Le Compte à rebours du château Beaumont

Le Compte à rebours du château Beaumont
Partie 1 — La petite fille dans le grand hall
Le château de Beaumont dominait les vignobles de la Loire depuis plus de trois siècles.
Édifié sur une hauteur bordée de cyprès et de vieux chênes, il ressemblait, à la lumière de l’après-midi, à une immense façade de pierre blonde posée au-dessus de la vallée. Ses hautes fenêtres françaises reflétaient le ciel clair, tandis que des voitures noires remontaient lentement l’allée principale.
Ce jour-là, la famille Beaumont recevait près de cent cinquante invités pour célébrer la réouverture de l’aile orientale du domaine.
Des aristocrates, des chefs d’entreprise, des collectionneurs et plusieurs représentants de grandes fondations avaient été conviés.
Dans le hall d’entrée, les conversations se mêlaient au bruit discret des coupes et des talons sur le sol de calcaire poli.
Les lustres de cristal diffusaient une lumière chaude.
Des femmes vêtues de robes ivoire, bordeaux ou bleu nuit se tenaient près des grandes fenêtres. Des hommes en smoking échangeaient des plaisanteries mesurées autour de tables couvertes de fleurs blanches.
Au centre de cette élégance parfaitement organisée se trouvait Madame Claire Beaumont.
À trente-quatre ans, Claire était devenue l’un des visages les plus connus de la région.
Elle dirigeait la Fondation Beaumont, finançait des restaurations de monuments historiques et apparaissait régulièrement dans des magazines consacrés au patrimoine français.
Depuis un accident survenu huit ans plus tôt, elle se déplaçait dans un fauteuil roulant motorisé en noyer sombre, fabriqué spécialement pour elle par un artisan parisien.
Tout avait été conçu pour paraître sobre et luxueux.
Les accoudoirs étaient recouverts de cuir souple.
Le moteur était presque silencieux.
Les roues latérales étaient dissimulées sous des panneaux sculptés.
Claire refusait que son fauteuil attire la pitié.
Elle en avait fait un trône.
Elle portait ce jour-là une longue robe de soie émeraude, ajustée à la taille, ainsi que des boucles d’oreilles serties de saphirs.
Ses cheveux bruns étaient relevés avec une précision parfaite.
Son sourire était calme.
Son regard, lui, contrôlait chaque mouvement autour d’elle.
Elle remarquait les serveurs trop lents.
Les invités qui buvaient trop vite.
Les journalistes qui tentaient de s’approcher d’une porte interdite.
Rien ne lui échappait.
— La présentation commencera dans vingt minutes, lui souffla son assistant.
Claire lui répondit sans tourner la tête.
— Les portes de la galerie sont-elles fermées ?
— Oui, madame.
— Et le cabinet de mon père ?
— Également.
— Personne ne doit entrer dans l’aile nord.
L’assistant hocha la tête.
— Bien sûr.
Claire leva sa coupe.
Une femme âgée s’approcha pour la féliciter.
— Vous avez accompli un travail remarquable, Claire. Votre père aurait été fier.
Le sourire de Claire se figea presque imperceptiblement.
— Je l’espère.
— Il parlait toujours de cette restauration.
— Il parlait de beaucoup de choses.
La femme ne remarqua pas le froid dans sa voix.
Elle continua de sourire avant de rejoindre un autre groupe.
Claire posa sa coupe sur un plateau.
Elle jeta un regard vers le grand escalier.
Au sommet, un corridor sombre menait vers l’aile nord.
La partie la plus ancienne du château.
La seule qui ne serait pas montrée aux invités.
Depuis la mort de son père, le comte Henri Beaumont, deux ans auparavant, cette aile était restée presque entièrement fermée.
Officiellement, pour des raisons de sécurité.
Officieusement, parce que Claire ne voulait pas que certaines pièces soient ouvertes.
Elle connaissait chaque porte.
Chaque serrure.
Chaque document encore dissimulé derrière les murs.
Du moins, c’était ce qu’elle croyait.
À l’extérieur, derrière une rangée d’arbustes taillés, une petite fille observait les portes du château.
Camille Moreau avait neuf ans.
Ses cheveux châtains étaient emmêlés par le vent.
Elle portait un tee-shirt vert olive délavé, un pantalon brun usé aux genoux et de vieilles chaussures en toile couvertes de poussière.
Elle ne ressemblait à aucun des enfants invités aux réceptions de la région.
D’ailleurs, aucun enfant n’avait été convié.
Camille tenait dans sa poche un morceau de papier plié plusieurs fois.
Elle le touchait régulièrement pour vérifier qu’il était toujours là.
Elle avait marché depuis l’arrêt de bus, à près de quatre kilomètres du domaine.
Le chauffeur avait refusé de la déposer plus près.
— Les enfants ne vont pas seuls au château, lui avait-il dit.
Camille n’avait pas répondu.
Elle savait où elle devait aller.
Et surtout, elle savait qui elle devait trouver.
Depuis six mois, elle vivait chez sa tante Élodie dans un petit appartement au-dessus d’une boulangerie de Blois.
Sa mère, Anaïs Moreau, était morte l’hiver précédent.
Une maladie rapide.
Quelques semaines entre le diagnostic et l’enterrement.
Avant sa mort, Anaïs avait demandé à parler seule avec sa fille.
La chambre d’hôpital était presque sombre.
La pluie frappait les vitres.
Anaïs respirait difficilement.
Elle avait pris la main de Camille.
— Un jour, quelqu’un te dira peut-être que je me suis trompée, avait-elle murmuré.
— À propos de quoi ?
— À propos du château.
Camille ne connaissait alors le château de Beaumont que par les cartes postales vendues dans les boutiques de la région.
— Tu y travaillais ?
Anaïs avait secoué la tête.
— Pas exactement.
Elle avait sorti d’un petit sac une enveloppe jaunie.
— Tu ne dois l’ouvrir que si personne ne vient te chercher avant ton neuvième anniversaire.
Camille avait eu neuf ans trois semaines plus tôt.
Personne n’était venu.
Elle avait ouvert l’enveloppe en cachette.
À l’intérieur se trouvait une photographie ancienne.
On y voyait sa mère, beaucoup plus jeune, debout devant le château de Beaumont.
À côté d’elle se tenait une autre femme brune dans un fauteuil roulant plus simple.
Claire Beaumont.
Toutes deux souriaient.
Derrière la photographie, Anaïs avait écrit :
« Elle ne te reconnaîtra peut-être pas. Mais elle reconnaîtra les chiffres. »
Sous cette phrase figuraient quatre nombres.
Camille les avait relus des dizaines de fois.
Puis elle avait trouvé une seconde note.
« Compte devant elle. Si elle comprend, ne lui fais confiance qu’après qu’elle t’aura dit le prénom. »
Aucun autre détail.
Aucune explication.
Seulement une adresse.
Le château de Beaumont.
Camille avait attendu plusieurs jours.
Elle avait demandé à sa tante si elle connaissait Claire Beaumont.
Élodie avait immédiatement changé de visage.
— Pourquoi tu poses cette question ?
— Maman avait une photo avec elle.
Sa tante avait arraché la photographie de ses mains.
— Tu ne dois jamais aller là-bas.
— Pourquoi ?
— Parce que cette famille a déjà détruit assez de vies.
Puis elle avait enfermé la photographie dans un tiroir.
Cette réaction avait convaincu Camille qu’elle devait découvrir la vérité.
Le matin même, elle avait récupéré l’image pendant que sa tante travaillait.
Elle avait pris un bus.
Et maintenant, elle se tenait devant le château.
Un groupe d’invités approcha de l’entrée.
Camille se glissa derrière eux.
Le domestique chargé de vérifier les invitations était occupé à saluer un couple âgé.
La fillette franchit les portes sans être remarquée.
La chaleur du hall l’enveloppa immédiatement.
Elle ralentit.
Le bruit des conversations, la lumière des lustres et les reflets du sol lui donnèrent l’impression d’entrer dans un autre monde.
Des invités la regardèrent.
