dramax
Jun 06, 2026

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 1 — L’homme au comptoir

La pluie tombait depuis le début de la soirée sur les petites routes de Provence.

Pas une tempête.

Pas un orage.

Seulement une pluie froide, régulière, obstinée, qui transformait l’asphalte en ruban noir et brillant sous les rares lampadaires.

À quelques kilomètres d’Apt, au bord d’une route départementale presque déserte, un vieux café pour motards restait encore ouvert.

Le Relais des Trois Pins.

L’enseigne en métal grinçait légèrement sous le vent.

À l’intérieur, la chaleur des lampes ambrées contrastait avec le bleu sombre de la nuit.

Les murs étaient recouverts de bois ancien.

Des photographies jaunies de motos françaises et italiennes pendaient au-dessus du comptoir.

Un vieux jukebox occupait un angle de la salle, éteint depuis longtemps.

Quelques hommes d’une soixantaine d’années discutaient à voix basse autour d’une table près du fond.

Personne ne semblait pressé.

Personne ne regardait vraiment la route.

Sauf René Fournier.

Assis seul au long comptoir de bois, il tenait un verre d’eau devant lui.

Pas d’alcool.

Pas ce soir.

À soixante et un ans, René n’avait plus besoin de boire pour rester silencieux.

Il savait déjà parfaitement le faire.

Son gilet de cuir bordeaux était usé aux épaules.

Les vieux écussons cousus dans le dos avaient perdu leurs couleurs.

Sa barbe grise était irrégulière.

Ses mains larges portaient les traces d’une vie passée à travailler le métal, les moteurs et parfois des choses qu’il préférait ne plus nommer.

René regarda sa montre.

Vingt-trois heures quarante-deux.

Puis il tourna légèrement les yeux vers la fenêtre.

La pluie coulait le long du verre.

Une voiture passa au loin.

Puis plus rien.

Le patron essuyait un verre derrière le comptoir.

— Tu attends quelqu’un ?

demanda-t-il.

René secoua la tête.

— Non.

— Alors pourquoi tu regardes la route depuis une heure ?

René eut un léger sourire.

— Mauvaise habitude.

Le patron haussa les épaules.

Avec René, il savait depuis longtemps qu’il ne servait à rien d’insister.

L’homme venait ici depuis plus de vingt ans.

Toujours seul.

Toujours discret.

Et personne dans le café ne savait réellement ce qu’il avait fait avant de s’installer dans le Vaucluse.

Les versions changeaient.

Ancien routier.

Ancien mécanicien.

Ancien videur.

Ancien membre d’un club de motards.

Certains racontaient même qu’il avait travaillé pour des gens beaucoup moins respectables.

René n’avait jamais confirmé.

Ni démenti.

La clochette de la porte tinta brusquement.

Tous les regards se tournèrent.

Une jeune femme entra.

Elle referma rapidement derrière elle.

Ses cheveux châtain foncé étaient mouillés.

Son manteau gris charbon collait légèrement à ses épaules.

Elle respirait trop vite.

René la remarqua immédiatement.

Pas parce qu’elle était jeune.

Pas parce qu’elle était étrangère au café.

Mais parce qu’elle regarda derrière elle avant même de regarder où elle venait d’entrer.

Mauvais signe.

Elle resta une seconde contre la porte.

Puis ses yeux parcoururent la salle.

Les tables.

Le patron.

Les vieux motards.

Et enfin René.

Elle se dirigea directement vers lui.

René ne bougea pas.

La jeune femme s’arrêta à son côté.

— S’il vous plaît...

Elle devait lutter pour reprendre son souffle.

— Aidez-moi.

René leva lentement les yeux.

Son regard bleu-gris resta calme.

— Assieds-toi.

Elle secoua immédiatement la tête.

— Non.

Elle regarda encore vers la porte.

René posa son verre.

— Quelqu’un te suit ?

La jeune femme ne répondit pas.

Elle semblait réfléchir à toute vitesse.

Puis elle s’approcha légèrement.

— Dites que vous êtes mon père.

René resta silencieux.

Un des hommes au fond leva les yeux.

Le patron s’immobilisa avec son torchon.

Mais René ne montra presque aucune surprise.

— Ton père.

— Oui.

— Tu me connais ?

— Non.

— Alors pourquoi moi ?

Elle regarda son gilet.

Sa stature.

Son visage.

— Parce qu’on vous croira.

René eut un souffle qui ressemblait presque à un rire.

— Je ne sais pas si c’est un compliment.

Elle ne sourit pas.

— S’il vous plaît.

René observa ses mains.

Elles tremblaient.

Pas beaucoup.

Mais assez.

— Comment tu t’appelles ?

— Élise.

— Élise quoi ?

Elle hésita.

— Martin.

René la fixa.

Un silence étrange.

Puis :

— Élise Martin.

Elle acquiesça.

René répéta le nom intérieurement.

Quelque chose.

Un souvenir lointain.

Mais il le repoussa.

— Qui te suit ?

Elle ouvrit la bouche.

La clochette tinta de nouveau.

Élise se figea.

Cette fois, René ne regarda pas immédiatement la porte.

Il regarda son visage.

Et ce qu’il y vit lui suffit.

De la peur.

Pas une gêne.

Pas une dispute de couple.

De la vraie peur.

René se tourna enfin.

Un homme venait d’entrer.

Trente-cinq ans environ.

Manteau bleu nuit parfaitement coupé.

Chemise bordeaux sombre.

Chaussures impeccables malgré la pluie.

Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui fréquentait ce café.

Il resta près de la porte.

Puis son regard trouva Élise.

Son expression ne changea presque pas.

— Élise.

Elle ne répondit pas.

— Viens avec moi.

René regarda la jeune femme.

Elle secoua imperceptiblement la tête.

L’homme fit un pas.

René se leva.

Lentement.

Son tabouret racla le sol.

Les conversations au fond cessèrent.

René n’était pas particulièrement grand.

Mais lorsqu’il se levait, il occupait l’espace.

Il fit un seul pas.

Juste assez pour se placer entre Élise et l’homme.

— Elle reste ici.

L’homme regarda René.

D’abord sans intérêt.

Puis avec irritation.

— Ça ne vous regarde pas.

René répondit calmement :

— Maintenant, si.

— Je vous conseille de vous rasseoir.

Le patron leva légèrement la tête.

Au fond, personne ne bougea.

René resta parfaitement immobile.

— Je ne prends plus beaucoup de conseils.

L’homme eut un petit sourire.

— Vous n’avez aucune idée de la situation.

— Possible.

— Elle doit venir avec moi.

René regarda Élise.

— Tu veux partir avec lui ?

— Non.

Un seul mot.

L’homme serra légèrement la mâchoire.

— Élise.

— Je ne reviens pas.

— Tu ne sais pas ce que tu fais.

Elle resta derrière René.

— Si.

L’homme regarda René.

— Elle traverse une période difficile.

Élise secoua la tête.

— Ne l’écoutez pas.

— Elle est confuse.

— Je ne suis pas confuse.

René répondit :

— Elle vient de dire non.

L’homme sourit froidement.

— Et vous êtes qui exactement ?

René ne détourna pas les yeux.

Puis, d’une voix profonde et parfaitement calme :

— Son père.

Élise inspira brutalement.

L’homme allait répondre.

Mais quelque chose changea.

Il regarda René plus attentivement.

Son visage.

Ses yeux.

Sa barbe.

Le gilet.

Un petit patch presque effacé sur le cuir.

Le sourire disparut.

René vit immédiatement la reconnaissance.

L’homme fit un demi-pas en arrière.

— Attendez...

Élise regarda René.

Puis l’homme.

Elle comprit que quelque chose venait de basculer.

L’homme fixa René.

— René Fournier ?

Le nom resta suspendu dans le café.

Le patron arrêta de respirer pendant une seconde.

Au fond, un des vieux motards baissa les yeux.

René ne répondit pas.

L’homme le regardait désormais différemment.

Plus de mépris.

Plus d’assurance.

De la prudence.

Élise fronça les sourcils.

— Vous vous connaissez ?

Personne ne répondit.

L’homme reprit :

— Je pensais que vous aviez quitté la région.

René répondit enfin :

— Moi, je pensais que les Delacroix avaient appris à ne plus venir ici.

Élise se tourna vers l’homme.

— Delacroix ?

René regarda la jeune femme.

— Il t’a donné quel nom ?

Elle resta silencieuse.

L’homme intervint :

— Ça ne vous concerne vraiment pas.

René répondit :

— Thomas Delacroix.

Élise pâlit.

René le remarqua.

— Donc tu ne savais pas.

Elle regarda Thomas.

— Tu m’as dit que tu t’appelais Thomas Delmas.

Thomas ne répondit pas.

— Pourquoi ?

— Élise...

— Pourquoi ?

Thomas soupira.

— Parce que Delacroix attire des questions inutiles.

René eut un rire bref.

— Ça, c’est vrai.

Thomas fixa René.

— Ça fait longtemps.

— Pas assez.

— Vous êtes toujours aussi dramatique.

— Et toi toujours aussi mal élevé.

Élise regardait les deux hommes comme si une conversation entière avait commencé sans elle.

— Quelqu’un peut m’expliquer ?

René ne quittait pas Thomas des yeux.

— Depuis combien de temps tu le connais ?

— Quatre mois.

— Mauvais début.

Thomas répondit froidement :

— Ne l’écoutez pas.

René continua :

— Il sait où tu habites ?

Élise hésita.

— Oui.

— Il a les clés ?

— René...

dit Thomas.

René ne le regarda même pas.

— Élise.

Elle répondit :

— Oui.

— Banque ?

— Quoi ?

— Il sait où tu travailles ? Où sont tes papiers ? Qui sont tes amis ?

Elle devint plus pâle.

— Oui.

René acquiesça lentement.

— D’accord.

Thomas serra la mâchoire.

— Vous essayez de lui faire peur.

— Elle l’était déjà avant d’entrer.

Silence.

René regarda Élise.

— Pourquoi tu fuis ?

Elle regarda Thomas.

— Parce que j’ai trouvé quelque chose.

Thomas ferma les yeux.

René remarqua.

— Quoi ?

Élise hésita.

— Chez lui.

Thomas intervint :

— Ça suffit.

René se tourna lentement.

— Elle n’a pas fini.

Thomas resta silencieux.

Élise continua :

— Un dossier.

René sentit quelque chose dans sa poitrine.

— Quel genre ?

— Des photos.

— De quoi ?

— De personnes.

— Qui ?

— Je ne sais pas.

Elle avala difficilement.

— Des hommes. Des femmes. Des plaques d’immatriculation. Des adresses.

Le visage de René devint plus sérieux.

— Et ?

— Certaines photos avaient des dates.

— Quelles dates ?

Élise regarda Thomas.

— Certaines remontaient à plus de vingt ans.

René se figea.

Thomas le vit.

— Ne faites pas cette erreur, Fournier.

René répondit :

— Quelle erreur ?

— Croire que ça vous concerne.

René resta silencieux quelques secondes.

Puis regarda Élise.

— Où est le dossier ?

Elle hésita.

— Je l’ai pris.

Thomas ferma les yeux.

René répondit :

— Où ?

Élise glissa une main dans la poche intérieure de son manteau.

Thomas parla immédiatement :

— Élise.

René leva légèrement la main.

Pas vers lui.

Un simple geste calme.

— Ne bouge pas.

Thomas resta immobile.

Élise sortit une enveloppe noire.

Elle la posa sur le comptoir.

René la regarda.

Il ne la toucha pas immédiatement.

— Tu l’as ouvert entièrement ?

— Oui.

— Thomas sait que tu l’as ?

— Maintenant, oui.

Thomas eut un rire froid.

— Elle n’a aucune idée de ce qu’elle a pris.

René répondit :

— Moi peut-être.

Il ouvrit l’enveloppe.

Quelques photographies.

Il en regarda une.

Puis une deuxième.

Son visage ne changea presque pas.

Mais Élise vit ses doigts se contracter.

— Vous connaissez ces gens ?

René ne répondit pas.

Il prit une troisième photographie.

Cette fois, son regard s’arrêta.

Longtemps.

Thomas détourna légèrement les yeux.

Élise remarqua.

— Qui est-ce ?

René regardait une photographie vieille d’environ vingt-cinq ans.

On y voyait quatre hommes devant un atelier mécanique.

Deux motos.

Un fourgon.

Et René.

Plus jeune.

Cheveux noirs.

Sans barbe.

À côté de lui, un homme mince au visage sévère.

Élise se pencha légèrement.

— C’est vous.

René répondit :

— Oui.

— Qui sont les autres ?

Il ne répondit pas.

Thomas murmura :

— Remettez ça dans l’enveloppe.

René leva les yeux.

— Pourquoi ?

— Parce que certaines histoires sont terminées.

— Celle-là ne l’est apparemment pas.

René retourna la photographie.

Une date était écrite au dos.

18 septembre 2001.

Puis trois initiales.

R.F. — P.D. — L.M.

René pâlit légèrement.

Élise le vit.

— Quoi ?

Il regarda la photo.

— Rien.

— Vous mentez.

René eut presque un sourire.

— Tu apprends vite.

Thomas intervint :

— Élise, prends ton manteau.

Elle ne bougea pas.

— Non.

— Tu vas vraiment rester ici avec lui ?

René répondit :

— Elle vient de le faire depuis dix minutes.

Thomas serra les mâchoires.

— Vous ne savez pas ce qu’elle a déclenché.

René replia lentement les photos.

— Alors explique.

— Non.

— Dans ce cas, pars.

Thomas eut un sourire froid.

— Vous croyez pouvoir me mettre dehors ?

Un des vieux motards au fond posa son verre.

Pas violemment.

Simplement un bruit sec.

Thomas tourna légèrement les yeux.

René répondit :

— Oui.

Thomas regarda la salle.

Puis René.

Il comprit.

Personne ne menaçait.

Personne ne se levait.

Mais ce lieu n’était pas le sien.

— D’accord.

Il regarda Élise.

— Tu as jusqu’à demain matin.

Elle pâlit.

René s’approcha d’un demi-pas.

— Mauvaise phrase.

Thomas le regarda.

— Ce n’est pas une menace.

— Alors tu peux partir tranquillement.

Thomas hésita.

Puis il recula vers la porte.

Avant de sortir, il regarda René.

— Vous auriez dû rester mort pour nous.

Élise se figea.

René ne bougea pas.

Thomas ouvrit la porte.

La pluie entra avec le vent.

Puis il disparut dehors.

La clochette tinta.

Silence.

Long.

Élise regarda René.

— Il voulait dire quoi ?

René referma l’enveloppe.

— Rien.

— Il a dit que vous auriez dû rester mort.

— Thomas aime parler.

— Vous étiez vraiment mort ?

René la regarda.

— Officiellement, pendant quelque temps.

Elle recula légèrement.

— Quoi ?

René remit l’enveloppe sur le comptoir.

— Pourquoi tu étais chez Thomas ce soir ?

— Je vous l’ai dit.

— Non.

Élise fronça les sourcils.

— J’étais chez lui.

— Pourquoi fouiller ses affaires ?

Elle hésita.

René vit immédiatement qu’elle cachait quelque chose.

— Élise.

— J’avais vu une photo.

— Quelle photo ?

— Une photo de ma mère.

René cessa de bouger.

— Ta mère ?

— Oui.

— Chez Thomas.

— Dans un tiroir fermé.

René sentit un mauvais pressentiment.

— Comment s’appelle ta mère ?

Élise répondit :

— Claire Martin.

René resta silencieux.

— Vous la connaissez ?

Il ne répondit pas.

— René.

Son prénom prononcé par Élise produisit quelque chose d’étrange.

Il détourna légèrement les yeux.

— Claire Martin est morte ?

Élise se figea.

— Comment vous savez qu’elle est morte ?

René ferma les yeux.

— Depuis combien de temps ?

— Onze ans.

— Accident ?

Élise pâlit.

— Oui.

René regarda lentement vers la fenêtre.

La pluie.

La route noire.

Un souvenir revenait.

Une voiture.

Des phares.

Une nuit exactement comme celle-ci.

— Quel accident ?

demanda-t-il.

Élise répondit :

— Elle est sortie de la route près de Cavaillon.

René ne bougea plus.

Le patron derrière le comptoir le regarda.

Quelque chose dans le visage de René venait de changer.

— Quelle date ?

— Pourquoi ?

— La date.

Élise répondit :

— Le 22 novembre 2015.

René baissa les yeux.

Il connaissait cette date.

Très bien.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Vous connaissiez ma mère.

René resta silencieux.

— C’est pour ça que Thomas vous a reconnu ?

Toujours rien.

— Qu’est-ce qui se passe ?

René se tourna vers elle.

— Thomas t’a approchée il y a quatre mois.

— Oui.

— Par hasard ?

— Je pensais.

— Où ?

— À Avignon.

— Quel endroit ?

— Une librairie.

— Il t’a parlé en premier ?

Élise réfléchit.

— Oui.

René acquiesça lentement.

— Donc ce n’était pas un hasard.

— Pourquoi ?

René regarda l’enveloppe noire.

— Parce que les Delacroix ne font rien par hasard.

Élise serra les mâchoires.

— Qui sont-ils ?

René ne répondit pas.

Elle s’impatienta.

— Vous venez de faire semblant d’être mon père. Vous avez fait fuir cet homme. Vous connaissez ma mère. Il vous croyait mort.

Elle désigna l’enveloppe.

— Et vous êtes sur une photo dans son dossier.

Elle s’approcha.

— Alors arrêtez de me protéger avec du silence et dites-moi ce qui se passe.

René la regarda.

La phrase le frappa.

Arrêtez de me protéger avec du silence.

Quelqu’un lui avait dit presque exactement la même chose, vingt-cinq ans plus tôt.

Claire.

Il prit une longue inspiration.

— Ta mère ne s’appelait pas Claire Martin.

Élise resta immobile.

— Quoi ?

— Pas à l’époque où je l’ai connue.

— Quel était son nom ?

René hésita.

— Claire Delorme.

Élise fronça les sourcils.

— Delorme ?

— Oui.

— Comme qui ?

René sortit l’une des photographies de l’enveloppe.

Il la posa devant elle.

Une photo plus récente.

Thomas.

À côté d’un homme d’une soixantaine d’années.

Cheveux gris.

Costume sombre.

Élise regarda René.

— Qui est-ce ?

— Philippe Delacroix.

— Le père de Thomas ?

René acquiesça.

— Oui.

— Et quel rapport avec ma mère ?

René fixa la photo.

— Philippe Delacroix était marié à Claire.

Élise devint blanche.

— Non.

— Si.

— Ma mère n’a jamais été mariée avant mon père.

René répondit doucement :

— Quel père ?

Silence.

Élise resta immobile.

— Mon père s’appelait Julien Martin.

— Tu l’as connu ?

— Non. Il est mort avant ma naissance.

René baissa les yeux.

— C’est ce qu’elle t’a raconté.

Élise recula.

— Vous voulez dire quoi ?

René ne répondit pas.

— René.

Il regarda son visage.

Les yeux.

Le nez.

La forme du menton.

Depuis qu’elle était entrée, quelque chose le troublait.

Il avait refusé de regarder vraiment.

Maintenant, il ne pouvait plus éviter.

Elle ressemblait à Claire.

Mais pas seulement.

René se leva complètement droit.

— Quelle est ta date de naissance ?

Élise fronça les sourcils.

— 14 juin 2000.

René cessa de respirer.

Élise remarqua.

— Quoi ?

Il calcula.

Encore une fois.

Juin 2000.

La photographie du dossier datait de septembre 2001.

Mais les événements avaient commencé avant.

Bien avant.

René regarda l’enveloppe noire.

Puis Élise.

— Ta mère t’a déjà parlé de Marseille ?

— Non.

— De Toulon ?

— Non.

— D’un club appelé Les Éperviers ?

Elle secoua la tête.

— Non.

René ferma les yeux.

— Merde.

Élise sentit la peur revenir.

— Quoi ?

René demanda :

— Tu as encore des affaires de ta mère ?

— Oui.

— Des papiers ?

— Quelques-uns.

— Photos anciennes ?

— Une boîte entière.

— Lettres ?

Elle réfléchit.

— Peut-être.

René hocha lentement la tête.

— Ne retourne pas chez toi.

— Pourquoi ?

— Parce que Thomas sait que tu as pris ça.

— Et ?

— Et il ne veut probablement pas seulement récupérer les photos.

Élise regarda l’enveloppe.

— Qu’est-ce qu’il cherche ?

René répondit :

— Quelque chose que Claire a caché avant ta naissance.

— Quoi ?

Il ne répondit pas.

— Vous savez ?

— J’ai une idée.

— Alors dites-la.

René observa le café.

Les vieux motards.

La pluie.

Le silence.

Puis il regarda Élise.

— En 1999, ta mère est venue me voir.

Élise se figea.

— Ici ?

— Non.

— Où ?

— À Marseille.

— Pourquoi ?

René hésita.

— Elle voulait quitter Philippe Delacroix.

— Donc c’est vrai.

— Oui.

— Pourquoi ?

René répondit :

— Parce qu’elle avait découvert ce qu’il faisait.

— Qu’est-ce qu’il faisait ?

— Il gérait des transports pour son frère.

— Quel genre de transports ?

René regarda Thomas absent.

— Argent. Documents. Parfois des gens.

Élise pâlit.

— Des gens ?

— Ne pense pas au pire.

— Je suis déjà en train de le faire.

René acquiesça.

— Claire avait trouvé un registre.

— Comme le dossier de Thomas ?

— Plus important.

— Qu’est-ce qu’il contenait ?

— Des noms.

— De qui ?

— Des policiers. Des entrepreneurs. Des hommes politiques locaux. Des propriétaires de garages. Des clubs.

Élise regarda le gilet de René.

— Vous aussi ?

René resta silencieux.

Elle comprit.

— Votre nom était dedans.

— Oui.

— Vous travailliez avec eux.

René répondit :

— À une époque.

Élise eut un rire incrédule.

— Magnifique.

— Je ne te demande pas de m’apprécier.

— Vous venez de dire que vous étiez mon père.

René eut presque un sourire.

— Techniquement, toi.

Elle ne sourit pas.

— Ma mère vous a donné le registre ?

— Une copie.

— Où est-elle ?

— Disparue.

— Et l’original ?

— Elle l’avait gardé.

Élise sentit immédiatement la suite.

— Thomas le cherche.

René acquiesça.

— Probablement.

— Depuis combien de temps ?

— S’il sait qui tu es, depuis avant votre rencontre.

Le visage d’Élise changea.

Tous les souvenirs des quatre derniers mois prenaient une autre couleur.

La librairie.

Thomas qui connaissait étrangement bien certains quartiers où elle avait vécu.

Les questions sur sa mère.

Sur la maison familiale.

Sur ce qu’elle avait gardé après sa mort.

À l’époque, cela semblait être de la curiosité.

De l’attention.

Maintenant...

— Il m’a demandé si j’avais gardé les affaires de maman.

René répondit :

— Voilà.

— Il savait.

— Oui.

Élise sentit la colère remplacer progressivement la peur.

— Il s’est rapproché de moi pour ça.

— Probablement.

— Tout était faux.

René hésita.

— Pas forcément tout.

— Ça change quelque chose ?

— Non.

Elle regarda la fenêtre.

— Il va revenir.

— Pas ce soir.

— Comment vous savez ?

René regarda les vieux hommes au fond.

— Parce qu’il connaît cet endroit.

Élise comprit.

— Et il vous connaît.

— Oui.

— Pourquoi a-t-il eu peur ?

René ne répondit pas.

— Vous faisiez quoi avant ?

— Beaucoup de choses stupides.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est celle que tu auras ce soir.

Élise soupira.

Puis regarda la photo de René plus jeune.

— Qui est P.D. ?

René baissa les yeux.

— Philippe Delacroix.

— Le père de Thomas.

— Oui.

— Et L.M. ?

Cette fois, René ne répondit pas.

Élise sentit immédiatement que ce nom était plus important.

— Qui ?

René fixa les initiales.

L.M.

Puis il répondit :

— Louis Martin.

Élise cessa de respirer.

— Martin.

— Oui.

— Comme moi.

— Oui.

— Qui était-il ?

René regarda Élise.

Puis il dit doucement :

— Ton père.

Elle resta parfaitement immobile.

— Non.

— Élise...

— Mon père s’appelait Julien.

— Claire t’a menti.

Elle recula.

— Vous n’en savez rien.

— Je connaissais Louis.

— C’était qui ?

— Mon meilleur ami.

Élise ne bougea plus.

René continua :

— Et il n’est pas mort avant ta naissance.

Le visage d’Élise perdit toute couleur.

— Quoi ?

— Il était vivant en 2001.

René posa la vieille photo devant elle.

Louis Martin se trouvait juste à côté de René.

Un homme brun.

Trentaine.

Sourire discret.

Élise fixa son visage.

Puis ses mains commencèrent à trembler.

— C’est lui ?

— Oui.

— Mon père ?

— Oui.

Elle regarda la date.

18 septembre 2001.

Plus d’un an après sa naissance.

— Pourquoi ma mère m’a dit qu’il était mort ?

René ferma les yeux.

— Parce qu’à partir de cette nuit-là...

Il désigna la photo.

— il devait être mort pour tout le monde.

Élise releva les yeux.

— Pourquoi ?

René ne répondit pas immédiatement.

— Parce que Louis a volé quelque chose aux Delacroix.

— Le registre ?

René secoua la tête.

— Non.

— Alors quoi ?

— Une preuve beaucoup plus dangereuse.

— De quoi ?

René regarda la porte.

Comme s’il craignait soudain que Thomas puisse encore entendre.

Puis il répondit :

— Du meurtre du frère de Philippe Delacroix.

Élise se figea.

— Thomas sait ?

— Je ne sais pas.

— Philippe ?

— Oui.

— Et vous ?

René acquiesça.

— Oui.

— Mon père a vu le meurtre ?

— Non.

— Alors quelle preuve ?

René s’approcha légèrement.

— Il avait enregistré Philippe en train de reconnaître ce qu’il avait fait.

Élise sentit un frisson.

— Il l’a tué ?

René répondit :

— Philippe dit que c’était un accident.

— Et vous le croyez ?

— Non.

Silence.

Élise regarda la photo.

— Où est Louis maintenant ?

René ne répondit pas.

— Vous venez de dire qu’il n’était pas mort en 2001.

— Oui.

— Alors quand est-il mort ?

Silence.

— René.

Il regarda Élise.

Puis dit :

— Je ne sais pas s’il est mort.

Elle resta figée.

— Quoi ?

— Après septembre 2001, Louis a disparu.

— Complètement ?

— Oui.

— Et ma mère ?

— Elle est partie quelques semaines plus tard avec toi.

— Pourquoi vous ne l’avez pas cherchée ?

René eut un sourire triste.

— Je l’ai fait.

— Et ?

— Claire ne voulait pas être retrouvée.

Élise regarda l’homme devant elle.

Le faux père qu’elle avait choisi par hasard quelques minutes auparavant.

Ou qu’elle croyait avoir choisi par hasard.

— Vous connaissiez donc mon père.

— Oui.

— Ma mère.

— Oui.

— Thomas.

— Sa famille.

René acquiesça.

— Oui.

Élise sentit quelque chose se resserrer.

— Pourquoi êtes-vous ici ce soir ?

René fronça les sourcils.

— Je viens souvent.

— Non.

— Quoi ?

— Vous regardiez la route quand je suis entrée.

René resta silencieux.

— Le patron vous a demandé si vous attendiez quelqu’un.

René ne répondit plus.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Vous attendiez quelqu’un.

— Élise...

— Qui ?

Silence.

— Qui ?

René regarda l’horloge.

Minuit venait de passer.

Puis il regarda la pluie.

— J’attendais un homme qui devait me donner des nouvelles de Louis.

Élise sentit ses jambes devenir faibles.

— Mon père ?

— Oui.

— Vous avez des nouvelles de lui ?

— Pas encore.

— Depuis quand vous le cherchez ?

René répondit :

— Vingt-cinq ans.

Elle resta figée.

Puis la clochette de la porte tinta.

Tous les deux se tournèrent brusquement.

Un homme entra.

Pas Thomas.

Soixante ans environ.

Manteau beige mouillé.

Casquette sombre.

Il resta près de la porte.

Son regard trouva René.

Puis Élise.

Et son visage changea immédiatement.

René se leva.

— Marc ?

L’homme ne répondit pas.

Il regardait Élise comme s’il voyait un fantôme.

— Mon Dieu...

Élise recula légèrement.

— Qui êtes-vous ?

L’homme approcha d’un pas.

René se plaça instinctivement devant elle.

— Doucement.

Marc leva les mains.

— Je ne lui veux rien.

Puis il regarda Élise.

— Tu as les yeux de Louis.

Elle cessa de respirer.

— Vous connaissez mon père ?

Marc regarda René.

Puis de nouveau Élise.

— Oui.

— Il est vivant ?

Long silence.

Marc répondit :

— Oui.

Élise porta une main à sa bouche.

René se figea.

— Tu l’as trouvé ?

Marc acquiesça.

— Où ?

— Près de Sisteron.

— Tu lui as parlé ?

— Oui.

René s’approcha.

— Pourquoi il n’est pas avec toi ?

Le visage de Marc changea.

— Parce qu’il a refusé de venir.

Élise fit un pas.

— Pourquoi ?

Marc la regarda.

— Parce qu’il sait que Thomas Delacroix vous a retrouvée.

Silence.

— Comment il sait ça ?

demanda René.

Marc sortit lentement un téléphone.

— Parce que Thomas est allé le voir hier.

Élise devint livide.

René serra la mâchoire.

— Thomas connaît donc Louis.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Plus longtemps que vous ne pensez.

René prit le téléphone.

Une photographie.

Thomas.

Debout devant une vieille maison.

Face à un homme plus âgé.

Cheveux gris.

Barbe courte.

Élise regarda l’écran.

Même visage que sur la photo de 2001.

Vieilli.

Mais reconnaissable.

Louis Martin.

Son père.

Vivant.

Les larmes montèrent dans ses yeux.

— Papa...

René regarda Marc.

— Qu’est-ce qu’ils se sont dit ?

Marc hésita.

— Thomas voulait quelque chose.

— Quoi ?

Marc regarda Élise.

— Une lettre.

— Quelle lettre ?

— Écrite par Claire avant sa mort.

Élise fronça les sourcils.

— Ma mère a écrit à mon père ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

Marc ne répondit pas.

René sentit le problème.

— Marc.

