LA STATION QUATORZE...2026

LA STATION QUATORZE
Partie 1 — L'homme sous la pluie
La pluie avait cessé depuis moins de dix minutes.
Sur la petite route départementale, le bitume brillait encore sous le ciel bleu sombre du soir. Quelques voitures passaient de temps en temps, leurs pneus soulevant une fine brume d'eau avant que le silence ne revienne.
À l'écart du village, la Station Quatorze restait allumée.
Trois pompes à carburant se trouvaient sous un vieil auvent. Derrière elles, une petite boutique éclairée d'une lumière chaude vendait du café, des boissons, quelques sandwiches et les produits essentiels pour les automobilistes.
Lucas Moreau terminait son service.
À dix-huit ans, il travaillait ici plusieurs soirs par semaine.
Il portait son polo bleu marine délavé, son gilet réfléchissant jaune moutarde et son pantalon de travail gris foncé.
Ce soir-là, il nettoyait une pompe lorsque quelque chose attira son attention.
Un homme âgé était accroupi près de la pompe voisine.
Lucas l'avait vu arriver quelques minutes plus tôt dans un vieux pickup blanc.
L'homme devait avoir plus de soixante-dix ans.
Il était mince, légèrement voûté, avec des cheveux blancs clairsemés et une courte barbe.
Sa veste de toile brun olive était encore humide de pluie.
Mais ce qui intrigua Lucas, c'était ce qu'il faisait.
Le vieil homme cherchait quelque chose.
Ses mains passaient lentement sur le bitume mouillé.
Il regardait sous la pompe.
Puis autour d'une petite flaque.
Il se déplaçait de quelques centimètres et recommençait.
Lucas posa son chiffon.
À travers la vitre de la boutique, Marc Lefebvre avait également remarqué la scène.
Marc était le responsable de la station.
Cinquante-cinq ans.
Pratique.
Rigide.
Et rarement patient.
Il sortit de la boutique.
La clochette de la porte retentit derrière lui.
Ses chaussures noires traversèrent les petites flaques.
« Monsieur ? »
Le vieil homme leva les yeux.
Marc désigna la pompe.
« Vous ne pouvez pas rester là. »
L'homme se redressa légèrement.
Ses genoux étaient humides.
« J'ai perdu quelque chose. »
« Quoi ? »
Le vieil homme hésita.
Puis il regarda de nouveau le sol.
« Une bague. »
Marc soupira.
« Vous êtes sûr que c'est ici ? »
« Oui. »
« Il commence à faire nuit. »
« Je sais. »
Marc regarda autour de lui.
Une voiture venait d'entrer dans la station.
« Vous gênez l'accès à la pompe. »
Le vieil homme acquiesça.
« Encore une minute. »
Marc secoua la tête.
« Monsieur, vous devez partir. »
Lucas observa le visage du vieil homme.
Pas de colère.
Pas de protestation.
Seulement une sorte de peur contenue.
L'homme regarda la flaque sous la pompe.
Puis Marc.
« S'il vous plaît. »
Marc resta ferme.
« Je suis désolé. »
Lucas posa son chiffon.
Il marcha vers eux.
Marc le vit arriver.
« Lucas, retourne travailler. »
Lucas regarda le vieil homme.
« Vous l'avez perdue où ? »
L'homme montra le sol.
« Je crois qu'elle est tombée quand je suis descendu du pickup. »
Lucas se pencha.
« Ici ? »
« Oui. Peut-être sous la pompe. »
Lucas s'accroupit.
Puis, sans hésiter, posa un genou directement sur le bitume mouillé.
Marc soupira.
« Lucas. »
Lucas passa une main sous le rebord métallique.
« Une minute. »
« Je t'ai demandé de retourner travailler. »
Lucas ne répondit pas.
Il chercha sous la pompe.
Rien.
Il se déplaça légèrement.
L'eau traversait déjà le tissu de son pantalon au niveau du genou.
Le vieil homme s'agenouilla à côté de lui.
« Tu vas te salir pour rien. »
Lucas continua.
« Elle ressemble à quoi ? »
« Une alliance. »
« Or ? »
Le vieil homme hocha la tête.
« Oui. »
Sa voix se brisa presque sur le mot.
Lucas leva brièvement les yeux.
Il comprit que ce n'était pas simplement une bague.
« Elle est à votre femme ? »
Long silence.
Le vieil homme regarda la flaque.
« Elle était. »
Lucas ne posa pas d'autre question.
Marc, derrière eux, avait entendu.
Son expression changea à peine.
« Lucas, dernier avertissement. »
Lucas passa les doigts dans l'eau froide.
« J'arrive. »
« Maintenant. »
Lucas regarda sous la pompe.
Quelque chose venait de refléter la lumière de l'auvent.
Une fraction de seconde.
Puis plus rien.
Lucas se rapprocha.
« Attendez. »
Le vieil homme se figea.
« Quoi ? »
Lucas plongea deux doigts dans la petite flaque.
Il toucha quelque chose de dur.
Il le saisit.
Puis retira lentement sa main.
Un petit anneau d'or reposait entre ses doigts.
Usé.
Rayé.
Presque terne.
L'eau coulait le long de sa main.
Lucas essuya doucement la bague contre son pantalon mouillé.
Puis regarda le vieil homme.
« C'est ça ? »
André Delacroix ne répondit pas.
Il fixa l'alliance.
Son visage sembla soudain perdre toute sa fatigue.
Pas parce qu'il souriait.
Il ne souriait pas.
Mais ses yeux s'étaient ouverts comme s'il venait de retrouver quelque chose de beaucoup plus grand qu'un simple morceau d'or.
Lucas lui tendit la bague.
André la prit avec une prudence presque étrange.
Ses doigts tremblaient légèrement.
« Oui... »
Il referma doucement sa main autour de l'alliance.
Puis il murmura :
« Merci. »
Lucas se releva.
Son pantalon était maintenant mouillé aux genoux.
« De rien. »
Marc s'approcha.
« Je t'avais dit de retourner travailler. »
Lucas regarda son manager.
« Il cherchait son alliance. »
« Je sais ce qu'il cherchait. »
« Alors ? »
Marc serra la mâchoire.
« Alors tu as quitté ton poste après que je t'ai demandé deux fois d'y retourner. »
Lucas resta silencieux.
Marc continua :
« Ce n'est pas la première fois. »
« J'ai juste aidé quelqu'un. »
« Tu travailles ici, Lucas. Tu ne décides pas quand les règles s'appliquent. »
André leva les yeux vers Marc.
« Ce garçon ne faisait que m'aider. »
Marc se tourna vers lui.
« Monsieur, ça concerne mon employé. »
Lucas baissa légèrement les yeux.
Marc tendit la main.
« Ton badge. »
Lucas le regarda.
« Quoi ? »
« Tu as quitté ton poste. »
Une courte pause.
« Tu es viré. »
Lucas ne protesta pas.
Il resta simplement immobile.
Puis sa main se dirigea lentement vers son badge.
À côté de lui, André ouvrit les doigts.
La vieille alliance reposait toujours dans sa paume.
Il la regarda.
Pendant quelques secondes, les bruits de la route semblèrent disparaître.
Puis André leva les yeux.
Il regarda la boutique.
Les pompes.
Le vieil auvent.
Son expression changea.
Lucas le remarqua.
Marc aussi.
André fit quelques pas en arrière.
Il observa la façade comme s'il essayait de reconnaître quelque chose derrière les années.
Sa main se referma autour de l'alliance.
« Monsieur Delacroix ? » demanda Lucas.
André ne répondit pas immédiatement.