D’abord avec surprise.
Puis avec gêne.
Une femme en robe ivoire se pencha vers son mari.
— D’où vient cette enfant ?
Un serveur tenta de s’approcher.
Camille l’évita sans courir.
Elle avait repéré Claire.
La femme se trouvait à une trentaine de mètres, près d’une colonne.
Le fauteuil en noyer sombre.
La robe émeraude.
Les cheveux bruns.
Exactement comme sur les photographies récentes trouvées dans les journaux.
Camille marcha directement vers elle.
Ses vieux souliers produisaient un bruit sec sur la pierre.
Peu à peu, les conversations s’interrompirent sur son passage.
Claire remarqua les regards avant de voir l’enfant.
Elle se tourna.
Son sourire mondain resta en place.
Mais ses yeux se rétrécirent légèrement.
Camille s’arrêta devant elle.
À cette distance, elle vit que Claire paraissait plus jeune que sur certaines photographies.
Mais aussi plus froide.
Un agent de sécurité arriva derrière la fillette.
Claire leva discrètement une main.
L’homme s’arrêta.
— Tu t’es perdue, ma petite ? demanda-t-elle.
Sa voix était douce.
Presque maternelle.
Quelques invités sourirent, rassurés par son calme.
Camille ne répondit pas immédiatement.
Elle observa le fauteuil.
Puis les mains de Claire posées sur les accoudoirs.
Enfin, ses boucles d’oreilles en saphir.
Les mêmes que sur la vieille photographie.
— Vous êtes Claire Beaumont ?
Le sourire de Claire se tendit.
— Oui.
— La fille d’Henri Beaumont ?
Un silence étrange passa dans son regard.
— Qui t’a donné ce nom ?
Camille ne répondit pas.
Elle s’approcha.
L’agent de sécurité fit un pas, mais Claire le retint encore.
— Laisse-la.
Camille posa doucement une main sur l’accoudoir droit du fauteuil.
Ses doigts trouvèrent le bouton d’arrêt du moteur.
Elle appuya.
Un léger déclic retentit.
Le fauteuil se verrouilla.
Claire baissa les yeux vers sa main.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Camille releva le visage.
— Ne bougez pas.
Cette fois, plusieurs invités entendirent.
Les murmures commencèrent.
Claire tenta d’actionner la commande.
Le moteur ne répondit pas.
Elle regarda Camille avec une irritation contenue.
— Retire ta main.
— Pas encore.
— Tu ne sais pas à qui tu parles.
Camille fixa son visage.
— Si.
Le cœur de Claire accéléra.
Elle sentit quelque chose d’inexplicable.
Cette enfant ne semblait ni confuse ni insolente.
Elle suivait une consigne.
Une consigne ancienne.
Le regard de Claire se posa sur les cheveux châtains.
La forme des yeux.
La petite fossette près de la joue.
Un souvenir flou tenta de remonter.
Elle le repoussa.
— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle.
— Camille Moreau.
Le nom la frappa.
Ses doigts se crispèrent sur l’accoudoir.
Mais son visage ne changea presque pas.
— Moreau ?
— Oui.
— Qui est ta mère ?
Camille ne répondit toujours pas.
Elle commença à compter.
— Un…
Claire cessa de respirer normalement.
Dans son esprit, une pièce oubliée s’ouvrit brutalement.
Une chambre dans l’aile nord.
Un coffre métallique.
Quatre chiffres inscrits sur une lettre.
Camille poursuivit.
— Deux…
Claire regarda autour d’elle.
Les invités observaient.
Son assistant s’approchait.
Elle leva une main pour lui ordonner de rester à distance.
— Arrête, murmura-t-elle.
Camille ne bougea pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne comprends pas ce que tu fais.
— Maman disait que vous comprendriez.
La respiration de Claire devint plus rapide.
— Qui est ta mère ?
Camille se pencha légèrement vers elle.
— Anaïs Moreau.
Toute couleur quitta le visage de Claire.
Le nom n’avait pas été prononcé dans le château depuis presque dix ans.
Les sons autour d’elle semblèrent s’éloigner.
Elle revit Anaïs dans le jardin d’hiver.
Ses cheveux châtains attachés avec un ruban rouge.
Son rire.
Puis son visage couvert de larmes.
Une nuit.
Une dispute.
Le bruit d’une porte.
Le fauteuil renversé.
Claire agrippa sa robe émeraude.
— Anaïs est morte, dit Camille.
Claire ferma les yeux.
— Quand ?
— Cet hiver.
— Elle t’a parlé de moi ?
— Un peu.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Camille regarda les invités.
Puis elle se pencha vers l’oreille de Claire.
Sa voix devint trop faible pour être entendue des autres.
— Elle a dit que vous n’aviez jamais perdu l’usage de vos jambes.
Claire devint parfaitement immobile.
Ses yeux s’ouvrirent.
La peur remplaça toute fierté dans son expression.
Camille continua de murmurer :
— Elle a dit que vous pouviez marcher le soir.
La main de Claire se mit à trembler.
— Tais-toi.
— Elle m’a montré une photographie.
— Tais-toi.
— Et elle m’a dit de vous demander ce qui s’est passé le 12 juillet 2009.
Claire regarda autour d’elle avec panique.
Les invités ne pouvaient pas entendre, mais ils voyaient son visage.
Ils voyaient la femme habituellement si calme perdre soudain le contrôle.
— Qui d’autre sait ? souffla-t-elle.
— Ma tante.
— Élodie ?
Camille hocha la tête.
Claire ferma les yeux.
Élodie Moreau.
La sœur d’Anaïs.
Elle était donc encore dans la région.
Camille se redressa.
Elle retira sa main de l’accoudoir.
Le fauteuil resta immobile.
Claire aurait pu réactiver le moteur.
Elle ne le fit pas.
Elle fixait l’enfant comme si un fantôme venait d’entrer dans le château.
— Tu veux de l’argent ? demanda-t-elle à voix basse.
Camille fronça les sourcils.
— Non.
— Alors pourquoi es-tu venue ?
— Pour savoir le prénom.
Claire pâlit davantage.
— Quel prénom ?
— Celui que vous devez me dire pour que je sache si je peux vous faire confiance.
Claire comprit enfin.
Anaïs avait prévu cette rencontre.
Elle avait préparé chaque mot.
Chaque étape.
Le compte.
La date.
Le secret des jambes.
Et maintenant le prénom.
Claire regarda Camille.
Ses lèvres tremblèrent.
— Elle ne t’a rien dit ?
— Non.
— Rien du tout ?
— Seulement que vous deviez le dire.
Claire inspira difficilement.
Le prénom vivait encore dans sa mémoire.
Elle ne l’avait pas prononcé depuis la nuit de l’accident.
Depuis la disparition.
Depuis que son père lui avait ordonné de nier ce qu’elle avait vu.
Elle se pencha vers Camille.
— Lucien, murmura-t-elle.
La fillette resta immobile.
Puis elle sortit le papier plié de sa poche.
Elle l’ouvrit.
Sous les quatre chiffres, sa mère avait écrit un seul prénom.
Lucien.
Camille releva les yeux.
— C’est bien vous.
Claire agrippa l’accoudoir.
— Où est la lettre ?
— Quelle lettre ?
— Celle qu’Anaïs a laissée.
— Je n’ai qu’une photographie.
Claire secoua la tête.
— Non. Elle avait une lettre.
— Je ne l’ai jamais vue.
La peur dans les yeux de Claire changea.
Elle ne craignait plus seulement le secret dévoilé.
Elle craignait qu’un document soit déjà entre d’autres mains.
Son assistant s’approcha malgré l’ordre.
— Madame Beaumont, devons-nous faire sortir l’enfant ?
Claire tourna brusquement la tête.
— Non.
Le ton était si sec qu’il s’arrêta.
Elle regarda Camille.
— Tu vas venir avec moi.
— Où ?
— Dans une pièce privée.
— Pourquoi ?
— Parce que si quelqu’un d’autre entend ce que tu viens de me dire, tu seras en danger.
Camille soutint son regard.