— Louis ne m’a pas laissé la lire.

— Alors ?

— Mais Thomas, oui.

Élise devint immobile.

— Thomas l’a lue.

— Oui.

— Et ?

Marc prit une longue inspiration.

— Après l’avoir lue, il a demandé à Louis une seule chose.

René attendit.

— Laquelle ?

Marc regarda Élise.

— Si René Fournier savait qu’Élise n’était pas la fille de Louis.

Le café devint totalement silencieux.

René ne bougea plus.

Élise regarda Marc.

Puis René.

— Quoi ?

Marc semblait regretter d’avoir parlé.

Élise répéta :

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

René resta immobile.

— René.

Il ne répondit pas.

Elle sentit la panique revenir.

— Vous venez de me dire que Louis était mon père.

René regarda Marc.

— Qu’est-ce qu’il y a dans cette lettre ?

Marc secoua la tête.

— Tu dois demander à Louis.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— René...

— Marc.

Le ton changea.

Marc ferma les yeux.

Puis répondit :

— Claire écrivait qu’elle avait menti à tout le monde sur le père d’Élise.

Élise sentit le sol disparaître.

— Pourquoi ?

Marc continua :

— Parce que si Philippe Delacroix avait découvert la vérité...

Il regarda René.

— il aurait tué René avant même la naissance d’Élise.

René devint parfaitement immobile.

Élise tourna lentement la tête vers lui.

— Pourquoi René ?

Aucune réponse.

Elle observa son visage.

Ses yeux.

Le silence.

Puis quelque chose d’impossible se forma dans son esprit.

— Non.

René ferma les yeux.

Élise recula.

— Non.

Marc baissa la tête.

— René...

Elle fixait l’homme qu’elle avait choisi dix minutes plus tôt pour jouer son père.

— Dites-moi que ce n’est pas ça.

René ouvrit les yeux.

Il semblait soudain beaucoup plus vieux.

— Élise...

Elle sentit les larmes monter.

— Vous êtes mon père ?

René ne répondit pas.

Le silence dura trop longtemps.

Et dans ce silence, Élise comprit que la demande absurde qu’elle avait faite en entrant dans le café venait peut-être de devenir la première vérité de toute la soirée.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 2 — Le père qu’elle avait inventé

Élise ne quittait plus René des yeux.

Quelques minutes plus tôt, elle lui avait demandé de mentir.

De dire qu’il était son père.

C’était une idée improvisée sous la panique, choisie parce que l’homme avait l’air assez imposant pour faire reculer Thomas.

Maintenant, ce mensonge semblait avoir ouvert une porte qu’elle n’aurait jamais voulu trouver.

— Vous êtes mon père ?

René ne répondit toujours pas.

Marc détourna les yeux.

Le patron du café comprit qu’il n’avait plus rien à faire dans cette conversation. Il s’éloigna silencieusement vers l’autre extrémité du comptoir.

Les vieux motards au fond n’avaient pas repris leur discussion.

Personne ne faisait semblant de ne pas écouter.

René finit par dire :

— Je ne sais pas.

Élise resta immobile.

— Vous ne savez pas ?

— Non.

— Marc vient de dire que Philippe m’aurait tuée s’il avait découvert la vérité.

— Il a dit qu’il m’aurait tué, moi.

— Pourquoi ?

René baissa les yeux vers la vieille photographie.

Lui.

Louis Martin.

Philippe Delacroix.

Trois hommes réunis en 2001.

Une image qui avait attendu vingt-cinq ans dans un dossier appartenant maintenant à Thomas.

— Parce qu’en 1999, Claire et moi...

Il s’arrêta.

Élise comprit.

Son visage changea.

— Vous avez été ensemble.

René acquiesça.

— Oui.

— Pendant qu’elle était avec Philippe ?

— Elle était en train de le quitter.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

René encaissa.

— Oui.

Élise regarda vers la fenêtre.

La pluie frappait toujours le verre.

Elle avait l’impression de se tenir au centre d’une histoire commencée avant sa naissance et dont tout le monde connaissait les règles sauf elle.

— Combien de temps ?

— Quelques mois.

— Et Louis ?

René hésita.

— Louis est arrivé après.

— Après quoi ?

— Après que Claire m’a quitté.

Élise fronça les sourcils.

— Donc ma mère était avec vous, puis avec Louis.

— Oui.

— Et elle est tombée enceinte.

— Oui.

— Et personne ne savait de qui.

René secoua lentement la tête.

— Claire savait peut-être.

— Vous ne lui avez jamais demandé ?

— Si.

— Et ?

— Elle a toujours répondu que Louis était ton père.

Élise eut un rire bref.

— Jusqu’à cette lettre.

Marc intervint :

— On ne sait pas exactement ce qu’elle a écrit.

Élise se tourna brutalement.

— Vous venez de dire qu’elle avait menti à tout le monde.

— C’est ce que Thomas a dit à Louis.

— Thomas.

Elle prononça le prénom avec dégoût.

— Donc lui sait.

René acquiesça.

— Une partie.

— Peut-être plus que nous.

— Probablement.

Élise regarda la porte.

— Je vais le retrouver.

René répondit immédiatement :

— Non.

Elle se tourna.

— Vous n’avez pas le droit de me dire non.

— Tu as raison.

— Alors ?

— Alors je te conseille de ne pas sortir seule après qu’il vient de te poursuivre jusque dans ce café.

— Je veux des réponses.

— Et Thomas veut quelque chose que ta mère a caché.

— Je m’en fiche.

René secoua la tête.

— Mauvaise idée.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu lui montres qu’il peut utiliser ton passé contre toi, il le fera.

Élise le fixa.

— Vous le connaissez bien.

René ne répondit pas.

— Depuis quand ?

— Depuis qu’il était enfant.

Elle se figea.

— Vous connaissez Thomas depuis son enfance ?

— Pas personnellement.

— Alors comment ?

René regarda Marc.

Marc soupira.

— Son père l’amenait parfois avec lui.

Élise fronça les sourcils.

— Où ?

René répondit :

— Dans les garages. Les rassemblements. Certains cafés.

— Celui-ci ?

— Deux ou trois fois.

Élise regarda autour d’elle.

Le vieux jukebox.

Les photographies.

Les hommes au fond.

Tout ce qui lui avait semblé simplement pittoresque quelques minutes plus tôt devenait suspect.

— Donc ce café faisait partie de leur réseau ?

René répondit :

— Non.

— Mais vous, oui.

Il acquiesça.

— À l’époque.

— Vous faisiez quoi ?

— Transport.

— Quel transport ?

— Motos. Pièces détachées. Argent parfois.

— Illégalement ?

— Oui.

Élise eut un rire vide.

— Mon faux père improvisé était donc criminel.

René répondit calmement :

— Ancien.

— Ça doit me rassurer ?

— Non.

Elle regarda Marc.

— Et vous ?

Marc eut un sourire fatigué.

— Ancien aussi.

— Formidable.

Marc reprit :

— Louis était différent.

Élise se tourna immédiatement.

— Comment ?

— Il était mécanicien. Il détestait les combines.

René eut un léger sourire.

— Il disait toujours qu’un moteur avait déjà assez de problèmes sans qu’on lui ajoute ceux des hommes.

Élise sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Une phrase.

Une petite chose.

Mais c’était la première fois que quelqu’un lui parlait de son père supposé comme d’une personne réelle.

Pas comme d’un mort abstrait.

— Il était comment ?

René la regarda.

— Têtu.

Marc ajouta :

— Trop honnête.

— Ça existe ?

— Dans notre milieu, oui.

René regarda la photographie.

— Louis avait aussi une mauvaise habitude.

— Laquelle ?

— Essayer de sauver tout le monde.

Élise pensa immédiatement à sa mère.

— Claire ?

René acquiesça.

— Surtout Claire.

Silence.

— Il savait pour vous deux ?

demanda Élise.

— Oui.

— Et ça ne le dérangeait pas ?

René eut un sourire amer.

— Si.

— Vous vous êtes battus ?

— Deux fois.

Marc intervint :

— Trois.

René le regarda.

— La troisième ne comptait pas.

— Tu lui as cassé une dent.

— Il m’avait cassé le nez.

Élise les regarda.

Malgré elle, un presque-sourire apparut.

Puis disparut.

— Et pourtant vous étiez meilleurs amis.

René acquiesça.

— Oui.

— Comment ?

Il réfléchit.

— Parce qu’on peut être jaloux d’un homme et quand même lui faire confiance avec sa vie.

Cette phrase resta entre eux.

Élise regarda René.

Puis la photo.

— Si Louis savait que vous pouviez être mon père...

René comprit la question.

— Il t’a élevée comme sa fille ?

— Je ne l’ai jamais connu.

— Mais il savait que Claire était enceinte.

— Oui.

— Alors pourquoi partir ?

René baissa les yeux.

— Parce que Louis n’est pas parti volontairement.

Élise se raidit.

— Vous avez dit qu’il avait disparu.

— Oui.

— Ce n’est pas la même chose ?

Marc répondit :

— Non.

Élise le regarda.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

René ferma les yeux.

— Septembre 2001.

Il désigna la photographie.

— Cette nuit-là.

— Quoi ?

— Philippe Delacroix avait découvert que Louis possédait l’enregistrement.

— Celui où Philippe avouait le meurtre.

— Oui.

— Il est venu le chercher.

— Philippe ?

— Philippe et deux hommes.

— Et Thomas ?

René secoua la tête.

— Il avait neuf ans. Il n’était pas là.

— Où étiez-vous ?

— Dans un atelier près de Toulon.

Marc ajouta :

— Moi aussi.

Élise regarda Marc.

— Vous étiez sur la photo ?

— Non. J’étais derrière l’appareil.

René se figea.

Puis le regarda.

— Tu ne me l’avais jamais dit.

Marc fronça les sourcils.

— Tu pensais que qui l’avait prise ?

— Philippe.

Marc eut un rire sans joie.

— Philippe ne prenait jamais de photos.

Élise sentit un détail important.

— Alors pourquoi la photo était-elle dans le dossier de Thomas ?

Marc ne répondit pas.

René non plus.

Élise les regarda.

— Vous ne savez pas.

René secoua lentement la tête.

— Non.

— Donc quelqu’un d’autre a récupéré vos affaires.

Marc devint sérieux.

— Ou Thomas a retrouvé mes archives.

René se tourna vers lui.

— Tu avais gardé une copie ?

Marc hésita.

René comprit.

— Merde, Marc.

— Je gardais tout.

— Où ?

— Dans une maison à Orange.

— Elle existe encore ?

Marc répondit :

— Oui.

Élise intervint :

— Thomas y est peut-être allé.

Marc pâlit.

— Impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne connaît l’adresse.

René le regarda.

— Louis ?

Marc resta silencieux.

— Il savait ?

— Oui.

— Alors Thomas a pu l’apprendre de lui.

Marc passa une main sur son visage.

— Peut-être.

Élise serra les mâchoires.

— Revenons à 2001.

René acquiesça.

— Philippe arrive.

— Avec deux hommes.

— Oui.

— Ensuite ?

René regarda Louis sur la photo.

— Louis refuse de rendre l’enregistrement.

— Et ?

— Ça dégénère.

— Ils l’ont frappé ?

— Oui.

— Vous avez fait quoi ?

— J’ai essayé d’intervenir.

Marc eut un petit rire.

— « Essayé ».

René le regarda.

— Tu veux raconter ?

— Tu as envoyé un type dans une armoire métallique.

Élise fixa René.

— Vous avez frappé quelqu’un ?

— Oui.

— Beaucoup ?

— Cette nuit-là, oui.

Elle secoua la tête.

— Continuez.

René reprit :

— On a réussi à faire sortir Louis par l’arrière.

— Et votre mère ?

— Claire n’était pas là.

— Moi ?

— Avec elle.

— Où ?

— Avignon.

Élise sentit une nouvelle frustration.

— Et après ?

— Louis est parti avec l’enregistrement.

— Seul ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il pensait attirer Philippe loin de Claire.

Élise comprit.

— Il essayait de nous protéger.

René acquiesça.

— Oui.

— Et vous l’avez laissé partir.

Le visage de René changea.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il m’a demandé.

— Et vous l’avez écouté ?

— C’était mon ami.

— Justement.

René baissa les yeux.

— C’est une décision que je regrette depuis vingt-cinq ans.

Silence.

Élise sentit sa colère s’atténuer un peu.

Pas par pardon.

Par compréhension.

— Et vous ne l’avez jamais revu après cette nuit ?

— Si.

Elle se figea.

— Quand ?

René regarda Marc.

Marc comprit immédiatement.

— Tu vas lui raconter Sisteron ?

— Il faut.

Élise fixa René.

— Quoi, Sisteron ?

René répondit :

— Trois semaines après sa disparition, Louis m’a téléphoné.

— Depuis où ?

— Une cabine près de Sisteron.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Qu’il était vivant.

— Et ?

— Qu’il ne pouvait pas revenir.

— Pourquoi ?

— Philippe l’avait retrouvé une première fois.

— Il le menaçait ?

— Pas lui.

René regarda Élise.

— Toi.

Elle sentit un froid.

— J’avais un an.

— Oui.

— Philippe savait où j’étais ?

— Oui.

— Comment ?

René hésita.

— Claire lui avait fait confiance à une personne.

— Qui ?

Il ne répondit pas.

— René.

— Sa sœur.

Élise fronça les sourcils.

— Claire avait une sœur ?

— Une demi-sœur.

— Nom ?

— Marianne.

— Je n’ai jamais entendu ce prénom.

— Ce n’est pas surprenant.

Marc ajouta :

— Marianne travaillait pour Philippe.

Élise se figea.

— Sa propre sœur ?

René répondit :

— Elle pensait qu’elle n’avait pas le choix.

— Et elle lui a dit où nous étions.

— Oui.

— Donc Philippe menaçait Louis avec moi.

— Oui.

Élise ferma les yeux.

Un homme qu’elle n’avait jamais connu avait passé vingt-cinq ans loin d’elle parce qu’il croyait ainsi la maintenir en vie.

La colère revint.

— Tout le monde décide toujours à la place des enfants.

René la regarda.

Elle continua :

— Ma mère ment.

Louis disparaît.

Vous vous taisez.

Et tout le monde appelle ça protéger quelqu’un.

René ne répondit pas.

— Vous auriez pu me retrouver quand j’étais adulte.

— Je l’ai envisagé.

— Et ?

— Claire me l’avait interdit.

Élise eut un rire incrédule.

— Ma mère était morte depuis onze ans.

René se figea.

La phrase le frappa.

— J’ai continué à respecter une promesse faite à une morte.

Élise regarda son visage.

— Et maintenant vous découvrez peut-être qu’elle n’avait même pas dit la vérité.

René acquiesça lentement.

— Oui.

Marc intervint :

— Claire avait ses raisons.

Élise se tourna.

— Vous savez lesquelles ?

— Non.

— Alors ne la défendez pas.

Marc se tut.

René posa les photographies sur le comptoir.

— Il faut trouver cette lettre.

— Louis l’a.

— Oui.

— Où est-il exactement ?

Marc répondit :

— Dans une maison isolée près de Sisteron.

Élise prit son manteau.

René l’arrêta verbalement.

— Non.

Elle se retourna.

— Encore ?

— Si Thomas y est allé hier, il peut y retourner.

— Je ne vais pas rester ici.

— Je n’ai pas dit ça.

— Alors quoi ?

René regarda Marc.

— On va chez Claire.

Élise fronça les sourcils.

— Chez ma mère ?

— Tu as dit que tu avais gardé ses affaires.

— Dans son ancienne maison.

— Elle est où ?

— Près de Carpentras.

— Personne n’y vit ?

— Non.

— Thomas connaît l’adresse ?

Élise hésita.

Puis son visage changea.

René comprit.

— Tu lui as dit.

— Il m’a posé des questions sur mon enfance.

— Il connaît l’adresse.

— Oui.

René regarda Marc.

— Donc il peut déjà y être allé.

Marc répondit :

— Alors il faut y aller maintenant.

Élise prit l’enveloppe noire.

René posa une main à quelques centimètres, sans la toucher.

— Laisse ça ici.

— Non.

— Élise.

— C’est la seule chose que Thomas veut assez pour me poursuivre.

— Justement.

— Donc je la garde.

René la regarda.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Marc remit sa casquette.

René regarda la pluie.

— Le temps s’est calmé.

Élise fronça les sourcils.

— On part ?

— Oui.

Puis la clochette de la porte tinta encore.

Tous se tournèrent.

Thomas se tenait sous l’entrée.

Seul.

Son manteau était trempé maintenant.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’avait plus l’air menaçant.

Il avait l’air inquiet.

René se plaça naturellement entre lui et Élise.

Thomas leva une main.

— Je ne suis pas venu la reprendre.

Élise répondit :

— Alors partez.

— Écoute-moi trente secondes.

— Non.

— Élise.

— Vous m’avez menti sur votre nom.

— Oui.

— Vous avez fouillé dans ma famille.

— Oui.

— Vous avez approché mon père.

— Oui.

— Alors non.

Thomas regarda René.

— Vous allez chez Claire.

René se figea.

Élise aussi.

— Comment vous savez ?

Thomas répondit :

— Parce que j’ai déjà été là-bas.

Élise sentit son ventre se nouer.

— Quand ?

— Cet après-midi.

— Vous êtes entré chez ma mère ?

— Oui.

— Comment ?

Thomas sortit une petite clé de sa poche.

Élise la reconnut immédiatement.

— Où avez-vous eu ça ?

— Louis.

Silence.

Marc fronça les sourcils.

— Louis t’a donné une clé de chez Claire ?

Thomas acquiesça.

— Oui.

René demanda :

— Pourquoi ?

Thomas regarda Élise.

— Parce qu’il voulait que je trouve quelque chose avant elle.

— Quoi ?

— Une boîte en bois.

Élise sentit immédiatement un souvenir.

— Dans la chambre de ma mère.

Thomas acquiesça.

— Tu la connais.

— Oui.

— Tu l’as ouverte ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Elle était verrouillée.

Thomas baissa les yeux.

— Elle ne l’est plus.

Élise devint blanche.

— Qu’est-ce qu’il y avait dedans ?

Thomas regarda René.

Puis Marc.

— Une photo.

— De qui ?

demanda Élise.

Thomas hésita.

— De toi bébé.

— Et ?

— Avec Claire.

— Et ?

Thomas ne répondit pas.

Élise sentit que le reste était grave.

— Thomas.

— Avec Claire...

Il regarda René.

— et René.

Silence.

René cessa de respirer.

Élise tourna lentement la tête.

— Vous m’avez tenue dans vos bras ?

René ne répondit pas.

Thomas continua :

— La photo date du 15 juin 2000.

Élise fronça les sourcils.

— Le lendemain de ma naissance.

— Oui.

Elle regarda René.

— Vous étiez là.

René ferma les yeux.

— Oui.

— Vous le saviez.

— Je savais que Claire avait accouché.

— Vous m’avez vue.

— Oui.

— Et après, vous avez disparu.

— Claire me l’a demandé.

Élise eut un rire brisé.

— Évidemment.

Thomas intervint :

— Ce n’est pas tout.

Élise se tourna.

— Quoi encore ?

Il sortit son téléphone.

— Dans la boîte, il y avait aussi une cassette.

René devint immobile.

— Quel genre ?

— Audio.

Marc fronça les sourcils.

— Tu l’as écoutée ?

Thomas acquiesça.

— Oui.

— Qui parle ?

Thomas regarda René.

— Claire.

Silence.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Ma mère a enregistré quelque chose ?

— Un message.

— Pour qui ?

Thomas répondit :

— Pour toi.

Élise s’approcha.

— Faites-le écouter.

Thomas hésita.

— Élise...

— Maintenant.

Il déverrouilla son téléphone.

— J’en ai enregistré une copie.

René serra la mâchoire.

Thomas lança l’audio.

Quelques parasites.

Puis une voix féminine.

Plus vieille que dans les souvenirs d’Élise.

Mais immédiatement reconnaissable.

Claire.

« Élise, si tu entends ceci, c’est que quelqu’un a retrouvé ce que j’avais essayé de cacher. »

Élise cessa de respirer.

La voix continua.

« Je ne sais pas quel âge tu auras. Je ne sais pas si je serai encore là. Mais je sais que tu voudras comprendre pourquoi je t’ai menti sur ton père. »

René ferma les yeux.

Élise ne quittait plus le téléphone des yeux.

« Louis Martin t’a aimée avant même de te connaître. René Fournier aussi. Et c’est précisément pour cette raison que j’ai pris une décision que ni l’un ni l’autre ne m’a pardonnée. »

Élise sentit des larmes monter.

« J’ai déclaré Louis comme ton père parce que je pensais qu’il était le seul homme capable de disparaître si ta vie en dépendait. »

René pâlit.

Marc murmura :

— Mon Dieu...

La voix de Claire continua :

« René, lui, n’aurait jamais accepté de partir. »

Élise regarda René.

Il ne bougeait plus.

« Il serait resté. Il se serait battu. Et Philippe l’aurait tué. »

Silence.

Puis la phrase suivante.

« René était ton père biologique. »

Élise ferma les yeux.

René baissa la tête.

Thomas arrêta l’enregistrement.

Personne ne parla.

La pluie semblait soudain beaucoup plus forte.

Élise rouvrit les yeux.

Elle regarda René.

L’homme qu’elle avait choisi dans un café pour jouer un rôle.

L’homme qu’elle ne connaissait pas.

L’homme qui connaissait sa mère.

Son passé.

Louis.

Philippe.

Et maintenant...

Son père.

— C’est vrai.

René répondit d’une voix presque inaudible :

— Oui.

Élise ne bougea pas.

— Vous le saviez ?

— Pas avec certitude.

— Vous le pensiez.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis le jour où tu es née.

Elle sentit une colère immense.

— Vingt-six ans.

René acquiesça.

— Oui.

— Et vous n’êtes jamais venu.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que Claire avait peur de Philippe.

— Elle est morte depuis onze ans.

René baissa les yeux.

Élise sentit les larmes arriver.

— Vous auriez pu venir après.

— Oui.

— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?

René resta silencieux.

— Pourquoi ?

Enfin, il répondit :

— Parce que j’avais peur que tu me demandes où était Louis.

Élise se figea.

— Quoi ?

René regarda Marc.

Puis Thomas.

— Et je ne pouvais pas te dire la vérité.

— Quelle vérité ?

René ferma les yeux.

— Que la dernière nuit où Louis a disparu...

Il s’arrêta.

Élise sentit immédiatement que quelque chose de pire arrivait.

— Quoi ?

René ouvrit les yeux.

— J’étais avec lui.

Marc se figea.

Thomas releva brusquement la tête.

Élise regarda René.

— Vous venez de me dire que vous ne l’aviez jamais revu après son appel de Sisteron.

— J’ai menti.

Le silence tomba.

— Pourquoi ?

René regarda Élise.

— Parce que Louis m’avait demandé de venir le rejoindre en 2004.

— Où ?

— Sisteron.

— Et ?

René semblait avoir du mal à parler.

— Nous nous sommes disputés.

— À propos de quoi ?

— Toi.

Élise se figea.

— Moi ?

— Il voulait revenir.

— Voir ma mère ?

— Non.

René répondit :

— Te voir.

Élise sentit son cœur se serrer.

— Et vous l’en avez empêché.

René ne répondit pas.

— Vous l’avez empêché de me voir ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Philippe surveillait toujours Claire.

— Encore protéger.

René baissa les yeux.

— Oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé après la dispute ?

Silence.

— René.

— Louis est parti à moto.

— Et ?

René regarda la pluie.

— Il a eu un accident cette nuit-là.

Élise resta figée.

— Il est mort.

René secoua la tête.

— Je le croyais.

— Vous le croyiez ?

— Sa moto a été retrouvée dans un ravin.

— Et son corps ?

— Jamais.

Élise sentit son souffle revenir.

— Donc il a survécu.

— Oui.

— Et vous ne le saviez pas jusqu’à ce soir.

— Exactement.

Elle regarda Marc.

Marc acquiesça.

— Je l’ai retrouvé il y a trois semaines.

Élise se figea.

— Trois semaines ?

— Oui.

— Pourquoi ne rien dire ?

Marc regarda René.

— Louis me l’avait interdit.

— Pourquoi ?

Marc hésita.

— Parce qu’il ne voulait plus que René sache qu’il était vivant.

René fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Marc regarda Thomas.

Puis Élise.

— Parce que Louis pense que René a provoqué l’accident.

Le visage de René changea.

— Quoi ?

Élise se tourna vers lui.

— Vous étiez là.

— Oui.

— Vous vous étiez disputés.

— Oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

René secoua la tête.

— Je n’ai pas touché sa moto.

Thomas intervint :

— Louis dit le contraire.

René se tourna brusquement.

— Tu lui as parlé hier.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

Thomas répondit :

— Que quelqu’un avait desserré le câble de frein avant son départ.

Le café devint silencieux.

René resta immobile.

— Non.

— Il a fait expertiser la moto après avoir survécu.

— Comment ?

— Quelqu’un l’avait récupérée avant la police.

Marc fronça les sourcils.

— Qui ?

Thomas répondit :

— Philippe.

René pâlit.

— Merde.

Élise comprit.

— Philippe avait saboté la moto.

Thomas secoua la tête.

— Louis ne le croit pas.

— Alors qui ?

Thomas regarda René.

— Il pense que René l’a fait.

Élise sentit le monde se refermer.

René répondit :

— Je ne l’ai pas fait.

— Pouvez-vous le prouver ?

— Non.

Silence.

Thomas continua :

— C’est pour ça que Louis ne voulait plus vous revoir.

René resta figé.

— Vingt-deux ans...

Marc murmura :

— René...

Il leva une main.

— Non.

Élise regarda son père biologique.

Pour la première fois, il semblait réellement perdu.

Pas intimidant.

Pas contrôlé.

Un homme de soixante et un ans découvrant que son meilleur ami l’avait cru capable de le tuer pendant plus de deux décennies.

— Thomas.

René releva les yeux.

— Pourquoi Louis t’a laissé lire la lettre de Claire ?

Thomas hésita.

— Parce qu’il voulait que je fasse quelque chose.

— Quoi ?

— Te ramener Élise.

Élise se figea.

— Quoi ?

Thomas la regarda.

— Notre rencontre à Avignon n’était pas mon idée.

— C’était Louis.

Thomas acquiesça.

— Oui.

Élise recula.

— Mon père m’a fait rencontrer Thomas ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour voir si tu avais encore les affaires de Claire.

— Et vous avez accepté.

Thomas répondit :

— Au début, oui.

— Au début ?

— Ensuite...

Il hésita.

Élise eut un rire amer.

— Ne me dites pas que vous êtes tombé amoureux.

Thomas ne répondit pas.

Cela suffit.

Elle secoua la tête.

— Pathétique.

— Élise...

— Ne prononcez pas mon prénom.

René remarqua l’écho de ses propres paroles plus tôt.

Thomas resta silencieux.

Élise regarda Marc.

— Donc Louis manipule Thomas pour me retrouver.

— Oui.

— Thomas me ment pendant quatre mois.

— Oui.

— René sait peut-être depuis vingt-six ans qu’il est mon père.

— Oui.

— Et ma mère a construit tout le mensonge.

Marc acquiesça lentement.

— Oui.

Élise eut un rire vide.

— Parfait.

Puis elle regarda Thomas.

— Pourquoi me poursuivre ce soir si Louis vous avait demandé de me retrouver ?

Thomas répondit :

— Parce que tu as pris le mauvais dossier.

— Quel mauvais dossier ?

— Celui qui contient la photo de 2001.

— Et ?

— Philippe ne sait pas que j’ai ce dossier.

René se raidit.

— Ton père ignore que tu l’as.

— Oui.

— Où l’as-tu trouvé ?

— Chez mon grand-père.

René devint immobile.

— Ton grand-père est mort.

Thomas regarda René.

— Officiellement.

Marc murmura :

— Non...

Élise ferma les yeux.

— Je commence à détester ce mot.

René fixa Thomas.

— Henri Delacroix est vivant ?

Thomas acquiesça.

— Oui.

— Où ?

— Je ne sais pas.

— Tu viens de dire que tu as trouvé le dossier chez lui.

— Dans son ancienne propriété.

— Et comment tu sais qu’il est vivant ?

Thomas sortit son téléphone.

— Parce qu’il m’a envoyé ça il y a six mois.

Une photographie.

Un vieil homme.

Plus de quatre-vingts ans.

Assis devant une fenêtre.

Dans sa main, une vieille photographie de René, Louis et Philippe.

René devint blanc.

Marc regarda l’écran.

— Henri...

Thomas acquiesça.

— Mon grand-père.

Élise demanda :

— Pourquoi est-il important ?

René ne répondit pas.

Marc le fit.

— Parce que Philippe n’a jamais vraiment dirigé les Delacroix.

— C’était Henri.

— Oui.

Thomas ajouta :

— Et mon père passe sa vie à essayer de lui prouver qu’il peut lui succéder.

Élise sentit un nouveau morceau du puzzle.

— Donc Philippe veut l’enregistrement de Louis pour protéger sa place.

— Oui.

— Et vous ?

Thomas resta silencieux.

— Vous voulez quoi ?

Il regarda Élise.

— Que tout s’arrête.

Elle eut un rire froid.

— Vous auriez pu commencer par me dire votre vrai nom.

— Oui.

— Vous auriez pu me dire que vous connaissiez mon père.

— Oui.

— Mais vous ne l’avez pas fait.

— Non.

— Alors je ne vous crois pas.

Thomas acquiesça.

— Je comprends.

— Ne faites pas ça.

— Quoi ?

— Le type raisonnable.

Thomas baissa légèrement les yeux.

— D’accord.

René intervint :

— Henri te contacte encore ?

— Non.

— Depuis combien de temps ?

— Deux semaines.

— Juste avant que Marc retrouve Louis.

Marc se figea.

— Coïncidence ?

René répondit :

— Non.

Élise regarda les hommes.

— Quelqu’un d’autre savait que Marc cherchait Louis ?

Marc secoua la tête.

Puis s’arrêta.

— Une personne.

René se tourna.

— Qui ?

Marc hésita.

— Claire.

Élise fronça les sourcils.

— Ma mère est morte.

Marc secoua lentement la tête.

— Je ne parle pas de ta mère.

Silence.

René comprit avant elle.

— Claire Delacroix.

Élise regarda René.

— Qui ?

Thomas pâlit.

— Ma tante.

— Elle porte le même prénom que ma mère ?