Ses yeux s'arrêtèrent sur un vieux mur derrière la boutique.
Puis sur l'auvent.
Enfin sur la pompe où Lucas venait de retrouver la bague.
Une émotion ancienne traversa son visage.
Marc fronça les sourcils.
« Vous connaissez cet endroit ? »
André resta silencieux.
Puis il regarda l'alliance dans sa main.
« Cette bague... »
Sa voix était devenue plus basse.
« Ma femme me l'a donnée ici. »
Lucas cessa de toucher son badge.
Marc ne bougea plus.
André leva lentement les yeux vers la Station Quatorze.
« Bien avant que tout ça ressemble à ça. »
Marc le regarda.
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
André fixa la petite boutique éclairée.
Ses yeux devinrent légèrement humides.
Mais aucune larme ne coula.
Puis il murmura :
« Ma femme et moi avons construit cet endroit. »
Le silence tomba.
Lucas regarda André.
Marc resta figé.
André serra doucement l'alliance dans sa main.
Puis ajouta :
« Il y a quarante ans. »
LA STATION QUATORZE
Partie 2 — Ce que l’alliance avait gardé
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
La pluie tombait encore du bord de l’auvent, goutte après goutte.
André restait face à la station, l’alliance serrée dans sa main.
Marc fut le premier à réagir.
« Vous avez construit cette station ? »
André tourna lentement la tête vers lui.
« Pas celle que vous voyez aujourd’hui. »
Il regarda de nouveau le bâtiment.
« Mais ce qu’il y avait ici avant, oui. »
Lucas avait oublié son licenciement pendant un instant.
Il observa André.
« Avec votre femme ? »
André hocha la tête.
« Claire. »
Il ouvrit doucement sa main.
La vieille alliance apparut de nouveau dans sa paume.
« Elle s’appelait Claire. »
Sa voix était calme, mais Lucas entendit immédiatement la différence.
Depuis son arrivée, André avait parlé avec la fatigue d’un homme qui voulait simplement retrouver quelque chose et repartir.
Maintenant, chaque mot semblait venir de beaucoup plus loin.
Marc regarda la station.
« Quand ? »
« 1984. »
André fit quelques pas sous l’auvent.
Il s’arrêta près d’un poteau.
« Il n’y avait presque rien ici. »
Lucas s’approcha.
André désigna la boutique.
« Pas de magasin. »
Puis les pompes.
« Deux pompes seulement. »
Il pointa vers le fond du terrain.
« Et là-bas, un petit atelier avec une porte rouge qui fermait mal quand il pleuvait. »
Un léger sourire apparut sur son visage.
« Claire la détestait. »
Lucas demanda :
« La porte ? »
« Oui. »
André sourit davantage.
« Chaque fois qu’elle restait coincée, elle disait qu’on aurait dû ouvrir une boulangerie. »
Lucas eut un petit rire.
Même Marc esquissa presque un sourire.
André regarda l’alliance.
« On n’avait pas beaucoup d’argent. »
Marc croisa les bras.
« Vous aviez acheté le terrain ? »
« Une partie. Le reste appartenait à mon père. »
André regarda autour de lui.
« J’avais travaillé comme mécanicien pendant presque quinze ans. Claire tenait les comptes dans un garage à Moulins. »
« Et vous avez décidé d’ouvrir une station-service ? » demanda Lucas.
« C’était surtout mon idée. »
« Mauvaise idée ? »
André réfléchit.
« Les trois premières années ? Terrible. »
Lucas sourit.
« À ce point ? »
« Pire. »
André s’appuya légèrement contre le poteau.
« On ouvrait avant six heures. On fermait parfois après vingt-deux heures. Je réparais les voitures. Claire servait le carburant, faisait les factures, préparait du café... »
Marc l’interrompit.
« Du café ? »
André le regarda.
« Oui. »
Marc désigna la boutique.
« Donc le café était déjà là. »
« Pas vraiment. »
André sourit.
« C’était une cafetière dans notre cuisine. »
Lucas fronça les sourcils.
« Vous habitiez ici ? »
André désigna le bâtiment derrière la boutique.
« Il y avait deux petites pièces à l’étage. »
Marc leva les yeux vers le toit.
« Elles existent encore. »
André se figea.
« Vraiment ? »
« Elles servent de réserve. »
André regarda les fenêtres sombres au-dessus de la boutique.
Pendant un instant, il ne dit plus rien.
Lucas vit sa main se refermer autour de l’alliance.
« Notre fille a fait ses premiers pas là-haut. »
Marc baissa légèrement les yeux.
Le ton de la conversation venait de changer.
André continua :
« On mangeait dans une petite cuisine qui devait faire six mètres carrés. »
Il sourit.
« L’hiver, on entendait les camions passer. L’été, on ne pouvait pas dormir avec les fenêtres ouvertes à cause des moustiques. »
Lucas demanda :
« Et vous étiez heureux ? »
André le regarda.
La question semblait l’avoir surpris.
Il réfléchit longtemps.
« Oui. »
Puis il ajouta :
« Mais on ne le savait pas encore. »
Lucas resta silencieux.
André regarda la station.
« Quand on est jeune, on pense toujours que la vraie vie commencera plus tard. »
Il passa doucement son pouce sur l’alliance.
« Quand on aura plus d’argent. Quand les travaux seront terminés. Quand les enfants seront plus grands. Quand on pourra enfin prendre des vacances. »
Son regard se perdit dans les lumières réfléchies sur le bitume.
« Et puis un jour, on comprend que c’était déjà ça, la vie. »
Personne ne répondit.
Une voiture passa sur la départementale.
Le bruit de ses pneus sur la chaussée humide disparut progressivement.
Lucas regarda la vieille alliance.
« Vous l’aviez perdue aujourd’hui ? »
André secoua la tête.
« Non. »
Il regarda la pompe.
« Il y a presque trois semaines. »
Lucas fronça les sourcils.
« Trois semaines ? »
« Je ne savais pas où. »
« Et vous êtes revenu chercher ici ? »
André acquiesça.
« J’avais fait plusieurs arrêts ce jour-là. Pharmacie, supermarché, cimetière... »
Il marqua une pause.
« Et ici. »
Lucas comprit le mot qui comptait.
« Le cimetière ? »
André baissa les yeux.
« Claire est morte il y a onze mois. »
Le visage de Lucas se ferma immédiatement.
« Je suis désolé. »
André hocha simplement la tête.
« Merci. »
Marc détourna légèrement les yeux.
André continua :
« Après son décès, j’ai retrouvé cette alliance dans une petite boîte. »
Il ouvrit sa main.
« Elle l’avait gardée. »
Lucas regarda la bague.
« C’était la vôtre ? »
« Non. »
André secoua doucement la tête.
« La sienne. »
Son pouce passa sur les rayures de l’anneau.
« Elle ne pouvait plus la porter depuis quelques années. Ses doigts avaient changé avec l’âge. Mais elle refusait qu’on l’agrandisse. »
Un sourire triste passa sur son visage.
« Elle disait qu’après quarante ans, une alliance avait le droit de prendre sa retraite. »
Lucas sourit faiblement.
André inspira.
« Depuis sa mort, je la garde souvent dans ma poche. »
Marc regarda la bague.
« Et vous l’avez perdue ici. »
« Apparemment. »
André observa la flaque où Lucas venait de la retrouver.
« J’étais passé prendre de l’essence. J’ai probablement sorti mes clés de ma poche et l’alliance est tombée avec. »
Lucas regarda l’eau.
« Elle est restée là trois semaines ? »
André hocha la tête.