— À cause de vous ?
Claire resta silencieuse.
La fillette recula d’un pas.
— Maman m’avait dit de ne pas vous suivre si vous aviez peur.
Claire sentit son cœur battre plus vite.
— Je n’ai pas peur.
Camille regarda sa main tremblante.
— Si.
Autour d’elles, les invités attendaient.
Certains murmuraient.
D’autres tentaient déjà de comprendre.
Claire réalisa que la scène ne pouvait pas durer.
Elle remit le moteur en marche.
Le fauteuil vibra légèrement.
Elle avança de quelques centimètres vers Camille.
— Écoute-moi bien. Ton arrivée ici a réveillé une histoire que plusieurs personnes ont tué pour enterrer.
Camille ne détourna pas les yeux.
— Qui est Lucien ?
Claire regarda le grand escalier.
Au sommet, près du corridor de l’aile nord, une silhouette masculine venait d’apparaître.
Un homme âgé en costume noir.
Il observait Camille.
Claire le reconnut immédiatement.
Son oncle, Armand Beaumont.
Le seul homme encore vivant qui connaissait toute la vérité.
Leurs regards se croisèrent.
Armand fixa la fillette.
Puis il posa une main dans la poche intérieure de sa veste.
Claire se tourna rapidement vers Camille.
— Cours.
Camille fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Va vers les cuisines. Maintenant.
— Mais…
— Cours !
Le cri de Claire traversa le hall.
Les invités sursautèrent.
Camille se retourna.
Deux hommes en costume venaient de quitter le pied de l’escalier.
Ils marchaient vers elle.
Armand Beaumont restait au sommet, immobile.
Claire actionna brutalement son fauteuil et se plaça entre les hommes et la fillette.
— Madame ? demanda l’un d’eux.
— Personne ne touche à cette enfant.
L’homme s’arrêta.
— Ordre de Monsieur Beaumont.
Claire leva les yeux vers son oncle.
Armand sourit légèrement.
Puis il prononça assez fort pour qu’elle l’entende :
— Tu aurais dû rester silencieuse, comme la première fois.
Camille regarda Claire.
La femme en robe émeraude tremblait.
Pas de faiblesse.
De rage.
Elle posa ses mains sur les accoudoirs.
Puis, devant les invités figés, elle se pencha vers l’avant.
Ses pieds touchèrent le sol.
Claire Beaumont se leva de son fauteuil.
Un cri étouffé parcourut le hall.
Les coupes s’immobilisèrent.
Les conversations cessèrent.
Claire se dressa lentement sur ses jambes.
Droite.
Parfaitement stable.
Camille la regarda, bouleversée.
Le secret venait d’être révélé devant toute l’aristocratie réunie.
Mais Claire ne regardait personne.
Elle fixait seulement Armand.
— Cette fois, dit-elle, je ne te laisserai pas la faire disparaître.
Armand perdit son sourire.
Et dans le silence absolu du château, une porte claqua soudain dans l’aile nord.
Le Compte à rebours du château Beaumont
Partie 2 — La porte de l’aile nord
Le claquement résonna dans tout le château.
Un bruit sec, brutal, venu du corridor interdit.
Pendant une seconde, personne ne bougea.
Les invités fixaient Claire Beaumont, debout devant son fauteuil roulant, comme si le sol venait de s’ouvrir sous leurs pieds.
Certains avaient porté une main à leur bouche.
D’autres regardaient ses jambes avec incrédulité.
Un homme laissa tomber sa coupe de champagne. Le cristal éclata sur le calcaire, mais personne ne se retourna.
Claire se tenait droite.
Ses jambes tremblaient légèrement, non par faiblesse, mais sous l’effort de rester immobile après des années passées à cacher ce geste.
Camille la regardait avec de grands yeux.
— Vous pouviez vraiment marcher…
Claire ne répondit pas.
Elle fixait toujours Armand Beaumont.
Son oncle se tenait au sommet de l’escalier, une main dans la poche intérieure de sa veste. Son sourire avait disparu.
Les deux hommes en costume qui s’approchaient de Camille s’étaient arrêtés.
Ils ne savaient plus quel ordre suivre.
Claire fit un pas.
Puis un deuxième.
Chaque mouvement provoquait un nouveau murmure parmi les invités.
— Éloignez-vous de l’enfant, ordonna-t-elle.
L’un des hommes hésita.
— Monsieur Armand nous a demandé de…
— Je suis la propriétaire de ce château.
Sa voix n’était plus celle d’une femme mondaine accueillant des invités.
Elle était froide.
Autoritaire.
— Vous obéissez à mes ordres ou vous quittez immédiatement le domaine.
Les deux hommes se regardèrent.
Au sommet de l’escalier, Armand leva légèrement le menton.
— Ne faites rien, dit-il.
Ils reculèrent.
Claire se tourna vers Camille.
— Viens près de moi.
La fillette obéit, sans quitter Armand des yeux.
— Pourquoi avez-vous crié de courir ? demanda-t-elle.
— Parce que je pensais qu’il allait recommencer.
— Recommencer quoi ?
Claire ne répondit pas.
Armand descendit lentement l’escalier.
Il avait soixante-cinq ans, des cheveux gris soigneusement peignés et un visage mince qui semblait toujours contenir une expression de mépris poli.
Il portait un smoking noir parfaitement ajusté.
À chacun de ses pas, les invités s’écartaient.
— Tu viens de commettre une erreur considérable, Claire.
Elle ne bougea pas.
— L’erreur a été de te laisser contrôler cette famille pendant aussi longtemps.
— Et tu comptes réparer cela en organisant un spectacle devant cent cinquante témoins ?
Claire regarda autour d’elle.
Les journalistes présents avaient déjà sorti leurs téléphones.
Son assistant tentait de leur faire signe de ne pas filmer, mais personne ne l’écoutait.
— Ce spectacle, répondit-elle, aurait dû avoir lieu il y a huit ans.
Armand s’arrêta au bas de l’escalier.
— Tu ne sais pas ce que tu dis.
— Je sais exactement ce que je dis.
— Tu as vécu trop longtemps enfermée dans tes souvenirs.
Claire eut un rire bref.
— C’est toi qui m’as enfermée.
Un murmure plus fort traversa le hall.
Armand jeta un regard aux invités.
— Cette réception est terminée.
Personne ne bougea.
— Je vous demande de quitter les lieux, répéta-t-il.
Une femme âgée se tourna vers Claire.
— Madame Beaumont ?
Claire fixa Armand.
— Personne ne part.
Son oncle serra la mâchoire.
— Tu n’as aucune idée de ce que cette enfant a apporté ici.
— Si.
Claire posa une main sur l’épaule de Camille.
— Elle a apporté la fin de ton silence.
Armand regarda la fillette plus attentivement.
— Tu es donc la fille d’Anaïs.
Camille se raidit.
— Vous connaissiez ma mère ?
— Un peu.
— Vous mentez, répondit Claire.
Armand lui adressa un regard froid.
— Tu devrais choisir tes mots avec prudence.
— Pourquoi ? Parce que tu comptes encore me faire tomber dans un escalier ?
Le silence devint glacial.
Camille releva la tête vers Claire.
— C’est comme ça que vous avez eu votre accident ?
Claire ferma les yeux une seconde.
— Oui.
Armand secoua lentement la tête.
— Tu étais seule. Tu as perdu l’équilibre.
— Anaïs était là.
— Anaïs n’était pas fiable.
— Elle a tout vu.
Camille serra les poings.
— Ma mère vous a trouvée ?
Claire se tourna vers elle.
— Oui.
Son regard se radoucit.
— Elle m’a trouvée au pied de l’escalier de l’aile nord. Je ne pouvais plus bouger mes jambes. Elle a appelé les secours.
— Et après ?
Claire regarda Armand.
— Après, on lui a ordonné de se taire.
— Personne ne lui a donné d’ordre, répondit-il.
— Mon père lui a offert de l’argent.
— Pour l’aider à recommencer sa vie ailleurs.
— Pour l’éloigner.
Armand soupira.