Thomas répondit :

— Oui.

Marc hocha la tête.

— Et c’est là que l’histoire devient compliquée.

Élise eut un rire épuisé.

— Elle ne l’était pas encore ?

Marc ne sourit pas.

— Claire Martin n’a pas toujours utilisé ce prénom.

— On le sait. Claire Delorme.

— Non.

Marc regarda René.

— Ce n’était pas son premier nom non plus.

René se figea.

— Marc.

— Elle doit savoir.

Élise sentit une nouvelle peur.

— Quel nom ?

Marc prit une longue inspiration.

— Claire Delacroix.

Thomas devint parfaitement immobile.

Élise ne comprit pas immédiatement.

Puis regarda Thomas.

— Quoi ?

Marc continua :

— Ta mère était née Delacroix.

René baissa la tête.

Élise sentit son souffle se bloquer.

— Elle était de leur famille.

— Oui.

— Quel lien avec Philippe ?

Marc regarda Thomas.

— Sa sœur.

Silence absolu.

Élise se tourna lentement vers Thomas.

Thomas pâlit.

— Non.

Marc répondit :

— Si.

Élise sentit la nausée monter.

Thomas Delacroix.

Philippe Delacroix.

Claire.

Sa mère.

— Thomas est...

Elle ne parvint pas à finir.

Marc répondit :

— Ton cousin.

Thomas ferma les yeux.

Élise recula.

Quatre mois.

Elle avait fréquenté Thomas.

L’avait embrassé.

Avait cru le connaître.

Et maintenant...

— Vous saviez ?

demanda-t-elle.

Thomas ouvrit immédiatement les yeux.

— Non.

— Vous saviez que Claire était la sœur de votre père ?

— Oui.

— Mais pas que Claire Martin était Claire Delacroix.

— Non.

— Pourquoi ?

René intervint :

— Quand Claire a fui, elle a changé de nom.

— Et Philippe n’a jamais dit à Thomas qu’il avait une sœur ?

Thomas répondit :

— Il disait qu’elle était morte avant ma naissance.

Élise eut un rire brisé.

— Encore une morte vivante.

René regarda Thomas.

— Philippe a donc menti à tout le monde.

Thomas acquiesça lentement.

Marc ajouta :

— Et s’il découvre qu’Élise est la fille de Claire...

— Il viendra.

dit René.

— Oui.

Élise regarda Thomas.

— C’est pour ça que vous aviez peur que je prenne le dossier.

Thomas acquiesça.

— Parce que certaines photos prouvent qui était ta mère.

— Et votre père ne sait pas encore que je sais.

— Non.

René demanda :

— Où est Philippe ?

Thomas répondit :

— Je ne sais pas.

— Mensonge.

— Je ne sais vraiment pas.

— Quand tu l’as vu la dernière fois ?

— Hier matin.

— Où ?

— Avignon.

— Il cherchait quoi ?

Thomas regarda l’enveloppe noire.

— Ça.

René serra les mâchoires.

— Donc il sait que le dossier existe.

— Oui.

— Mais pas qu’Élise l’a.

— Pas encore.

Marc regarda la fenêtre.

— On doit partir.

Élise secoua la tête.

— Où ?

René répondit :

— Chez ta mère.

— Pourquoi ?

— Parce que si Claire était une Delacroix, elle n’a pas seulement laissé une boîte.

— Vous pensez qu’elle a caché autre chose.

— J’en suis presque sûr.

Thomas intervint :

— Il y a quelque chose derrière le mur de sa chambre.

Tout le monde se tourna.

Élise fronça les sourcils.

— Comment vous savez ?

— Louis me l’a dit.

— Quoi ?

— Il m’a demandé de ne pas l’ouvrir.

René eut un rire sec.

— Donc évidemment tu l’as ouverte.

Thomas secoua la tête.

— Non.

— Pourquoi ?

Thomas regarda Élise.

— Parce qu’il m’a dit que seule Élise devait le faire.

Silence.

Élise sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.

— Pourquoi moi ?

Thomas répondit :

— Parce que ce qu’il y a derrière appartient à Claire.

Puis il ajouta :

— Et que Claire avait écrit ton nom dessus.

René prit sa veste.

— On y va.

Cette fois, Élise ne protesta pas.

Thomas fit un mouvement vers la porte.

René le regarda.

— Toi, non.

Thomas resta immobile.

— Vous aurez besoin de moi.

— Pourquoi ?

— Parce que Philippe a une clé de la maison.

Élise pâlit.

— Quoi ?

Thomas répondit :

— Et s’il a compris où vous allez...

Un bruit de moteur se fit entendre dehors.

Pas très fort.

Une seule voiture.

Tous regardèrent la fenêtre.

Des phares apparaissaient dans la pluie.

Thomas devint blanc.

René le remarqua.

— C’est lui ?

Thomas ne répondit pas.

La voiture ralentit devant le café.

Puis s’arrêta.

Le moteur resta allumé.

Élise sentit sa respiration accélérer.

René resta parfaitement calme.

Marc murmura :

— Philippe ?

Thomas secoua lentement la tête.

— Non.

— Alors qui ?

La portière s’ouvrit.

Un vieil homme descendit.

Grand.

Très mince.

Manteau noir.

Canne sombre.

René cessa de respirer.

Marc pâlit.

Thomas resta figé.

Élise les regarda.

— Qui est-ce ?

René répondit très doucement :

— Henri Delacroix.

Thomas fixa son grand-père supposé mort.

Le vieil homme s’approcha du café.

Il ne semblait pas pressé.

La clochette tinta.

Henri entra.

Plus de quatre-vingts ans.

Visage sec.

Regard clair.

Il regarda René.

Puis Thomas.

Puis Élise.

Son expression changea à peine.

— Voilà donc la fille de Claire.

Élise resta immobile.

Henri sourit légèrement.

— Tu lui ressembles.

René se plaça devant elle.

Henri eut presque l’air amusé.

— Toujours le protecteur, René.

— Pourquoi vous êtes ici ?

Henri ignora la question.

Il regarda Élise.

— Ta mère t’a vraiment caché beaucoup de choses.

Élise répondit :

— Tout le monde me dit ça depuis une heure.

Henri sourit.

— Alors je vais te faire gagner du temps.

René se tendit.

— Henri.

Le vieil homme regarda Élise.

— Louis Martin n’est pas ton père.

— Je le sais.

— René non plus.

Le café devint totalement silencieux.

Élise fixa Henri.

René ne bougea plus.

— Quoi ?

Henri eut un léger sourire.

— Claire a enregistré cette cassette parce qu’elle savait qu’un jour René l’entendrait.

Élise regarda Thomas.

— Le message disait qu’il était mon père biologique.

Henri répondit :

— Oui.

— Alors ?

— Claire mentait encore.

René serra les mâchoires.

— Pourquoi aurait-elle fait ça ?

Henri le regarda.

— Pour que tu la protèges même après sa mort.

Silence.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Alors qui est mon père ?

Henri la regarda longuement.

Puis son regard se posa sur Thomas.

Thomas pâlit.

— Grand-père...

Henri répondit :

— Ton père le sait.

Élise se figea.

— Philippe ?

Henri acquiesça.

— Oui.

— Pourquoi ?

Le vieil homme sourit à peine.

— Parce qu’il était là le jour où tu as été conçue.

René fit un pas.

— Henri.

— Ne t’inquiète pas.

Il regarda Élise.

— Philippe n’est pas ton père.

Elle ferma brièvement les yeux de soulagement.

Mais Henri continua :

— Son frère, oui.

Silence.

Thomas fronça les sourcils.

— Mon père n’a pas de frère.

Henri tourna lentement les yeux vers lui.

— C’est ce qu’il t’a raconté.

Thomas devint livide.

— Qui ?

Henri regarda René.

Puis Marc.

Un vieux secret venait clairement de ressurgir.

— Antoine Delacroix.

René murmura :

— Impossible.

Henri répondit :

— Antoine n’est jamais mort en 1998.

Élise sentit le froid envahir le café.

Encore un mort vivant.

Henri regarda Élise.

— Et si tu veux vraiment savoir pourquoi Thomas t’a trouvée...

Il marqua une pause.

— ce n’est pas parce que Louis l’a envoyé vers toi.

Thomas se figea.

Henri continua :

— C’est Antoine.

Élise regarda Thomas.

— Vous travaillez pour lui ?

Thomas secoua immédiatement la tête.

— Non.

Henri sourit.

— Pas volontairement.

René fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Henri regarda son petit-fils.

— Antoine t’a surveillé depuis ton enfance.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il savait qu’un jour tu conduirais Élise jusqu’à lui.

Thomas devint blanc.

Élise sentit sa peur revenir.

— Pourquoi moi ?

Henri fixa son visage.

— Parce qu’Antoine croit que tu es sa fille.

Personne ne bougea.

Élise murmura :

— Vous venez de dire qu’il l’est.

Henri secoua lentement la tête.

— J’ai dit que c’est ce qu’on m’a fait croire.

René ferma les yeux.

— Henri...

— Le véritable test de paternité est derrière le mur de la chambre de Claire.

Élise se figea.

— Dans la maison.

— Oui.

— C’est ça que Louis voulait que je trouve.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Et qui d’autre le cherche ?

Henri regarda la porte.

Puis répondit :

— Antoine.

À cet instant, le téléphone de Thomas vibra.

Il regarda l’écran.

Son visage se vida.

René demanda :

— Quoi ?

Thomas ne répondit pas.

— Thomas.

Il leva lentement le téléphone.

Un message.

Une photographie prise quelques secondes auparavant.

Le café vu depuis l’extérieur.

À travers la fenêtre, on distinguait René, Élise, Thomas, Marc et Henri.

Quelqu’un les observait depuis la route.

Sous la photographie, une seule phrase :

« Merci, Thomas. Tu l’as enfin ramenée à la maison. »

Élise fixa l’écran.

Puis Henri.

— Antoine est ici ?

Henri regarda les fenêtres couvertes de pluie.

— Pas encore.

Un deuxième message arriva.

Thomas le lut.

Puis regarda Élise.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Thomas répondit :

— Il nous attend chez ta mère.

Élise sentit son sang se glacer.

La maison vide.

La chambre de Claire.

Le mur.

Le test.

Et un homme que toute la famille croyait mort depuis presque trente ans.

Henri murmura :

— Si Antoine a déjà ouvert ce mur...

René le regarda.

— Alors quoi ?

Henri répondit :

— Alors Élise va découvrir non seulement qui est son père.

Il regarda Thomas.

Puis Élise.

— Elle va découvrir pourquoi Claire a passé toute sa vie à empêcher les deux cousins de se rencontrer.

Thomas devint immobile.

Élise sentit quelque chose de terrible derrière cette phrase.

— Pourquoi ?

Henri ne répondit pas.

René serra les mâchoires.

— Henri.

Le vieil homme regarda Élise.

— Parce que vous n’êtes peut-être pas cousins.

Silence.

Thomas pâlit.

Élise ne bougea plus.

Henri termina :

— Vous êtes peut-être frère et sœur.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 3 — Derrière le mur de Claire

Personne ne parla.

La phrase d’Henri resta suspendue dans le café.

Vous êtes peut-être frère et sœur.

Élise regardait Thomas comme si son visage venait de changer.

Quatre mois.

Quatre mois de rendez-vous, de messages, de dîners, de gestes tendres, de questions qu’elle avait prises pour de l’intérêt.

Elle recula lentement.

— Non.

Thomas avait blêmi.

— Élise...

— Ne vous approchez pas.

— Je ne savais pas.

— Vous dites ça depuis le début.

— Parce que c’est vrai.

Henri observa les deux jeunes gens sans intervenir.

René, lui, se tourna brusquement vers le vieil homme.

— Pourquoi tu dis ça maintenant ?

Henri leva légèrement les yeux.

— Parce que Claire avait raison sur une chose.

— Laquelle ?

— Tant que personne ne savait qui était réellement le père d’Élise, les enfants restaient séparés.

Thomas serra les mâchoires.

— Je ne suis plus un enfant.

Henri le regarda.

— Pour certains hommes, tu l’es toujours.

— Antoine.

— Oui.

Marc intervint :

— Si Antoine est vivant, pourquoi personne ne l’a vu depuis vingt-huit ans ?

Henri eut un sourire froid.

— Parce qu’il a appris quelque chose que vous n’avez jamais su faire.

— Quoi ?

— Disparaître correctement.

René regarda la photographie sur le téléphone de Thomas.

Le message envoyé depuis la route.

Quelqu’un les observait.

Quelqu’un connaissait leur position.

Quelqu’un savait qu’Élise était là.

— On part maintenant.

Élise le regarda.

— Chez ma mère.

— Oui.

Henri répondit :

— Mauvaise idée.

René se tourna.

— Tu viens de nous dire qu’Antoine nous attend là-bas.

— Justement.

— Et le test est là-bas.

— Peut-être.

— Tu viens de dire qu’il y était.

Henri secoua la tête.

— J’ai dit que Claire l’avait caché derrière le mur.

— Quelle différence ?

— Je ne sais pas si elle l’a laissé jusqu’à sa mort.

Élise intervint :

— Je veux y aller.

René la regarda.

— Élise...

— Non.

Sa voix était ferme maintenant.

La panique avait disparu.

Il restait de la peur, oui.

Mais sous cette peur, quelque chose d’autre.

De la colère.

— Tout le monde connaît ma vie sauf moi.

Elle regarda Henri.

— Lui sait qui était ma mère.

Puis Marc.

— Lui sait où est Louis.

Thomas.

— Lui savait que quelqu’un me cherchait avant même de me rencontrer.

Enfin René.

— Et vous saviez depuis vingt-six ans que vous pouviez être mon père.

René baissa légèrement les yeux.

— Alors cette fois, je décide.

Silence.

— On va dans cette maison.

René l’observa quelques secondes.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Thomas fit un pas vers eux.

— Je viens.

Élise répondit immédiatement :

— Non.

— Antoine sait que vous êtes avec moi.

— C’est votre problème.

— Élise, si le message vient vraiment de lui, il sait déjà que vous allez à la maison.

— Et ?

— Je connais mon père.

Elle eut un rire froid.

— Lequel ?

Thomas se figea.

La phrase avait frappé.

Élise regretta presque.

Presque.

Thomas répondit :

— Philippe.

— Vous croyez le connaître.

— Suffisamment pour savoir qu’il ira là-bas aussi.

René regarda Thomas.

— Pourquoi ?

— Parce que s’il apprend qu’Antoine est vivant...

Thomas hésita.

— Mon père laissera tout tomber pour le trouver.

Henri eut un rire amer.

— Philippe a passé sa vie à chercher l’approbation d’un mort.

Thomas se tourna.

— Et vous l’avez laissé faire.

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri répondit très simplement :

— Parce qu’il était plus facile à contrôler ainsi.

Thomas resta immobile.

Élise le regarda.

Pour la première fois, elle vit autre chose chez lui.

Pas seulement le manipulateur qui l’avait approchée.

Un fils lui aussi prisonnier de cette famille.

Mais cela ne suffisait pas à effacer le reste.

René prit sa veste.

— Marc ?

— Je viens.

Henri se dirigea vers la porte.

René fronça les sourcils.

— Toi, tu restes.

Henri eut presque l’air amusé.

— Tu penses encore pouvoir me donner des ordres.

— À quatre-vingt ans passés, tu peux essayer d’apprendre.

Henri s’arrêta.

— Si Antoine est vraiment dans cette maison, tu auras besoin de moi.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis le seul ici qu’il écoute encore.

Thomas eut un rire sec.

— Vous pensez vraiment ça ?

Henri se tourna vers son petit-fils.

— Oui.

Thomas répondit :

— Alors vous ne le connaissez pas aussi bien que vous le pensez.

Le silence changea.

Henri le fixa.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Thomas hésita.

Puis sortit son téléphone.

— Antoine m’a appelé il y a six mois.

Henri devint immobile.

— Appelé ?

— Oui.

— Tu as entendu sa voix ?

— Oui.

— Et tu ne m’as rien dit.

— Vous m’aviez dit qu’il était mort.

Henri ne trouva rien à répondre.

Thomas continua :

— Il savait des choses sur moi que personne d’autre ne savait.

— Comme quoi ?

— Mon école à Aix. Mon premier appartement. Une cicatrice que j’ai depuis l’âge de onze ans.

Henri pâlit.

— Et il t’a demandé quoi ?

Thomas regarda Élise.

— De la trouver.

— Pourquoi ?

— Il disait qu’elle possédait quelque chose qui appartenait à Claire.

Élise fronça les sourcils.

— Le registre ?

— Je pensais.

— Maintenant ?

Thomas secoua la tête.

— Maintenant je pense que c’était le test.

Henri demanda :

— Et tu as accepté ?

— Non.

Élise eut un rire incrédule.

Thomas se tourna vers elle.

— Pas immédiatement.

— Mais vous l’avez fait.

— Oui.

— Pourquoi ?

Thomas serra les mâchoires.

— Parce qu’il savait quelque chose sur ma mère.

Élise fronça les sourcils.

— Votre mère ?

Henri devint attentif.

— Quoi ?

Thomas regarda son grand-père.

— Il m’a dit qu’elle n’était pas morte en 2012.

Henri resta figé.

— Thomas...

— Vous saviez ?

Henri ne répondit pas.

Thomas comprit.

— Évidemment.

Il eut un rire vide.

— Elle aussi.

Élise demanda :

— Comment s’appelle votre mère ?

— Anne Delacroix.

Henri intervint :

— Anne n’a jamais été une Delacroix de naissance.

Thomas se tourna.

— Quoi encore ?

Henri répondit :

— Elle s’appelait Anne Fournier.

Le silence tomba.

René devint livide.

Marc regarda immédiatement René.

Élise sentit son cœur ralentir.

— Fournier.

Thomas regarda René.

— Comme lui.

Henri acquiesça.

— Oui.

Thomas fixa René.

— Vous connaissez ma mère ?

René ne répondit pas.

Thomas s’approcha.

— René.

Élise reconnut immédiatement le ton.

Le même qu’elle avait utilisé quelques minutes plus tôt.

— Vous la connaissez ?

René ferma les yeux.

— Oui.

— Comment ?

Henri répondit à sa place.

— Parce qu’Anne est sa sœur.

Personne ne bougea.

Thomas regarda René.

Élise sentit une nouvelle absurdité se former.

Si René était son père biologique...

Et Anne était la sœur de René...

Alors Thomas serait son cousin du côté de René.

Mais Henri venait de dire qu’ils pouvaient être frère et sœur.

Les liens ne tenaient plus.

— Attendez.

Élise leva les mains.

— On arrête.

Tout le monde se tut.

— René est peut-être mon père.

— Oui.

dit Henri.

— Sa sœur est la mère de Thomas.

— Oui.

— Donc Thomas serait mon cousin.

Henri acquiesça.

— Si René est ton père.

Élise ferma les yeux.

— Et si René ne l’est pas...

Thomas termina :

— Antoine pourrait l’être.

Henri le regarda.

— Oui.

Thomas pâlit.

Élise comprit.

— Et Antoine pourrait aussi être votre père ?

Thomas secoua immédiatement la tête.

— Non.

Henri resta silencieux.

Thomas le vit.

— Non.

Henri baissa légèrement les yeux.

— Philippe a toujours été déclaré comme ton père.

Thomas recula.

— Déclaré ?

— Oui.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

Henri ne répondit pas.

René murmura :

— Henri...

— Anne a eu une relation avec Antoine.

Thomas devint blanc.

— Non.

— Avant Philippe.

— Non.

— Elle est tombée enceinte peu après.

Thomas regarda René.

Puis Élise.

Le lien possible apparut.

Si Antoine était le père d’Élise...

Et Antoine pouvait être le père de Thomas...

Alors Henri avait raison.

Ils pouvaient être frère et sœur.

Élise sentit la nausée monter.

Thomas détourna le regard.

— On va chercher ce test.

Sa voix avait perdu toute assurance.

René acquiesça.

— Oui.

Cette fois, personne ne discuta.


La maison de Claire se trouvait à l’extérieur de Carpentras.

Une bâtisse provençale modeste, entourée d’oliviers et d’un petit mur de pierre.

Élise n’y avait pas dormi depuis presque huit ans.

Après la mort de sa mère, elle avait conservé la propriété sans savoir quoi en faire.

Quelques meubles étaient restés.

Des vêtements.

Des cartons.

Des photographies qu’elle n’avait jamais eu le courage de trier complètement.

La pluie était devenue plus fine lorsqu’ils arrivèrent.

René gara sa voiture devant le portail.

Marc derrière lui.

Henri et Thomas avaient pris une autre voiture.

Élise descendit.

Elle resta un instant devant la maison.

Toutes les fenêtres étaient noires.

— Quelque chose ne va pas.

René la regarda.

— Quoi ?

— Le volet de la cuisine.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Je le ferme toujours.

Il était entrouvert.

Thomas s’approcha.

— Philippe.

Élise le regarda.

— Comment vous savez ?

— Mon père ne casse jamais une serrure s’il peut entrer autrement.

— Il a une clé.

— Oui.

René répondit :

— On reste ensemble.

Ils entrèrent.

La porte principale n’était pas verrouillée.

Élise sentit immédiatement une odeur différente.

Quelqu’un était venu.

Pas récemment seulement.

Il y avait du café froid dans l’air.

Elle alluma la lumière.

Le salon semblait intact.

Les vieux fauteuils.

La bibliothèque.

Une photographie de Claire sur une étagère.

Élise s’arrêta.

Sa mère souriait sur cette image prise en 2008.

Derrière elle, René murmura :

— Elle n’avait presque pas changé.

Élise se retourna.

— Vous l’avez vue après ma naissance ?

— Deux fois.

— Quand ?

— La dernière fois en 2003.

— Et moi ?

— Tu dormais.

Élise regarda la photographie.

— Toujours de loin.

René baissa les yeux.

— Oui.

Thomas se dirigea vers le couloir.

— La chambre est là ?

— Au fond.

Ils avancèrent.

La porte de Claire était ouverte.

Élise s’arrêta.

La boîte en bois se trouvait sur le lit.

Ouverte.

Vide.

— Thomas.

— Je l’avais refermée.

— Quelqu’un est revenu après vous.

Marc inspecta la pièce.

— Pas de désordre.

René regarda le mur.

— Où ?

Thomas désigna une vieille commode.

— Derrière.

Ils la déplacèrent.

Une partie du papier peint avait été découpée proprement.

Une petite plaque de bois apparaissait.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Je n’ai jamais vu ça.

Thomas répondit :

— Moi non plus avant hier.

René regarda la plaque.

— Quelqu’un l’a déjà ouverte.

Une vis était posée au sol.

Marc s’accroupit.

— Très récemment.

Élise retira la plaque.

Derrière se trouvait une cavité étroite.

Presque vide.

Seulement une enveloppe blanche.

Elle portait son prénom.

ÉLISE.

Ses mains tremblèrent.

René murmura :

— C’est à toi.

Elle prit l’enveloppe.

L’ouvrit.

À l’intérieur, deux documents.

Un ancien rapport de laboratoire.

Et une lettre.

Élise regarda le premier document.

— Test de filiation.

Thomas s’approcha mais s’arrêta à distance.

— Quelle date ?

— Août 2000.

— Après ma naissance.

René devint tendu.

Élise parcourut les lignes.

Trois noms avaient été utilisés comme références.

Elle lut :

Sujet enfant : Élise Martin.

Puis :

Sujet A : René Fournier.

Elle sentit sa gorge se serrer.

Plus bas :

Compatibilité de paternité : exclue.

Élise resta immobile.

René ferma les yeux.

Thomas regarda le sol.

— Donc René...

Élise termina :

— N’est pas mon père.

René ne répondit rien.

Elle le regarda.

Une émotion étrange traversa son visage.

De la douleur.

Mais également du soulagement.

Comme si une responsabilité immense qu’il avait portée pendant vingt-six ans venait de changer de forme.

— Je suis désolé.

Élise répondit :

— Moi aussi.

Elle ne savait même pas exactement pourquoi.

Puis elle regarda le deuxième nom.

Sujet B : Antoine Delacroix.

Thomas cessa de respirer.

Henri se rapprocha.

Élise parcourut la ligne.

Compatibilité de paternité : exclue.

Thomas releva immédiatement les yeux.

Élise sentit presque ses jambes céder.

— Antoine n’est pas mon père.

René acquiesça.

— Non.

Un immense soulagement traversa Thomas.

Il détourna le visage.

Élise aussi comprit.

Ils n’étaient pas frère et sœur par Antoine.

Mais il restait un troisième nom.

Ses yeux descendirent.

Puis son visage se vida.

— Non.

René remarqua.

— Quoi ?

Élise ne répondit pas.

— Élise.

Elle leva le document.

Sujet C : Louis Martin.

Et dessous :

Compatibilité de paternité : exclue.

Silence.

Marc fronça les sourcils.

— Impossible.

Élise regarda les trois résultats.

René.

Antoine.

Louis.

Tous exclus.

— Aucun d’eux.

Henri ferma les yeux.

Thomas demanda :

— Il y a un quatrième nom ?

Élise regarda le bas du document.

Une ligne manuscrite.

Échantillon supplémentaire — code P.D.

Tout le monde se figea.

René murmura :

— P.D.

Thomas devint blanc.

— Philippe Delacroix.

Élise sentit son ventre se nouer.

Elle lut le résultat.

Puis ne bougea plus.

Thomas murmura :

— Non.

René s’approcha.

— Élise ?

Elle leva les yeux vers Thomas.

— Compatibilité : 99,94 %.

Le silence fut absolu.

Thomas recula.

— Mon père...

Élise ne pouvait presque plus parler.

— Philippe Delacroix est mon père biologique.

Thomas secoua la tête.

— Alors...

Henri murmura :

— Vous êtes cousins.

Thomas le regarda brutalement.

— Comment ?

— Claire était la sœur de Philippe.

Thomas devint livide.

— Mais si Philippe est le père d’Élise et Claire sa mère...

Il s’arrêta.

La réalité devenait terrible d’une autre manière.

Élise regarda Henri.

— Vous m’avez dit que Claire était la sœur de Philippe.

— Oui.

— Et ce test dit qu’il est mon père.

Henri baissa les yeux.

René comprit avant Élise.

— Claire n’est pas sa mère biologique.

Élise se figea.

— Quoi ?

Henri resta silencieux.

— Henri.

Le vieil homme regarda Élise.

— Claire t’a élevée depuis ta naissance.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Je sais.

— Est-elle ma mère biologique ?

Henri répondit :

— Non.

Élise sentit quelque chose se briser.

Elle s’assit sur le bord du lit.

Toutes les histoires sur son père venaient de s’effondrer.

Maintenant sa mère aussi.

— Alors qui ?

Henri ne répondit pas.

Élise regarda la lettre.

— Peut-être qu’elle l’a écrit.

Elle déplia la feuille.

L’écriture de Claire.

« Ma chère Élise,

si tu lis cette lettre, c’est que tu as déjà découvert que je n’étais pas ta mère biologique. Je voudrais te demander pardon, mais je sais que le pardon n’est pas un droit.

Je t’ai prise dans mes bras quelques heures après ta naissance. À partir de ce moment, je n’ai jamais pensé à toi autrement que comme ma fille. Mais avant moi, une autre femme t’a aimée. Et je lui ai promis que je ne prononcerais jamais son nom tant que Philippe serait vivant. »

Élise s’arrêta.

Thomas regarda la porte.

René se raidit.

Elle continua :

« Philippe est ton père biologique. Il n’a jamais su avec certitude que tu étais sa fille. Je lui ai fait croire que l’enfant était mort à la naissance. »

Thomas ferma les yeux.

Henri murmura :

— Claire...

Élise poursuivit.

« J’ai menti parce que ta mère avait peur de lui. »

Élise serra la feuille.

Puis lut :

« Ta mère s’appelait Anne Fournier. »

Le silence devint irréel.

Thomas devint parfaitement immobile.

René pâlit.

Élise releva lentement les yeux vers René.

— Votre sœur.

René ne pouvait plus parler.

Thomas fixait la lettre.

— Ma mère.

Élise sentit la conclusion arriver.

— Anne Fournier est ma mère biologique.

Henri acquiesça lentement.

— Oui.

Élise regarda Thomas.

Il semblait presque incapable de tenir debout.

Anne Fournier.

Mère de Thomas.

Mère d’Élise.

Philippe Delacroix.

Père officiel de Thomas.

Père biologique d’Élise.

Élise murmura :

— Alors...

Thomas termina :

— Nous sommes frère et sœur.

Personne ne bougea.

Élise ferma les yeux.

Quatre mois de relation.

Elle sentit un profond dégoût, mais dirigé moins contre Thomas que contre tous les adultes qui avaient créé ce labyrinthe.

Thomas recula jusqu’au mur.

— Je ne savais pas.

Élise ouvrit les yeux.

— Moi non plus.

Il la regarda.

— Élise...

— Pas maintenant.

— D’accord.

Il baissa les yeux.

René s’approcha d’Élise.

— Anne...

Sa voix se brisa.

Élise le regarda.

— Vous saviez qu’elle avait eu un autre enfant ?

René secoua la tête.

— Non.

— Thomas, oui.

— Je savais qu’elle était ma mère.

— Pas que j’existais.

Thomas répondit :

— Non.

Élise continua la lettre.

« Anne m’a confié Élise parce qu’elle voulait fuir Philippe. Elle pensait pouvoir revenir la chercher. Elle ne l’a jamais pu. »

René se raidit.

« Si René apprend un jour la vérité, dis-lui qu’Anne n’a jamais cessé de parler de lui. »

René ferma les yeux.

Élise poursuivit :

« Mais surtout, ne faites pas confiance au test sans trouver le second dossier. Le premier test a été réalisé avec des échantillons fournis par Philippe. Il pouvait les falsifier. »

Thomas releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Élise relut.

— Le test peut être faux.

Henri fronça les sourcils.

— Claire avait fait un second test ?

La lettre continuait :

« Le second dossier se trouve avec Anne. »

René murmura :

— Anne est vivante.

Thomas se tourna vers Henri.

— Vous le saviez.

Henri resta silencieux.

— Où est ma mère ?

— Je ne sais pas.

— Mensonge.

Henri baissa les yeux.

René s’approcha.

— Henri.

— Elle vit sous un autre nom.

— Où ?

— Je n’ai pas son adresse exacte.

— Ville ?

Henri hésita.

— Aix-en-Provence.

Thomas serra les mâchoires.

— Depuis combien de temps savez-vous ça ?