« Il faut croire. »
Marc regarda la pompe.
« Avec toutes les voitures qui passent... »
« Je sais. »
André referma sa main.
« C’est presque impossible. »
Lucas sourit.
« Pas complètement. »
André le regarda.
« Non. »
Une pause.
« Pas complètement. »
Marc sembla soudain se souvenir de quelque chose.
Il regarda Lucas.
Puis le badge encore accroché au polo du jeune homme.
L’atmosphère se raidit immédiatement.
Lucas le remarqua.
« On en revient à ça ? »
Marc soupira.
« Lucas... »
André intervint.
« Vous comptez vraiment le licencier ? »
Marc se tourna vers lui.
« Monsieur Delacroix... »
« André. »
« André, je comprends que vous lui soyez reconnaissant. »
« Ce n’est pas ma question. »
Marc serra la mâchoire.
« Il a désobéi à une consigne directe. »
Lucas ne dit rien.
André regarda Marc.
« Pour chercher une alliance. »
« Il ne savait pas ce qu’il cherchait quand il a quitté son poste. »
« C’est vrai. »
La réponse surprit Marc.
André poursuivit :
« Il savait seulement qu’un vieil homme était à genoux sous la pluie et avait besoin d’aide. »
Marc regarda Lucas.
« Et si chaque employé abandonne son poste chaque fois qu’un client a un problème ? »
André acquiesça.
« Alors vous avez un problème de gestion. »
Marc fronça les sourcils.
« Exactement. »
« Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. »
« Vous ne travaillez pas ici. »
André resta silencieux.
La phrase sembla produire un effet étrange sur lui.
Il regarda lentement la station.
« Non. »
Puis il ajouta :
« Plus depuis longtemps. »
Marc soupira.
« Ce que je veux dire, c’est que vous ne connaissez pas les difficultés de cet endroit aujourd’hui. »
André ne répondit pas.
Marc continua :
« Vous voyez une vieille station où vous avez vécu de bons souvenirs. Moi, je vois les factures. »
Il désigna les pompes.
« Une pompe tombe en panne tous les deux mois. »
Puis l’auvent.
« Le toit doit être réparé. »
La boutique.
« Le chauffage coûte une fortune. »
Il montra la route.
« Et depuis l’ouverture de la station du supermarché à quinze kilomètres, on a perdu une partie des clients. »
André écoutait attentivement.
Marc ajouta :
« Alors oui, j’ai des règles. Parce que si chacun fait ce qu’il veut, cet endroit ne tient pas six mois. »
Lucas regarda Marc.
Il ne l’avait jamais entendu parler ainsi.
D’habitude, Marc donnait des ordres.
Il n’expliquait pas.
André demanda :
« Vous pensez qu’elle va fermer ? »
Marc hésita.
« Je pense qu’elle peut fermer. »
André ne bougea plus.
« Quand ? »
« Je n’en sais rien. »
« Qui possède la station aujourd’hui ? »
Marc fronça légèrement les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Parce que j’aimerais savoir. »
Marc regarda André quelques secondes.
« Groupe Valmont. »
Le nom sembla familier à André.
« Depuis combien de temps ? »
« Six ans environ. »
André hocha lentement la tête.
« Je vois. »
Lucas demanda :
« Vous aviez vendu à eux ? »
André secoua la tête.
« Non. »
Il regarda la façade.
« Nous avons vendu bien avant. »
Lucas hésita.
« Pourquoi ? »
Cette fois, André resta longtemps silencieux.
Puis il marcha jusqu’au bord de l’auvent.
Devant lui, la route disparaissait entre les arbres.
« Claire voulait partir. »
Lucas attendit.
« Pas parce qu’elle détestait la station. »
André regarda l’alliance.
« Au contraire. »
Il inspira.
« Mais notre fille avait grandi. Moi, j’avais mal au dos. Claire était fatiguée de travailler sept jours sur sept. »
Un sourire amer passa sur son visage.
« Et j’étais trop fier pour embaucher quelqu’un. »
Marc demanda :
« Vous avez vendu quand ? »
« Il y a vingt-deux ans. »
André regarda le vieux bâtiment.
« Je pensais que ce serait un soulagement. »
« Ça ne l’a pas été ? » demanda Lucas.
André réfléchit.
« Pendant quelque temps, si. »
Puis il regarda les fenêtres de l’étage.
« Ensuite, on a commencé à passer devant sans s’arrêter. »
Sa voix devint plus faible.
« Puis on a changé de route pour ne plus passer devant du tout. »
Lucas comprit.
« Pourquoi ? »
André eut un sourire triste.
« Parce que certains endroits vous rappellent trop bien qui vous étiez. »
Marc ne disait plus rien.
André continua :
« Claire est revenue ici seule plusieurs fois. Je l’ai appris beaucoup plus tard. »
« Pourquoi elle revenait ? »
« Elle achetait un café. »
Lucas sourit.
« Même s’il était mauvais ? »
André rit doucement.
« Elle se serait plainte. »
Marc leva légèrement les sourcils.
« Le café n’est pas si mauvais. »
Lucas et André le regardèrent.
Marc soupira.
« D’accord. Il est mauvais. »
Pendant quelques secondes, l’atmosphère se détendit.
Puis André observa de nouveau la station.
« Elle m’avait demandé de revenir ici avec elle l’année dernière. »
Lucas sentit immédiatement la suite avant qu’André ne la prononce.
« Vous êtes venus ? »
André secoua la tête.
« J’ai dit qu’on avait le temps. »
Silence.
Il regarda l’alliance.
« Trois semaines plus tard, elle était à l’hôpital. »
Lucas baissa les yeux.
André ne pleurait pas.
Il ne cherchait pas non plus à cacher son émotion.
Il restait simplement là, avec la bague dans la main.
« Après sa mort, j’ai compris pourquoi elle voulait revenir. »
Marc demanda doucement :
« Pourquoi ? »
André regarda la station.
« Parce qu’ici, on avait été heureux avant de savoir qu’on l’était. »
Le silence revint.
Cette fois, Marc ne chercha pas à le briser.
Puis André se retourna vers Lucas.
« Et aujourd’hui, je suis revenu pour chercher son alliance. »
Il regarda le pantalon mouillé du jeune homme.
« Je serais probablement reparti sans elle si tu n’avais pas été là. »
Lucas secoua la tête.
« N’importe qui aurait aidé. »
Marc regarda ailleurs.
André remarqua le mouvement.
« Non. »
Il referma sa main sur la bague.
« Pas n’importe qui. »
Lucas resta silencieux.
André se tourna vers Marc.
« Donnez-lui une autre chance. »
Marc soupira.
« Vous êtes tenace. »
« J’ai eu quarante ans de mariage. »
Un léger sourire apparut.
« Ça entraîne. »
Même Marc ne put empêcher un petit rire.
Mais il redevint rapidement sérieux.
« Une dernière chance. »
Lucas releva la tête.
Marc le pointa du doigt.
« Une. »
Lucas hocha lentement la tête.
« D’accord. »
« Et quand je te demande de retourner travailler... »
Lucas regarda André.
Puis Marc.
« Je retourne travailler. »
Marc lui lança un regard méfiant.
« Sans discuter. »
Lucas hésita.
« Je vais essayer. »
Marc ferma les yeux.
André sourit.
« C’est déjà un progrès. »
Lucas récupéra son chiffon et commença à retourner vers la pompe.
Mais André l’appela.
« Lucas. »
Le jeune homme se retourna.
André regarda son alliance.
Puis la station.
« Tu termines à quelle heure ? »
« Dans vingt minutes. »
André hocha la tête.