— Claire, ce n’est ni le lieu ni le moment.
— C’est précisément le lieu.
Elle désigna le grand hall.
— C’est ici que notre famille a construit son image. C’est donc ici qu’elle doit entendre la vérité.
Un bruit de pas précipités retentit dans le corridor de l’aile nord.
Tous levèrent les yeux.
La porte venait de s’ouvrir de quelques centimètres.
Une silhouette apparut dans l’ombre.
Claire pâlit.
— Lucien…
Camille sentit son cœur accélérer.
L’homme resta immobile.
Il était grand, très maigre, vêtu d’un costume ancien trop large pour lui. Ses cheveux blancs tombaient sur son front.
Il s’appuyait sur une canne.
Son visage semblait marqué par des années d’isolement.
Les invités commencèrent à murmurer.
— Qui est-ce ?
— Je croyais qu’il était mort.
— C’est impossible…
Armand se retourna brutalement.
— Retourne dans ta chambre.
L’homme au sommet de l’escalier leva les yeux.
— Ce n’est plus ma chambre, Armand.
Sa voix était faible, mais claire.
Claire ne pouvait plus respirer normalement.
— Lucien…
Il la regarda.
Une profonde tristesse traversa son visage.
— Tu as grandi.
Elle monta un pas.
— On m’a dit que tu étais mort.
— C’était plus simple pour tout le monde.
Armand fit signe aux deux hommes en costume.
— Ramenez-le immédiatement.
Ils commencèrent à avancer.
Claire se plaça devant l’escalier.
— Essayez seulement.
Les hommes s’arrêtèrent.
Lucien descendit lentement.
Chaque pas semblait lui demander un immense effort.
Camille observa son visage.
Il avait les mêmes yeux que Claire.
Et peut-être aussi les siens.
Lorsqu’il atteignit le bas de l’escalier, il regarda la fillette.
Ses lèvres tremblèrent.
— Anaïs avait donc raison.
Camille s’approcha légèrement.
— Vous connaissiez ma mère ?
Lucien hocha la tête.
— Elle a été la seule à ne pas m’abandonner.
Armand se tourna vers les invités.
— Cet homme est malade. Il souffre de troubles de mémoire et de confusion.
Lucien eut un sourire faible.
— Pourtant, je me souviens très bien du 12 juillet 2009.
Le visage d’Armand se ferma.
Claire fit un pas vers Lucien.
— Que s’est-il passé cette nuit-là ?
— Tu ne te souviens pas ?
— Je me souviens d’une dispute. De toi dans le cabinet de mon père. Puis de la chute.
Lucien regarda Armand.
— Parce qu’il t’a poussée.
Camille fixa l’homme en smoking.
Armand resta parfaitement calme.
— Des accusations sans preuve.
— Anaïs avait une preuve, répondit Lucien.
Claire se tourna brusquement vers lui.
— La lettre ?
Il hocha la tête.
— Plus qu’une lettre.
Armand descendit la dernière marche.
— Il suffit.
Lucien continua :
— Henri Beaumont avait découvert que son frère détournait de l’argent de la fondation depuis plusieurs années.
Les invités échangèrent des regards.
Plusieurs membres du conseil de la fondation étaient présents.
— Mon père savait ? demanda Claire.
— Oui.
— Pourquoi n’a-t-il rien dit ?
— Parce qu’Armand le faisait chanter.
— Avec quoi ?
Lucien baissa les yeux vers Camille.
— Avec ton existence.
Claire resta immobile.
— Mon existence ?
— Tu n’es pas la fille biologique d’Henri Beaumont.
Un choc silencieux traversa le hall.
Claire regarda Lucien comme si elle n’avait pas compris.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Henri t’a élevée comme sa fille, mais ta mère était déjà enceinte lorsqu’ils se sont mariés.
Armand intervint.
— Ce mensonge ne changera rien.
Lucien se tourna vers lui.
— Ce n’est pas un mensonge.
Il posa une main tremblante sur son manteau.
— Ton père biologique s’appelait Lucien Moreau.
Camille recula légèrement.
Claire pâlit.
— Moreau…
Lucien regarda la fillette.
— Le grand-père de Camille.
Le silence devint total.
Camille tenta de comprendre.
— Vous êtes de ma famille ?
Lucien lui adressa un regard douloureux.
— Oui.
— Comment ?
— Je suis ton grand-oncle.
Claire passa une main sur son front.
— Attends. Si mon père biologique était un Moreau…
— Anaïs était ta cousine, expliqua Lucien.
Claire regarda la fillette.
Puis la photographie qu’elle imaginait encore dans sa poche.
Tout prenait une forme nouvelle.
La proximité avec Anaïs.
La confiance entre elles.
Le secret transmis à Camille.
— Pourquoi personne ne me l’a dit ?
— Henri avait peur que la vérité détruise son mariage et affaiblisse son autorité sur le domaine.
Armand eut un sourire froid.
— Henri avait surtout honte.
Lucien se tourna vers lui.
— Et toi, tu as utilisé cette honte pour le contrôler.
— J’ai protégé le nom Beaumont.
— En volant la fondation ?
— En empêchant un scandale.
Claire secoua la tête.
— Pourquoi m’avoir poussée ?
Armand la fixa.
— Parce que tu avais trouvé les comptes.
Les invités retinrent leur souffle.
Il ne niait plus.
Claire sembla vaciller.
— Tu l’admets ?
— Tu étais jeune, impulsive. Tu menaçais de courir chez les journalistes sans comprendre les conséquences.
— Alors tu as essayé de me tuer.
— Je voulais t’arrêter.
— En me faisant tomber d’un escalier ?
— Je n’avais pas prévu que tu serais aussi gravement blessée.
Claire le regarda avec dégoût.
— Et ensuite, tu as convaincu tout le monde que j’étais paralysée à vie.
— Les médecins eux-mêmes n’étaient pas certains.
— Mais toi, tu savais que j’avais recommencé à marcher.
— Je l’ai découvert plus tard.
— Et tu m’as menacée.
Armand ne répondit pas.
Lucien leva sa canne vers lui.
— Il lui a dit que s’il apprenait qu’elle marchait, Anaïs et sa famille paieraient le prix.
Camille se rapprocha de Claire.
— C’est pour ça que vous êtes restée dans le fauteuil ?
Claire hocha lentement la tête.
— Au début, mes jambes ne répondaient plus. Puis, après deux ans de rééducation secrète, j’ai réussi à faire quelques pas.
Elle regarda Armand.
— Il m’a surprise.
— Et tu as choisi le silence, dit-il.
— J’ai choisi de protéger Anaïs.
— Elle est morte malgré tout.
La phrase traversa Camille comme une gifle.
Claire se tourna brusquement vers Armand.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Rien.
Lucien frappa le sol avec sa canne.
— Dis-lui.
Armand resta silencieux.
— Dis-lui comment Anaïs est tombée malade, insista Lucien.
Camille regarda les adultes.
— Ma mère avait un cancer.
Lucien secoua lentement la tête.
— C’est ce qu’on vous a dit.
La fillette blêmit.
— Quoi ?
Claire s’approcha de Lucien.
— Explique.
— Anaïs travaillait autrefois dans les archives de la fondation. Elle avait commencé à recopier les documents prouvant les détournements.
— Je le sais.
— Mais elle avait aussi trouvé des dossiers médicaux falsifiés.
Armand fit un pas vers lui.
— Tais-toi.
Claire se plaça entre eux.
— Continue.
Lucien regarda Camille.
— Les traitements d’Anaïs ont été retardés volontairement.
La fillette ne comprit pas immédiatement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un médecin lié à Armand lui a fait croire que sa maladie était moins grave qu’elle ne l’était.
— Non, murmura Claire.
— Lorsqu’elle a appris la vérité, il était trop tard.
Camille recula.
— Vous dites que ma mère aurait pu vivre ?
Lucien ne répondit pas.
Son silence suffit.
Camille tourna lentement la tête vers Armand.
La détermination de son visage disparut.
À sa place apparut une douleur profonde.