— Douze ans.

Thomas eut un rire vide.

— J’ai enterré ma mère il y a quatorze ans.

Henri ne répondit pas.

Élise replia lentement la lettre.

— Donc elle est vivante.

René regarda sa nièce possible.

— Oui.

— Et elle sait qui est mon père.

— Probablement.

Élise se leva.

— Alors on la trouve.

Thomas répondit :

— Je viens.

Élise le regarda.

Cette fois, elle ne dit pas immédiatement non.

Il ne serait plus son compagnon.

Peut-être son frère.

Peut-être son demi-frère.

Peut-être encore autre chose si le premier test était faux.

Mais lui aussi venait d’apprendre que toute sa vie était un mensonge.

— D’accord.

Thomas sembla surpris.

— D’accord ?

— Jusqu’à ce qu’on sache.

— Élise...

— Ne donnez pas de nom à ce qu’on est.

Elle serra la lettre.

— Pas encore.

Il acquiesça.

René regarda le mur.

— Il y a autre chose dans la cavité.

Marc s’approcha.

Au fond, presque invisible, se trouvait un petit objet métallique.

Une clé.

Élise la prit.

Une étiquette portait une inscription :

CASSIS — 17.

Thomas fronça les sourcils.

— Cassis ?

Marc regarda René.

René pâlit.

— Je connais.

— Quoi ?

— Un ancien garde-meuble près du port.

Henri se raidit.

— Il existe encore ?

— Oui.

— Pourquoi Claire aurait-elle une clé là-bas ?

René réfléchit.

Puis son expression changea.

— Elle n’est pas à Claire.

— Comment tu sais ?

— Parce que le numéro 17 appartenait à Anne.

Thomas se tourna brusquement.

— Ma mère avait un garde-meuble ?

— Avant ta naissance.

— Qu’est-ce qu’elle y gardait ?

René secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Marc murmura :

— Moi, peut-être.

Tout le monde se tourna.

— En 2001, Louis m’avait demandé de récupérer une caisse à Cassis s’il disparaissait.

René fronça les sourcils.

— Tu ne m’as jamais raconté ça.

— Parce qu’il avait annulé deux jours après.

— Pourquoi ?

— Il disait qu’Anne avait repris la caisse.

Thomas sentit la connexion.

— Donc Anne, Louis et Claire travaillaient ensemble.

Marc acquiesça.

— Oui.

Élise demanda :

— Contre les Delacroix ?

— Oui.

— Et René ?

Marc regarda René.

— René n’était pas au courant de tout.

Élise eut un rire amer.

— Enfin quelqu’un qui ne savait pas tout.

René ne sourit pas.

Thomas regarda la clé.

— Si Anne est vivante, elle a peut-être laissé quelque chose dans ce box.

Élise acquiesça.

— On va à Cassis.

Henri répondit :

— Pas ce soir.

Tout le monde le regarda.

— Pourquoi ?

Henri fixa la fenêtre.

— Parce qu’Antoine n’attendait peut-être pas ici pour le test.

René fronça les sourcils.

— Alors pour quoi ?

Henri regarda la clé.

— Pour ça.

Silence.

Thomas vérifia immédiatement son téléphone.

Un nouveau message venait d’arriver.

Aucune photo cette fois.

Une phrase :

« Le box 17 n’appartient plus à Anne. »

Thomas montra l’écran.

René devint tendu.

Deuxième message :

« J’y ai déjà trouvé ce qu’elle cachait. »

Élise sentit son cœur accélérer.

Puis un troisième message :

« Mais elle a gardé quelque chose que même moi je n’ai jamais pu lui prendre. »

Thomas tapa :

« Quoi ? »

La réponse arriva presque immédiatement.

« La vérité sur ma fille. »

Élise se figea.

René regarda l’écran.

— Antoine croit toujours que tu es sa fille.

Un autre message.

« René, regarde la photographie de 2001. »

Marc sortit immédiatement la vieille photo.

René la posa sur le lit.

Lui.

Louis.

Philippe.

Deux motos.

Le fourgon.

— Quoi ?

demanda Élise.

Le téléphone vibra.

« Ce n’est pas Louis qui se tient à côté de toi. »

Marc fronça les sourcils.

René devint immobile.

— Impossible.

Élise regarda la photo.

L’homme qu’on lui avait présenté comme Louis Martin.

Même visage que celui aperçu plus tôt sur le téléphone.

Mais soudain Marc se rapprocha.

— Attends.

— Quoi ?

Marc prit la photographie.

— Louis avait une cicatrice ici.

Il désigna le côté du menton.

— Après un accident à dix-neuf ans.

René regarda.

Aucune cicatrice.

Son visage changea.

— Merde.

Élise sentit la peur.

— Alors qui est cet homme ?

Henri regarda la photo.

Et pour la première fois, le vieil homme parut réellement effrayé.

— Ce n’est pas possible.

Thomas se tourna vers lui.

— Qui ?

Henri répondit :

— Antoine.

Silence.

Élise fixa la photographie.

L’homme debout à côté de René en 2001...

était Antoine Delacroix.

René secoua la tête.

— Non. Antoine avait déjà disparu.

Henri répondit :

— Voilà pourquoi.

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi il avait changé de visage.

Marc se figea.

— Chirurgie ?

Henri acquiesça.

— Après 1998.

Thomas regarda la photo.

— Donc Antoine se faisait passer pour Louis.

Élise sentit le froid l’envahir.

— Pendant combien de temps ?

Henri répondit :

— Je ne sais pas.

René fixa la photographie.

Tout un souvenir venait de devenir faux.

— La nuit de 2001...

Il murmura.

— C’était Antoine.

Marc comprit.

— Alors le vrai Louis avait déjà disparu avant.

René hocha lentement la tête.

— Oui.

Élise sentit une nouvelle question terrible.

— Et l’homme que Marc a retrouvé près de Sisteron ?

Tout le monde se tourna vers Marc.

Il pâlit.

— Il ressemblait exactement à Louis.

Henri répondit :

— Parce qu’Antoine ressemblait à Louis.

Marc secoua la tête.

— Non.

— Tu as fait un test ADN ?

— Non.

— Une empreinte ?

— Non.

— Quelque chose ?

Marc resta silencieux.

Élise sentit son souffle se couper.

— Vous avez peut-être retrouvé Antoine.

Marc devint blanc.

Le téléphone de Thomas vibra.

Une photo.

L’homme de Sisteron.

Assis devant sa maison.

Puis une phrase :

« Marc n’a jamais retrouvé Louis Martin. »

Deuxième message :

« Il m’a retrouvé, moi. »

Marc recula.

Thomas regarda l’écran.

— Antoine.

René serra la mâchoire.

Un troisième message apparut.

« Et oui, Élise. Je suis vivant. »

Silence.

Puis :

« Mais je ne suis pas ton père. »

Élise sentit son cœur accélérer.

Thomas fronça les sourcils.

Message suivant :

« Philippe non plus. René non plus. Louis non plus. »

René fixa l’écran.

Henri devint immobile.

— Alors qui ?

murmura Élise.

Le téléphone vibra.

« Demande à Henri pourquoi Anne Fournier a fui la Provence en 1999. »

Tous se tournèrent vers Henri.

Le vieux visage se vida.

Élise le regarda.

— Pourquoi ?

Henri ne répondit pas.

— Henri.

Thomas fit un pas.

— Répondez.

Le vieil homme ferma les yeux.

— Parce qu’elle était enceinte.

Élise serra les mâchoires.

— Ça, on le sait.

Henri secoua lentement la tête.

— Non.

Il regarda Élise.

— Tu étais déjà née.

Silence.

Thomas fronça les sourcils.

— Alors enceinte de qui ?

Henri répondit :

— D’un autre enfant.

René devint immobile.

— Anne a eu un autre bébé ?

— Oui.

— Où est-il ?

Henri ne répondit pas.

Élise sentit que cette réponse la concernait encore.

— Qui était le père ?

Henri regarda René.

Puis baissa les yeux.

René pâlit.

— Non.

Thomas regarda son oncle.

— Quoi ?

Henri murmura :

— René.

Le silence tomba.

Élise ne comprit pas.

— René était le père du deuxième enfant d’Anne ?

Henri ferma les yeux.

Puis répondit :

— Oui.

René devint blanc.

— Ma sœur ?

Sa voix n’était qu’un souffle.

Henri secoua immédiatement la tête.

— Anne Fournier n’était pas ta sœur biologique.

Silence.

René fixa Henri.

— Quoi ?

— Elle avait été adoptée par tes parents.

René recula.

— Tu mens.

— Non.

Élise sentit l’histoire se renverser encore.

Anne n’était donc pas réellement la sœur de René.

Thomas demanda :

— Où est cet enfant ?

Henri ne répondit pas.

Le téléphone vibra encore.

Une dernière photo apparut.

Un garçon d’environ vingt-cinq ans.

Debout devant le vieux café où ils se trouvaient quelques heures plus tôt.

Sous l’image :

« Il s’appelle Lucas. »

Puis :

« Et il connaît déjà Élise. »

Elle fronça les sourcils.

— Je ne connais aucun Lucas.

Thomas regarda la photo.

Son visage changea.

— Moi, si.

Élise se tourna.

— Qui est-ce ?

Thomas resta figé.

— Ton collègue.

Élise sentit son ventre se contracter.

— Au cabinet ?

— Celui qui t’a présenté à la librairie où on s’est rencontrés.

Elle resta immobile.

Un souvenir.

Lucas Bernard.

Un collègue discret.

Celui qui lui avait conseillé cette librairie d’Avignon.

Celui qui, ce jour-là, avait insisté pour qu’elle y passe après le travail.

Élise murmura :

— C’est lui qui m’a envoyée vers toi.

Thomas acquiesça.

— Oui.

Le téléphone vibra.

« Thomas n’a jamais trouvé Élise. »

Puis :

« Lucas les a réunis. »

René fixa Henri.

— Pourquoi ?

Henri semblait désormais comprendre quelque chose qui lui faisait peur.

— Parce que si Lucas est le fils d’Anne et René...

Il regarda Élise.

— il pourrait savoir qui était réellement auprès d’Anne au moment de ta naissance.

Élise sentit son cœur battre violemment.

— Il sait qui est mon père.

Henri acquiesça lentement.

— Probablement.

Puis la maison plongea soudain dans l’obscurité.

Toutes les lumières s’éteignirent.

Élise inspira brusquement.

Thomas murmura :

— Personne ne bouge.

Un bruit de pas vint du couloir.

Lent.

Calme.

René se plaça devant Élise.

Une voix masculine jeune s’éleva dans l’obscurité.

— Vous cherchez vraiment toujours au mauvais endroit.

Élise se figea.

Elle connaissait cette voix.

— Lucas ?

Une lampe s’alluma dans le couloir.

Lucas Bernard apparut.

Son collègue.

Vingt-cinq ans.

Le visage qu’elle voyait presque chaque jour depuis deux ans.

Il regarda René.

Puis Thomas.

Enfin Élise.

— Salut.

Elle resta sans voix.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Lucas eut un sourire triste.

— Ce que ma mère m’a demandé de faire avant de disparaître.

René s’approcha légèrement.

— Anne est ta mère ?

Lucas acquiesça.

— Oui.

René semblait incapable de respirer.

— Et moi ?

Lucas le fixa.

— Tu es mon père.

Silence.

René ferma les yeux.

Élise regarda Lucas.

— Pourquoi nous avoir réunis ?

Lucas se tourna vers elle.

— Parce que Thomas devait te conduire jusqu’au dossier.

— Quel dossier ?

— Celui qui prouve qui tu es.

— Je viens de trouver un test.

Lucas secoua la tête.

— Faux.

Thomas serra les mâchoires.

— Alors donne-nous le vrai.

Lucas regarda Élise.

— Je ne l’ai pas.

— Qui l’a ?

— Anne.

Élise sentit l’impatience monter.

— Où est Anne ?

Lucas resta silencieux.

— Lucas.

— Ici.

Tout le monde se figea.

René regarda autour de lui.

— Dans la maison ?

Lucas acquiesça.

— Oui.

Thomas se tourna vers le couloir.

— Où ?

Lucas regarda la porte située au fond.

Une ancienne pièce que Claire gardait toujours verrouillée.

Élise fronça les sourcils.

— La cave ?

— Non.

— Alors ?

Lucas répondit :

— La pièce de couture de Claire.

Élise devint immobile.

— Elle est vide depuis des années.

Lucas secoua la tête.

— Pas ce soir.

Il marcha vers la porte.

Puis s’arrêta.

— Mais avant d’entrer...

Il regarda Élise.

— Tu dois savoir une chose.

— Quoi ?

— Anne ne s’est pas cachée de Philippe.

— De qui alors ?

Lucas tourna les yeux vers René.

— De lui.

René devint blanc.

Élise regarda René.

— Pourquoi ?

Lucas répondit :

— Parce qu’Anne pense que René a tué le vrai Louis Martin.

Personne ne bougea.

René secoua lentement la tête.

— Non.

Lucas regarda son père.

— Elle dit qu’elle était là.

Et derrière la porte fermée, une voix féminine répondit :

— J’étais là.

René cessa de respirer.

La poignée bougea lentement.

La porte s’ouvrit.

Une femme d’une soixantaine d’années apparut.

Cheveux gris courts.

Visage fatigué.

Yeux bleu-gris exactement comme ceux de René.

Thomas murmura :

— Maman...

Anne Fournier regarda son fils.

Puis René.

Enfin Élise.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Mon Dieu...

Élise ne bougea plus.

Anne murmura :

— Tu ressembles tellement à ta mère.

Élise sentit un frisson.

— Vous êtes ma mère.

Anne secoua lentement la tête.

— Non.

Le silence tomba.

Élise sentit son cœur s’arrêter.

Anne continua :

— Je suis la mère de Thomas et de Lucas.

Puis elle regarda Élise.

— Mais ta mère biologique est encore vivante.

Élise resta figée.

— Qui ?

Anne répondit :

— Claire.

Élise secoua la tête.

— Claire est morte.

Anne eut un sourire triste.

— Non.

Thomas ferma les yeux.

René devint immobile.

Anne prononça alors la phrase qui fit disparaître le peu de certitude qu’il leur restait :

— Claire Martin n’est jamais morte en 2015.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 4 — La morte qui respirait encore

Élise regardait Anne sans comprendre.

— Claire Martin n’est jamais morte en 2015.

La phrase semblait impossible.

Elle connaissait pourtant cette date par cœur.

22 novembre 2015.

Elle avait quinze ans.

Un policier était venu à la maison accompagné d’une femme qu’Élise n’avait jamais vue.

On lui avait expliqué qu’une voiture avait quitté la route près de Cavaillon.

Qu’elle avait brûlé.

Que Claire n’avait pas survécu.

Élise se souvenait du cercueil.

De la cérémonie.

De la pluie.

Des fleurs blanches.

De sa propre incapacité à pleurer devant les autres.

Elle se souvenait de tout.

— J’ai enterré ma mère.

Anne baissa les yeux.

— Tu as enterré un cercueil.

— Arrêtez.

— Élise...

— Arrêtez !

Sa voix résonna dans la maison.

Tout le monde se tut.

Élise regarda Anne.

— J’avais quinze ans.

Anne acquiesça.

— Je sais.

— J’ai attendu pendant trois jours qu’on me laisse voir son corps.

— Je sais.

— On m’a dit que c’était impossible.

— Oui.

— Parce qu’elle était brûlée.

Anne ferma les yeux.

— Il n’y avait aucun corps.

Élise sentit ses jambes devenir faibles.

René fit instinctivement un mouvement vers elle.

Elle leva immédiatement la main.

— Non.

Il s’arrêta.

Elle regarda Anne.

— Expliquez.

Anne prit une longue inspiration.

— L’accident a été organisé.

— Par qui ?

— Claire.

Silence.

— Ma mère a simulé sa mort.

— Oui.

— Et elle m’a laissée croire qu’elle était morte.

Anne ne répondit pas.

— Pendant onze ans.

— Oui.

Élise eut un rire sans joie.

— Tout le monde dans cette famille adore disparaître.

Personne ne répondit.

— Pourquoi ?

Anne regarda Thomas.

Puis Lucas.

Enfin René.

— Parce que Philippe l’avait retrouvée.

Thomas fronça les sourcils.

— Mon père savait donc qu’elle était vivante.

— Il l’a appris en 2015.

— Et avant ?

— Il la croyait morte depuis 2002.

René intervint :

— Claire avait déjà simulé sa mort une première fois ?

Anne acquiesça.

— Pas officiellement. Elle avait simplement disparu avec Élise sous une nouvelle identité.

Élise serra les mâchoires.

— Claire Martin.

— Oui.

— Et en 2015, Philippe la retrouve.

— Oui.

— Comment ?

Anne regarda Élise.

— À cause de toi.

Élise se figea.

— Moi ?

— Tu avais participé à un concours scolaire à Avignon.

Élise se souvenait.

Un concours de photographie.

Elle avait gagné un prix régional.

Une photo d’elle avec Claire avait été publiée dans un journal local.

— La photo.

Anne acquiesça.

— Philippe l’a vue.

Élise ferma les yeux.

Un souvenir heureux.

Sa mère souriant à côté d’elle.

Elle avait conservé la coupure de journal pendant des années.

Elle ignorait qu’elle avait peut-être condamné leur anonymat.

— Il est venu la voir ?

— Oui.

— Chez nous ?

— Non. Claire l’a intercepté avant.

— Comment ?

— Elle savait qu’il la cherchait.

— Et ensuite ?

Anne hésita.

— Ils se sont rencontrés près d’Avignon.

Thomas demanda :

— Mon père lui a fait du mal ?

— Non.

— Pourquoi ?

Anne le regarda.

— Parce que Philippe n’a jamais voulu tuer Claire.

René eut un rire froid.

— Tu le défends maintenant ?

— Non.

Anne regarda René.

— Je dis seulement que vous vous êtes trompés sur une chose pendant vingt-cinq ans.

— Laquelle ?

— Philippe n’était pas celui dont Claire avait peur.

Silence.

Élise murmura :

— Antoine.

Anne secoua la tête.

— Non.

Henri se raidit.

René fronça les sourcils.

— Alors qui ?

Anne regarda le vieil homme.

Henri devint blanc.

— Ne fais pas ça.

Anne ne détourna pas les yeux.

— Henri.

Thomas regarda son grand-père.

— Lui ?

Anne acquiesça.

— Oui.

Henri s’appuya davantage sur sa canne.

— Tu simplifies une histoire que tu ne comprends pas.

Anne eut un rire amer.

— Je l’ai vécue.

— Tu étais jeune.

— J’avais vingt-huit ans.

— Tu étais manipulée.

— Par toi.

Le silence se tendit.

Thomas fixa Henri.

— Pourquoi Claire avait-elle peur de vous ?

Henri répondit :

— Elle n’avait pas peur de moi.

Anne secoua la tête.

— Mensonge.

— Anne.

— C’est toi qui as fait disparaître Louis.

René releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Marc se rapprocha.

— Le vrai Louis ?

Anne acquiesça.

Henri resta immobile.

René regarda le vieil homme.

— Où est Louis ?

Henri ne répondit pas.

— Henri.

— Je ne sais pas.

— Elle vient de dire que tu l’as fait disparaître.

— Disparaître ne veut pas dire tuer.

Élise eut un rire épuisé.

— Dans cette famille, apparemment, ça ne veut jamais dire tuer.

Henri regarda Anne.

— Louis représentait un danger.

— Pour qui ?

— Pour tout le monde.

— Pourquoi ?

Henri prit une longue inspiration.

— Parce que Louis avait découvert que le fameux enregistrement de Philippe était faux.

René se figea.

— Faux ?

— Oui.

— J’ai entendu Philippe parler.

— Tu as entendu sa voix.

— C’était lui.

— Oui.

Henri acquiesça.

— Mais les phrases avaient été montées.

Marc fronça les sourcils.

— Par qui ?

Henri regarda Anne.

— Antoine.

Thomas murmura :

— Pourquoi ?

— Pour faire accuser Philippe du meurtre.

— De quel meurtre ?

Henri répondit :

— Celui d’un homme appelé Étienne Vasseur.

René connaissait le nom.

Son visage changea.

— Étienne...

Marc murmura :

— Le comptable.

Henri acquiesça.

— Oui.

Élise demanda :

— Qui était-il ?

René répondit :

— Il gérait les comptes de plusieurs garages liés aux Delacroix.

— Et il est mort ?

— En 1998.

— Comment ?

Henri répondit :

— Une chute d’une falaise près de Cassis.

Thomas regarda son grand-père.

— Antoine l’a tué ?

Henri hésita.

— Oui.

— Et il a fabriqué un enregistrement pour faire accuser Philippe.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il voulait prendre sa place.

Thomas secoua la tête.

— Quelle place ?

Henri le regarda.

— La mienne.

Silence.

Thomas eut un rire incrédule.

— Tout ça pour votre empire de garages et de transports ?

Henri répondit :

— À l’époque, ce n’était pas seulement des garages.

— Je m’en doute.

— Antoine voulait tout.

— Et Philippe ?

— Philippe voulait sortir.

Cette fois, René rit franchement.

— Philippe Delacroix voulait sortir ?

Henri acquiesça.

— Oui.

— Tu veux vraiment que je croie ça ?

— Tu n’as jamais connu Philippe.

— J’ai travaillé pour lui.

— Tu as travaillé pour l’homme qu’Antoine voulait que tu voies.

René se tut.

Anne intervint :

— Philippe voulait partir avec Claire.

Élise fronça les sourcils.

— Sa sœur ?

Anne la regarda.

— Claire n’était pas sa sœur.

Nouveau silence.

Élise ferma les yeux.

— Bien sûr.

Thomas eut presque un rire nerveux.

— Encore.

Anne acquiesça.

— Claire Delacroix n’était pas née Delacroix.

Henri baissa les yeux.

— Elle avait été adoptée ?

demanda Élise.

— Non.

Anne regarda Henri.

— Elle était sa fille.

René se figea.

Thomas aussi.

Élise regarda Henri.

— Votre fille ?

Henri acquiesça lentement.

— Oui.

— Alors Philippe était son...

— Demi-frère.

Élise sentit son esprit essayer de remettre les morceaux ensemble.

— Mais vous avez laissé tout le monde croire qu’ils étaient frère et sœur.

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri resta silencieux.

Anne répondit :

— Parce que la mère de Claire travaillait pour lui.

— Qui était-elle ?

— Une femme appelée Madeleine Delorme.

Élise reconnut immédiatement le nom.

— Delorme.

— Oui.

— C’est pour ça que Claire a utilisé ce nom ensuite.

— Exactement.

René murmura :

— Madeleine...

Il connaissait manifestement le prénom.

Anne le regarda.

— Tu l’as connue.

— Elle travaillait au garage de Marseille.

— Oui.

Élise regarda Henri.

— Vous avez eu une fille avec elle.

— Oui.

— Puis vous avez fait passer cette fille pour quoi ?

Henri répondit :

— Pour ma nièce d’abord.

— Et ensuite ?

— Pour ma fille adoptive.

— Pourquoi ne pas reconnaître qu’elle était votre fille ?

Henri baissa les yeux.

— Parce que j’étais marié.

Thomas eut un rire amer.

— Tout ce carnage pour protéger votre réputation.

Henri ne répondit pas.

Anne reprit :

— Claire a grandi dans la famille Delacroix sans jamais savoir exactement quelle place elle y avait.

— Philippe savait ?

— Oui.

— Qu’elle était sa demi-sœur ?

— Oui.

Élise regarda Anne.

— Vous venez de dire que Philippe voulait partir avec Claire.

Anne comprit.

— Pas comme couple.

— Ah.

— Ils voulaient quitter la famille ensemble.

— Pourquoi ?

— Parce que Claire avait découvert les activités d’Henri.

Henri secoua la tête.

— Les activités de tout le monde.

Anne l’ignora.

— Elle avait copié des registres.

— Ceux dont René parlait.

— Oui.

— Et Antoine voulait les récupérer.

— Oui.

— Philippe voulait l’aider.

— Oui.

Thomas s’assit lentement sur une chaise.

Tout ce qu’il croyait savoir sur son père changeait.

— Donc mon père protégeait Claire.

Anne acquiesça.

— Au début.

— Au début ?

— Jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle avait donné une copie à René.

Thomas regarda René.

— Et là ?

Anne répondit :

— Philippe a cru que René voulait utiliser le dossier contre toute la famille.

René secoua la tête.

— Je voulais seulement protéger Claire.

— Je sais.

— Philippe non.

Élise regarda René.

— Vous aimiez Claire.

René resta silencieux.

Puis :

— Oui.

Élise se souvint du message audio.

Claire avait dit que René était son père biologique.

Un mensonge destiné à le protéger.

Ou à l’attacher à elle.

— C’est pour ça qu’elle vous a choisi dans la cassette.

René acquiesça.

— Probablement.

Élise baissa les yeux.

Encore un choix calculé par Claire.

Encore un homme placé devant elle comme père possible.

— Alors pourquoi avoir menti sur ma paternité ?

Anne devint silencieuse.

Élise la regarda.

— Vous savez.

Anne acquiesça.

— Oui.

— Qui est mon père ?

— Je ne peux pas te le dire.

Élise eut un rire sec.

— Vous plaisantez ?

— Non.

— Vous apparaissez après onze ans de mensonges, vous me dites que ma mère est vivante et maintenant vous refusez de me dire qui est mon père ?

— Parce que je ne suis pas certaine.

— Encore.

Élise secoua la tête.

— René, exclu. Louis, exclu. Antoine, exclu. Philippe peut-être faux.

— Oui.

— Alors combien d’hommes reste-t-il ?

Anne ferma les yeux.

— Un.

La pièce devint silencieuse.

Élise sentit immédiatement la gravité de la réponse.

— Qui ?

Anne regarda Henri.

Le vieil homme comprit.

— Non.

Anne répondit :

— Étienne Vasseur.

René se figea.

Marc murmura :

— Le comptable assassiné.

Anne acquiesça.

— Oui.

Élise resta immobile.

— Claire était avec lui ?

— Pendant plusieurs mois.

— En 1999 ?

— Oui.

— Personne ne le savait ?

— Antoine savait.

— C’est pour ça qu’il l’a tué ?

Anne secoua la tête.

— Pas seulement.

— Alors pourquoi ?

Anne regarda Élise.

— Parce qu’Étienne avait découvert les comptes.

— Les registres.

— Oui.

— Et Claire l’aidait.

— Oui.

— Ils voulaient dénoncer les Delacroix.

— Oui.

Élise comprit progressivement.

— Et ma mère est tombée enceinte.

Anne acquiesça.

— Elle ne savait pas si le père était Étienne ou...

Elle hésita.

— Philippe.

Thomas releva brutalement la tête.

— Mon père ?

Anne acquiesça.

Thomas se leva.

— Vous venez de dire qu’ils étaient demi-frère et sœur.

— Oui.

— Alors pourquoi...

Anne ferma les yeux.

— Parce qu’ils ne le savaient pas encore.

Silence absolu.

Henri baissa la tête.

Thomas regarda son grand-père avec horreur.

— Vous ne leur aviez pas dit.

Henri ne répondit pas.

— Vous avez laissé Philippe et Claire...

— Je ne savais pas qu’ils avaient une relation.

— Mais vous leur aviez caché qu’ils avaient le même père !

Henri serra sa canne.

— Oui.

Élise sentit un froid terrible.

La possibilité que Philippe soit son père prenait maintenant une dimension encore plus sombre.

— Claire a découvert la vérité quand ?

Anne répondit :

— Pendant sa grossesse.

— Et Philippe ?

— Après la naissance.

— C’est pour ça qu’elle a fui.

— Oui.

— Et elle a fait croire à Philippe que le bébé était mort.

— Oui.

Élise sentit ses yeux brûler.

— Moi.

Anne acquiesça.

— Toi.

Thomas détourna le visage.

Élise regarda le vieux test.

99,94 %.

Philippe Delacroix.

Mais Claire disait dans sa lettre que ce test pouvait avoir été falsifié.

— Et le deuxième test ?

Anne resta silencieuse.

— Vous l’avez ?

— Oui.

Tous se figèrent.

René demanda :

— Où ?

Anne regarda Élise.

— Pas ici.

— Alors où ?

— Chez Claire.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Où est-elle ?

Anne hésita.

— À Arles.

— Adresse ?

— Elle ne vit pas sous le nom de Claire Martin.

— Quel nom ?

Anne répondit :

— Madeleine Vasseur.

Élise se figea.

— Vasseur.

— Oui.

— Comme Étienne.

— Oui.

— Pourquoi ?

Anne eut un sourire triste.

— Parce qu’elle n’a jamais cessé de penser qu’Étienne était ton père.

Silence.

— Et elle vit à Arles depuis quand ?

— Six ans.

Élise eut un rire incrédule.

— À moins de cent kilomètres de moi.

Anne ne répondit pas.

— Pendant six ans.

— Oui.

— Elle pouvait venir.

— Oui.

— Elle pouvait m’appeler.

— Oui.

— Elle ne l’a jamais fait.

— Non.

Élise regarda le sol.

Cette douleur-là était différente.

Elle avait accepté la mort de Claire.

Elle avait grandi autour de ce vide.

Découvrir que ce vide avait été volontaire lui semblait plus violent que la mort elle-même.

— Pourquoi ?

Anne répondit doucement :

— Parce qu’elle croyait que tu étais enfin libre.

Élise leva les yeux.

— Libre de quoi ?

— D’elle.

Élise ne répondit pas.

Anne continua :

— Claire pensait que tant qu’elle existait dans ta vie, les Delacroix finiraient toujours par te retrouver.

— Mais ils m’ont retrouvée quand même.

— Oui.

— Donc elle a sacrifié onze ans pour rien.

Anne baissa les yeux.

— Peut-être.

Élise prit une longue inspiration.

— Je veux la voir.

— Maintenant ?

— Maintenant.

René regarda l’heure.

— Arles est à plus d’une heure.

— Je m’en fiche.

Thomas intervint :

— Je viens.

Élise le regarda.

Cette fois, elle ne protesta pas.

— Lucas ?

Il acquiesça.

— Oui.

Marc regarda Henri.

— Et lui ?

Henri répondit :

— Je viens aussi.

René secoua la tête.

— Non.

Henri le regarda.

— Claire acceptera peut-être de parler si je suis là.

Anne eut un rire froid.

— Si tu es là, elle partira par la fenêtre.

Élise répondit :

— Henri reste.