« Alors j’attendrai. »
Lucas fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
André leva les yeux vers les fenêtres sombres au-dessus de la boutique.
« Parce que j’aimerais voir l’étage. »
Marc se raidit légèrement.
André poursuivit :
« Et parce que je crois qu’il y a quelque chose que Claire essayait de me faire comprendre en voulant revenir ici. »
Il serra doucement l’alliance dans sa main.
« J’ai mis presque un an à l’écouter. »
Puis il regarda l’ancienne Station Quatorze.
« Je n’ai pas envie de repartir une deuxième fois sans savoir quoi. »
LA STATION QUATORZE
Partie 3 — Ce qu’ils avaient laissé derrière eux
À vingt heures précises, Lucas retourna la pancarte sur la porte de la boutique.
La Station Quatorze était fermée.
Marc termina de compter la caisse pendant que Lucas rangeait les derniers produits derrière le comptoir.
Dehors, André attendait.
Il n’avait pas quitté la station.
Son vieux pickup blanc était toujours garé sous l’auvent, exactement là où il l’avait laissé.
La pluie avait complètement cessé.
André se tenait près de la pompe où Lucas avait retrouvé l’alliance.
De temps en temps, il ouvrait sa main pour vérifier qu’elle était toujours là.
Comme s’il avait encore peur de la perdre.
Lucas sortit de la boutique.
« On peut monter. »
André leva les yeux vers les deux petites fenêtres du premier étage.
Il resta immobile quelques secondes.
Marc arriva derrière Lucas avec un trousseau de clés.
« Je vous préviens, il n’y a plus grand-chose à voir. »
André sourit légèrement.
« C’est probablement mieux comme ça. »
Marc ouvrit une petite porte sur le côté du bâtiment.
Derrière se trouvait un escalier étroit.
La lumière s’alluma.
André s’arrêta dès la première marche.
Lucas, derrière lui, faillit le heurter.
« Ça va ? »
André posa une main contre le mur.
« Oui. »
Il regardait l’escalier.
« Il était déjà là. »
Marc fronça les sourcils.
« Celui-là ? »
« Oui. »
André passa les doigts sur la rampe en bois.
« On l’avait fabriquée nous-mêmes. »
Marc observa la rampe.
« Elle a dû être renforcée depuis. »
André sourit.
« J’espère. J’étais mauvais menuisier. »
Lucas eut un petit rire.
Ils montèrent.
Chaque marche grinçait légèrement.
André avançait lentement.
Pas à cause de son âge.
Lucas comprit qu’il reconnaissait les lieux un détail après l’autre.
Arrivé en haut, Marc ouvrit une porte.
La pièce était sombre.
Il alluma.
Des cartons occupaient presque tout l’espace.
Produits d’entretien.
Rouleaux de papier.
Vieilles affiches publicitaires.
Pièces détachées.
Une étagère métallique avait été installée contre le mur.
André entra.
Il regarda autour de lui.
Son visage ne montra presque rien.
Puis il désigna un coin.
« La table était là. »
Lucas regarda.
« Quelle table ? »
« Celle où on mangeait. »
André fit quelques pas.
« Petite. Carrée. Formica blanc avec des fleurs jaunes. »
Il sourit.
« Affreuse. »
Il regarda vers une fenêtre.
« Claire l’adorait. »
Marc resta près de la porte.
André continua vers le fond de la pièce.
Il posa la main sur un mur.
« Ici, il y avait une cloison. »
Marc acquiesça.
« Elle a été retirée avant mon arrivée. »
André regarda le sol.
« La chambre était derrière. »
Lucas s’approcha.
« Vous avez vraiment vécu ici longtemps ? »
« Onze ans. »
André sourit.
« Onze années dans deux pièces au-dessus d’une station-service. »
Lucas regarda autour de lui.
« Ça devait être bruyant. »
« Terriblement. »
André rit doucement.
« Au début, chaque voiture me réveillait. »
« Et après ? »
« Après, c’était le silence qui me réveillait. »
Lucas sourit.
André se dirigea vers la fenêtre.
De là, on voyait les pompes, l’auvent et la départementale.
Il posa une main contre la vitre.
« Claire restait souvent ici. »
Marc demanda :
« Pourquoi ? »
« Elle regardait les voitures. »
André fixa la route sombre.
« Elle essayait de deviner où les gens allaient. »
Lucas se plaça à côté de lui.
« Elle pouvait savoir ? »
« Jamais. »
André sourit.
« Mais ça ne l’empêchait pas d’inventer des histoires. »
Un silence.
Puis Lucas remarqua quelque chose.
Sur le rebord intérieur de la fenêtre, sous plusieurs couches de peinture, il y avait de petites marques.
Des traits verticaux.
Avec des chiffres presque effacés.
« C’est quoi ? »
André regarda.
Son visage se figea.
Il s’approcha immédiatement.
Lucas passa un doigt près des marques.
« 1989... »
André ne répondit pas.
Plus haut :
« 1990. »
Une autre marque.
« 1991. »
Marc s’approcha.
« Des mesures de taille ? »
André hocha lentement la tête.
« Élodie. »
« Votre fille ? » demanda Lucas.
« Oui. »
Il posa doucement deux doigts contre l’une des marques.
« Claire la mesurait tous les ans pour son anniversaire. »
Lucas regarda les traits.
Certains étaient presque invisibles.
Mais ils étaient encore là.
André resta silencieux.
Sa respiration devint légèrement irrégulière.
Il sortit l’alliance de sa poche.
La posa dans sa paume.
Puis regarda les marques.
« Elle savait. »
Lucas fronça les sourcils.
« Qui ? »
« Claire. »
André ferma les yeux quelques secondes.
« Elle savait que c’était encore là. »
Marc comprit.
« C’est pour ça qu’elle voulait revenir ? »
André acquiesça.
« Peut-être. »
Il regarda la fenêtre.
« Elle m’avait dit qu’elle voulait revoir quelque chose à l’étage. »
Il eut un sourire triste.
« Je pensais qu’elle parlait de la vue. »
Personne ne parla.
André regarda encore les marques.
Puis il murmura :
« J’aurais dû venir avec elle. »
Lucas ne savait pas quoi répondre.
Marc non plus.
Alors ils ne répondirent rien.
Après quelques minutes, André se détourna.
« On peut redescendre. »
Marc éteignit la lumière.
Ils descendirent lentement.
Lorsqu’ils retrouvèrent la boutique, André semblait plus fatigué qu’avant.
Lucas prit trois gobelets.
« Café ? »
Marc le regarda.
« La machine est nettoyée. »
« Je peux la relancer. »
« On vient de fermer. »
André sourit.
« Laissez. »
Lucas ouvrit un placard.
« J’ai mieux. »
Marc fronça les sourcils.
Lucas sortit une petite cafetière personnelle.
Marc le fixa.
« C’est quoi, ça ? »
Lucas s’arrêta.
« Une cafetière. »
« Je vois bien. Pourquoi elle est ici ? »
« Parce que ton café est mauvais. »
André éclata de rire.
Marc regarda le plafond.
« Un jour, je vais vraiment te virer. »
Lucas sourit.
« Tu as déjà essayé. »
Quelques minutes plus tard, les trois hommes étaient assis près de la fenêtre.
La boutique était fermée.
Les lumières des pompes restaient allumées dehors.
André prit une gorgée.
Il regarda Lucas.
« C’est meilleur. »
Lucas hocha la tête vers Marc.
« Tu vois ? »
Marc ignora la remarque.
André regarda son café.
« Claire servait le café gratuitement. »
Marc soupira.
