensonges avaient commencé à s’effondrer.
Élise s’arrêta près d’elle.
— À quoi tu penses ?
Camille regarda la foule.
— À toutes les années qu’on a perdues.
Élise baissa les yeux.
— Moi aussi.
Camille se tourna vers elle.
— Mais je ne veux pas perdre les prochaines à regretter les précédentes.
Élise sourit.
— Ça ressemble à quelque chose qu’on aurait écrit dans notre boîte à quatorze ans.
— Probablement.
— On était insupportables.
— Absolument.
Elles rirent.
Lucas les regarda sans comprendre.
Puis il leur prit une main à chacune.
Quelques semaines plus tard, Camille retourna seule au vieux chêne de Saint-Romain.
Elle déterra une dernière fois la boîte métallique.
Les deux lettres d’adolescentes étaient toujours là.
Elle les relut.
Puis sortit une feuille neuve.
Elle écrivit :
« Nous pensions qu’une promesse signifiait ne jamais être séparées.
Nous avions tort.
On peut perdre quelqu’un.
Pendant un jour.
Pendant vingt ans.
On peut être séparé par la peur, les mensonges et les choix des autres.
La vraie promesse, c’est de laisser une porte ouverte pour le jour où l’autre retrouvera le chemin.
Élise l’a retrouvé.
Moi aussi. »
Camille replia la lettre.
Puis elle hésita.
Elle sortit une deuxième feuille.
Cette fois, elle écrivit pour Antoine.
Elle ne savait pas où déposer cette lettre.
Il n’existait aucune tombe qui puisse représenter correctement l’homme qu’il avait été pour elle.
Alors elle la plaça simplement dans la boîte.
À côté de sa promesse d’enfance.
— Merci, murmura-t-elle.
Le vent traversa doucement les branches du chêne.
Camille referma la boîte.
Mais elle ne l’enterra pas.
Elle l’emporta.
Certains secrets méritaient d’être enterrés.
Les souvenirs, non.
Un an plus tard.
Camille était de nouveau dans la gare de Lyon.
Cette fois, personne ne fuyait.
Personne ne se cachait.
Anne discutait avec Sophie près d’un café.
Jacques était assis sur un banc, sa canne contre sa jambe.
Élise tenait deux billets de train.
Lucas regardait le panneau des départs avec impatience.
— Dépêchez-vous !
Élise leva les yeux au ciel.
— On a vingt minutes.
— C’est pas beaucoup.
Camille arriva derrière lui.
— Pour toi, vingt minutes, c’est largement assez pour bouleverser une famille entière.
Lucas sourit.
— J’avais besoin de quinze secondes.
Tout le monde rit.
Puis Camille regarda autour d’elle.
Sa mère.
Jacques.
Élise.
Sophie.
Lucas.
Une famille étrange.
Incomplète.
Réparée de manière imparfaite.
Mais présente.
Élise s’approcha.
— Prête ?
Camille acquiesça.
— Oui.
Elles commencèrent à marcher.
Puis Lucas s’arrêta.
— Attendez.
Il regarda leurs cheveux.
Les deux pinces argentées étaient là.
Une sur Camille.
Une sur Élise.
— Maintenant, vous ne les perdez plus.
Camille regarda Élise.
— Non.
Élise sourit.
— Plus jamais.
Lucas repartit vers le quai.
Camille resta une seconde derrière.
Elle toucha doucement la petite feuille d’argent dans ses cheveux.
Pendant des années, elle avait cru que certaines vérités arrivaient trop tard.
Elle comprenait maintenant que la vérité n’avait pas le pouvoir de rendre les années perdues.
Elle ne pouvait pas ressusciter Antoine.
Elle ne pouvait pas effacer les crimes de Marc.
Elle ne pouvait pas rendre à Anne sa mémoire.
Elle ne pouvait pas offrir à Élise l’adolescence qu’on lui avait volée.
Mais elle pouvait faire autre chose.
Elle pouvait arrêter le mensonge là où elle l’avait trouvé.
Et choisir ce qu’elle ferait du temps qui restait.
Au loin, Élise se retourna.
— Camille !
Camille leva les yeux.
Son amie l’attendait.
Comme autrefois.
Cette fois, Camille ne la laisserait pas disparaître dans la foule.
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Elle sourit.
Puis courut la rejoindre.