Le vieil homme la regarda.

— Tu me donnes des ordres maintenant ?

— Oui.

— Tu n’es même pas certaine d’être une Delacroix.

Élise soutint son regard.

— Justement. Ça me donne encore moins de raisons de vous écouter.

Marc étouffa presque un sourire.

Henri ne répondit pas.

René ouvrit la porte de la chambre.

— On part.

Thomas regarda son téléphone.

Aucun nouveau message.

— Antoine s’est arrêté.

René répondit :

— Ou il n’a plus besoin de nous guider.

Lucas fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

René regarda Anne.

— Parce qu’il sait déjà où est Claire.

Anne devint blanche.

— Non.

— Comment Antoine savait-il qu’on était ici ?

— Je ne sais pas.

— Il connaissait le box 17.

— Oui.

— Il connaît Lucas.

— Oui.

— Il connaît Thomas.

— Oui.

René prit sa veste.

— Alors il connaît probablement Madeleine Vasseur.

Anne sortit immédiatement son téléphone.

Elle appela.

Personne.

Encore.

Toujours rien.

— Elle ne répond pas.

Élise sentit son ventre se nouer.

— Elle répond habituellement ?

— Toujours.

René ouvrit la porte.

— Maintenant.


La route vers Arles se déroula dans un silence presque total.

Élise était assise à côté de René.

Thomas, Lucas et Anne suivaient dans une seconde voiture.

Marc était resté avec Henri.

La pluie avait presque cessé.

Les champs sombres de Provence défilaient derrière les vitres.

Élise regardait la route.

René ne disait rien.

Après vingt minutes, elle demanda :

— Vous êtes déçu ?

Il tourna légèrement la tête.

— De quoi ?

— De ne pas être mon père.

René regarda de nouveau la route.

— Je ne sais pas.

— C’est une réponse étrange.

— Toute la soirée est étrange.

Élise eut un faible sourire.

Puis René reprit :

— Pendant vingt-six ans, j’ai parfois imaginé que tu étais ma fille.

— Pourquoi ne pas être venu ?

— Peur.

— Vous ?

— Oui.

— De Philippe ?

— Non.

— Alors ?

René hésita.

— De découvrir que Claire m’avait menti.

Élise le regarda.

— Et maintenant ?

— Maintenant je sais qu’elle m’a menti.

— Ça fait quoi ?

René réfléchit.

— Moins mal que prévu.

— Pourquoi ?

Il regarda Élise.

— Parce que tu es là.

Elle resta silencieuse.

René continua :

— Je ne suis peut-être pas ton père.

— Non.

— Mais ce soir, pendant quelques minutes...

Il eut un léger sourire.

— j’ai bien aimé le rôle.

Élise détourna les yeux vers la fenêtre.

Elle sourit malgré elle.

— Vous étiez assez convaincant.

— Merci.

— Ne vous habituez pas.

— Trop tard.

Le silence revint.

Mais cette fois, il était moins lourd.


Ils arrivèrent à Arles peu après deux heures du matin.

Anne les guida jusqu’à une petite rue calme à l’écart du centre historique.

Maison étroite.

Volets bleu-gris.

Petit jardin.

Aucune lumière.

Élise resta devant le portail.

Quelque part derrière ces murs se trouvait peut-être la femme qu’elle avait enterrée onze ans plus tôt.

René s’approcha.

— Tu veux que j’y aille ?

— Non.

Elle ouvrit le portail.

Anne resta en retrait.

Élise frappa.

Aucune réponse.

Encore.

— Claire ?

Le nom lui sembla étrange.

— Maman ?

Sa voix se brisa.

Toujours rien.

René regarda Anne.

— Elle a une clé cachée ?

Anne acquiesça.

Sous un pot de terre cuite.

Élise la trouva.

Elle ouvrit.

La maison était sombre.

— Maman ?

Personne.

Elle alluma la lumière.

Salon simple.

Livres.

Plantes.

Un canapé gris.

Puis Élise s’arrêta.

Sur une étagère se trouvait une photographie.

Elle.

À dix-huit ans.

Une photo qu’elle avait publiée sur un réseau social des années auparavant.

À côté, une autre.

Son diplôme.

Puis une autre.

Élise devant son premier appartement.

Puis son vingt-cinquième anniversaire.

Elle comprit.

Claire l’avait suivie.

Toutes ces années.

À distance.

Élise sentit les larmes monter.

— Elle savait tout.

Anne répondit doucement :

— Oui.

— Elle me regardait vivre.

— Oui.

— Sans jamais venir.

Personne ne trouva quoi dire.

René inspecta la pièce.

— Quelqu’un est venu récemment.

Thomas entra derrière lui.

— Comment vous savez ?

René désigna une tasse.

Encore humide.

Anne pâlit.

— Claire boit toujours du thé le soir.

Élise regarda la table.

Deux tasses.

— Elle n’était pas seule.

Thomas se tendit.

Lucas vérifia le couloir.

— Chambre vide.

René regarda le sol.

Une chaise légèrement déplacée.

Pas de lutte.

Pas de casse.

— Elle connaissait son visiteur.

Élise vit une enveloppe sur la table.

Son prénom.

Encore.

Elle l’ouvrit immédiatement.

Une seule feuille.

« Élise,

si Anne t’a conduite jusqu’ici, alors le temps des mensonges est terminé.

Je suis désolée de ne pas avoir eu le courage de t’attendre.

Tu mérites enfin la vérité.

Le second test se trouve dans le tiroir de mon bureau. Il n’a jamais été falsifié.

Quoi que tu découvres, souviens-toi d’une chose : un père biologique n’est pas forcément celui qui aurait mérité d’être ton père.

Claire. »

Élise posa la lettre.

René regarda le bureau.

Elle ouvrit le tiroir.

Un dossier médical.

Scellé.

Élise le sortit.

Ses mains tremblaient.

Thomas resta à distance.

Anne ferma les yeux.

Élise ouvrit.

Un rapport daté de septembre 2000.

Test réalisé à Marseille.

Échantillons contrôlés par le laboratoire.

Elle descendit les lignes.

Élise.

Étienne Vasseur.

Elle s’arrêta.

Puis lut le résultat.

Paternité exclue.

Élise ferma les yeux.

Étienne n’était pas son père.

Elle descendit.

Deuxième comparaison.

Philippe Delacroix.

Thomas cessa de respirer.

Résultat :

Paternité exclue.

Thomas expira lentement.

Élise sentit presque un soulagement.

Puis troisième comparaison.

Elle fronça les sourcils.

Le nom avait été masqué.

Un code.

Sujet X-4.

Résultat :

Compatibilité de paternité supérieure à 99,99 %.

René regarda Anne.

— Qui est X-4 ?

Anne pâlit.

— Je ne sais pas.

Élise fouilla le dossier.

Une page supplémentaire était agrafée derrière.

Elle la retourna.

Et se figea.

Le code X-4 correspondait à un nom.

Un nom que personne n’avait évoqué comme père potentiel.

Marc Fournier.

René devint blanc.

— Marc ?

Élise releva lentement les yeux.

— Qui est Marc Fournier ?

René ne répondit pas.

Anne porta une main à sa bouche.

Thomas murmura :

— Marc...

Puis Lucas comprit.

— L’homme resté avec Henri.

Élise sentit son sang se glacer.

— Marc est un Fournier ?

René ferma les yeux.

— Oui.

— Qui est-il pour vous ?

Long silence.

— Mon frère.

Élise ne bougea plus.

— Votre frère.

— Oui.

— Et il est mon père biologique.

René regarda le test.

— Apparemment.

Élise pensa à l’homme du café.

Celui qui avait retrouvé Louis.

Celui qui connaissait Claire.

Celui qui était derrière l’appareil en 2001.

Celui qui avait passé toute la soirée à raconter l’histoire des autres.

Jamais la sienne.

— Il savait.

Anne secoua la tête.

— Peut-être pas.

René répondit immédiatement :

— Il savait.

— Comment pouvez-vous être sûr ?

René regarda Élise.

— Parce que Marc n’a jamais rien gardé par hasard.

La photographie.

Le dossier.

La maison d’Orange.

Les archives.

Tout revenait.

Thomas sortit son téléphone.

— Il faut l’appeler.

René composa.

Pas de réponse.

Encore.

Rien.

Puis le téléphone d’Élise vibra.

Numéro inconnu.

Un message.

« Tu as trouvé le test. »

Élise devint immobile.

René regarda l’écran.

Deuxième message :

« Je suis désolé que tu l’apprennes comme ça. »

Élise tapa :

« Marc ? »

La réponse arriva.

« Oui. »

Son cœur battit violemment.

« Où êtes-vous ? »

Long silence.

Puis :

« Avec Henri. »

René prit son téléphone.

— Marc, réponds.

Aucune réponse.

Élise reçut un autre message.

« Claire m’a demandé de venir la chercher avant votre arrivée. »

Élise se figea.

— Il a Claire.

Anne devint blanche.

Thomas s’approcha.

Nouveau message :

« Elle est en sécurité. »

Élise tapa :

« Je veux la voir. »

Réponse :

« Tu la verras. »

Puis :

« Mais pas avant d’avoir entendu ce qu’Henri a caché à tout le monde. »

René serra les mâchoires.

« Quoi ? »

La réponse mit quelques secondes.

« Pourquoi je suis ton père. »

Élise fronça les sourcils.

— Ça n’a aucun sens.

René regarda l’écran.

Un dernier message arriva.

« Et pourquoi Claire n’aurait jamais dû pouvoir tomber enceinte de moi. »

Anne devint parfaitement immobile.

René se tourna vers elle.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Anne ne répondit pas.

— Anne.

Son visage s’était vidé.

— Marc et Claire...

Elle s’arrêta.

Élise sentit la peur revenir.

— Quoi ?

Anne regarda René.

— Ils étaient censés avoir le même père.

Silence.

René devint blanc.

Thomas murmura :

— Donc...

Anne acquiesça.

— Si les registres de naissance disent vrai, Marc et Claire sont demi-frère et sœur.

Élise sentit le sol disparaître sous ses pieds.

Mais René secoua immédiatement la tête.

— Non.

Tout le monde le regarda.

— Les registres mentent.

Anne fronça les sourcils.

— Comment tu sais ?

René fixa le rapport ADN.

Puis répondit :

— Parce que Marc m’a dit la vérité il y a trente ans.

— Quelle vérité ?

René leva les yeux.

— Marc n’est pas le fils de mon père.

Anne resta silencieuse.

— Alors de qui ?

René regarda le téléphone d’Élise.

Puis murmura :

— D’Henri Delacroix.

Personne ne bougea.

Thomas ferma les yeux.

Lucas recula.

Élise sentit les ramifications s’étendre encore.

Henri.

Marc.

Claire.

Elle regarda René.

— Si Marc est le fils d’Henri...

René acquiesça.

— Et Claire aussi...

Il s’arrêta.

Élise termina :

— Ils seraient quand même demi-frère et sœur.

René devint immobile.

Il venait de comprendre son erreur.

Anne pâlit.

Puis le téléphone vibra encore.

Marc.

« René se trompe. »

Tous fixèrent l’écran.

« Henri n’est pas mon père. »

Deuxième message :

« Il m’a seulement élevé comme son fils caché pendant quelques années. »

Troisième message :

« Mon vrai père est l’homme qu’Henri a fait tuer en 1998. »

René murmura :

— Étienne.

Réponse immédiate :

« Oui. Étienne Vasseur. »

Élise resta figée.

Marc était donc le fils d’Étienne.

Pas d’Henri.

Pas le demi-frère biologique de Claire.

Le téléphone vibra une dernière fois.

« Maintenant viens chercher ta mère. »

Puis une adresse apparut.

Cassis.

Près du port.

René reconnut immédiatement.

— Le box 17.

Élise regarda la clé qu’elle avait encore dans sa poche.

Marc les attendait exactement à l’endroit où toute cette histoire semblait avoir commencé.

Avec Henri.

Avec Claire.

Et peut-être enfin avec la vérité.

Mais Thomas regarda son propre téléphone.

Un message venait d’arriver d’un autre numéro.

Il pâlit.

— Quoi ?

demanda Élise.

Thomas leva l’écran.

Une photographie venait d’être prise devant le garde-meuble de Cassis.

On y voyait Marc.

Henri.

Et Claire.

Vivante.

Élise cessa de respirer.

Onze ans après son enterrement, elle voyait le visage de sa mère en temps réel.

Plus âgée.

Cheveux gris.

Mais vivante.

Sous la photographie, une phrase :

« Marc pense toujours qu’il est le père d’Élise. »

Puis une deuxième :

« Il ne l’est pas. »

Élise sentit son cœur s’arrêter.

René regarda Thomas.

— Antoine ?

Thomas acquiesça.

Un dernier message apparut :

« Demandez à Claire pourquoi elle a échangé les échantillons du second test. »

Élise resta figée.

Même le test supposé définitif pouvait être faux.

Puis un ultime message :

« Cette fois, venez à Cassis. Je vous montrerai moi-même qui est son père. »

Thomas releva lentement les yeux.

— Antoine nous attend aussi.

René prit ses clés.

Élise serra dans sa main la vieille clé du box 17.

Claire était vivante.

Marc affirmait être son père.

Antoine affirmait que Marc se trompait.

Et quelque part dans ce garde-meuble de Cassis se trouvait peut-être la seule preuve que personne n’avait encore réussi à falsifier.

Élise regarda René.

— On y va.

René acquiesça.

Cette fois, elle n’allait plus courir pour échapper à un homme.

Elle allait directement vers tous ceux qui lui avaient menti.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 5 — Le box 17

La route vers Cassis semblait plus longue que d’habitude.

Élise ne disait rien.

Assise à côté de René, elle regardait les lumières de la route défiler sur le pare-brise humide.

Derrière eux, Thomas conduisait avec Lucas et Anne.

Personne n’avait réussi à joindre Marc.

Claire non plus.

Et Antoine continuait d’envoyer des messages comme s’il se trouvait à quelques mètres d’eux.

Élise tenait toujours la petite clé du box 17 dans sa main.

Ses doigts la serraient si fort que le métal avait laissé une marque dans sa paume.

René jeta un regard vers elle.

— Tu peux encore changer d’avis.

Élise eut un rire faible.

— Vous pensez vraiment que je vais rentrer chez moi maintenant ?

— Non.

— Alors pourquoi le dire ?

René regarda la route.

— Parce que quelqu’un aurait dû te laisser le choix depuis le début.

Élise resta silencieuse.

Puis :

— Vous faites souvent ça.

— Quoi ?

— Dire exactement la bonne chose au mauvais moment.

René eut un léger sourire.

— C’est un talent.

Elle regarda son profil.

Pendant quelques heures, elle avait cru que cet homme pouvait être son père.

Puis le test l’avait exclu.

Curieusement, cela n’avait pas supprimé ce qui s’était installé entre eux.

René restait celui vers qui elle s’était tournée lorsqu’elle avait eu peur.

Et il était resté.

Cela comptait.

Peut-être plus que les résultats d’un laboratoire.

— Si Marc est vraiment mon père...

René resserra légèrement les mains sur le volant.

— Oui ?

— Vous le saviez ?

— Non.

— Vous vous doutiez de quelque chose ?

Long silence.

— Peut-être.

Élise se tourna.

— Quoi ?

René inspira.

— Quand Claire a appris qu’elle était enceinte, Marc a disparu pendant presque deux mois.

— Pourquoi ?

— Il disait qu’il avait un travail en Espagne.

— Et vous ne l’avez pas cru.

— Non.

— Pourquoi ?

René regarda droit devant lui.

— Parce que Marc détestait l’Espagne.

Élise eut presque un sourire.

Puis elle redevint sérieuse.

— Il savait donc peut-être.

— Peut-être.

— Et il ne m’a jamais cherchée.

René répondit doucement :

— On ne sait pas encore ce qu’il savait.

— Vous avez toujours une excuse pour les hommes de cette histoire.

René encaissa.

— Tu as raison.

Elle fut presque surprise.

— Vous ne vous défendez pas ?

— Pas cette fois.

Silence.

Puis René ajouta :

— Mais quand on arrivera, écoute avant de décider.

— De pardonner ?

— Non.

Il la regarda brièvement.

— De croire.

Élise acquiesça.

C’était différent.


Le garde-meuble se trouvait à l’écart du port de Cassis.

Un ancien bâtiment industriel entouré de murs bas et de cyprès.

À trois heures du matin, l’endroit semblait abandonné.

Une seule lampe éclairait l’entrée.

René gara la voiture.

Thomas arriva quelques secondes plus tard.

Ils descendirent.

Anne regarda le bâtiment.

Son visage avait changé.

— Je n’étais pas revenue ici depuis vingt-cinq ans.

Lucas se tourna vers elle.

— Tu connaissais vraiment ce box ?

— Oui.

— Pourquoi ne jamais me l’avoir dit ?

Anne baissa les yeux.

— Parce que je pensais qu’il était vide.

Thomas eut un rire amer.

— Dans cette famille, les endroits vides sont rarement vides.

René regarda les portes métalliques.

— Box 17.

Élise montra la clé.

— Par là.

Ils avancèrent.

Le couloir était étroit.

Éclairé par des néons fatigués.

Chaque pas résonnait.

Box 12.

Puis 17.

La porte métallique était entrouverte.

Élise se figea.

— Quelqu’un est déjà passé.

René acquiesça.

— Oui.

Thomas regarda autour de lui.

— Marc ?

Anne murmura :

— Ou Antoine.

René se plaça légèrement devant Élise.

Elle le regarda.

— Vous n’êtes pas obligé de faire ça chaque fois.

— Je sais.

— Alors pourquoi ?

— Mauvaise habitude.

Elle n’insista pas.

René poussa la porte.

Une lumière était allumée à l’intérieur.

Le box était plus grand qu’ils ne l’imaginaient.

Des cartons.

De vieilles pièces de moto.

Un établi.

Deux armoires métalliques.

Et au centre...

Trois chaises.

Sur l’une d’elles était assis Henri Delacroix.

Élise se raidit.

— Henri.

Le vieil homme releva la tête.

Il n’était pas attaché.

Pas blessé.

Seulement furieux.

— Vous en avez mis du temps.

Thomas entra.

— Où est Marc ?

Henri répondit :

— Derrière.

René regarda immédiatement le fond du box.

Une autre porte.

Il avança.

Puis s’arrêta.

Marc apparut.

Seul.

Il avait retiré sa veste.

Son visage était fatigué.

Élise sentit son cœur battre plus vite.

Cet homme pouvait être son père.

Marc la regarda.

Longtemps.

— Élise.

Elle ne répondit pas.

— Claire est où ?

demanda René.

Marc baissa les yeux.

— Partie.

Élise se figea.

— Partie où ?

— Je ne sais pas.

— Vous étiez avec elle.

— Oui.

— Elle vous a laissé ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Marc regarda Henri.

— Parce qu’elle a vu Antoine.

Le silence tomba.

Thomas se rapprocha.

— Ici ?

— Oui.

— Quand ?

— Une demi-heure avant que vous arriviez.

René serra les mâchoires.

— Où est-il ?

Marc secoua la tête.

— Parti aussi.

Thomas eut un rire sec.

— Formidable.

Élise s’approcha de Marc.

— Vous êtes mon père ?

Marc ferma les yeux.

La question était trop directe.

Mais plus personne n’avait d’énergie pour les détours.

— Je croyais que oui.

Élise sentit quelque chose tomber en elle.

— Croyiez.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis ta naissance.

— Et vous n’êtes jamais venu.

Marc baissa les yeux.

— Non.

— Pourquoi ?

— Claire me l’a interdit.

Élise eut un rire amer.

— Évidemment.

Marc reprit :

— Elle m’a dit que si Philippe ou Henri découvraient la vérité, tu serais en danger.

Henri intervint :

— Je n’aurais jamais fait de mal à l’enfant.

Marc se retourna.

— Tu veux vraiment parler maintenant ?

Henri serra sa canne.

— Oui.

Marc eut un rire sans joie.

— Alors dis-lui pourquoi tu as falsifié le premier registre de naissance.

Élise se tourna brusquement vers Henri.

— Vous avez quoi ?

Henri resta silencieux.

— Henri.

Il soupira.

— J’ai fait modifier le nom du père.

— Pourquoi ?

— Pour protéger Anne.

Anne pâlit.

— Moi ?

Henri acquiesça.

— Oui.

— De quoi ?

— De Philippe.

Thomas fronça les sourcils.

— Mon père ?

Henri regarda Anne.

— Philippe croyait que l’enfant était le sien.

Élise sentit son ventre se contracter.

— Moi.

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri hésita.

— Parce que Claire le lui avait laissé croire.

Thomas serra les mâchoires.

— Pourquoi Claire aurait fait ça ?

Marc répondit :

— Pour détourner l’attention de moi.

Élise le regarda.

— Parce qu’elle croyait que vous étiez mon père.

— Oui.

— Et vous ?

Marc hocha lentement la tête.

— Moi aussi.

— Le second test le confirmait.

— Oui.

— Mais Antoine dit que ce test est faux.

Marc ferma les yeux.

— Il a raison.

Silence.

Élise ne bougea plus.

René regarda Marc.

— Comment tu sais ?

Marc s’approcha de l’établi.

Il ouvrit un tiroir.

En sortit une enveloppe transparente.

— Parce que Claire me l’a montré ce soir.

À l’intérieur se trouvait un troisième rapport.

Plus récent.

Élise sentit immédiatement que celui-ci était différent.

— Date ?

demanda Thomas.

Marc répondit :

— 2014.

Un an avant la fausse mort de Claire.

— Pourquoi refaire un test après quatorze ans ?

Marc regarda Élise.

— Parce que Claire avait enfin retrouvé la personne dont provenait l’échantillon X-4.

René fronça les sourcils.

— Ce n’était donc pas toi.

Marc secoua la tête.

— Non.

— Mais le dossier disait Marc Fournier.

— Faux nom.

Henri baissa les yeux.

Anne murmura :

— Qui avait falsifié ça ?

Marc regarda Henri.

— Lui.

Tout le monde se tourna vers le vieil homme.

Henri serra la mâchoire.

— J’avais une raison.

Élise éclata :

— Vous avez toujours une raison !

Le cri résonna dans le box.

Henri se tut.

Élise s’approcha.

— Qui était X-4 ?

Henri regarda Marc.

Marc répondit à sa place.

— Un homme appelé Jacques Fournier.

René se figea.

— Non.

Marc acquiesça.

— Oui.

Anne porta une main à sa bouche.

Lucas regarda René.

— Qui est Jacques ?

René ne répondait plus.

Marc regarda Élise.

— Le père de René.

Silence.

Élise sentit le froid lui traverser le corps.

— Le père de René.

— Oui.

— Donc...

Elle regarda René.

Il avait perdu toute couleur.

— Jacques Fournier était mon père ?

Marc secoua la tête.

— C’est ce que le test de 2000 suggérait.

Élise se figea.

— Et celui de 2014 ?

Marc sortit le document.

— L’a exclu.

Thomas soupira presque de désespoir.

— On a trois tests et ils disent trois choses différentes.

Marc acquiesça.

— Parce que les deux premiers étaient manipulés.

Élise serra les mâchoires.

— Le troisième ?

— Échantillons prélevés sous contrôle d’un laboratoire indépendant.

— Qui a été testé ?

Marc répondit :

— Quatre hommes.

René.

— René.

Marc.

— Moi.

Étienne.

— Étienne Vasseur.

Puis il hésita.

— Et Antoine.

Thomas se raidit.

— Résultat ?

Marc regarda Élise.

— Aucun.

Silence.

Élise resta immobile.

— Aucun de vous.

— Non.

— Donc ma mère avait une relation avec encore quelqu’un.

Anne ferma les yeux.

Marc secoua la tête.

— Pas nécessairement.

— Alors expliquez.

Marc regarda Claire absente.

— Parce que le test de 2014 a révélé autre chose.

— Quoi ?

Il tendit le rapport.

Élise parcourut les lignes.

Son regard s’arrêta.

Elle ne comprit pas immédiatement.

— Profil maternel incompatible.

René fronça les sourcils.

— Quoi ?

Élise relut.

Puis regarda Marc.

— L’échantillon comparatif de Claire ne correspondait pas.

Marc acquiesça.

— Oui.

— Ça veut dire quoi ?

Anne devint blanche.

Thomas comprit.

— Claire n’est pas sa mère biologique.

Élise sentit son cœur tomber.

Encore.

— On le savait déjà.

— Non.

Marc secoua la tête.

— Pas dans le sens où tu le penses.

Élise fronça les sourcils.

— Expliquez.

— Le test de 2014 a été fait parce que Claire avait commencé à douter.

— Douter de quoi ?

Marc prit une longue inspiration.

— Que tu sois le bébé qu’on lui avait confié en 2000.

Silence.

Élise ne bougea plus.

— Quoi ?

Marc continua :

— Claire avait reçu un nouveau-né à Marseille.

— Moi.

— Elle le croyait.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Anne s’approcha légèrement.

— Il y avait deux bébés cette nuit-là.

Élise tourna la tête.

— Deux ?

Anne acquiesça.

— Deux petites filles.

— Des jumelles ?

— Non.

— Alors ?

Anne regarda Henri.

— Deux mères différentes.

Henri ferma les yeux.

Marc reprit :

— Une des mères était Anne.

Thomas se raidit.

Lucas aussi.

Élise regarda Anne.

— Vous avez accouché cette nuit-là ?

— Oui.

— De qui ?

Anne répondit :

— D’une fille.

Thomas fronça les sourcils.

— Tu nous as dit que tu avais eu un autre enfant après Élise.

— J’ai menti sur la date.

Thomas eut un rire amer.

— Évidemment.

Anne continua :

— J’ai accouché deux jours avant Claire.

Élise se figea.

— Claire était donc enceinte.

— Oui.

— De moi ?

Anne secoua la tête.

— D’une autre fille.

Élise sentit sa respiration se couper.

— Alors il y avait deux bébés.

— Oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Marc répondit :

— Antoine est arrivé à la clinique.

— Pourquoi ?

— Il cherchait l’enfant de Claire.

— Parce qu’il croyait être le père.

— Oui.

— Et ?

— Quelqu’un a échangé les bébés.

Silence absolu.

Thomas murmura :

— Qui ?

Marc regarda Henri.

Henri secoua la tête.

— Ce n’était pas moi.

Anne répondit :

— C’était moi.

Tout le monde se tourna vers elle.

René devint livide.

— Anne.

— Je pensais sauver les deux enfants.

— En les échangeant ?

— Oui.

Élise sentit une nausée.

— Donc Claire est partie avec votre fille.

Anne acquiesça.

— Oui.

— Et la fille de Claire ?

Anne ferma les yeux.

— Je l’ai prise.

Thomas regarda sa mère.

— Où est-elle ?

Anne ne répondit pas.

— Maman.

— Elle a grandi avec quelqu’un d’autre.

— Qui ?

Anne regarda Lucas.

Lucas se figea.

— Non.

Élise comprit progressivement.

— Lucas ?

Anne secoua la tête.

— Lucas est bien mon fils.

— Alors qui ?

Anne regarda Thomas.

Thomas devint blanc.

— Moi ?

Anne ferma les yeux.

— Non.

Un long silence.

Puis elle regarda Élise.

— La fille de Claire s’appelle Chloé.

Élise fronça les sourcils.

— Je ne connais aucune Chloé.

Marc répondit :

— Si.

— Qui ?

Il sortit une photographie d’un dossier.

Une jeune femme d’environ vingt-six ans.

Cheveux blonds foncés.

Yeux verts.

Élise la reconnut immédiatement.

— Camille.

Thomas fronça les sourcils.

— Camille Durand ?

Élise acquiesça.

— Mon amie d’enfance.

Le silence devint irréel.

Camille.

Son amie depuis l’école.

Celle qui connaissait presque tout de sa vie.

Celle qui avait été là à l’enterrement de Claire.

Marc répondit :

— Elle ne s’appelle pas Camille Durand.

— Alors ?

— Chloé Vasseur.

Élise resta figée.

— Vasseur ?

— Oui.

— La fille biologique de Claire.

— Oui.

Élise sentit tout basculer.

Claire avait élevé Élise.

Mais sa véritable fille avait grandi à quelques rues.

Comme l’amie de sa fille adoptive.

— Claire savait ?

Marc secoua la tête.

— Pas avant 2014.

— C’est ce qu’elle a découvert avec le test.

— Oui.

— Et ensuite ?

— Elle a retrouvé Chloé.

— Elle lui a parlé ?

— Non.

— Pourquoi ?

Marc hésita.

— Parce que Chloé travaillait pour Philippe.

Thomas releva brusquement la tête.

— Quoi ?

— Sans savoir qui il était réellement.

— Quel travail ?

— Assistante dans une société immobilière.

Thomas fronça les sourcils.

— Une société de mon père.

— Oui.

Élise sentit la logique terrible.

Claire avait découvert que sa fille biologique travaillait précisément pour l’homme dont elle avait passé sa vie à fuir.

— C’est pour ça qu’elle a simulé sa mort en 2015.

Marc acquiesça.

— En partie.

— Elle voulait protéger Chloé.

— Oui.

Élise eut un rire amer.

— Toujours protéger quelqu’un en abandonnant quelqu’un d’autre.

Marc baissa les yeux.

Thomas demanda :

— Et Élise ?

Anne répondit :

— Élise est ma fille biologique.

Silence.

René devint immobile.

Lucas regarda sa mère.

Thomas pâlit.

Élise fixa Anne.

— Quoi ?

Anne pleurait maintenant.

— Tu es ma fille.

Élise ne bougea plus.

— Alors Thomas...

Anne secoua immédiatement la tête.

— Philippe n’est pas ton père.

Élise ferma les yeux de soulagement malgré elle.

— Qui ?

Anne regarda René.

Il devint blanc.

— Non.

Elle acquiesça.

— Oui.

René ne respirait plus.

— Anne.

— Le test définitif a été fait en 2014.

Marc tendit le rapport.

— René Fournier : compatibilité de paternité 99,998 %.

Le box devint totalement silencieux.

Élise regarda René.

L’homme qu’elle avait choisi au hasard dans un café.

L’homme qu’elle avait demandé de faire semblant d’être son père.

L’homme que plusieurs tests avaient exclu.

Son père.

Réellement.

— Donc...

René ne trouvait pas de mots.

Anne répondit :

— René est ton père biologique.

Élise sentit ses yeux se remplir.

— Vous le saviez ?

René secoua la tête.

— Je te jure que non.