« Évidemment. »
« Pas à tout le monde. »
« Ah. »
« Seulement aux gens qui avaient l’air d’en avoir besoin. »
Marc regarda André.
« Comment elle décidait ? »
André sourit.
« Aucune idée. »
« Très professionnel. »
« Elle avait rarement tort. »
Lucas demanda :
« Elle travaillait tout le temps avec vous ? »
André hocha la tête.
« Plus que moi, probablement. »
Il regarda la caisse.
« Tout le monde disait que c’était ma station. »
Une pause.
« C’était faux. »
Lucas écoutait.
« Moi, je réparais les voitures. Je commandais les pièces. Je râlais contre les fournisseurs. »
Un léger sourire.
« Claire connaissait les gens. »
Il regarda la porte.
« Elle savait qui avait perdu son travail. Qui venait d’avoir un enfant. Qui avait une mère malade. »
Marc croisa les bras.
« Ça ne fait pas tourner une entreprise. »
André le regarda.
« Non. »
Puis il sourit.
« Mais ça faisait revenir les clients. »
Marc réfléchit.
André continua :
« Un garage peut réparer une voiture. N’importe quel autre garage peut aussi la réparer. »
Il regarda Lucas.
« Ce que les gens retiennent, c’est comment on les a traités quand ils étaient coincés. »
Lucas baissa les yeux vers son café.
Marc comprit où André voulait en venir.
« On reparle de tout à l’heure ? »
André sourit.
« Un peu. »
Marc soupira.
« Je lui ai donné une dernière chance. »
« Je sais. »
« Donc c’est réglé. »
« Très bien. »
André but son café.
Marc le regarda avec méfiance.
« Vous êtes d’accord aussi facilement ? »
« Vous préférez que je discute ? »
Marc secoua la tête.
« Non. »
Quelques secondes passèrent.
Puis André demanda :
« Vous avez dit que la station risquait de fermer. »
Le visage de Marc redevint sérieux.
« Oui. »
« Pourquoi exactement ? »
Marc hésita.
« Vous voulez vraiment savoir ? »
« Oui. »
Marc se leva.
Il passa derrière le comptoir et sortit un dossier d’un tiroir.
Il revint.
« Je n’ai pas les comptes complets du groupe. »
Il posa plusieurs feuilles sur la table.
« Mais j’ai ceux de la station. »
André mit ses lunettes.
Il commença à lire.
Lucas observa.
Pendant presque cinq minutes, personne ne parla.
André tourna une page.
Puis une autre.
Enfin :
« Le carburant n’est pas le principal problème. »
Marc sembla surpris.
« Non. »
André pointa une ligne.
« L’électricité. »
« Les vieux équipements. »
« Et la boutique vend mal. »
Marc hocha la tête.
« On stocke trop de choses. »
André regarda la colonne suivante.
« Pourquoi ? »
Marc eut un sourire amer.
« Parce que le siège décide. »
« Ils connaissent les clients d’ici ? »
« Non. »
« Alors pourquoi décident-ils ? »
Marc haussa les épaules.
« Parce qu’ils possèdent la station. »
André continua à lire.
Puis il demanda :
« Et l’atelier ? »
« Fermé depuis neuf ans. »
« Pourquoi ? »
« Trop cher à remettre aux normes. »
André regarda vers l’arrière du bâtiment.
« Vous avez demandé un devis ? »
Marc hocha la tête.
« Trois. »
« Et ? »
Marc lui donna un chiffre.
André réfléchit.
« Ce n’est pas impossible. »
Marc eut un rire bref.
« Quand on n’a pas l’argent, tout devient impossible. »
André referma le dossier.
« Et le groupe veut vendre ? »
Marc hésita.
Lucas regarda son manager.
Marc finit par répondre :
« Oui. »
André se figea.
« Vous ne l’aviez pas dit tout à l’heure. »
« Parce que ce n’est pas officiel. »
« Depuis quand ? »
« Deux mois. »
André se redressa.
« Il y a un acheteur ? »
Marc ne répondit pas.
André comprit.
« Il y en a un. »
Marc soupira.
« Une société immobilière. »
Lucas fronça les sourcils.
« Ils veulent une station ? »
Marc secoua la tête.
« Non. »
« Alors quoi ? »
Marc regarda dehors.
« Le terrain. »
Lucas cessa de sourire.
« Pour faire quoi ? »
« Je ne sais pas exactement. Entrepôt, petit centre commercial... quelque chose comme ça. »
André regarda autour de lui.
La boutique.
Les pompes.
La fenêtre de l’étage.
Les marques de taille d’Élodie cachées sous la peinture.
Puis l’alliance.
« Ils vont démolir ? »
Marc répondit doucement :
« Probablement. »
André resta immobile.
Lucas vit sa mâchoire se contracter.
Pour la première fois de la soirée, le vieil homme semblait réellement en colère.
Pas contre Marc.
Contre lui-même.
« Quand ? »
« Rien n’est signé. »
« Quand ? »
Marc réfléchit.
« Ils doivent faire une offre définitive cette semaine. »
André regarda la table.
« Et Valmont acceptera ? »
« Si le prix est bon. »
André se leva.
Il marcha jusqu’à la fenêtre.
Dehors, la Station Quatorze brillait sous les lampes de l’auvent.
Il resta là longtemps.
Puis Lucas demanda :
« Vous pensez à quoi ? »
André répondit sans se retourner.
« À Claire. »
Il ouvrit sa main.
L’alliance brillait faiblement sous la lumière de la boutique.
« Pendant vingt-deux ans, j’ai évité cet endroit parce que je pensais que revenir me ferait mal. »
Il regarda son reflet dans la vitre.
« Maintenant, je découvre qu’il pourrait ne plus exister du tout. »
Marc s’approcha.
« Vous ne pouvez pas sauver chaque bâtiment qui contient un souvenir. »
André acquiesça.
« Non. »
Il se retourna.
« Et je ne veux pas. »
Marc fronça les sourcils.
André regarda les comptes sur la table.
« Si cet endroit n’a plus aucune utilité, alors il doit disparaître. »
Lucas sembla surpris.
« Vous êtes sérieux ? »
« Oui. »
André désigna la route.
« Une station-service n’est pas un monument. »
Puis il posa l’alliance sur la table.
« Claire n’aurait jamais voulu qu’on garde un bâtiment vide uniquement pour elle. »
Marc observa André.
« Alors ? »
André tira une chaise.
Il se rassit.
Puis rapprocha les comptes.
« Alors vous allez m’expliquer pourquoi vous êtes encore ici. »
Marc fronça les sourcils.
« Pardon ? »
« Vous dites que la station perd de l’argent. »
André pointa le dossier.
« Vous dites que les propriétaires n’investissent plus. »
Il regarda Marc.
« Vous savez qu’elle peut être vendue et démolie. »
Une pause.
« Pourtant vous êtes toujours là. »
Marc ne répondit pas.
André insista.
« Pourquoi ? »
Marc regarda Lucas.
Puis la boutique.
« J’ai besoin de travailler. »
André secoua la tête.
« Ce n’est pas toute la réponse. »
Marc se raidit.
« Vous me connaissez depuis deux heures. »
« Exact. »
André sourit légèrement.
« Et ça fait deux heures que vous râlez contre cette station comme quelqu’un qui refuse que quelqu’un d’autre ait le droit de la critiquer. »
Lucas éclata de rire.
Marc lui lança un regard.
« Toi, tais-toi. »
Lucas leva les mains.
André attendit.
Marc finit par regarder dehors.
« J’ai des idées. »
André se pencha légèrement.
« Lesquelles ? »
Marc resta silencieux.