— Vous l’avez tuée.
Armand secoua la tête.
— Je ne suis pas médecin.
— Vous saviez.
— Je savais seulement qu’elle devenait dangereuse.
Claire s’avança vers lui.
— Elle avait un enfant.
— Et elle aurait dû penser à cet enfant avant de menacer toute une famille.
Claire leva la main.
La gifle résonna dans le hall.
Armand recula d’un pas.
Les invités restèrent figés.
Claire tremblait.
— Tu ne prononceras plus jamais son nom.
Armand porta une main à sa joue.
Puis il sourit.
— Tu crois avoir gagné parce que tu t’es levée devant quelques témoins ?
— Non.
— Tu n’as toujours aucune preuve.
Lucien posa lentement sa main dans la poche intérieure de son manteau.
Armand le vit.
Son expression changea.
— Lucien.
L’homme âgé en sortit une petite clé noire.
— Anaïs m’a demandé de la garder jusqu’au jour où Camille viendrait.
Camille regarda la clé.
— Elle ouvre quoi ?
Lucien leva les yeux vers l’aile nord.
— La pièce derrière le cabinet d’Henri.
Armand fit signe à ses hommes.
— Prenez-la.
Mais cette fois, plusieurs invités s’interposèrent.
Deux hommes du conseil de la fondation se placèrent devant les gardes.
— Personne ne bouge, dit l’un d’eux. La police est en route.
Armand regarda vers l’entrée.
Son calme commença enfin à se fissurer.
Claire tendit la main à Camille.
— Viens.
— Où allons-nous ?
— Chercher ce que ta mère a laissé.
Lucien leur donna la clé.
— Faites attention. Armand n’a jamais réussi à ouvrir la pièce, mais il a peut-être préparé autre chose.
Claire regarda son oncle.
— Cette fois, tu restes ici.
Elle monta l’escalier avec Camille.
Ses jambes n’étaient pas habituées à un tel effort.
À chaque marche, la douleur traversait ses hanches.
Camille le remarqua.
— Vous pouvez vous rasseoir.
Claire secoua la tête.
— Pas maintenant.
— Pourquoi ?
Elle regarda la fillette.
— Parce que ta mère a passé des années à attendre que je me lève.
Elles atteignirent le corridor sombre.
Lucien les suivait lentement.
Derrière eux, les invités retenaient Armand dans le hall.
La porte qui avait claqué était encore ouverte.
Au bout du passage se trouvait l’ancien cabinet d’Henri Beaumont.
Claire entra.
La pièce sentait le bois, la poussière et le papier ancien.
Des bibliothèques couvraient les murs.
Sur le bureau reposait encore un portrait de son père.
Lucien désigna une tapisserie derrière une armoire.
— La porte est là.
Claire et Camille déplacèrent difficilement le meuble.
Une petite serrure apparut dans la pierre.
Camille inséra la clé.
Elle tourna.
Un mécanisme ancien se déclencha.
La paroi s’ouvrit lentement.
Derrière se trouvait une pièce étroite sans fenêtre.
Une seule lampe s’alluma automatiquement.
Au centre, un coffre métallique.
Sur son couvercle étaient gravés quatre chiffres :
Camille sortit le papier de sa poche.
— C’est le compte.
Claire s’approcha.
— Essaie.
La fillette entra les quatre chiffres.
Le coffre émit un déclic.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs dossiers, une clé USB, des photographies et une enveloppe portant le nom de Camille.
Ses mains tremblèrent lorsqu’elle la prit.
— C’est l’écriture de maman.
Claire observa un autre document.
Son propre nom y figurait.
Elle l’ouvrit.
Il s’agissait d’une déclaration signée par Anaïs.
Elle décrivait la chute dans l’escalier.
Les menaces.
Les détournements.
Les faux rapports médicaux.
Et une dernière révélation.
Claire lut la phrase deux fois.
Son visage changea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Camille.
Claire regarda Lucien.
— Anaïs affirme qu’Armand n’agissait pas seul.
Lucien pâlit.
— Qui l’aidait ?
Claire leva les yeux vers l’entrée de la pièce secrète.
Une silhouette venait d’apparaître dans l’embrasure.
Son assistant personnel se tenait là.
Celui qui travaillait à ses côtés depuis six ans.
Celui qui connaissait tous ses déplacements.
Il tenait un pistolet dirigé vers Camille.
— Donnez-moi les dossiers, dit-il calmement.
Claire se plaça devant la fillette.
— Étienne…
L’assistant verrouilla la porte derrière lui.
— Monsieur Armand avait raison, répondit-il. Cette enfant n’aurait jamais dû entrer dans le château.
Le Compte à rebours du château Beaumont
Partie 3 — L’homme derrière le fauteuil
Étienne referma complètement la porte secrète.
Le déclic du verrou résonna dans la petite pièce sans fenêtre.
Claire se plaça devant Camille.
Ses jambes tremblaient davantage qu’auparavant, mais elle refusa de s’appuyer contre le mur.
L’arme était dirigée vers sa poitrine.
Étienne n’avait plus le visage discret et attentif de l’assistant qui l’accompagnait depuis six ans. Son regard était froid. Sa respiration restait parfaitement régulière.
Comme s’il avait répété cette scène.
— Posez les dossiers sur le coffre, ordonna-t-il.
Claire ne bougea pas.
— Depuis combien de temps travailles-tu pour Armand ?
— Assez longtemps.
— Ce n’est pas une réponse.
— Depuis avant mon arrivée à votre service.
Lucien s’appuya sur sa canne.
— Je savais que je t’avais déjà vu.
Étienne tourna légèrement l’arme vers lui.
— Vous auriez dû rester dans votre chambre.
— Tu étais dans le garage la nuit de l’accident.
Un silence passa dans le regard d’Étienne.
Claire le remarqua.
— Il dit vrai ?
— Monsieur Lucien confond beaucoup de choses.
— Pas cette nuit-là, répondit l’homme âgé. Tu portais l’uniforme des chauffeurs du domaine.
Étienne sourit faiblement.
— Et personne ne vous a cru.
Camille serrait l’enveloppe de sa mère contre elle.
— C’est vous qui avez fermé la porte quand nous sommes entrés ?
Étienne la regarda.
— Oui.
— Vous saviez que je viendrais ?
— Non.
— Alors pourquoi étiez-vous ici ?
— Parce que Lucien avait quitté sa chambre.
Claire comprit.
— Tu le surveillais.
— Je veillais à ce qu’il ne provoque pas de scandale.
— Tu le retenais prisonnier.
— Il disposait d’une chambre, de repas et de soins.
Lucien eut un rire sans joie.
— Une prison peut avoir de beaux rideaux.
Claire regarda l’arme.
— Si tu voulais récupérer les dossiers, pourquoi attendre jusqu’à aujourd’hui ?
— Parce qu’Armand ne connaissait pas le code.
Ses yeux se posèrent sur Camille.
— Anaïs avait prévu que seule l’enfant pourrait l’ouvrir.
— Et maintenant que le coffre est ouvert, tu comptes nous tuer ?
Étienne inclina légèrement la tête.
— Je préférerais éviter.
— Mais tu le feras.
Il ne répondit pas.
Camille recula d’un pas.
Son dos toucha le coffre.
Claire tendit discrètement une main derrière elle pour la rassurer.
— Qu’est-ce qu’Armand t’a promis ? demanda-t-elle.
— Une vie confortable.
— Tu avais déjà une vie confortable.
— Au service des Beaumont.
— Au service de mon oncle, plutôt.
Étienne serra la mâchoire.
— Vous ne comprenez pas ce que signifie grandir sans nom, sans héritage, sans personne pour vous ouvrir une porte.
Claire le fixa.
— Alors tu as choisi de servir un homme qui ferme les portes sur les autres.
Il eut un sourire amer.
— Vous pouviez toujours vous permettre d’avoir des principes.
— J’ai vécu huit ans dans un fauteuil à cause de lui.
— Et pourtant, vous étiez toujours Madame Beaumont.
La phrase révéla une rancœur ancienne.