Anne intervint :

— Je ne lui ai jamais dit.

Élise regarda Anne.

— Pourquoi ?

— Parce que je croyais que René mourrait s’il essayait de nous protéger.

— Encore.

Anne ferma les yeux.

— Oui.

— Et Claire ?

— Elle a accepté de t’élever.

— Sans savoir que j’étais votre fille et celle de René ?

— Elle savait pour moi.

— Pas pour René ?

— Non.

René regarda Anne.

— Tu m’as laissé croire pendant vingt-six ans que Claire pouvait être la mère de mon enfant.

— Oui.

— Alors qu’Élise était la nôtre.

— Oui.

René détourna les yeux.

La douleur sur son visage était profonde.

Thomas regarda sa mère.

— Et moi ?

Anne se figea.

— Quoi, toi ?

— Qui est mon père biologique ?

Personne ne répondit.

Thomas eut un rire sombre.

— Voilà.

— Thomas...

— Philippe ?

Anne ferma les yeux.

— Oui.

— Vous êtes sûre ?

— Oui.

— Donc Élise et moi...

Il calcula.

Anne répondit :

— Aucun lien biologique.

Thomas resta immobile.

Élise le regarda.

Un soulagement étrange exista une seconde.

Puis fut immédiatement remplacé par autre chose.

Quatre mois de mensonges ne disparaissaient pas parce qu’ils n’étaient pas frère et sœur.

Thomas murmura :

— Au moins une chose.

Élise répondit :

— Une seule.

Marc reprit :

— Mais il reste un problème.

René eut un rire fatigué.

— Évidemment.

— Chloé.

Élise regarda Marc.

— Où est-elle ?

— Avec Antoine.

Silence.

Thomas se raidit.

— Volontairement ?

Marc répondit :

— Je ne sais pas.

— Depuis quand ?

— Depuis ce soir.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Antoine sait qu’elle est la fille de Claire.

— Oui.

— Et Claire est partie le rejoindre.

— Oui.

— Pourquoi ?

Marc regarda Henri.

— Parce qu’Antoine a quelque chose qu’elle veut.

— Quoi ?

Henri répondit :

— L’enregistrement original de 1998.

René fronça les sourcils.

— Celui qui prouve le meurtre d’Étienne.

— Oui.

— Le vrai.

— Oui.

Élise regarda Henri.

— Qui a vraiment tué Étienne ?

Henri resta silencieux.

Marc répondit :

— Pas Antoine.

— Alors qui ?

Marc regarda Philippe absent.

Thomas le vit.

— Mon père.

Marc acquiesça lentement.

Thomas devint blanc.

— Non.

— Philippe a tué Étienne.

— Pourquoi ?

Henri répondit :

— Parce qu’Étienne voulait partir avec Claire.

Thomas serra les mâchoires.

— Jaloux ?

— Pas seulement.

Marc continua :

— Étienne avait les comptes.

— Donc mon père l’a tué pour les récupérer.

— Oui.

Thomas détourna le regard.

— Et Antoine a fabriqué un faux enregistrement pour contrôler Philippe.

— Exactement.

Élise sentit la situation changer.

— Donc Antoine possède aujourd’hui la preuve réelle.

— Oui.

— Et Claire veut la récupérer pour innocenter Étienne ?

Marc secoua la tête.

— Étienne est mort. Il n’a plus besoin d’être innocenté.

— Alors pourquoi ?

Marc regarda Élise.

— Pour Chloé.

— Je ne comprends pas.

— Parce que Chloé pense que Philippe est son père.

Thomas se figea.

Élise fronça les sourcils.

— Mais Claire est sa mère biologique.

— Oui.

— Et son père ?

Marc hésita.

— Étienne.

Silence.

Élise comprit.

Chloé était la fille d’Étienne.

L’homme que Philippe avait tué.

Et Chloé travaillait depuis des années pour Philippe en pensant peut-être qu’il était son père.

— Si elle découvre que Philippe a tué son vrai père...

Marc acquiesça.

— Tout change.

Thomas regarda Marc.

— Antoine veut lui montrer l’enregistrement.

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri répondit :

— Pour utiliser Chloé contre Philippe.

Thomas serra les mâchoires.

— Même après trente ans, ils continuent.

Marc regarda la porte.

— Et Claire veut empêcher ça.

Élise prit une longue inspiration.

— Où ?

Marc répondit :

— Le vieux domaine des Delacroix, près de Bandol.

Henri pâlit.

— Non.

— Oui.

— Antoine est retourné là-bas ?

— Il vous attend.

Henri serra sa canne.

— C’est un piège.

René répondit :

— Évidemment.

Élise regarda René.

— On y va.

Il ne répondit pas immédiatement.

Puis il sourit légèrement.

— Tu as vraiment hérité de mon mauvais jugement.

Pour la première fois, Élise sentit quelque chose de chaud malgré toute la peur.

— Apparemment.

Anne s’approcha.

— Élise...

Elle se tourna.

Anne avait les yeux pleins de larmes.

— Je sais que je n’ai aucun droit de te demander quoi que ce soit.

— C’est exact.

Anne encaissa.

— Mais laisse-moi venir.

— Pourquoi ?

— Parce que Chloé a grandi à ta place.

Élise fronça les sourcils.

Anne continua :

— Et toi à la sienne.

— Ce n’est la faute d’aucune de nous.

— Non.

— Alors ?

Anne regarda sa fille.

— Parce que si Claire est prête à affronter Antoine pour elle, je dois être prête à le faire pour toi.

Élise resta silencieuse.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Thomas prit sa veste.

— Moi aussi.

René le regarda.

— Ton père sera peut-être là.

— Justement.

Lucas demanda :

— Et moi ?

Anne se tourna.

— Tu restes.

— Non.

— Lucas...

— Vous avez tous passé votre vie à décider qui devait savoir quoi.

Il regarda René.

Son père.

Puis Élise.

Sa demi-sœur.

— C’est fini.

René eut un léger sourire.

— Il est vraiment de la famille.

Anne soupira.

— Très drôle.

Ils allaient sortir lorsque Henri parla.

— Attendez.

Tous se tournèrent.

Le vieil homme semblait soudain beaucoup plus fragile.

— Si Antoine est au domaine...

Thomas répondit :

— Oui ?

Henri regarda son petit-fils.

— Philippe y sera aussi.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Antoine n’a jamais voulu Élise.

— Alors quoi ?

Henri prit une longue inspiration.

— Il veut réunir ses deux fils.

Thomas fronça les sourcils.

— Philippe et qui ?

Henri resta silencieux.

René comprit.

— Antoine est ton fils.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Philippe aussi.

— Oui.

Thomas soupira.

— Ça, on sait.

Henri secoua lentement la tête.

— Vous pensez qu’Antoine est le frère de Philippe.

— Il ne l’est pas ?

Henri répondit :

— Non.

Thomas se figea.

— Quoi encore ?

Henri regarda Anne.

Puis René.

Enfin Thomas.

— Antoine est le père biologique de Philippe.

Le silence devint absolu.

Thomas resta figé.

— Antoine est...

— Le père de ton père.

— Mais tout le monde les présentait comme frères.

— Pour cacher le scandale.

— Donc Antoine est mon grand-père.

Henri acquiesça.

— Oui.

Thomas eut un rire brisé.

— Et vous ?

Henri répondit :

— Ton arrière-grand-père.

Thomas passa une main sur son visage.

— Je vais finir par demander un organigramme.

Personne ne sourit vraiment.

Élise demanda :

— Pourquoi c’est important ?

Henri regarda Thomas.

— Parce qu’Antoine n’a pas simplement utilisé Thomas pour retrouver Élise.

— Alors pourquoi ?

— Il veut un héritier.

Thomas devint immobile.

— Moi.

— Oui.

— Pour quoi ?

Henri regarda le vieux box.

— Tout ce que les Delacroix possèdent encore.

— Je n’en veux pas.

— Antoine s’en fiche.

— Il ne peut pas me forcer.

Henri répondit :

— Il peut essayer.

René ouvrit la porte.

— Alors on va lui expliquer.

Ils sortirent du box.

Puis le téléphone d’Élise vibra.

Un nouveau message.

Cette fois, une vidéo.

Claire.

Vivante.

Debout dans une grande pièce sombre.

À côté d’elle, une jeune femme.

Camille.

Ou plutôt Chloé.

Élise sentit sa poitrine se serrer.

Puis un homme entra dans le cadre.

Soixante-dix ans environ.

Cheveux blancs.

Visage maigre.

Mais immédiatement reconnaissable grâce aux anciennes photographies.

Antoine.

Il regarda directement la caméra.

Puis dit :

« Élise, maintenant que tu sais enfin qui est ton père, viens découvrir pourquoi René aurait dû mourir avant ta naissance. »

La vidéo s’arrêta.

René devint immobile.

Élise le regarda.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il ne répondit pas.

Anne pâlit.

— René...

Élise se tourna vers elle.

— Vous savez.

Anne ferma les yeux.

— Oui.

— Pourquoi René devait mourir ?

Long silence.

Puis Anne répondit :

— Parce qu’il a vu ce qu’Antoine a fait la nuit où tu es née.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Quoi ?

Anne regarda René.

Il semblait maintenant comprendre ce qu’Antoine préparait.

— René a toujours cru qu’il avait oublié cette nuit.

— Pourquoi ?

Anne répondit :

— Parce qu’on l’avait drogué.

René se figea.

— Non.

— Si.

— Qui ?

Anne regarda Henri.

Henri baissa les yeux.

— Moi.

René devint blanc.

— Pourquoi ?

Henri répondit :

— Parce que tu avais vu Antoine emporter le deuxième bébé.

Silence.

Élise sentit quelque chose se briser.

— Chloé ?

Henri secoua la tête.

— Non.

— Alors quel bébé ?

Personne ne répondit.

Thomas fronça les sourcils.

— Il y en avait trois ?

Anne ferma les yeux.

— Oui.

Le silence devint glacial.

— Une troisième petite fille.

murmura Élise.

Anne acquiesça.

— Oui.

— Qui était sa mère ?

Anne regarda Claire sur l’écran figé.

— Claire.

Élise sentit son souffle se couper.

— Claire a eu des jumelles.

— Oui.

— Chloé et...

Anne ne répondit pas.

Élise sentit immédiatement que la troisième fille n’avait pas disparu au hasard.

— Où est-elle ?

Henri regarda la vidéo d’Antoine.

Puis répondit :

— Antoine l’a élevée.

Thomas pâlit.

— Sous quel nom ?

Henri ferma les yeux.

— Sophie Delacroix.

René devint immobile.

Élise fronça les sourcils.

— Qui est Sophie ?

Thomas répondit avant tout le monde.

— Ma sœur.

Silence.

— J’ai une sœur de vingt-six ans.

Élise regarda Thomas.

— Et elle est la sœur jumelle biologique de Chloé.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Donc Claire a trois filles dans cette histoire ?

Anne secoua la tête.

— Deux biologiques. Chloé et Sophie.

Elle regarda Élise.

— Et une qu’elle a choisie : toi.

Élise resta silencieuse.

René murmura :

— Antoine a pris Sophie le soir de la naissance.

— Oui.

— Et moi, je l’ai vu.

— Oui.

— C’est pour ça que vous m’avez drogué.

Henri acquiesça.

René regarda ses propres mains.

Un souvenir semblait remonter.

Un couloir blanc.

Une couverture rose.

Un homme qui courait.

Un cri.

Il ferma les yeux.

— Je me souviens...

Élise se rapprocha.

— De quoi ?

René ouvrit les yeux.

— Antoine n’était pas seul.

Henri devint blanc.

— René.

— Il y avait quelqu’un avec lui.

— Qui ?

René regarda Henri.

— Philippe.

Thomas cessa de respirer.

— Mon père ?

René acquiesça.

— Oui.

— Il a aidé Antoine à voler un bébé ?

— Oui.

Thomas recula.

— Pourquoi ?

Henri répondit :

— Parce que Philippe croyait que Sophie était sa fille.

Silence.

Thomas ferma les yeux.

Élise sentit la prochaine révélation.

— Elle l’était ?

Henri secoua la tête.

— Non.

— Alors qui était son père ?

Henri ne répondit pas.

Le téléphone vibra encore.

Une photo.

Une jeune femme.

Sophie Delacroix.

Même âge qu’Élise.

Cheveux sombres.

Regard bleu-gris.

René devint livide.

Élise vit immédiatement pourquoi.

Les yeux.

Les mêmes que René.

Elle se tourna lentement vers lui.

— Non.

René ne bougea plus.

Anne ferma les yeux.

Thomas regarda René.

Le message suivant arriva :

« René, tu as deux filles. »

Puis :

« Élise n’était pas la seule. »

Élise sentit son cœur s’arrêter.

Sophie Delacroix.

La femme que Thomas avait toujours appelée sa sœur.

Était peut-être aussi la fille de René.

Sa demi-sœur.

Et Antoine l’avait élevée depuis la naissance.

Un dernier message apparut :

« Venez au domaine. Sophie veut enfin rencontrer son père. »

René fixa l’écran.

Pour la première fois depuis le début de cette nuit, l’homme imposant du café semblait véritablement avoir peur.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 6 — La fille qu’on lui avait volée

René ne quittait plus l’écran des yeux.

« René, tu as deux filles. »

La phrase semblait plus violente que tout ce qu’il avait entendu depuis le début de la nuit.

Élise était là.

À quelques pas.

Vivante.

Réelle.

Il venait à peine d’apprendre qu’elle était véritablement sa fille biologique.

Et maintenant une autre jeune femme apparaissait sur l’écran.

Sophie Delacroix.

Vingt-six ans.

Élevée par Antoine.

La fille qu’il aurait vue être emportée à la naissance avant qu’Henri ne fasse disparaître ce souvenir.

René murmura :

— Non...

Anne ferma les yeux.

— René...

Il se tourna brutalement vers elle.

— Tu savais ?

Elle ne répondit pas.

— Anne.

— Une partie.

— Depuis quand ?

— Depuis 2000.

René eut un rire vide.

— Vingt-six ans.

Anne baissa les yeux.

— Oui.

— Tu savais que j’avais une autre fille.

— Je savais qu’Antoine avait pris l’un des bébés de Claire.

— Pas la question.

Elle inspira.

— Je savais qu’il pouvait être de toi.

René resta figé.

Élise intervint :

— « Pouvait » ?

Anne regarda sa fille.

— Claire n’était pas certaine du père des jumelles.

Thomas ferma les yeux.

— Encore.

Il passa une main sur son visage.

— Encore une paternité incertaine.

Anne répondit :

— Claire avait eu une relation avec René.

Élise regarda son père.

René ne nia pas.

— Et ?

Anne continua :

— Puis brièvement avec Philippe.

Thomas se raidit.

— Mon père.

— Oui.

Élise fronça les sourcils.

— Donc Sophie pourrait être la fille de Philippe.

— C’est ce qu’il croyait.

— Et Chloé ?

— Philippe croyait qu’elle était morte à la naissance.

— Pourquoi Antoine a pris Sophie ?

Anne regarda Henri.

Le vieil homme répondit :

— Parce qu’Antoine voulait une héritière qu’il puisse contrôler.

Thomas eut un rire amer.

— Il avait déjà mon père.

Henri secoua la tête.

— Philippe refusait de lui obéir.

— Donc Antoine vole un bébé.

— Oui.

— Et l’élève comme quoi ?

Henri répondit :

— Comme sa petite-fille.

Thomas fronça les sourcils.

— Sophie croit qu’Antoine est son grand-père ?

— Oui.

— Et Philippe ?

— Son père.

Thomas devint blanc.

— Donc elle croit être ma sœur.

— Oui.

Élise regarda Thomas.

Sophie avait donc grandi exactement comme lui.

Même père supposé.

Même famille.

Mais si le message disait vrai...

elle appartenait peut-être à René.

— Pourquoi Antoine nous appelle maintenant ?

demanda Élise.

Henri répondit :

— Parce qu’il veut René au domaine.

René se tourna.

— Pourquoi moi ?

— Il t’a toujours considéré comme une menace.

— Pendant vingt-six ans il aurait pu me tuer.

— Il a essayé.

Silence.

René fronça les sourcils.

— Quand ?

Henri baissa les yeux.

— Plus d’une fois.

Anne se raidit.

— Quoi ?

Henri continua :

— L’accident de 2004.

René devint immobile.

— La moto de Louis.

— Elle ne devait pas être conduite par Louis.

René sentit immédiatement la réponse.

— Elle était pour moi.

Henri acquiesça.

Élise regarda son père.

— Quelqu’un avait saboté la moto pour vous tuer.

— Oui.

— Mais Louis l’a prise.

René ferma les yeux.

Vingt-deux ans de culpabilité.

Louis qui croyait que René avait desserré son câble de frein.

Alors que la cible...

avait peut-être toujours été René.

— Antoine ?

demanda-t-il.

Henri acquiesça.

— Oui.

Thomas demanda :

— Pourquoi ?

Henri regarda René.

— Parce qu’Antoine savait que Claire pourrait finir par lui révéler où était Sophie.

René fronça les sourcils.

— Pourquoi moi ?

— Parce que Claire te faisait confiance.

— Plus qu’à Philippe ?

— Oui.

Thomas ne protesta même pas.

Il semblait avoir cessé de défendre son père.

René regarda Anne.

— Et toi ?

— Quoi ?

— Pourquoi ne jamais m’avoir dit que Sophie existait ?

Anne ferma les yeux.

— Parce que j’avais Lucas.

— Notre fils.

— Oui.

— Tu pensais qu’Antoine viendrait aussi le chercher.

— Oui.

René eut un rire froid.

— Alors tu m’as laissé sans aucun enfant.

Anne encaissa.

— Oui.

— Élise chez Claire.

— Oui.

— Sophie chez Antoine.

— Oui.

— Lucas avec toi sous un faux nom.

— Oui.

René hocha lentement la tête.

— Magnifique.

Lucas intervint :

— Elle m’a gardé en vie.

René regarda son fils.

— Je sais.

— Alors ne parle pas comme si elle avait seulement voulu te punir.

René resta silencieux.

Lucas continua :

— J’ai grandi avec une mère qui vérifiait les fenêtres trois fois par nuit.

Anne baissa les yeux.

— Je pensais qu’elle était paranoïaque.

Il regarda René.

— Maintenant je comprends.

René prit une inspiration.

— Tu as raison.

Anne releva les yeux.

René ne lui pardonnait pas.

Mais il venait de reconnaître quelque chose.

Cela comptait.

Élise regarda son téléphone.

La vidéo d’Antoine était toujours figée.

Claire.

Chloé.

Antoine.

— Le domaine est où ?

Henri répondit :

— Près de Bandol.

— Combien de temps ?

— Quarante minutes.

— Alors on part.

Thomas se tourna vers elle.

— Élise.

— Quoi ?

— Antoine nous veut là-bas.

— Je sais.

— Donc c’est un piège.

— Probablement.

— Et tu veux y aller quand même.

Elle le regarda.

— Ma mère est là.

Puis René.

— Ma sœur possible aussi.

Thomas répondit :

— Sophie est ma sœur dans tous les cas.

Élise s’arrêta.

Il avait raison.

Biologique ou non, Thomas avait grandi avec elle.

— Alors vous venez aussi.

Thomas acquiesça.

René regarda Henri.

— Toi, non.

Henri soupira.

— Encore.

— Antoine te veut peut-être aussi.

— Certainement.

— Raison supplémentaire.

Henri secoua la tête.

— Si tu arrives sans moi, Antoine peut paniquer.

René eut un rire.

— Antoine a soixante-dix ans passés et organise encore des enlèvements familiaux. Je pense qu’il a dépassé la phase où on s’inquiète de le faire paniquer.

Henri resta silencieux.

Anne demanda :

— Et Marc ?

Élise regarda autour d’elle.

Il était toujours là.

Près de l’établi.

Silencieux.

Presque trop silencieux.

— Vous venez ?

Marc secoua la tête.

— Non.

René fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne pense pas qu’Antoine veuille me voir.

— Depuis quand ça t’arrête ?

Marc regarda Élise.

— Depuis que j’ai compris que je n’étais pas son père.

Élise resta silencieuse.

Marc continua :

— J’ai passé vingt-six ans à croire que j’avais abandonné ma fille.

— Et maintenant ?

— Maintenant je découvre que j’ai abandonné quelqu’un qui n’était pas ma fille.

Il eut un sourire triste.

— Ça ne me rend pas beaucoup plus fier.

Élise s’approcha légèrement.

— Vous m’avez quand même cherchée ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Marc réfléchit.

— Parce que pendant vingt-six ans, je t’aimais comme une idée.

La réponse la surprit.

— Une idée ?

— Celle d’un enfant que je n’avais pas eu le courage de connaître.

Marc regarda René.

— Maintenant ton vrai père est là.

René ne répondit rien.

Marc reprit :

— Et je pense que pour une fois, je dois arrêter de m’insérer dans la vie des autres.

Élise acquiesça.

— D’accord.

Marc sembla surpris.

— C’est tout ?

— Vous voulez que je vous supplie de venir ?

Il eut presque un sourire.

— Non.

— Alors d’accord.

Elle allait partir lorsqu’il l’appela.

— Élise.

Elle se retourna.

— Quoi ?

Marc sortit une petite cassette de sa poche.

— Claire m’a donné ça avant de partir.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un enregistrement qu’elle avait caché depuis 2000.

René se tendit.

— De qui ?

Marc regarda Henri.

— De la nuit de la clinique.

Tout le monde se figea.

— Qu’est-ce qu’on entend ?

demanda Élise.

Marc répondit :

— Antoine.

— Et ?

— Philippe.

Thomas pâlit.

— Mon père ?

— Oui.

— Sur quoi ?

Marc hésita.

— Sur le bébé qu’ils ont pris.

René s’approcha.

— Fais écouter.

Henri intervint immédiatement :

— Non.

Tout le monde se tourna vers lui.

René eut un sourire froid.

— Donc on écoute.

Marc posa un petit lecteur sur l’établi.

Inséra la cassette.

Appuya.

Un souffle.

Des bruits étouffés.

Puis une voix masculine plus jeune.

Philippe.

« Elle a eu deux filles. »

Thomas ferma les yeux.

Une deuxième voix.

Antoine.

« Alors prends celle-là. »

Philippe :

« Je ne sais pas laquelle est la mienne. »

Antoine :

« Ça n’a aucune importance. »

René sentit ses poings se serrer.

La cassette continua.

Philippe :

« Claire me tuera. »

Antoine eut un rire.

« Claire ne saura jamais laquelle tu as prise. »

Silence.

Puis Philippe :

« Et l’autre ? »

Antoine répondit :

« Anne s’en occupe. »

Anne ferma les yeux.

Élise la regarda.

La cassette continua.

Un bruit.

Puis une troisième voix.

Henri.

Plus jeune.

« Vous êtes complètement fous. Rendez ce bébé. »

Tout le monde se tourna vers le vieil homme.

Henri baissa les yeux.

La voix d’Antoine :

« Trop tard. »

Henri :

« René vous a vus. »

Silence.

Puis Philippe :

« Où est-il ? »

Henri :

« Dans le couloir. »

Antoine :

« Alors règle ça. »

L’enregistrement s’arrêta quelques secondes.

Puis reprit.

Henri, plus proche :

« René, assieds-toi. »

La voix de René.

Jeune.

Confuse.

« Qu’est-ce que Philippe fait avec le bébé ? »

René, dans le présent, cessa de respirer.

Son propre souvenir.

Enregistré.

La voix d’Henri :

« Tu as trop bu. »

René :

« Je n’ai rien bu. »

Un bruit de verre.

Puis Henri :

« Bois ça. »

René ferma les yeux.

Il se souvenait.

Une tasse de café.

Amère.

Puis plus rien.

Anne pleurait silencieusement.

L’enregistrement continua.

La voix de René devenait faible :

« Où est Claire ? »

Puis :

« Où est Anne ? »

Henri :

« Elles vont bien. »

René :

« Et ma fille ? »

Le box devint silencieux.

Élise se tourna vers René.

Il avait dit :

Ma fille.

Avant même d’avoir une preuve.

René écoutait sa propre voix vieille de vingt-six ans.

« Je sais qu’Anne a accouché. Je veux voir ma fille. »

Anne ferma les yeux.

Élise sentit les larmes monter.

Donc René savait qu’Anne avait accouché.

Au moins cette nuit-là.

Puis quelqu’un avait effacé ce souvenir.

Henri répondit sur la cassette :

« Demain. »

René :

« Non... maintenant... »

Sa voix disparaissait.

Puis la cassette s’arrêta.

Silence.

René regarda Anne.

— Je savais.

Elle pleurait.

— Oui.

— Je savais que tu avais eu Élise.

— Pas son prénom.

— Mais je savais que j’avais une fille.

— Oui.

René se tourna vers Henri.

— Et tu m’as drogué.

— Oui.

— Puis ?

Henri ne répondit pas.

Marc lança la seconde partie de l’enregistrement.

Une nouvelle voix.

Anne.

Très jeune.

En colère.

« Où est René ? »

Henri :

« Il dort. »

Anne :

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

Henri :

« Rien qui ne passera pas. »

Anne :

« Antoine a pris le bébé de Claire. »

Henri :

« Je sais. »

Anne :

« Et Claire ? »

Henri :

« Elle est partie avec le tien. »

Anne :

« Quoi ? »

Le silence devint absolu.

Anne dans le présent ferma les yeux.

La voix enregistrée continua :

« Vous avez laissé Claire partir avec ma fille ? »

Henri répondit :

« C’était le seul moyen. »

Anne :

« Où est l’autre bébé ? »

Henri :

« Avec Philippe. »

Anne :

« Il faut la récupérer. »

Puis la voix d’Henri :

« On ne peut plus. Antoine a déjà fait modifier les papiers. »

L’enregistrement s’arrêta.

Élise regarda Henri.

— Vous saviez depuis cette nuit-là.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Vous saviez qu’Antoine avait volé Sophie.

— Oui.

— Et vous ne l’avez jamais récupérée.

Henri baissa les yeux.

— Non.

Thomas se leva brusquement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Antoine avait déjà déclaré l’enfant sous le nom de Philippe.

— Ça ne vous empêchait pas d’aller la chercher !

— Antoine menaçait Claire.

— Toujours les menaces.

Thomas serra les mâchoires.

— Vous étiez tous adultes.

Il regarda Henri.

— Et vous avez laissé un bébé grandir avec lui.

Henri ne répondit pas.

Thomas murmura :

— Ma sœur.

René reprit :

— Pourquoi m’avoir fait croire que je n’avais jamais su pour Élise ?

Henri répondit :

— Parce qu’Anne avait disparu.

— Et ?

— Si tu te souvenais avoir une fille, tu l’aurais cherchée.

— Oui.

— Et Antoine t’aurait suivi.

— Donc tu as décidé que j’oublierais.

— Oui.

René s’approcha.

Il ne toucha pas Henri.

Mais son regard suffit.

— Tu n’avais aucun droit.

Henri acquiesça.

— Non.

René sembla surpris.

— C’est tout ?

— Que veux-tu que je dise ?

— Une excuse.

Henri regarda le sol.

— J’ai essayé de sauver trois enfants.

— En détruisant quatre adultes.

Henri ne répondit pas.

Élise prit la cassette.

— Je la garde.

Marc acquiesça.

— Oui.

— Et maintenant on va au domaine.


Le vieux domaine des Delacroix dominait une route étroite au-dessus de Bandol.

Une grande bâtisse de pierre entourée de pins.

Des volets sombres.

Une cour intérieure.

Aucune voiture devant.

René ralentit.

— Trop calme.

Élise répondit :

— Peut-être qu’ils sont partis.

— Non.

— Comment vous savez ?

— Parce qu’Antoine veut une scène.

Thomas, dans la voiture derrière eux, gara près du portail.

Ils descendirent.

Anne.

Lucas.

Thomas.

René.

Élise.

Henri avait finalement insisté pour venir.

Personne ne l’en avait empêché.

La grande porte du domaine était ouverte.

Une lumière brillait à l’intérieur.

Ils entrèrent.

Le hall était vide.

Puis une voix masculine âgée résonna :

— René.

René se figea.

La voix venait du salon.

Ils avancèrent.

Antoine était là.

Assis près d’une cheminée éteinte.

Cheveux blancs.

Visage maigre.

Une cicatrice discrète près du menton.

L’homme qui s’était fait passer pour Louis Martin.

Le mort de 1998.

Le survivant de Sisteron.

Il sourit.

— Tu as vieilli.

René répondit :

— Toi pas assez.

Antoine eut un léger rire.

Puis regarda Élise.

Longuement.

— La fille de René.

Élise sentit sa poitrine se contracter.

— Apparemment.

— Ce n’est plus « apparemment ».

Il désigna une table.

Un dossier ADN y reposait.

— J’ai fait refaire le test il y a deux semaines.

René fronça les sourcils.

— Avec quel échantillon ?

Antoine sourit.

— Le tien.

— Comment ?

— Tu laisses toujours ton verre sur le comptoir quand tu vas aux toilettes.

René devint immobile.

Le café.

Quelqu’un l’avait surveillé.

Antoine regarda Élise.

— René Fournier est ton père biologique.

Puis il regarda Anne.

— Et Anne, ta mère.

Élise ne répondit rien.

Thomas entra.

Antoine tourna les yeux vers lui.

— Thomas.

Thomas resta froid.

— Antoine.

Le vieil homme sourit.

— Tu ne m’appelles plus grand-père ?

— Je ne sais plus ce que vous êtes.

— Ton arrière-grand-père, techniquement.

Thomas eut un rire sec.

— Gardez-le.

Antoine le regarda avec amusement.

— Philippe t’a bien élevé.

Thomas serra les mâchoires.

— Où est mon père ?

Antoine répondit :

— En route.

— Où est Sophie ?

Le sourire d’Antoine disparut légèrement.

— Là-haut.

René fit un mouvement.

Antoine leva une main.

— Elle va bien.

— Je veux la voir.

— Elle veut te voir aussi.

Élise intervint :

— Claire ?

Antoine la regarda.

— Avec Chloé.

— Où ?

— Elles sont parties.

— Où ?

— Je ne sais pas.

— Mensonge.

Antoine eut un sourire.

— Tu ressembles à René quand tu fais ça.

Élise ne répondit pas.

Anne demanda :

— Pourquoi réunir tout le monde ?

Antoine la regarda.

— Parce que j’en ai assez de vos mensonges.

René eut un rire incrédule.

— Toi ?

— Oui.