Puis il commença.
« Rouvrir une partie de l’atelier. »
André ne bougea pas.
Marc continua :
« Pas pour faire de grosses réparations. Pneus, batteries, vidanges, petites pannes. »
Lucas regarda Marc.
C’était la première fois qu’il entendait parler de ce projet.
« Ensuite ? » demanda André.
« Réduire la boutique. »
« Pourquoi ? »
« Parce que personne n’a besoin de six marques de chips ici. »
Lucas hocha sérieusement la tête.
« Enfin quelque chose sur lequel on est d’accord. »
Marc l’ignora.
« Meilleur café. Quelques produits locaux. Des horaires adaptés aux gens du coin. »
André écoutait.
« Et pour attirer les gens ? »
Marc regarda Lucas.
« Lui. »
Lucas cligna des yeux.
« Moi ? »
« Les clients l’aiment bien. »
Lucas sourit.
« Tu viens vraiment de dire ça ? »
« N’en profite pas. »
André sourit.
Marc continua :
« Il parle aux gens. Il aide les personnes âgées avec les pompes. Il connaît déjà la moitié des habitués. »
Lucas ne plaisantait plus.
Marc le regarda.
« C’est aussi pour ça que tu m’énerves. »
« Parce que les clients m’aiment ? »
« Parce que tu ne sais pas toujours où mettre la limite. »
André regarda les deux hommes.
Puis les comptes.
Puis l’alliance.
Il resta silencieux presque une minute.
Enfin, il sortit son téléphone.
Marc le regarda.
« Vous faites quoi ? »
André chercha un numéro.
« J’appelle ma fille. »
Lucas fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
André porta le téléphone à son oreille.
« Parce que si je fais ce que je suis en train d’envisager... »
Il regarda la Station Quatorze.
« ...elle va penser que j’ai complètement perdu la tête. »
Quelqu’un décrocha.
Le visage d’André s’adoucit.
« Élodie ? C’est papa. »
Il écouta.
Puis sourit.
« Oui, tout va bien. »
Une pause.
André regarda l’alliance de Claire posée sur la table.
« Je l’ai retrouvée. »
Son sourire trembla légèrement.
« Oui. L’alliance de maman. »
Il écouta longtemps.
Puis ses yeux se levèrent vers les fenêtres de l’étage.
« Et j’ai retrouvé autre chose. »
Marc et Lucas restèrent silencieux.
André inspira profondément.
Puis dit :
« Dis-moi quelque chose, Élodie. »
Une pause.
« Si ta mère était encore là... »
Il regarda la vieille station.
« ...tu crois qu’elle me traiterait d’idiot si j’essayais de racheter cet endroit ? »
Lucas tourna brusquement la tête vers Marc.
Marc resta figé.
Au téléphone, Élodie répondit.
André écouta.
Puis un sourire lent apparut sur son visage.
« Oui. »
Il regarda Marc.
Puis Lucas.
« C’est exactement ce que je pensais qu’elle dirait. »
Il raccrocha.
Marc le fixa.
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
André remit doucement l’alliance à son doigt, même si elle était trop petite pour descendre complètement.
Puis il répondit :
« Que sa mère me traiterait d’idiot... »
Il regarda les comptes.
« ...et qu’ensuite elle me demanderait combien ça coûte. »
LA STATION QUATORZE
Partie 4 — Ce que Claire aurait choisi
Marc resta silencieux.
Lucas, lui, regardait André avec un mélange de surprise et d'incrédulité.
« Vous êtes vraiment sérieux ? »
André remit son téléphone dans sa veste.
« Je n'ai pas dit que j'allais l'acheter. »
« Vous venez quand même d'appeler votre fille pour lui demander ce qu'elle en pensait. »
« Oui. »
« Donc vous y pensez vraiment. »
André regarda les documents posés sur la table.
« J'y pense. »
Marc secoua la tête.
« Alors pensez mieux. »
Lucas tourna la tête vers lui.
« Marc... »
« Non. »
Le manager s'assit en face d'André.
« Je ne veux pas être celui qui vous laisse transformer un souvenir en mauvaise décision. »
André ne sembla pas vexé.
Au contraire.
« Continuez. »
Marc fronça les sourcils.
« La station perd de l'argent. »
« Je sais. »
« L'atelier coûtera cher. »
« Je sais. »
« Les pompes devront être modernisées. »
« Je sais. »
« Et même après tout ça, rien ne garantit que les clients reviendront. »
André hocha lentement la tête.
« Très bien. »
Marc le regarda.
« Très bien ? »
« C'est exactement ce que j'avais besoin d'entendre. »
Lucas sourit légèrement.
« Vous êtes bizarre. »
André se tourna vers lui.
« À mon âge, on appelle ça de l'expérience. »
« D'accord. »
André reprit les comptes.
« Marc a raison. Si je rachète cette station uniquement parce que Claire et moi avons vécu ici, je vais probablement le regretter. »
Il regarda l'alliance.
« Et elle aussi aurait trouvé ça stupide. »
Marc s'appuya contre sa chaise.
« Alors ne le faites pas. »
André sourit.
« Vous êtes un vendeur remarquable. »
« Je ne vous vends rien. »
« Justement. »
André se pencha sur les documents.
« Maintenant, montrez-moi comment vous la sauveriez si c'était votre argent. »
Marc resta immobile.
« Maintenant ? »
André regarda sa montre.
« Vous avez quelque chose de prévu ? »
Marc désigna la boutique vide.
« Dormir. »
« Ça peut attendre une heure. »
Lucas s'assit immédiatement.
« Moi, je reste. »
Marc le regarda.
« Personne ne t'a demandé. »
« Je sais. »
André sourit.
« Ça semble être une habitude chez lui. »
Marc soupira.
Puis il ouvrit le dossier.
Pendant presque une heure, la Station Quatorze cessa d'être un souvenir.
Elle redevint une entreprise.
Marc expliqua les problèmes un par un.
Les pompes.
L'électricité.
Les stocks inutiles.
Les horaires.
Le vieux garage.
André posait des questions précises.
Combien de voitures passaient chaque jour ?
Combien s'arrêtaient ?
Quel était le panier moyen de la boutique ?
Combien coûterait réellement la remise en état de l'atelier ?
Lucas écoutait.
Parfois, il intervenait.
« Il faudrait fermer plus tard le vendredi. »
Marc leva les yeux.
« Pourquoi ? »
« Les ouvriers de la zone industrielle passent entre dix-neuf et vingt heures. »
Marc réfléchit.
Puis nota l'idée.
Quelques minutes plus tard, Lucas ajouta :
« Et il faudrait un endroit où s'asseoir. »
« On n'est pas un restaurant. »
« Deux tables, Marc. Pas un restaurant. »
André intervint :
« Pourquoi ? »
Lucas haussa les épaules.
« Parce que quand quelqu'un attend un dépannage, il reste debout devant la machine à café. »
André regarda Marc.
Marc écrivit encore.
Lucas sourit.
« Tu vois ? »
« Continue et je déchire la feuille. »
André rit doucement.
À vingt et une heures vingt-sept, ils avaient rempli trois pages.
Marc posa enfin son stylo.
« Voilà. »
André relut les notes.
« Ça peut fonctionner. »
Marc secoua la tête.
« Ça pourrait fonctionner. »
« Différence importante. »
« Très importante. »
André acquiesça.
Puis son regard se posa sur une ligne du dossier.
« Combien de personnes travaillent ici ? »
« Six avec les temps partiels. »
« Et si la station est vendue pour le terrain ? »
Marc ne répondit pas immédiatement.