Claire baissa légèrement la voix.
— Qui es-tu vraiment ?
Étienne hésita.
Lucien releva la tête.
— Son nom n’est pas Étienne.
L’assistant tourna brusquement l’arme vers lui.
— Tais-toi.
— Ton vrai nom est Paul Delcourt.
Claire fronça les sourcils.
— Delcourt…
Un souvenir surgit.
Son père avait autrefois un chauffeur appelé René Delcourt.
Un homme licencié après la disparition d’une importante somme d’argent.
Claire n’avait alors que quinze ans.
— René était ton père, dit-elle.
Étienne ne nia pas.
— Il n’avait rien volé.
Lucien hocha lentement la tête.
— Armand avait utilisé son compte pour détourner l’argent de la fondation.
— Puis il l’a accusé, poursuivit Étienne.
Sa voix commença enfin à trembler.
— Mon père est allé en prison. Ma mère s’est suicidée un an plus tard. Et les Beaumont ont continué à organiser leurs réceptions comme si rien ne s’était passé.
Claire garda le silence.
— Pourquoi travailler pour Armand, alors ? demanda Camille.
Étienne regarda la fillette.
La simplicité de la question sembla le désarmer.
— Parce qu’il m’a retrouvé quand j’avais vingt ans. Il m’a dit qu’il pouvait réhabiliter le nom de mon père.
— Il mentait, répondit Lucien.
— Je le sais maintenant.
Claire observa son visage.
— Depuis quand ?
— Depuis trois ans.
— Et tu es resté.
— Parce qu’il m’a fait comprendre que si je partais, je serais accusé de ses crimes.
— Tu avais peur.
Étienne eut un rire bref.
— Ne me parlez pas de peur.
Claire désigna son fauteuil, visible de l’autre côté de la pièce par l’ouverture étroite.
— J’ai bâti toute ma vie autour d’elle.
— Vous aviez le choix de parler.
— Et toi aussi.
Leurs regards se croisèrent.
Camille baissa les yeux vers l’enveloppe.
— Maman disait que les gens qui ont peur font parfois de mauvaises choses.
Étienne la regarda.
— Ta mère parlait beaucoup.
— Elle disait aussi qu’on pouvait encore choisir d’arrêter.
Le silence qui suivit fut différent.
Plus fragile.
Claire sentit l’arme baisser de quelques centimètres.
Puis des coups sourds retentirent derrière la porte.
— Claire ! cria une voix.
C’était son assistant adjoint, resté dans le hall.
— Madame Beaumont, répondez !
Étienne releva immédiatement son arme.
— Pas un mot.
Les coups recommencèrent.
— La police est arrivée !
Claire fixa Étienne.
— C’est terminé.
— Non.
Il recula vers le mécanisme de la porte.
— Donnez-moi la clé USB.
— Elle contient quoi ?
— Les comptes de la fondation. Les paiements. Les noms.
— Donc la preuve de l’innocence de ton père.
Étienne resta immobile.
Claire poursuivit :
— Si tu la détruis, son nom restera celui d’un voleur.
La main qui tenait l’arme trembla.
— Armand a dit qu’il existait une autre copie.
Lucien secoua la tête.
— Il ment.
— Vous n’en savez rien.
— Je sais qu’il a promis la même chose à Anaïs.
Étienne regarda Camille.
La fillette ouvrit l’enveloppe de sa mère.
À l’intérieur se trouvaient trois feuilles et une petite photographie.
Camille parcourut les premières lignes.
— Il y a votre nom.
Étienne pâlit.
— Quoi ?
— Paul Delcourt.
Claire se tourna vers elle.
— Que dit la lettre ?
Camille lut lentement.
— « Si Paul est encore auprès de Claire, dites-lui que son père n’a jamais trahi la famille. René Delcourt avait découvert les détournements et voulait les révéler. Armand l’a fait accuser pour le faire taire. »
Étienne ne bougea plus.
Camille poursuivit :
— « J’ai conservé la preuve dans le dossier bleu. »
Claire regarda le coffre.
Plusieurs dossiers y étaient empilés.
Un seul était bleu.
Étienne fixa la chemise cartonnée comme si elle contenait toute sa vie.
— Donnez-la-moi.
Claire prit le dossier.
— Pose ton arme.
— Donnez-la-moi d’abord.
— Non.
— Claire…
— Tu veux la vérité ou tu veux continuer à obéir à l’homme qui a détruit ta famille ?
Sa respiration s’accéléra.
— Vous ne savez pas ce qu’il est capable de faire.
— Si. Je le sais mieux que toi.
— Il a des hommes partout.
— Et pourtant, il est en bas, entouré de témoins et de policiers.
— Vous croyez qu’il n’a pas prévu une sortie ?
Lucien regarda soudain le plafond.
— Les tunnels.
Claire se tourna vers lui.
— Quels tunnels ?
— Le château possède un ancien passage entre l’aile nord et les caves.
Étienne ferma les yeux.
Il venait de révéler involontairement trop de choses.
Claire comprit.
— Armand veut fuir.
Un bruit sourd retentit derrière le mur.
Comme une porte lourde que l’on ouvrait plus loin dans la pierre.
Lucien pointa sa canne vers le fond de la pièce.
— Derrière les étagères.
Étienne recula.
— Personne ne bouge.
Claire ouvrit le dossier bleu.
À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires, des lettres et une déclaration signée par René Delcourt.
Elle leva la première page.
— Ton père avait tout écrit.
Étienne fixa la signature.
Ses yeux s’emplirent de larmes malgré lui.
— Il n’a jamais eu le temps de me l’expliquer.
— Armand lui en a retiré la possibilité.
Camille s’approcha lentement.
Claire voulut la retenir, mais la fillette continua.
— Prenez le dossier.
Étienne la regarda, stupéfait.
Elle le lui tendit.
— Camille, non, dit Claire.
— Il doit le lire.
L’arme resta dirigée vers elle.
La fillette ne tremblait presque plus.
— Ma mère vous faisait confiance, dit-elle.
— Elle ne me connaissait pas.
— Elle a écrit votre nom.
Étienne regarda le dossier.
Puis Camille.
Enfin, l’arme.
Il baissa lentement le bras.
Claire relâcha le souffle qu’elle retenait.
Étienne posa le pistolet sur le coffre.
Camille lui donna le dossier bleu.
Il l’ouvrit avec des mains tremblantes.
Les coups contre la porte reprirent.
— Claire !
Elle s’approcha du mécanisme.
— Ouvre.
Étienne secoua la tête.
— Pas encore.
— Tu viens de poser l’arme.
— Armand a un deuxième homme dans le hall.
Claire se figea.
— Qui ?
— Le docteur Vallois.
Lucien pâlit.
— Le médecin d’Anaïs.
Étienne hocha la tête.
— Il n’est pas seulement médecin. Il gère les dossiers médicaux utilisés pour faire pression sur plusieurs familles.
Camille serra l’enveloppe.
— C’est lui qui a menti à maman ?
— Oui.
— Il est en bas ?
— Oui.
Claire se dirigea immédiatement vers la porte.
— Alors nous devons sortir.
Étienne lui barra le passage.
— Vous ne comprenez pas. Si Vallois est encore libre, il peut prendre Camille comme otage.
Claire regarda la fillette.
— Comment sais-tu qu’il n’a pas déjà fui ?
Étienne consulta sa montre.
— Parce qu’il devait attendre dix minutes après l’ouverture du coffre. Si je ne donnais pas le signal, il devait couper l’électricité du château et rejoindre Armand par les caves.
Au même instant, toutes les lumières s’éteignirent.
La pièce plongea dans l’obscurité.
Camille poussa un cri.
— Ne bougez pas, ordonna Étienne.
Une lumière rouge de secours s’alluma près du sol.
Le visage de chacun apparut dans une pénombre inquiétante.
Claire entendit un second mécanisme s’ouvrir derrière les étagères.
Lucien frappa le mur avec sa canne.
— Ils sont déjà dans le tunnel.
Étienne reprit son arme.
Claire se tendit.