— Tu as volé un bébé.

— Oui.

— Tu t’es fait passer pour Louis.

— Oui.

— Tu as essayé de me tuer.

— Plusieurs fois.

René se figea.

Antoine ne détourna pas les yeux.

— Et maintenant tu es fatigué des mensonges ?

— Exactement.

Henri s’avança.

— Arrête ton théâtre.

Antoine regarda son père.

— Bonjour, Henri.

— Où est Philippe ?

— Il arrive.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il faut enfin lui dire qui est Sophie.

René fronça les sourcils.

— Ma fille.

Antoine répondit :

— Peut-être.

Silence.

Élise sentit immédiatement le danger.

— Vous venez de dire que le test confirme que René est mon père.

— Pour toi, oui.

— Et Sophie ?

Antoine sourit légèrement.

— C’est plus compliqué.

Thomas serra les mâchoires.

— Elle a quel père ?

Antoine répondit :

— René.

René cessa de respirer.

— Alors pourquoi « peut-être » ?

Antoine le regarda.

— Parce que Sophie n’est pas la jumelle de Chloé.

Silence.

Anne fronça les sourcils.

— Quoi ?

Antoine continua :

— Claire a eu des jumelles.

— Oui.

— Chloé et une autre fille.

— Sophie.

Antoine secoua la tête.

— Non.

Thomas devint blanc.

Élise sentit un nouveau vertige.

— Alors qui est Sophie ?

Antoine regarda Anne.

Anne pâlit.

— Non...

René se tourna.

— Quoi ?

Anne ferma les yeux.

Antoine répondit :

— Sophie est le premier enfant d’Anne et René.

Le salon devint totalement silencieux.

Élise fixa Antoine.

— Premier ?

Anne pleurait.

René ne comprenait plus.

— Anne a eu une fille avant Élise ?

Antoine acquiesça.

— Oui.

— Quand ?

— Deux ans plus tôt.

— 1998 ?

— Oui.

René regarda Anne.

— Tu as été enceinte de moi en 1998 ?

Elle ferma les yeux.

— Oui.

— Et tu m’as dit que tu avais perdu le bébé.

— C’est ce qu’on m’avait dit.

— Qui ?

Anne regarda Henri.

René se tourna lentement.

Henri devint blanc.

— Non.

Antoine sourit.

— Voilà.

René fixa Henri.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Henri répondit :

— L’enfant était en danger.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Je l’ai confiée à quelqu’un.

— À qui ?

Henri ne répondit pas.

Antoine leva légèrement la tête.

— Moi.

René recula.

— Non.

Antoine continua :

— Sophie était déjà avec moi deux ans avant la naissance des jumelles de Claire.

Thomas resta figé.

— Alors mon père savait ?

— Philippe croyait que Sophie était ma fille.

— Votre fille ?

— Oui.

— Et plus tard vous lui avez fait croire qu’elle était la sienne.

— Oui.

René fixa Anne.

— Tu pensais Sophie morte.

— Oui.

— Et en 2000 tu as eu Élise.

— Oui.

— Puis Lucas.

Anne répondit :

— Oui.

René passa une main sur son visage.

Trois enfants.

Sophie.

Élise.

Lucas.

Tous cachés.

Tous séparés.

Antoine ajouta :

— Et tu n’as découvert aucun d’eux correctement.

René le regarda avec haine.

— Pourquoi Sophie ?

— Parce qu’Henri me l’a donnée.

Henri intervint :

— Je ne te l’ai pas donnée.

— Tu l’as déposée chez quelqu’un qui travaillait pour moi.

— Je pensais qu’elle serait cachée.

— Elle l’a été.

Antoine eut un sourire.

— Chez moi.

René regarda Henri.

Le vieil homme baissa les yeux.

— Je suis désolé.

René répondit :

— Je ne veux plus entendre cette phrase.

À l’étage, un bruit.

Des pas.

Tout le monde leva les yeux.

Une jeune femme apparut en haut de l’escalier.

Vingt-huit ans environ.

Cheveux châtain foncé.

Peau claire.

Regard bleu-gris.

Le même regard que René.

Elle descendit lentement.

René ne bougea plus.

Sophie s’arrêta à quelques mètres.

Elle regarda l’homme.

Puis Anne.

Puis Élise.

— Alors c’est vrai.

Sa voix tremblait légèrement.

René ne savait pas quoi dire.

— Sophie...

Elle eut un sourire douloureux.

— Au moins tu connais mon prénom.

— Je...

— Antoine vient de me raconter.

Elle regarda Anne.

— Tout.

Anne pleurait.

— Sophie...

La jeune femme leva une main.

— Non.

Elle se tourna vers René.

— Tu es mon père ?

René sentit ses yeux brûler.

— Oui.

— Tu le savais ?

— Non.

— Jamais ?

— Jamais.

Sophie regarda Antoine.

— Il dit la même chose.

Antoine répondit :

— Parce que c’est vrai.

Sophie se tourna vers Élise.

Les deux jeunes femmes se regardèrent.

Même père.

Même mère.

Mais pas jumelles.

Sœurs.

Élise sentit une émotion qu’elle ne pouvait pas définir.

— Salut.

Sophie eut presque un rire.

— C’est tout ?

Élise haussa légèrement les épaules.

— J’ai eu une longue nuit.

Sophie sourit malgré elle.

— Moi aussi.

Thomas regardait la femme qu’il avait appelée sa sœur toute sa vie.

— Sophie.

Elle se tourna.

— Thomas.

— Tu vas bien ?

— Non.

— Moi non plus.

Un silence.

Puis Sophie répondit :

— Ça fait au moins un point commun.

Thomas eut un faible sourire.

Mais Antoine frappa doucement la table du bout des doigts.

— Touchant.

René se tourna.

— Tu voulais nous réunir. C’est fait.

— Pas encore.

— Qui manque ?

Antoine regarda la porte.

— Philippe.

Comme s’il avait été attendu par la maison elle-même, une voiture s’arrêta dehors.

Thomas se figea.

Des pas.

Puis Philippe Delacroix entra.

Soixante ans.

Manteau sombre.

Visage fermé.

Il regarda son père biologique.

Antoine.

Puis Henri.

Puis Thomas.

Enfin Sophie.

— Qu’est-ce qu’elle fait ici ?

Sophie pâlit.

Thomas répondit :

— Papa.

Philippe ne le regarda même pas.

— Sophie, viens.

Elle resta immobile.

— Non.

Philippe fronça les sourcils.

— Quoi ?

Sophie regarda René.

— Je reste.

Philippe suivit son regard.

Son visage changea.

— Fournier.

René répondit :

— Delacroix.

Philippe regarda Antoine.

— Qu’est-ce que tu lui as raconté ?

Antoine sourit.

— La vérité.

— Tu ne connais pas le mot.

— Sophie est la fille de René et Anne.

Philippe devint blanc.

— Non.

— Si.

— Elle est ma fille.

Antoine secoua la tête.

— Tu l’as élevée comme telle.

Philippe regarda Sophie.

Elle pleurait.

— Papa...

Il se figea.

Elle venait encore de l’appeler papa.

Malgré tout.

Philippe sembla se briser une seconde.

— Sophie.

Elle continua :

— Est-ce que tu savais que je n’étais pas ta fille biologique ?

Long silence.

Philippe baissa les yeux.

Sophie comprit.

— Tu savais.

— Depuis quelques années.

— Combien ?

— Huit.

Elle recula.

— Huit ans.

— Oui.

— Et tu ne m’as jamais rien dit.

— Antoine m’avait fait promettre...

Sophie eut un rire incrédule.

— Lui ?

Elle désigna le vieil homme.

— Tu obéis encore à lui ?

Philippe ne répondit pas.

Thomas intervint :

— Toute notre vie, tu as obéi.

Philippe se tourna.

— Tu ne sais rien.

— Alors explique.

— Pas ici.

Antoine sourit.

— Au contraire.

Philippe fixa son père.

— Pourquoi tu fais ça ?

Antoine répondit :

— Parce que je vais mourir.

Silence.

Tout le monde se figea.

Thomas fronça les sourcils.

— Quoi ?

Antoine resta calme.

— Cancer.

— Depuis quand ?

— Deux ans.

Henri ferma les yeux.

— Voilà pourquoi tu es revenu.

— Oui.

René eut un rire froid.

— Tu veux mourir entouré de famille ?

— Non.

— Alors ?

Antoine regarda Sophie.

Puis Thomas.

Puis Élise.

— Je veux décider de ce qui reste après moi.

Thomas répondit :

— Rien.

Antoine eut un sourire.

— Tu serais surpris.

Philippe se raidit.

— Le domaine ?

— Pas seulement.

— Les sociétés ?

— Certaines.

— Quoi d’autre ?

Antoine regarda René.

— Les archives.

René fronça les sourcils.

— Lesquelles ?

— Tout ce qu’Henri a fait depuis les années 1970.

Henri devint blanc.

— Tu les as gardées.

— Oui.

— Où ?

— En sécurité.

Élise demanda :

— Pourquoi ça nous concerne ?

Antoine regarda Thomas.

— Parce que Philippe voulait les détruire.

Thomas se tourna vers son père.

— C’est vrai ?

Philippe resta silencieux.

Antoine poursuivit :

— Claire voulait les transmettre à la police.

Élise se figea.

— Où est Claire ?

Antoine répondit :

— Partie chercher une copie.

— Avec Chloé ?

— Oui.

— Où ?

— Marseille.

René demanda :

— Et tu les as laissées partir.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elles ne sont plus le problème.

Philippe serra les mâchoires.

— Arrête.

Antoine le regarda.

— Tu as peur ?

— Non.

— Alors dis à Thomas ce que tu as fait à Étienne Vasseur.

Thomas devint immobile.

Philippe ferma les yeux.

— Pas maintenant.

Thomas eut un rire amer.

— Vous avez tous la même phrase.

— Thomas.

— Est-ce que tu l’as tué ?

Philippe ne répondit pas.

— Papa.

Silence.

— Oui.

Thomas baissa la tête.

Philippe continua :

— Je ne voulais pas.

René eut un rire sans joie.

— Évidemment.

Philippe se tourna.

— Étienne allait remettre les comptes à la police.

— Alors tu l’as tué.

— On s’est battus.

— Et il est tombé de la falaise.

Philippe ferma les yeux.

— Oui.

Thomas secoua la tête.

— Et tu as laissé Antoine fabriquer un faux enregistrement.

— Pour protéger Claire.

— Claire ?

Philippe regarda Élise.

— Elle était avec Étienne.

— Donc ?

— Si la police enquêtait sur lui, elle apparaissait dans ses dossiers.

Élise répondit :

— Encore quelqu’un qu’on « protège » avec un crime.

Philippe ne répondit pas.

Antoine prit une enveloppe sur la table.

— C’est pour ça que je vous ai réunis.

René fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Mon testament.

Thomas eut un rire.

— Je n’en veux pas.

— Tu n’en connais pas le contenu.

— Ça ne change rien.

Antoine regarda Sophie.

— Toi ?

— Non.

Élise :

— Non.

René eut presque un sourire.

Antoine répondit :

— Ce n’est pas l’argent qui compte.

— Alors quoi ?

Il posa trois petites clés sur la table.

— Les archives sont dans trois coffres.

— Pourquoi trois ?

— Parce qu’aucune personne ne doit pouvoir tout ouvrir seule.

— Qui a les clés ?

Antoine désigna :

— Thomas.

— Sophie.

Puis il regarda Élise.

— Et toi.

Élise fronça les sourcils.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu es la seule ici que je n’ai pas élevée, manipulée ou utilisée.

Elle eut un rire incrédule.

— Vous m’avez fait suivre pendant des mois.

— Tardivement.

— Ce n’est pas mieux.

Antoine acquiesça.

— Non.

— Et qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse des archives ?

Il répondit :

— Ce que je n’ai jamais eu le courage de faire.

— Quoi ?

— Les rendre publiques.

Henri se leva brutalement.

— Non.

Tout le monde se tourna.

Antoine sourit.

— Voilà.

Henri serra sa canne.

— Tu vas détruire des dizaines de familles.

— Les nôtres ont détruit les leurs.

— Des gens innocents sont dans ces dossiers.

— Alors ils seront protégés.

Henri regarda Thomas.

— Tu ne comprends pas.

Thomas répondit :

— J’ai compris assez.

Antoine continua :

— Les trois clés ouvrent les coffres physiques. Mais il existe une quatrième sécurité.

René fronça les sourcils.

— Laquelle ?

Antoine regarda Sophie.

Puis Élise.

— Un code biologique.

Thomas eut un rire fatigué.

— ADN.

— Oui.

— De qui ?

Antoine répondit :

— Des deux filles de René.

Silence.

René regarda Élise et Sophie.

— Pourquoi elles ?

Antoine eut un sourire étrange.

— Parce que Claire avait insisté.

Élise se figea.

— Ma mère adoptive a participé à ça ?

— Oui.

— Quand ?

— En 2014.

— Avant sa fausse mort.

— Oui.

— Pourquoi ?

Antoine regarda Élise.

— Parce qu’elle savait qu’un jour il faudrait quelqu’un qui n’appartienne pas aux Delacroix pour décider.

Élise regarda Sophie.

— Mais Sophie a été élevée par eux.

— Oui.

— Moi non.

— Exactement.

Sophie fronça les sourcils.

— Et pourquoi mon ADN ?

Antoine répondit :

— Parce que tu es la preuve du crime originel.

Elle pâlit.

— Quel crime ?

— Ton enlèvement.

René fixa Antoine.

— Tu as gardé la preuve.

— Oui.

— Pourquoi ?

Antoine répondit simplement :

— Parce que je savais qu’un jour Philippe essaierait de me faire porter toute la faute.

Philippe se tourna brutalement.

— Tu veux vraiment raconter ça ?

Antoine sourit.

— Oui.

Thomas regarda son père.

— Quoi ?

Philippe ferma les yeux.

Antoine continua :

— Ce n’est pas moi qui ai choisi Sophie.

René sentit immédiatement quelque chose.

— Qui ?

Antoine regarda Philippe.

Sophie devint blanche.

— Papa ?

Philippe ne répondit pas.

Antoine dit :

— Philippe a choisi quel bébé prendre.

Silence.

Sophie fixa l’homme qui l’avait élevée.

— Toi ?

Philippe semblait incapable de parler.

— Pourquoi moi ?

— Sophie...

— Pourquoi moi ?

Philippe ferma les yeux.

— Parce que tu avais les yeux de Claire.

Sophie ne comprit pas.

— Et ?

— Je pensais que tu étais ma fille.

— Donc tu m’as volée.

— Je pensais te sauver.

Sophie eut un rire brisé.

— De ma mère ?

— De cette famille.

Elle regarda autour d’elle.

— Et tu m’as amenée dans cette famille.

Philippe n’eut rien à répondre.

Élise regarda René.

Il semblait sur le point de céder.

Deux filles.

L’une élevée loin de lui.

L’autre volée.

Toutes deux présentes maintenant dans la maison de ceux qui avaient décidé de leur vie.

René fixa Philippe.

— Tu savais qu’elle pouvait être ma fille.

— Pas à l’époque.

— Quand l’as-tu appris ?

— Huit ans plus tôt.

— Et tu ne m’as rien dit.

Philippe répondit :

— Tu aurais essayé de la reprendre.

— Oui.

— Elle était ma fille.

René fit un pas.

— Elle n’était pas un objet à reprendre.

Philippe se tut.

Sophie regarda les deux hommes.

Puis dit doucement :

— Il a raison.

Philippe pâlit.

Sophie continua :

— Tu m’as élevée.

— Oui.

— Tu es mon père.

René ferma les yeux.

Sophie regarda René.

— Et toi, tu es mon père biologique.

René acquiesça.

— Oui.

— Je ne vais pas choisir ce soir.

René répondit immédiatement :

— Tu n’as pas à choisir.

Philippe regarda René.

Quelque chose changea dans son expression.

Peut-être de la honte.

Peut-être du soulagement.

Antoine observait tout.

Élise le remarqua.

— Vous êtes satisfait ?

— Non.

— Pourtant vous avez exactement la scène que vous vouliez.

Antoine secoua la tête.

— Il manque encore quelqu’un.

René soupira.

— Qui ?

Antoine regarda l’entrée.

— Louis.

Marc n’était pas venu.

Mais Louis Martin...

le véritable Louis...

était toujours quelque part.

René se figea.

— Louis est vivant ?

Antoine eut un léger sourire.

— Oui.

— Où ?

— Ici.

Tout le monde se tourna.

Une porte latérale s’ouvrit.

Un homme d’une soixantaine d’années entra.

Même visage que celui des anciennes photographies.

Mais cette fois, une cicatrice visible au menton.

René cessa de respirer.

— Louis...

L’homme s’arrêta.

Vingt-deux ans.

Deux amis.

Une accusation.

Une disparition.

Louis regarda René.

— Ça fait longtemps.

René ne trouva rien à répondre.

Louis regarda Élise.

Puis Sophie.

— Alors tu les as retrouvées.

René murmura :

— Pourquoi tu m’as laissé croire que tu étais mort ?

Louis eut un rire triste.

— La même raison que tout le monde ici.

René ferma les yeux.

— Ne dis pas « pour te protéger ».

Louis répondit :

— D’accord.

Il marqua une pause.

— Pour me protéger, moi.

René releva les yeux.

La réponse était au moins différente.

— De qui ?

Louis regarda Antoine.

— De lui.

Antoine ne bougea pas.

René demanda :

— Tu croyais que j’avais saboté ta moto.

— Oui.

— Ce n’était pas moi.

Louis acquiesça.

— Je sais maintenant.

— Depuis quand ?

— Trois semaines.

— Marc.

— Oui.

René serra la mâchoire.

— Vingt-deux ans.

Louis baissa les yeux.

— Oui.

— Et tu ne pouvais pas m’appeler ?

— J’avais honte.

— De quoi ?

— De t’avoir cru capable de ça.

René resta silencieux.

Puis Louis regarda Antoine.

— Et je suis venu parce qu’il m’a promis une chose.

— Quoi ?

— La vérité sur Claire.

Élise fronça les sourcils.

— Encore quoi ?

Louis la regarda.

— Claire ne s’est pas contentée d’élever Élise.

— On sait.

— Elle m’a demandé quelque chose avant de disparaître en 2015.

René se tendit.

— Quoi ?

Louis répondit :

— De retrouver la sœur d’Élise.

Sophie fronça les sourcils.

— Moi ?

Louis secoua la tête.

— Non.

Silence.

Élise sentit son cœur tomber.

— Il y en a encore une ?

Antoine ferma les yeux.

René se tourna vers lui.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Louis regarda Élise.

— Claire a élevé deux petites filles pendant quelques mois en 2000.

Anne pâlit.

— Non.

Louis acquiesça.

— Si.

— Élise et qui ?

Louis répondit :

— Le bébé que Claire avait elle-même mis au monde.

Silence.

Élise sentit immédiatement.

— Chloé.

Louis secoua lentement la tête.

— Non.

Thomas fronça les sourcils.

— Mais Chloé est sa fille biologique.

— Oui.

— Alors ?

Louis regarda Antoine.

— Claire avait eu des jumelles.

Tout le monde resta immobile.

— On sait.

dit Élise.

— Chloé et ?

Louis répondit :

— Manon.

Antoine baissa les yeux.

René se raidit.

— Qui est Manon ?

Louis regarda Thomas.

— Tu la connais.

Thomas pâlit.

— Qui ?

Louis répondit :

— La femme avec qui tu étais fiancé avant Élise.

Thomas cessa de respirer.

— Manon Leroy ?

— Oui.

Élise regarda Thomas.

Elle se souvenait qu’il lui avait parlé une fois d’une ancienne relation.

Très peu.

Une femme partie brutalement deux ans plus tôt.

Thomas murmura :

— Impossible.

Louis répondit :

— Manon est la sœur jumelle de Chloé.

— Et la fille de Claire.

— Oui.

Élise ferma les yeux.

Encore une personne entrée dans la vie de Thomas sans qu’il connaisse leur véritable lien.

— Thomas était fiancé à sa...

Louis répondit :

— Tante biologique, si Philippe est bien son père.

Thomas devint livide.

Antoine intervint :

— Voilà pourquoi il faut arrêter les faux noms.

Personne n’apprécia la remarque.

Thomas regarda Louis.

— Où est Manon ?

Louis ne répondit pas.

— Où ?

Antoine le fit.

— Avec Claire et Chloé.

Thomas sentit son corps se tendre.

— Marseille.

— Non.

Antoine sourit.

— Elles n’y sont jamais allées.

Élise fixa Antoine.

— Où sont-elles ?

Il regarda les trois clés sur la table.

— Au premier coffre.

René fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que Claire ne veut pas que je décide seul de ce qui arrive aux archives.

— Et ?

— Elle attend Élise.

Le téléphone d’Élise vibra.

Un message.

Cette fois, un numéro qu’elle connaissait.

Celui de sa mère.

Claire.

Après onze années de silence.

« Élise, si tu es avec René, viens avec lui. Personne d’autre. »

Élise sentit ses yeux se remplir.

Deuxième message :

« Je vais enfin tout te dire moi-même. »

Puis une adresse.

Une ancienne chapelle abandonnée dans l’arrière-pays.

René regarda l’écran.

— Seuls tous les deux.

Élise acquiesça.

Sophie s’approcha.

— Je peux venir.

Élise la regarda.

Sa sœur.

Nouvelle.

Étrangère.

— Non.

Sophie baissa légèrement les yeux.

Élise ajouta :

— Pas parce que je ne veux pas de toi.

Sophie releva la tête.

— Alors ?

— Parce que pour une fois, je veux que quelqu’un respecte exactement ce que ma mère demande.

Sophie acquiesça.

— D’accord.

René prit ses clés.

Antoine intervint :

— Avant de partir.

René se retourna.

— Quoi encore ?

Antoine regarda Élise.

— Demande à Claire pourquoi elle n’est pas venue te chercher après 2015.

Élise serra les mâchoires.

— Elle me le dira.

— Peut-être.

— Qu’est-ce que vous savez ?

Antoine eut un sourire triste.

— Elle n’a pas seulement disparu pour te protéger.

Élise sentit le danger.

— Pourquoi alors ?

Antoine répondit :

— Parce qu’elle avait peur que tu découvres ce qu’elle avait fait à ta vraie mère.

Silence.

Anne devint blanche.

René fronça les sourcils.

— Anne est sa mère.

Antoine acquiesça.

— Oui.

— Alors qu’est-ce que Claire lui a fait ?

Antoine regarda Anne.

Elle ne bougea plus.

Élise se tourna vers sa mère biologique.

— Anne ?

Elle ferma les yeux.

— Je voulais te le dire moi-même.

— Dire quoi ?

Anne regarda Claire absente, comme si elle la voyait.

Puis répondit :

— Claire n’a pas simplement accepté de t’élever.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Alors ?

Anne murmura :

— Elle t’a prise sans mon accord.

Le salon devint silencieux.

René devint blanc.

— Quoi ?

Anne pleurait.

— Après l’échange des bébés, je voulais récupérer Élise.

— Et ?

— Claire a refusé.

Élise fixa Anne.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle disait qu’Antoine retrouverait l’enfant si je revenais avec toi.

— Et vous avez accepté ?

— Non.

— Alors ?

Anne regarda René.

— Claire a disparu avant que je puisse te reprendre.

Élise sentit tout changer encore.

Claire, la femme qu’elle avait appelée mère, n’avait peut-être pas seulement sauvé un bébé.

Elle avait choisi de le garder.

— Elle m’a enlevée.

Anne répondit doucement :

— Oui.

René ne bougea plus.

Élise regarda le message de Claire sur son téléphone.

Je vais enfin tout te dire moi-même.

Puis elle leva les yeux vers René.

— On y va.

Il acquiesça.

Cette fois, lorsqu’ils quittèrent le domaine, Élise ne savait plus si elle allait retrouver sa mère...

ou confronter la femme qui l’avait volée.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 7 — Celle qu’elle appelait maman

La chapelle abandonnée se trouvait à l’écart de la route, au milieu des pins.

Quand René coupa le moteur, Élise ne bougea pas.

La petite construction de pierre apparaissait derrière les arbres, éclairée par une seule lampe extérieure.

Pas de voiture visible.

Pas de bruit.

Seulement le vent.

Et les cigales nocturnes, étrangement présentes malgré l’heure.

René regarda Élise.

— Tu veux que j’entre en premier ?

— Non.

— D’accord.

Elle inspira profondément.

— Et si elle n’est pas là ?

— Alors on repart.

— Et si c’est un piège ?

René regarda la chapelle.

— Alors on saura au moins qui l’a préparé.

Élise eut un faible sourire.

— Vous avez toujours une réponse.

— Pas toujours la bonne.

Elle ouvrit la portière.

Ils marchèrent jusqu’à la vieille porte en bois.

Elle était entrouverte.

Élise s’arrêta.

— Maman ?

Aucune réponse.

Puis une voix féminine.

Plus vieille.

Fragile.

Mais immédiatement reconnaissable.

— Entre, Élise.

Elle cessa de respirer.

Onze ans.

Onze années sans entendre cette voix.

Elle poussa la porte.

L’intérieur de la chapelle était simple.

Quelques bancs poussiéreux.

Des bougies éteintes.

Une table au fond.

Et devant cette table se tenait une femme.

Cheveux gris mêlés de brun.

Visage amaigri.

Des rides autour des yeux.

Mais c’était elle.

Claire.

Vivante.

Élise resta immobile.

Claire aussi.

René s’arrêta près de la porte.

Il ne parla pas.

Claire murmura :

— Mon Dieu...

Élise sentit les larmes monter.

Puis la colère les repoussa.

— Non.

Claire baissa les yeux.

— Élise...

— Tu n’as pas le droit.

— Je sais.

— Non.

Elle s’approcha de quelques pas.

— Tu ne sais pas.

Claire pleurait déjà.

— J’avais quinze ans.

— Je sais.

— J’ai enterré une boîte.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

— J’ai parlé à cette boîte.

Le visage de Claire se brisa.

— Élise...

— Pendant deux ans, chaque dimanche.

René détourna légèrement les yeux.

— Je racontais ma semaine à un cercueil vide.

Claire posa une main sur sa bouche.

— Je suis désolée.

Élise eut un rire froid.

— Tout le monde est désolé.

Elle regarda René.

Puis Claire.

— Vous avez tous exactement les mêmes mots.

Claire ne répondit pas.

Élise continua :

— Pourquoi ?

— Parce que Philippe m’avait retrouvée.

— Je sais déjà ça.

Claire releva les yeux, surprise.

— Anne t’a parlé.

— Beaucoup de monde m’a parlé.

— Anne est là ?

— Pas ici.

Claire acquiesça lentement.

— Bien.

Élise sentit immédiatement quelque chose.

— Tu as peur d’elle ?

Claire ne répondit pas.

— Parce que tu m’as prise.

Silence.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

René se raidit derrière Élise.

— Donc c’est vrai.

Claire le regarda.

Après plus de vingt ans, leurs regards se croisèrent.

— Bonjour, René.

Il répondit froidement :

— Pas vraiment.

Claire encaissa.

Élise s’approcha encore.

— Anne voulait me récupérer.

— Oui.

— Et tu es partie avec moi.

— Oui.

— Sans son accord.

— Oui.

— Donc tu m’as enlevée.

Claire inspira difficilement.

— Oui.

Le mot tomba sans excuse.

Élise resta silencieuse.

Elle ne s’attendait pas à ce que Claire l’admette aussi directement.

— Pourquoi ?

Claire regarda René.

Puis Élise.

— Parce qu’Anne voulait retourner voir Henri.

— Pour quoi ?

— Elle croyait encore qu’il pouvait arranger les choses.

— Et toi non.

— Non.

— Alors tu as décidé à sa place.

Claire baissa les yeux.

— Oui.

— Et à la mienne.

— Oui.

Élise serra les mâchoires.

— Tu avais une fille biologique.

Claire pâlit.

— Chloé.

— Et Manon.

Claire se figea.

— Tu sais pour Manon.

— Maintenant, oui.

Claire regarda le sol.

— Alors tu sais presque tout.

Élise eut un rire.

— J’ai entendu cette phrase environ quinze fois cette nuit.

Claire esquissa un sourire triste.

Puis son regard revint vers René.

— Tu sais pour Sophie ?

Il acquiesça.

— Oui.

— Je suis désolée.

— Arrête.

Claire se tut.

René continua :

— Tu savais qu’Anne avait eu Sophie.

— Non.

— Plus tard ?

— Oui.

— Et tu savais qu’Antoine l’élevait.

— À partir de 2007.

René resta immobile.

— Tu pouvais me le dire.

— Oui.

— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?

Claire répondit :

— Parce qu’Antoine surveillait encore ta vie.

— Tu as encore décidé.

— Oui.

René eut un rire sans joie.

— Au moins tu ne te défends plus.

Claire répondit :

— Je suis trop fatiguée pour ça.

Élise regarda les deux adultes.

— Je ne suis pas venue pour écouter vos regrets.

Claire acquiesça.

— Je sais.

Elle montra une enveloppe posée sur la table.

— J’ai apporté ce que tu veux.

Élise ne bougea pas.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le dossier complet de ta naissance.

— Encore un test ?

— Non.

Claire secoua la tête.

— Les dossiers de la clinique.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Les trois bébés.

— Oui.

— Sophie.

— Oui.

— Moi.

— Oui.

— Et tes jumelles.

Claire acquiesça.

— Chloé et Manon.

René fronça les sourcils.

— Quatre bébés.

Claire regarda René.

— Oui.

— On nous a parlé de trois.

— Parce qu’Antoine n’a jamais su pour Manon.

Thomas n’était pas là pour entendre.

Mais Élise comprit immédiatement l’importance.

— Comment ?

Claire répondit :

— Manon est née quelques minutes après Chloé. Une infirmière qui connaissait Anne l’a sortie de la maternité avant qu’Antoine arrive.

— Qui ?

— Jeanne Morel.

René fronça les sourcils.

— Elle travaillait avec nous à Marseille.

— Oui.

— Où a-t-elle emmené Manon ?

— Chez sa sœur à Aix.

— Et Manon a grandi comme Manon Leroy.

— Oui.

Élise pensa à Thomas.

À son ancienne fiancée.

Encore un lien familial créé par le mensonge.

— Claire.

— Oui ?

— Qui était le père de Chloé et Manon ?

Claire resta silencieuse.

René regarda Élise.

Puis Claire.

— Étienne ?

Claire secoua la tête.