Lucas comprit.
« On perd tous notre travail. »
Marc hocha la tête.
« Probablement. »
Lucas regarda autour de lui.
Pour la première fois de la soirée, il ne vit plus simplement l'endroit où il travaillait quelques heures après les cours.
Il vit Sophie, qui ouvrait le dimanche matin.
Karim, qui venait trois soirs par semaine.
Bernard, qui s'occupait des livraisons.
Six personnes.
Six salaires.
André referma le dossier.
« Quand l'offre doit-elle être faite ? »
Marc réfléchit.
« D'après ce que j'ai entendu, avant la fin de la semaine. »
« Nous sommes mercredi. »
« Oui. »
André récupéra son téléphone.
Lucas demanda :
« Vous allez appeler qui ? »
« Quelqu'un qui sait combien cet endroit vaut réellement. »
Il composa un numéro.
Quelques secondes plus tard :
« Bonsoir, Maître Girard. Désolé pour l'heure. »
Marc et Lucas échangèrent un regard.
André continua :
« J'ai besoin que vous vérifiiez quelque chose demain matin. »
Il regarda les documents.
« Station-service Valmont, départementale 17. Ancienne propriété Delacroix. »
Pause.
« Oui. Celle-là. »
Il écouta.
« Je veux savoir qui vend, combien ils demandent et si une offre a déjà été signée. »
Nouvelle pause.
André sourit légèrement.
« Non, je n'ai pas encore perdu la tête. »
Il regarda l'alliance.
« Enfin, je ne crois pas. »
Il raccrocha.
Marc croisa les bras.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, on rentre chez nous. »
Lucas cligna des yeux.
« C'est tout ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Acheter la station à vingt et une heures trente sur mon téléphone ? »
Lucas haussa les épaules.
« Après ce soir, je ne sais plus. »
André rit.
Le lendemain matin, André revint.
Même pickup blanc.
Même veste usée.
Même vieilles bottes.
À huit heures quinze, il était assis près de la fenêtre avec un café.
Lucas arriva peu après.
Il regarda le gobelet.
« Celui de Marc ? »
André prit une gorgée.
Son visage se contracta légèrement.
« Oui. »
Lucas sourit.
« Courage. »
Marc entendit depuis la caisse.
« Je vous entends. »
André posa le gobelet.
« C'est vraiment mauvais. »
« Merci. »
À neuf heures dix, son téléphone sonna.
André répondit.
« Maître Girard ? »
Il écouta.
Son expression changea.
Lucas le remarqua immédiatement.
« D'accord. »
Pause.
« Combien ? »
André se leva lentement.
Marc cessa de travailler.
« Et l'autre offre ? »
Long silence.
« Je vois. »
André regarda par la fenêtre.
« Envoyez-moi les documents. »
Il raccrocha.
Lucas s'approcha.
« Alors ? »
André resta silencieux.
Marc demanda :
« Il y a déjà un acheteur ? »
André hocha la tête.
« Une société immobilière. »
« Ils ont signé ? »
« Pas encore. »
Lucas expira.
« Donc il reste une chance. »
André regarda Marc.
« Leur offre est valable jusqu'à demain midi. »
Marc fronça les sourcils.
« Et Valmont veut accepter ? »
« Oui. »
Le silence tomba.
André retourna s'asseoir.
Il posa les deux mains sur la table.
Lucas attendit.
« Vous pouvez faire une meilleure offre ? »
André leva les yeux.
« Peut-être. »
« Alors faites-la. »
Marc intervint immédiatement.
« Lucas. »
« Quoi ? »
« Ce n'est pas ton argent. »
Lucas se tut.
André hocha la tête.
« Marc a raison. »
Il regarda la station.
« Et ce n'est pas seulement une question de prix. »
Marc s'approcha.
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
« Si je mets trop d'argent dans l'achat, il n'en restera pas assez pour réparer l'endroit. »
Marc acquiesça.
« Exactement. »
André réfléchit.
Puis son téléphone vibra.
Un document venait d'arriver.
Il le parcourut.
Plus il avançait, plus son expression devenait sérieuse.
Puis il s'arrêta.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda Lucas.
André agrandit une partie du document.
« Le terrain. »
Marc s'approcha.
« Quoi, le terrain ? »
« La parcelle derrière l'atelier. »
Il regarda Marc.
« Elle n'est pas comprise dans la vente. »
Marc fronça les sourcils.
« C'est impossible. »
André continua à lire.
Puis il se figea.
« Non... »
Lucas s'approcha.
« Quoi ? »
André leva les yeux.
« Elle appartient toujours à la famille Delacroix. »
Marc resta bouche bée.
« Vous êtes sûr ? »
« D'après le cadastre, oui. »
André regarda vers l'ancien atelier.
Un souvenir semblait revenir.
« Mon père avait séparé les parcelles. »
Il se leva.
« Quand Claire et moi avons vendu, je pensais que tout avait été transféré. »
Marc comprit immédiatement.
« Mais pas cette partie. »
« Apparemment. »
Lucas regarda André.
« Donc vous possédez encore une partie du terrain ? »
André hocha lentement la tête.
« Une petite partie. »
Marc regarda vers l'arrière de la station.
Puis son visage changea.
« Attendez. »
Il prit le téléphone d'André et observa le plan.
« L'accès. »
« Quoi ? »
Marc pointa la carte.
« Si la société immobilière veut construire derrière la station, elle a besoin de cette bande pour accéder à la départementale. »
André regarda.
Lucas comprit à son tour.
« Donc sans André... »
Marc termina :
« Leur projet devient beaucoup plus compliqué. »
André resta silencieux.
Une minute plus tôt, il envisageait de devoir surenchérir.
Maintenant, la situation venait de changer.
Mais il ne sourit pas.
Il regarda simplement l'alliance de Claire.
Puis il murmura :
« Tu avais vraiment choisi ton jour pour te perdre. »
Lucas sourit légèrement.
L'après-midi même, un représentant de la société immobilière arriva.
Il s'appelait Philippe Garnier.
Costume sombre.
Manteau propre.
Voiture récente.
Il entra dans la boutique et demanda André.
Les deux hommes s'installèrent à une table.
Marc resta derrière la caisse.
Lucas rangeait des bouteilles à quelques mètres.
Philippe posa un dossier devant André.
« Je vais être simple. »
« Je préfère. »
« Nous voulons acheter votre parcelle. »
« Non. »
Philippe resta surpris.
« Vous ne connaissez pas notre offre. »
« Ce n'est pas nécessaire. »
« Monsieur Delacroix, cette bande de terrain ne vous sert à rien. »
André regarda par la fenêtre.
« Peut-être. »
« Nous pouvons vous en proposer largement au-dessus de sa valeur. »
André secoua la tête.
« Non. »
Philippe soupira.
« C'est sentimental ? »
André le regarda.
« Pas du tout. »
Il désigna l'ancien atelier.
« J'ai un autre projet. »
Philippe comprit.
« Vous voulez racheter la station. »
André ne répondit pas.
« C'est une mauvaise affaire. »
« Peut-être. »
« Nous, nous pouvons vous payer immédiatement. »
André sourit.
« Vous avez besoin de ma parcelle. »
Philippe resta silencieux.
« Donc c'est moi qui peux attendre. »
Le sourire de Philippe disparut.
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
André regarda Marc.
Puis Lucas.
Enfin, il répondit :
« Que vous retiriez votre offre sur la station. »
Philippe eut un petit rire.
« Et pourquoi ferions-nous ça ? »
« Parce qu'ensuite je pourrai vous céder une partie de l'accès dont vous avez besoin. »
Philippe se tut.