— Je ne la dirige pas vers vous.
Il glissa le dossier bleu sous sa veste.
Puis il poussa une bibliothèque étroite.
Un passage sombre apparut.
Un courant d’air froid entra dans la pièce.
— Ce tunnel mène où ? demanda Claire.
— Aux caves, puis à l’ancienne maison du gardien, expliqua Étienne. Une voiture les y attend probablement.
Claire se tourna vers Lucien.
— Tu peux marcher jusque-là ?
— Pas vite.
— Alors reste ici avec Camille.
La fillette secoua immédiatement la tête.
— Non.
— Camille…
— Maman m’a envoyée pour découvrir la vérité.
— Tu l’as découverte.
— Pas toute.
Claire s’agenouilla difficilement devant elle.
— Armand est dangereux.
— Je sais.
— Ce n’est pas un jeu.
— Je sais aussi.
Étienne regarda le corridor.
— Nous n’avons plus le temps.
Les coups contre la porte cessèrent soudain.
Puis une voix masculine se fit entendre de l’autre côté.
— Madame Beaumont ?
Claire reconnut immédiatement le docteur Vallois.
— Ouvrez. La police doit vous évacuer.
Étienne leva un doigt devant ses lèvres.
Vallois poursuivit :
— L’enfant est-elle avec vous ?
Camille se rapprocha de Claire.
Le médecin frappa doucement.
— Camille, ta tante Élodie est ici. Elle t’attend.
La fillette leva brusquement les yeux.
— Ma tante ?
Claire regarda Étienne.
Il secoua la tête.
— Mensonge.
Vallois reprit :
— Elle est très inquiète. Ouvre la porte, ma petite.
Camille fit un pas vers l’entrée.
Claire l’attrapa par la main.
— Non.
— Mais si c’est vrai ?
— Élodie ne l’aurait jamais envoyé seul.
Le ton du médecin changea.
— Claire, ouvrez immédiatement.
Étienne approcha du passage secret.
— Il faut partir maintenant.
Lucien entra le premier dans le tunnel.
Camille le suivit, tenant la main de Claire.
Étienne referma la bibliothèque derrière eux au moment où un choc violent ébranla la porte principale.
Ils avancèrent dans un corridor de pierre très étroit.
L’air était humide.
Claire devait se pencher pour éviter les poutres basses.
Ses jambes lui faisaient de plus en plus mal.
Camille le remarqua.
— Appuyez-vous sur moi.
Claire eut un sourire triste.
— Tu es trop petite.
— Pas pour vous aider.
Elle plaça malgré tout son épaule sous le bras de Claire.
Étienne ouvrait la marche avec une petite lampe.
Lucien avançait derrière lui.
Après plusieurs mètres, ils arrivèrent à une bifurcation.
Deux passages s’enfonçaient dans l’obscurité.
— À gauche, les caves, dit Lucien. À droite, la chapelle familiale.
Étienne observa le sol.
Des traces fraîches marquaient la poussière.
— Ils sont partis à gauche.
Claire regarda l’autre tunnel.
— La chapelle possède une sortie ?
— Une ancienne porte derrière le tombeau des Beaumont, répondit Lucien.
— Alors pourquoi Armand n’a-t-il pas pris ce chemin ?
Étienne se pencha.
Il ramassa un petit morceau de tissu.
Du velours noir.
Le même matériau que le revers du smoking d’Armand.
— Il veut récupérer quelque chose dans les caves.
Lucien sembla comprendre.
— Le registre original.
— Quel registre ? demanda Camille.
— La liste des vrais propriétaires du domaine.
Claire fronça les sourcils.
— Les vrais propriétaires ?
Lucien hocha la tête.
— Henri Beaumont n’a jamais été le seul héritier. Une partie du château appartenait à la famille Moreau.
Camille regarda les murs autour d’elle.
— À ma famille ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Lucien baissa la voix.
— Parce que le domaine n’a pas été acheté par les Beaumont. Il a été pris.
Claire resta immobile.
— Pris à qui ?
Lucien la regarda.
— À ton grand-père biologique.
Un bruit de pas retentit dans le tunnel de gauche.
Puis la voix d’Armand.
— Dépêchez-vous !
Claire éteignit la lampe d’Étienne.
Ils restèrent dans l’obscurité.
Deux faisceaux apparurent au loin.
Armand et le docteur Vallois approchaient.
Le médecin tenait une mallette métallique.
Armand portait un vieux registre relié de cuir.
— Nous devons sortir avant que la police fouille les caves, murmura Vallois.
— Et la petite ? demanda Armand.
— Étienne s’en chargera.
— Il n’a pas donné le signal.
— Alors il a échoué.
Camille serra la main de Claire.
Armand s’arrêta soudain.
— Vous entendez ?
Tout le monde retint son souffle.
Une goutte d’eau tomba sur la pierre.
Puis une autre.
Vallois orienta sa lampe vers la bifurcation.
Étienne leva son arme.
Claire posa une main sur son bras.
— Pas devant Camille.
Armand fit encore un pas.
Son faisceau éclaira le visage de Lucien.
— Toi…
Lucien se redressa autant qu’il le put.
— Cela fait longtemps, mon frère.
Armand leva immédiatement une arme.
Claire poussa Camille contre le mur.
Le coup partit.
La détonation assourdissante remplit le tunnel.
Lucien tomba.
— Non ! cria Camille.
Claire se précipita vers lui.
Étienne tira à son tour dans la lampe de Vallois.
L’obscurité revint.
Des pas éclatèrent dans toutes les directions.
Armand saisit Camille par le bras.
— Viens ici !
La fillette hurla.
Claire se retourna, mais Vallois la frappa à l’épaule avec sa mallette.
Elle tomba contre le mur.
Étienne tenta d’atteindre Armand.
Un second coup de feu retentit.
Puis un silence brutal.
Quand la lampe de secours d’Étienne se ralluma, le tunnel était presque vide.
Vallois avait disparu.
Armand aussi.
Camille n’était plus là.
Claire se releva avec difficulté.
— Camille !
Seul l’écho lui répondit.
Lucien était au sol, une main contre son flanc.
Étienne s’agenouilla près de lui.
— La balle l’a traversé. Il respire encore.
Claire regarda le registre abandonné par Armand.
Il avait laissé tomber la vérité pour emporter l’enfant.
Sur la première page apparaissaient deux noms liés par un ancien sceau :
Beaumont — Moreau.
Puis un cri lointain traversa les tunnels.
La voix de Camille.
Claire se remit debout malgré la douleur.
Étienne tenta de la retenir.
— Vous ne pourrez pas courir.
Elle ramassa l’arme tombée près du mur.
— Alors je marcherai.
— Armand a plusieurs minutes d’avance.
Claire regarda le couloir noir.
— J’ai attendu huit ans pour me lever.
Elle fit un premier pas.
— Je ne m’arrêterai pas maintenant.
Le Compte à rebours du château Beaumont
Partie 4 — La vérité héritée
Le cri de Camille résonnait encore dans les galeries souterraines.
Claire avançait malgré la douleur.
Chaque pas lui arrachait une grimace. Huit années passées à cacher qu'elle pouvait marcher avaient laissé des traces. Elle pouvait tenir debout, mais courir dans un tunnel humide relevait presque de l'impossible.
Pourtant, elle continuait.
Parce que cette fois, il ne s'agissait plus de protéger un secret.
Il s'agissait de sauver une enfant.
Étienne soutenait Lucien d'une main tandis que Julien, arrivé avec plusieurs gendarmes par l'entrée des caves, prenait le relais.
Le capitaine Lambert observait rapidement la scène.
— Où est la petite ?
Claire répondit sans hésiter.
— Armand l'a emmenée.
— Par quel passage ?
Étienne montra le tunnel de droite.
— Il mène à l'ancienne chapelle familiale.
Le capitaine donna immédiatement ses ordres.
Deux équipes partirent vers les caves.
Une troisième contourna le château pour rejoindre la sortie extérieure de la chapelle.
Claire, elle, continua seule.
Personne ne réussit à l'arrêter.
Le tunnel débouchait derrière l'autel d'une vieille chapelle oubliée.
La lumière de la fin d'après-midi traversait les vitraux fissurés.
Au centre de la nef se trouvait Armand.
Il tenait toujours Camille par le bras.
Le docteur Vallois refermait derrière eux une lourde porte de pierre.
En apercevant Claire, Armand soupira.
— Tu es plus tenace que je ne l'imaginais.
Claire leva lentement l'arme qu'Étienne lui avait confiée.
— Laisse-la partir.
Armand sourit.
— Tu ne tireras jamais.
— Tu en es certain ?
— Oui.
Il connaissait Claire.
Ou plutôt, il croyait encore la connaître.
Pendant huit ans, elle avait préféré souffrir plutôt que risquer la vie des autres.
Mais cette femme n'était plus celle qu'il avait façonnée par la peur.
Camille leva les yeux vers Claire.
— Ne vous approchez pas.
— Pourquoi ?
— Il a dit qu'il la tuerait.
Claire ne quitta jamais Armand du regard.
— Tu as déjà tué assez de personnes.
Le vieil homme haussa les épaules.
— Je n'ai jamais tué Anaïs.
— Tu as retardé ses soins.
— J'ai seulement laissé le temps faire son œuvre.
— Tu l'as condamnée.
Le docteur Vallois intervint enfin.
— Les décisions médicales étaient plus compliquées que cela.
Claire tourna légèrement la tête.
— Tu as falsifié son dossier.
— Je l'ai adapté.
— Tu l'as empêchée d'obtenir le traitement qui aurait pu la sauver.
Le médecin baissa les yeux.
Son silence suffisait.
Camille sentit les doigts d'Armand se crisper sur son bras.
— Vous avez menti à maman...
Vallois murmura presque :
— J'ai reçu des ordres.
— Tu les as acceptés.
Les sirènes se rapprochaient.
Armand les entendit.
Il regarda la grande porte de la chapelle.
— Nous n'avons plus beaucoup de temps.
Il tira Camille vers un ancien tombeau de pierre.
Sur le côté apparaissait une ouverture dissimulée.
Claire comprit.
Un second passage.
Le dernier.
— Arrête.
Armand secoua la tête.
— Si je disparais aujourd'hui, toute cette famille disparaît avec moi.
— Non.
Claire fit encore un pas.
— Cette famille ne commence pas avec toi.
Elle désigna Camille.
— Elle continue avec elle.
Armand regarda l'enfant.
Puis éclata d'un rire fatigué.
— Une Moreau...
— Une Beaumont aussi, répondit Claire.
Le vieil homme fronça les sourcils.
— Tu ne comprends toujours pas.
— Si.
Claire ouvrit lentement le registre qu'elle avait récupéré dans le tunnel.
— Je comprends enfin pourquoi tu voulais tant le cacher.
Elle leva une page ancienne portant plusieurs sceaux.
— Le domaine appartenait à parts égales aux Beaumont et aux Moreau.
Camille écoutait sans comprendre.
Claire poursuivit :
— Ton arrière-grand-père n'a jamais vendu sa part.
— Alors pourquoi nous étions pauvres ? demanda doucement la fillette.
Claire regarda Armand.
— Parce qu'il a falsifié tous les actes de succession.
Le capitaine Lambert entra alors dans la chapelle avec plusieurs gendarmes.
— Armand Beaumont !
Le vieil homme recula jusqu'au bord du passage secret.
— Encore un pas et je disparais avec l'enfant.
Les policiers s'immobilisèrent.
Claire posa lentement son arme au sol.
Tous la regardèrent avec surprise.
Elle leva simplement les mains.
— Camille.
La fillette tourna la tête.
— Tu te souviens de ce que ta mère t'a appris ?
Camille réfléchit quelques secondes.
Puis hocha la tête.
— Oui.
— Quand quelqu'un te tient très fort par le bras...
Les yeux de la fillette s'agrandirent.
Elle comprit.
Anaïs lui avait appris, des années plus tôt, un simple geste pour se dégager si un inconnu essayait de l'emmener.
Camille inspira profondément.
Puis elle pivota brusquement son poignet vers le pouce d'Armand.
Sa main glissa immédiatement hors de l'emprise du vieil homme.
Elle courut.
Claire l'attrapa avant qu'elle ne tombe.
Armand voulut les suivre.
Mais le sol céda sous son pied.
L'ancienne dalle qui recouvrait l'entrée du passage secret se brisa.
Il bascula dans le vide.
Le capitaine Lambert se précipita.
Les gendarmes réussirent à saisir son bras quelques secondes avant qu'il ne disparaisse complètement.
Ils le remontèrent avec difficulté.
Le vieil homme ne résista plus.
Il regarda seulement Claire.
— Henri avait raison.
— À propos de quoi ?
— Tu lui ressembles davantage que moi.
Pour la première fois depuis des années, Armand baissa les yeux.
Les menottes se refermèrent autour de ses poignets.
Le docteur Vallois fut arrêté quelques instants plus tard.
Deux mois passèrent.
L'enquête bouleversa toute la région.
Les détournements de la Fondation Beaumont furent confirmés.
Le nom de René Delcourt fut officiellement réhabilité.
Les documents d'Anaïs permirent également de rouvrir plusieurs anciens dossiers classés.
Le château resta fermé au public pendant tout l'été.
Claire refusa toutes les interviews.
Elle consacra son temps à une seule chose.
Remettre chaque document à sa place.
Un matin, elle invita Camille à revenir.
La fillette entra de nouveau dans le grand hall.
Cette fois, il n'y avait ni invités, ni journalistes.
Seulement le silence.
Claire l'attendait près des grandes fenêtres.
Debout.
Sans fauteuil.
Le fauteuil roulait lentement derrière elle, poussé par un employé.
Camille le regarda.
— Vous n'en avez plus besoin ?
Claire sourit doucement.
— Non.
— Alors pourquoi le garder ?
Elle s'approcha de l'ancien fauteuil en noyer.
— Parce qu'il m'a rappelé chaque jour ce que la peur pouvait faire d'une vie.
Elle posa une main sur l'accoudoir.
— Je ne veux plus jamais oublier.
Camille sortit alors la dernière enveloppe laissée par sa mère.
Elle ne l'avait jamais ouverte.
— Je crois qu'elle est pour nous deux.
Claire la regarda avec émotion.
Elles décachetèrent ensemble le papier jauni.
À l'intérieur, quelques lignes seulement.
« Si vous lisez cette lettre ensemble, c'est que la vérité a enfin trouvé son chemin. Ne perdez plus de temps à chercher un coupable. Cherchez plutôt ce qui mérite encore d'être sauvé. Une famille ne se construit pas avec un nom, mais avec le courage de protéger ceux qui restent. »
Claire sentit les larmes monter.
Camille replia soigneusement la lettre.
— Maman avait encore raison.
— Oui.
— Vous savez...
Claire leva les yeux.
— Je n'ai plus peur du château.
Un sourire sincère apparut sur le visage de Claire.
— Moi non plus.
Six mois plus tard.
Le château Beaumont rouvrit officiellement ses portes.
Mais il n'était plus réservé aux réceptions privées.
Une partie du domaine fut transformée en musée consacré à son histoire.
Une autre accueillit gratuitement des enfants défavorisés venus découvrir le patrimoine de la Loire.
À l'entrée principale, une nouvelle plaque fut installée.
Elle ne portait plus seulement le nom Beaumont.
À côté figurait désormais un second nom.
Moreau.
Parce que la vérité n'avait pas seulement rendu justice à une famille.
Elle avait rendu une histoire à ceux auxquels elle appartenait depuis le début.
Et ce jour-là, tandis que les visiteurs entraient sous les grands lustres du château, une petite fille de neuf ans traversa le hall sans que personne ne la regarde avec mépris.
Elle leva les yeux vers Claire.
Toutes deux échangèrent un sourire.
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Il n'y avait plus de compte à rebours.
Seulement un avenir que plus personne ne pourrait leur voler.