André poursuivit :
« Pas toute la parcelle. Une bande suffisante pour votre projet. »
« À quel prix ? »
« On verra plus tard. »
Philippe le fixa.
« Vous négociez dur pour quelqu'un qui ne voulait même plus de cet endroit hier. »
André regarda l'alliance à son doigt.
« Hier, je n'avais pas encore retrouvé ce que j'étais venu chercher. »
Philippe ne comprit pas.
Ce n'était pas important.
Après vingt minutes de discussion et deux appels téléphoniques, il quitta la station.
Il ne donna aucune réponse.
À dix-sept heures quarante, André reçut un appel.
Il écouta.
Puis raccrocha.
Lucas s'approcha.
« Alors ? »
André regarda Marc.
« Ils retirent leur offre. »
Lucas sourit immédiatement.
Marc ferma les yeux un instant.
« Donc Valmont peut vous vendre la station. »
« Si mon offre leur convient. »
André prit son téléphone.
« Maître Girard ? »
Il regarda la boutique.
Les pompes.
L'ancien atelier.
Puis Lucas.
« Faites l'offre. »
Il donna un montant.
Marc leva légèrement les sourcils.
André continua :
« Et ajoutez une condition. »
Pause.
« Le nom ne change pas. »
Il regarda l'enseigne.
« Station Quatorze. »
Il raccrocha.
La réponse arriva le lendemain matin.
Lucas venait à peine de commencer son service.
André était déjà là.
Marc préparait la caisse.
Le téléphone sonna.
André répondit.
Il ne parla presque pas.
« Oui. »
Pause.
« D'accord. »
Il ferma les yeux.
Puis :
« Merci. »
Il raccrocha.
Lucas s'approcha.
« Ils ont dit quoi ? »
André regarda la station.
Ses yeux s'arrêtèrent sur la pompe où l'alliance avait été retrouvée.
« Ils ont accepté. »
Lucas resta immobile.
Marc posa lentement son stylo.
« Vous êtes propriétaire ? »
André sourit.
« Pas avant les signatures. »
« Mais... »
« Oui. »
Il regarda autour de lui.
« Elle revient dans la famille. »
Lucas sourit.
Marc tendit la main à André.
« Alors félicitations. »
André regarda sa main.
Puis la serra.
« Merci. »
Marc demanda :
« Vous allez faire quoi maintenant ? »
André regarda le vieux garage.
« Rouvrir l'atelier. »
Puis la boutique.
« Changer cette machine à café. »
Lucas éclata de rire.
Marc secoua la tête.
« Tout le monde contre mon café. »
André continua :
« Garder l'équipe. »
Il regarda Marc.
« Si vous voulez rester. »
Marc hocha la tête.
« Oui. »
André se tourna vers Lucas.
« Toi aussi. »
Lucas sourit.
« À condition qu'il arrête de me virer. »
Marc répondit :
« Ne pousse pas. »
André rit.
Six mois plus tard, la Station Quatorze avait changé.
Pas énormément.
C'était important pour André.
L'auvent avait été réparé.
Les vieilles pompes modernisées.
La boutique simplifiée.
Deux petites tables avaient été installées près de la fenêtre.
Et le café était enfin bon.
L'ancien atelier avait rouvert avec deux postes.
Pneus.
Batteries.
Petites réparations.
Dépannage local.
Lucas travaillait toujours à la station.
Il suivait désormais une formation de mécanique en parallèle.
Marc dirigeait toujours les opérations.
Il restait strict.
Il restait impatient.
Mais certaines règles avaient changé.
Un soir de pluie, une vieille dame entra dans la boutique.
Sa voiture refusait de démarrer.
Lucas sortit immédiatement.
Marc le regarda partir.
Puis regarda l'horloge.
Le service de Lucas était terminé depuis cinq minutes.
André, assis près de la fenêtre avec son café, observa Marc.
« Vous allez le virer ? »
Marc lui lança un regard.
« Très drôle. »
André sourit.
Dehors, Lucas ouvrait le capot de la voiture.
Marc soupira.
Puis prit sa veste.
« Il va avoir besoin d'une lampe. »
Il sortit l'aider.
André resta seul près de la fenêtre.
Il sortit doucement l'alliance de Claire de sa poche.
Il ne la portait toujours pas.
Elle était trop petite.
Il la gardait dans une petite pochette en cuir attachée à ses clés.
Il la posa dans sa paume.
Puis regarda la station.
Pendant des années, il avait pensé que Claire voulait revenir ici pour retrouver le passé.
Il comprenait maintenant qu'il s'était trompé.
Claire n'avait jamais été du genre à vivre dans les souvenirs.
Elle voulait probablement simplement lui rappeler quelque chose.
Un lieu ne vaut pas seulement pour ce qui s'y est passé.
Il vaut pour ce qu'on décide encore d'y faire.
André regarda Lucas et Marc aider la vieille dame sous la pluie.
Il sourit.
« D'accord, Claire. »
Sa voix était à peine audible.
« J'ai compris. »
Quelques minutes plus tard, la voiture redémarra.
La vieille dame remercia Lucas.
Marc referma le capot.
Puis ils revinrent vers la boutique.
Lucas entra le premier.
Son pantalon était mouillé aux genoux.
Exactement comme le soir où il avait retrouvé l'alliance.
André le regarda.
« Tu sais que tout ça est un peu de ta faute ? »
Lucas fronça les sourcils.
« Quoi ? »
André désigna la station.
« Tout ça. »
Lucas sourit.
« J'ai juste trouvé une bague. »
André secoua la tête.
« Non. »
Il referma sa main autour de l'alliance.
« Tu t'es arrêté pour quelqu'un alors qu'on t'avait dit de continuer ton chemin. »
Marc entra derrière Lucas.
« Ne lui donnez pas de mauvaises idées. »
André rit.
Lucas regarda autour de lui.
La boutique.
Le garage.
Les lumières jaunes sur le bitume mouillé.
Puis il demanda :
« Vous pensez que Claire aurait aimé ce qu'on en a fait ? »
André resta silencieux quelques secondes.
Il regarda l'ancienne fenêtre de l'étage.
Derrière elle se trouvaient encore les petites marques indiquant la taille d'Élodie.
Ils avaient décidé de ne jamais les repeindre.
André sourit.
« Elle aurait trouvé le café trop cher. »
Marc leva les yeux au ciel.
Lucas rit.
Puis André ajouta doucement :
« Mais oui. »
Il regarda la Station Quatorze.
« Je pense qu'elle serait restée un moment. »
Dehors, une voiture ralentit.
Son clignotant s'alluma.
Elle entra sous l'auvent.
Lucas regarda Marc.
Marc regarda l'heure.
Puis il soupira.
« Vas-y. »
Lucas sourit.
Il enfila son gilet jaune moutarde.
« Bonsoir ! »
Le conducteur ouvrit sa fenêtre.
« Bonsoir. Excusez-moi, j'ai un problème. »
Lucas s'approcha.
« Dites-moi. »
À travers la vitre, André regardait la scène.
Dans sa main, la vieille alliance de Claire brillait faiblement sous la lumière.
Quarante ans plus tôt, André et Claire avaient construit une petite station au bord d'une route parce qu'ils voulaient gagner leur vie.
Ils n'avaient jamais imaginé qu'un jour, ce serait cet endroit qui lui rappellerait comment continuer la sienne.
La pluie recommença doucement.
Les voitures passaient sur la départementale.
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La Station Quatorze resta allumée.
Et cette fois, André n'avait plus aucune raison d'éviter la route qui passait devant.