— Non.

Élise sentit un nouveau vertige.

— Philippe ?

— Non.

— Antoine ?

— Non.

— Alors qui ?

Claire regarda René.

Il se figea.

— Non.

Elle secoua la tête.

— Pas toi.

René souffla.

Élise perdit patience.

— Alors qui ?

Claire ferma les yeux.

— Louis.

Silence.

René ne bougea plus.

— Louis Martin ?

— Oui.

— Tu étais avec Louis aussi ?

Claire acquiesça.

René détourna le regard.

Un vieux mélange de colère et de douleur traversa son visage.

Élise le vit.

Claire continua :

— Après Étienne.

— Donc Chloé et Manon sont les filles de Louis.

— Oui.

— Louis le sait ?

— Non.

René releva brusquement les yeux.

— Il est au domaine.

Claire pâlit.

— Quoi ?

— Antoine l’a fait venir.

— Louis est avec Antoine ?

— Oui.

Claire resta immobile.

— Alors il va lui dire.

Élise fronça les sourcils.

— Pourquoi tu ne voulais pas que Louis sache ?

Claire regarda sa fille.

— Parce qu’il aurait essayé de récupérer les filles.

— Et ?

— Philippe surveillait Chloé.

— Manon était cachée.

— Oui.

— Donc encore une fois, tu as pensé que le silence était plus sûr.

Claire acquiesça.

— Oui.

Élise soupira.

— Ça commence à devenir prévisible.

Claire baissa les yeux.

René demanda :

— Pourquoi me faire croire que je pouvais être le père d’Élise ?

Claire resta silencieuse.

— Pourquoi moi ?

Elle releva les yeux.

— Parce que je savais que si quelque chose m’arrivait, tu ne laisserais jamais un enfant de moi seul.

René devint immobile.

— Tu m’as utilisé.

— Oui.

— Pendant vingt-six ans.

— Oui.

— Même quand tu savais qu’Élise était la fille d’Anne et moi.

Claire acquiesça.

— Oui.

René sembla profondément blessé.

— Tu savais.

— À partir de 2014.

— Et tu n’as rien dit.

— Non.

Élise regarda Claire.

— Pourquoi attendre 2014 pour tester ?

— Parce qu’Anne m’avait laissé quelque chose.

— Quoi ?

Claire ouvrit l’enveloppe.

Elle sortit une ancienne photographie.

Anne.

Plus jeune.

Enceinte.

À côté d’elle...

René.

Ils riaient.

René se figea.

— Je n’ai jamais vu cette photo.

— Anne l’avait cachée dans un dossier.

Élise regarda le dos.

Une date.

Septembre 1999.

— Quelques mois avant ma naissance.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Et ?

Claire sortit une lettre.

— Anne avait écrit que si elle disparaissait, son enfant devait être confié à René.

René ferma les yeux.

— Elle voulait que je l’élève.

— Oui.

— Et toi, tu as gardé Élise.

— Oui.

René s’approcha légèrement.

— Pourquoi ?

Claire ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Parce que je venais de perdre Manon.

Élise fronça les sourcils.

— Tu pensais qu’elle était morte ?

— Oui.

— Et Chloé ?

— Antoine avait déjà retrouvé sa trace.

— Alors tu m’as gardée pour remplacer tes filles.

Claire pâlit.

Le silence devint brutal.

Élise sentit immédiatement qu’elle avait touché quelque chose.

— C’est ça ?

Claire secoua la tête.

— Pas consciemment.

— Ça veut dire oui.

— Non.

— Tu venais de perdre deux filles.

— Oui.

— Anne t’a confié temporairement la sienne.

— Oui.

— Et quand elle a voulu me reprendre, tu es partie.

Claire pleurait.

— Oui.

Élise recula.

— Donc peut-être que tout ton discours sur me protéger...

— Je t’aimais.

— Je ne demande pas ça.

— Je t’aimais !

La voix de Claire monta pour la première fois.

Élise se figea.

Claire reprit plus doucement :

— Oui, j’étais détruite.

— Alors tu m’as gardée.

— Au début, peut-être.

Elle pleurait maintenant ouvertement.

— Mais après quelques jours, tu n’étais plus l’enfant d’Anne dans ma tête.

René serra les mâchoires.

Claire continua :

— Tu étais Élise.

— Ma fille.

— Oui.

— Une fille que tu avais volée.

— Oui.

Le mot resta.

Claire ne chercha pas à l’effacer.

Élise baissa les yeux.

Elle se souvenait pourtant d’une enfance heureuse.

Pas parfaite.

Mais heureuse.

Claire l’avait aimée.

Elle n’en doutait pas.

Et c’était justement ce qui rendait tout si difficile.

Un ravisseur pouvait être cruel.

Un menteur pouvait être froid.

Mais Claire avait été tendre.

Présente.

Aimante.

Élise ne savait pas comment ranger les deux vérités dans la même personne.

— Pourquoi simuler ta mort ?

Claire répondit :

— En 2014, j’ai retrouvé Chloé.

— Tu lui as parlé ?

— Oui.

Élise se figea.

— Marc a dit que non.

— Marc ne sait pas tout.

— Chloé savait donc que tu étais sa mère.

— Oui.

— Depuis 2014.

— Oui.

— Et elle ne m’a jamais rien dit.

— Je lui avais demandé.

Élise ferma les yeux.

— Bien sûr.

Claire continua :

— Chloé travaillait pour Philippe.

— Oui.

— Elle avait accès à ses dossiers.

— Et ?

— Elle a découvert quelque chose.

— Quoi ?

Claire regarda René.

— Le dossier de Sophie.

René se raidit.

— Chloé savait que Sophie était ma fille.

— Oui.

— Depuis 2014.

— Oui.

René eut un rire vide.

— Donc tout le monde savait sauf moi.

Claire ne répondit pas.

Élise reconnut cette douleur.

Elle l’avait ressentie toute la nuit.

— Et Chloé ?

demanda-t-elle.

— Elle voulait sortir Sophie de chez Antoine.

— Pourquoi elle ne l’a pas fait ?

— Parce que Sophie était adulte.

— Elle pouvait lui dire.

— Elle a essayé.

— Et ?

Claire ferma les yeux.

— Sophie l’a dénoncée à Philippe.

Silence.

Élise fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle croyait que Chloé essayait de détruire sa famille.

— Elle ne savait pas qui elle était.

— Non.

René demanda :

— Qu’est-ce que Philippe a fait ?

Claire répondit :

— Il a interrogé Chloé.

Thomas absent sembla presque présent dans le silence.

— Il lui a fait du mal ?

Claire secoua la tête.

— Pas physiquement.

— Alors ?

— Il lui a montré des dossiers.

— Lesquels ?

— Ceux d’Étienne Vasseur.

Élise comprit.

— Il lui a fait croire qu’Étienne était un criminel.

— Oui.

— Son père biologique.

Claire acquiesça.

— Mais tu viens de dire que Louis est son père.

Claire se figea.

Élise fronça les sourcils.

— Quoi ?

Claire ferma les yeux.

— J’ai fait une erreur.

René se raidit.

— Encore un test ?

Claire secoua la tête.

— Non.

— Alors ?

Elle s’assit lentement sur un banc.

— Étienne n’est pas le père de Chloé et Manon.

— Tu viens de dire Louis.

— Oui.

— Donc ?

Claire regarda Élise.

— Chloé croit qu’Étienne est son père.

— Mais c’est faux.

— Oui.

— Et Philippe aussi le croit ?

— Oui.

— Pourquoi maintenir ce mensonge ?

Claire répondit :

— Parce que si Philippe découvre que Louis est leur père...

René comprit.

— Il poursuivra Louis.

— Oui.

— Encore aujourd’hui ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire regarda René.

— Parce que Louis possède toujours l’enregistrement original.

— Celui du meurtre d’Étienne.

— Oui.

Élise fronça les sourcils.

— Mais Antoine a dit l’avoir.

Claire secoua la tête.

— Antoine a une copie.

— Louis a l’original.

— Oui.

— Donc Antoine a réuni Louis au domaine pour récupérer l’original.

— Exactement.

René sortit son téléphone.

— On doit revenir.

Claire se leva.

— Non.

— Louis est là-bas.

— Je sais.

— Sophie aussi.

— Je sais.

— Alors tu viens.

Claire secoua la tête.

— D’abord le coffre.

Élise fronça les sourcils.

— Quel coffre ?

Claire désigna une petite porte derrière l’autel.

— Le premier des trois.

René se tourna.

— Ici ?

— Oui.

— Antoine nous a dit que tu étais au premier coffre.

— Pour une fois, il disait vrai.

Élise regarda la porte.

— Qu’est-ce qu’il contient ?

Claire répondit :

— Les dossiers de naissance.

— Tous ?

— Les nôtres.

— Pourquoi c’est important ?

Claire s’approcha de la petite porte.

— Parce qu’il manque encore une vérité.

Élise eut un rire épuisé.

— Évidemment.

Claire ouvrit.

Une pièce étroite.

Une armoire métallique.

Deux serrures.

— Les clés ?

demanda René.

Claire sortit une clé.

— J’en ai une.

— L’autre ?

Elle regarda Élise.

— Toi.

Élise fronça les sourcils.

— Je n’ai rien.

René pensa immédiatement.

— Le box 17.

Élise sortit la petite clé qu’elle portait toujours.

Claire acquiesça.

— Oui.

Les deux clés entrèrent.

Déclic.

L’armoire s’ouvrit.

À l’intérieur, quatre dossiers épais.

SOPHIE.

ÉLISE.

CHLOÉ.

MANON.

René regarda Claire.

— Tu avais tout.

— Depuis 2015.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que je n’ai plus le choix.

Élise prit son dossier.

Acte de naissance original.

Anne Fournier.

Mère.

René Fournier.

Père.

Elle s’arrêta.

Pour la première fois de la nuit, un document correspondait à la vérité.

— C’est réel ?

Claire acquiesça.

— Oui.

René regarda le document.

Ses yeux se remplirent.

Son nom.

Celui d’Anne.

Élise.

Une famille qui avait existé sur le papier pendant quelques heures avant d’être effacée.

Élise posa le dossier.

Puis prit celui de Sophie.

Anne Fournier.

Mère.

Père...

René Fournier.

Elle regarda René.

— Elle est bien votre fille.

— Oui.

Claire acquiesça.

— Le test de 2014 l’a confirmé.

René ferma les yeux.

Deux filles.

Même père.

Même mère.

Élise et Sophie étaient sœurs biologiques complètes.

Élise prit le dossier de Chloé.

Claire Delorme.

Mère.

Louis Martin.

Père.

Puis celui de Manon.

Même chose.

— Chloé et Manon sont donc jumelles.

— Oui.

— Filles de Louis.

— Oui.

— Pas Étienne.

— Non.

Élise regarda Claire.

— Alors quelle vérité manque ?

Claire ne répondit pas.

Elle prit un cinquième dossier, caché derrière les autres.

René se figea.

— Il y en a un autre.

— Oui.

Élise sentit immédiatement une nouvelle peur.

— Qui ?

Claire posa le dossier.

THOMAS.

Silence.

— Thomas ?

Claire acquiesça.

— Pourquoi son dossier est avec ceux des bébés de 1998 et 2000 ?

— Parce que Thomas n’est pas né en 1992.

Élise fronça les sourcils.

— Il a trente-quatre ans.

— Non.

— Quoi ?

Claire répondit :

— Thomas a vingt-six ans.

Le silence fut total.

René ne bougea plus.

— Impossible.

Claire ouvrit le dossier.

— Le Thomas Delacroix né en 1992 est mort à six mois.

Élise sentit le froid l’envahir.

— Alors l’homme que je connais...

— A reçu son identité.

— Qui est-il ?

Claire ferma les yeux.

— Le troisième enfant né à la clinique en 2000.

Élise se figea.

— Tu viens de dire quatre bébés.

— Quatre filles dans les dossiers visibles.

— Alors Thomas...

Claire continua :

— Un garçon est né la même nuit.

René fronça les sourcils.

— De qui ?

Claire regarda Anne.

Absente.

Puis répondit :

— D’Anne.

Silence.

Élise cessa de respirer.

— Anne a eu des jumeaux ?

— Oui.

— Moi et Thomas ?

Claire acquiesça.

— Oui.

Élise sentit le monde se renverser.

Thomas.

L’homme qu’elle avait fréquenté pendant quatre mois.

N’était pas son cousin.

Pas son demi-frère.

Son frère jumeau.

— Non.

René devint blanc.

— Anne m’a eu deux enfants cette nuit-là.

Claire acquiesça.

— Élise et un garçon.

— Pourquoi personne ne le savait ?

— Henri l’a pris.

— Pourquoi ?

— Il avait besoin d’un héritier Delacroix.

Élise sentit la nausée.

— Le bébé Thomas officiel était mort.

— Oui.

— Donc Henri a remplacé l’enfant mort par le fils d’Anne.

— Oui.

René ferma les yeux.

— Mon fils.

Claire acquiesça.

— Oui.

Le silence devint insupportable.

Élise pensa aux quatre mois avec Thomas.

Elle recula brutalement.

— Non.

Claire se leva.

— Élise...

— Non.

Elle porta les deux mains à son visage.

— Non.

René s’approcha.

— Élise.

— Ne me touchez pas.

Il s’arrêta immédiatement.

Elle respirait trop vite.

— Thomas est mon frère.

Claire répondit doucement :

— Oui.

— Mon jumeau.

— Oui.

— Et personne...

Sa voix se brisa.

— Personne nous a dit.

Claire baissa les yeux.

Élise eut un rire nerveux.

— On s’est embrassés.

René ferma les yeux.

— Vous ne saviez pas.

— Ça ne change pas ce que je ressens maintenant.

— Non.

Claire murmura :

— Je suis désolée.

Élise se retourna brusquement.

— Arrête avec ça !

Le cri remplit la chapelle.

— Tu savais !

Claire pleurait.

— Depuis quand ?

— 2014.

— Tu savais que Thomas était mon frère depuis douze ans.

— Oui.

— Et tu me surveillais.

— Oui.

— Tu l’as vu entrer dans ma vie ?

Claire ne répondit pas.

Élise comprit.

— Tu savais.

— Pas immédiatement.

— Quand ?

— Deux mois après votre rencontre.

Élise devint blanche.

— Deux mois.

— Oui.

— Et tu ne m’as rien dit.

Claire ferma les yeux.

— Je voulais.

— Tu avais mon numéro !

— Oui.

— Tu pouvais envoyer deux mots : « Thomas est ton frère ».

Claire pleurait.

— J’avais peur qu’Antoine voie que j’étais vivante.

Élise fixa sa mère.

— Alors tu m’as laissée continuer avec mon frère.

Cette phrase détruisit tout ce qui restait.

Claire baissa la tête.

— Oui.

René se tourna brutalement vers elle.

— Ça, je ne peux pas défendre.

— Je ne te demande pas.

— Tu aurais pu me contacter.

— Et comment ?

— N’importe comment !

Claire se tut.

René continua :

— Tu pouvais prévenir Anne.

— Anne était surveillée.

— Lucas ?

— Aussi.

— Moi ?

Claire ne répondit pas.

René comprit.

— Tu pensais encore que ma sécurité comptait plus.

— Oui.

— Alors tu as laissé nos deux enfants...

Il n’arriva pas à terminer.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

Élise regarda le dossier de Thomas.

— Est-ce que lui sait ?

— Non.

— Philippe ?

— Il sait qu’il n’est pas son fils biologique.

— Mais pas qu’il est le mien.

— Non.

— Henri ?

— Oui.

— Antoine ?

— Oui.

Élise sentit une colère nouvelle.

— Antoine sait.

— Oui.

— Et il a encouragé Thomas à me trouver.

Claire devint immobile.

La pièce sembla se refroidir.

René comprit.

— Il savait ce qu’il faisait.

— Oui.

Élise regarda Claire.

— Antoine nous a réunis exprès.

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire répondit :

— Pour punir René.

Silence.

René cessa de respirer.

— Moi ?

— Antoine a toujours su que Sophie et Élise étaient tes filles.

— Et Thomas mon fils.

— Oui.

— Il a donc envoyé mon fils vers ma fille.

Claire acquiesça.

— Oui.

René devint livide.

Il s’appuya contre la table.

Pour la première fois, sa colère dépassait son contrôle.

— Je vais le tuer.

Élise se tourna immédiatement.

— Non.

René regarda sa fille.

— Élise...

— Non.

— Il savait.

— Je sais.

— Il vous a fait ça volontairement.

— Je sais.

— Alors ne me demande pas...

— Je ne vous demande pas de pardonner.

Elle s’approcha.

— Je vous demande de ne pas lui donner exactement ce qu’il veut.

René ne répondit pas.

— Il veut que vous redeveniez l’homme qu’il connaissait.

La phrase le frappa.

— Le type violent. Celui qu’il peut provoquer.

René ferma les yeux.

Élise continua :

— Ne lui donnez pas ça.

Long silence.

Puis René expira.

— D’accord.

Claire les regardait.

Quelque chose dans son expression ressemblait à de l’étonnement.

Élise se tourna vers elle.

— Quoi ?

— Rien.

— Claire.

Elle eut un petit sourire triste.

— Tu lui ressembles.

Élise répondit froidement :

— J’espère.

Claire accepta.

René prit le dossier de Thomas.

— On retourne au domaine.

Claire acquiesça.

— Je viens.

Élise la regarda.

— Oui.

Claire sembla surprise.

— Oui ?

— Thomas mérite d’entendre ça de quelqu’un qui savait.

— Élise...

— Ce n’est pas du pardon.

— Je sais.

— Et Chloé et Manon ?

Claire répondit :

— Elles sont en sécurité.

— Où ?

— Avec quelqu’un que tu connais.

— Qui ?

Claire hésita.

Puis :

— Marc.

René fronça les sourcils.

— Marc nous a dit que tu étais partie.

— Je lui ai demandé de mentir.

Élise eut un rire épuisé.

— Quelle surprise.

Claire baissa les yeux.

— Il les a conduites dans une maison à La Ciotat.

— Et l’adresse du domaine ?

— Antoine m’a fait croire qu’elles étaient avec lui.

— Donc il bluffait.

— En partie.

René demanda :

— Pourquoi venir ici alors ?

— Parce que j’avais besoin du dossier de Thomas avant de retourner là-bas.

— Pourquoi ?

Claire regarda Élise.

— Parce qu’Henri n’avouera jamais sans preuve.

— Avouer quoi ?

Claire répondit :

— Qu’il a fait remplacer le bébé Thomas.

— On a le dossier.

— Il y a plus.

Elle prit une petite cassette dans l’armoire.

— L’enregistrement de l’infirmière.

René fronça les sourcils.

— Jeanne Morel.

— Oui.

— Elle est vivante ?

Claire secoua la tête.

— Morte en 2018.

— Mais elle a enregistré une confession.

— Oui.

Élise regarda la cassette.

— On va la faire écouter à Thomas.

Claire acquiesça.

— Oui.

Ils allaient partir lorsque le téléphone d’Élise vibra.

Thomas.

Elle se figea.

Son nom sur l’écran avait désormais une signification complètement différente.

Son frère.

Son jumeau.

Elle décrocha.

— Thomas ?

Sa voix était étrange.

— Élise, où es-tu ?

— Avec René et Claire.

Silence.

— Claire ?

— Elle est vivante.

Thomas inspira.

— Évidemment.

Même dans cet instant, Élise eut presque envie de rire.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Philippe vient de partir.

— Où ?

— Je ne sais pas.

— Antoine ?

— Toujours ici.

— Sophie ?

— Avec moi.

Élise ferma les yeux.

Sa sœur.

Et Thomas.

Son frère.

Tous les enfants de René se trouvaient maintenant presque réunis.

— Thomas.

— Oui ?

Elle hésita.

Comment dire ça ?

Comment prononcer une phrase qui changerait immédiatement toute sa vie ?

— J’ai trouvé ton dossier.

Silence.

— Mon dossier ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Élise regarda René.

Il secoua légèrement la tête.

Pas pour dire non.

Pour dire qu’elle n’était pas obligée de le faire au téléphone.

Élise prit une inspiration.

— Thomas, il faut que tu restes au domaine.

— Pourquoi ?

— Ne pars pas avec Antoine.

— Je ne comptais pas.

— Et ne reste pas seul.

— Élise, qu’est-ce qui se passe ?

Elle ferma les yeux.

— On arrive.

Thomas se tut.

Puis :

— Tu me fais peur.

Élise sentit les larmes monter.

— Je sais.

— C’est à propos de nous ?

Elle ne répondit pas.

Thomas comprit.

— Merde.

— Thomas...

— Le test de Philippe était faux.

— Oui.

— Nous sommes parents ?

Élise sentit sa gorge se serrer.

— Oui.

Long silence.

— Cousins ?

Elle ferma les yeux.

— Plus proches.

Thomas ne répondit plus.

— Thomas ?

Sa voix revint.

Très faible.

— À quel point ?

Élise sentit une larme couler.

Elle regarda René.

Puis Claire.

Et finalement elle dit :

— Tu es mon frère.

Silence.

Thomas ne parla pas.

— Thomas ?

Enfin :

— Demi-frère ?

Élise ferma les yeux.

— Jumeau.

La ligne resta muette.

Puis un bruit.

Comme un téléphone presque lâché.

Sophie parlait au loin.

— Thomas ?

Élise entendit sa voix.

Puis Thomas revint.

— Tu es sûre ?

— Le dossier est devant moi.

— Ma mère ?

— Anne.

Silence.

— Mon père ?

Élise regarda René.

— René.

Thomas ne dit rien pendant plusieurs secondes.

Puis :

— René est mon père.

— Oui.

— Et toi...

— Ma sœur jumelle.

Thomas inspira difficilement.

— Putain.

Élise essuya ses larmes.

— Oui.

— Tout ce qu’on...

— Je sais.

— Élise...

— On ne savait pas.

— Je sais.

— Répète-le.

Thomas semblait au bord de la panique.

— Quoi ?

— Qu’on ne savait pas.

Élise ferma les yeux.

— On ne savait pas.

Long silence.

— D’accord.

— Thomas.

— Oui ?

— Ce n’est pas ta faute.

— Ni la tienne.

Cette fois, les larmes coulèrent franchement.

— Non.

Thomas reprit :

— Antoine savait ?

Élise ne répondit pas.

Thomas comprit.

Sa voix changea.

— Il savait.

— Oui.

Le silence devint glacial.

— Depuis avant notre rencontre ?

— Oui.

Thomas respira.

Puis très calmement :

— Je vais le tuer.

Élise regarda René.

La même phrase.

Père et fils.

— Non.

— Élise.

— René vient de dire la même chose.

Un silence.

— Il sait que je suis son fils ?

— Pas encore.

Thomas ne répondit plus.

Puis :

— Alors ramène-le.

— Pourquoi ?

Thomas regardait probablement Antoine de l’autre côté du domaine.

Sa voix devint froide.

— Parce que je veux qu’Antoine voie les trois enfants qu’il a essayé de transformer en armes contre lui.

Élise fronça les sourcils.

— Trois ?

— Toi.

— Sophie.

— Et moi.

Élise comprit.

Les enfants de René.

Deux filles et un fils.

Tous volés à des degrés différents.

Tous élevés dans des mensonges.

Thomas reprit :

— Et ensuite...

— Ensuite quoi ?

— On termine ça.

La ligne se coupa.

René regarda Élise.

— Comment il va ?

— À peu près comme vous.

— Donc mal.

— Très mal.

Claire prit son manteau.

— Il faut partir.

Élise regarda les cinq dossiers.

Puis la cassette.

Elle les remit dans l’enveloppe.

Avant de quitter la chapelle, elle se retourna vers Claire.

— Une dernière question.

— Oui.

— Quand tu m’as élevée...

Claire attendit.

— Est-ce que tu as parfois pensé que tu aurais préféré récupérer Chloé ou Manon à ma place ?

Claire devint blanche.

— Élise...

— Réponds.

Long silence.

Puis Claire s’approcha.

Pas trop près.

— Les premiers mois...

Elle hésita.

— Oui.

Élise sentit la réponse la frapper.

Mais Claire continua :

— Et ensuite, j’ai eu honte d’avoir pensé ça.

— Pourquoi ?

— Parce que tu n’étais le remplacement de personne.

Claire pleurait.

— Tu étais toi.

Élise ne répondit pas.

— Quand j’ai retrouvé Chloé en 2014, je n’ai pas pensé : « Enfin ma vraie fille ».

Elle regarda Élise.

— J’ai pensé : « J’ai deux filles et j’en ai abandonné une. »

Puis :

— Quand j’ai appris que Manon vivait aussi, j’ai compris que j’en avais trois.

Élise sentit ses yeux brûler.

Claire continua :

— Le sang n’a jamais remplacé ce que j’avais avec toi.

— Mais tu es partie.

— Oui.

— Alors tes sentiments ne suffisent pas.

Claire ferma les yeux.

— Je sais.

Élise acquiesça.

— Bien.

Elle ouvrit la porte.

— On y va.


Quand ils reprirent la route vers Bandol, l’aube commençait à colorer légèrement l’horizon.

René conduisait.

Élise à côté.

Claire derrière.

Aucun des trois ne parlait.

Puis le téléphone de Claire vibra.

Elle regarda l’écran.

Son visage changea.

— Quoi ?

demanda Élise.

Claire ne répondit pas.

— Maman.

Le mot lui échappa.

Tous les trois se figèrent.

Claire regarda sa fille.

Élise aussi sembla surprise de l’avoir dit.

Mais elle ne le retira pas.

— Quoi ?

Claire lui tendit le téléphone.

Une photographie.

Le domaine.

Thomas et Sophie dans le salon.

Antoine assis derrière eux.

Et un nouvel homme venait d’entrer.

Élise le reconnut grâce aux anciennes photographies.

Philippe.

Mais il n’était pas seul.

À côté de lui se tenait une femme.

Vingt-six ans.

Cheveux châtain clair.

Visage fin.

Thomas semblait la regarder avec horreur.

Claire murmura :

— Manon.

Élise se figea.

— Elle n’est donc pas avec Marc.

Claire secoua la tête.

— Non.

Sous l’image, un message d’Antoine :

« Changement de programme. »

Deuxième message :

« Philippe a retrouvé Manon avant vous. »

Puis :

« Et il vient d’apprendre qu’elle est la fille de Louis. »

René serra le volant.

— Pourquoi Philippe s’intéresse-t-il à elle ?

Claire devint blanche.

— Parce qu’il sait pour Thomas.

Élise fronça les sourcils.

— Quoi ?

Claire regarda la photo.

Thomas.

Manon.

Ancien fiancé et ancienne fiancée.

En réalité...

Thomas était le fils de René et Anne.

Manon, la fille de Louis et Claire.

Aucun lien biologique.

— Ce n’est pas ça.

murmura Claire.

— Alors quoi ?

Claire fixa Philippe sur l’image.

— Philippe n’a pas ramené Manon pour Thomas.

— Pourquoi ?

Claire ferma les yeux.

— Pour Louis.

René fronça les sourcils.

— Parce que c’est sa fille.

— Oui.

— Et ?

Claire répondit :

— Philippe croit que Louis possède encore l’original de l’enregistrement.

— Oui.

— Il va utiliser Manon pour le faire parler.

Élise sentit la colère revenir.

— On accélère.

René acquiesça.

Puis un dernier message arriva.

Cette fois adressé directement à Élise.

Une vidéo.

Thomas apparaissait seul, près d’une fenêtre du domaine.

Il parlait très bas.

— Élise, si tu reçois ça, ne rentre pas par l’entrée principale.

René se tendit.

Thomas continua :

— Philippe n’est pas venu pour parler.

Il regarda derrière lui.

— Et Antoine non plus.

Élise fronça les sourcils.

— Alors pourquoi ?

Thomas regarda la caméra.

— Ils veulent les dossiers de la chapelle.

Claire devint blanche.

Thomas continua :

— Mais surtout...

Il hésita.

— Il y a quelque chose qu’Antoine ne vous a pas dit.

René serra le volant.

— Quoi ?

Thomas prononça :

— Sophie n’est pas ici volontairement.

Élise se figea.

La vidéo continua.

— Elle a essayé de partir après avoir appris que René était son père.

— Philippe l’en a empêchée.

René devint livide.

— Et...

Thomas regarda encore derrière lui.

— Philippe a dit une phrase que je ne comprends pas.

Élise retint son souffle.

Thomas répéta :

— « Sophie ne peut pas quitter la famille avant d’avoir signé. »

Vidéo coupée.

René fronça les sourcils.

— Signé quoi ?

Claire devint parfaitement immobile.

Élise le remarqua.

— Tu sais.

— Oui.

— Quoi ?

Claire regarda le domaine qui apparaissait au loin sur les collines.

— L’héritage Delacroix.

— Mais Sophie n’est pas une Delacroix.

— Juridiquement, si.

— Et ?

Claire répondit :

— Antoine a placé la majorité de certaines sociétés à son nom quand elle avait dix-huit ans.

René se figea.

— Pourquoi ?

— Pour les cacher à Philippe.

— Et maintenant Philippe veut qu’elle signe.

— Oui.

— Quoi ?

Claire regarda Élise.

— Le transfert de tout à Thomas.

Silence.

— À mon frère.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que Philippe croit toujours que Thomas est son fils.

René serra les mâchoires.

— Et quand il apprendra que Thomas est mon fils ?

Claire répondit :

— Il n’aura plus aucune raison de le protéger.

Le domaine apparut au bout de la route.

Élise sentit son sang se glacer.

À l’intérieur se trouvaient son frère jumeau.

Sa sœur.

Louis.

Manon.

Philippe.

Antoine.

Et un document capable de transformer une guerre familiale en quelque chose de beaucoup plus dangereux.

René ralentit avant le portail.

Élise posa une main sur l’enveloppe contenant les dossiers.

Puis regarda son père.

— Cette fois...

René tourna légèrement les yeux.

— Oui ?

— On ne laisse personne décider à notre place.

René acquiesça.

— Personne.

Ils franchirent le portail.

Et dans la grande maison des Delacroix, quelqu’un venait déjà de verrouiller toutes les portes.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 8 — Les enfants de René

La grille du domaine se referma derrière eux.

René regarda immédiatement dans le rétroviseur.

— Quelqu’un l’a fermée.

Claire se retourna.

— Électrique ?

— Non.

René ralentit.

Un ancien portail en fer venait de se verrouiller mécaniquement.

Élise sentit la tension revenir.

— Antoine.

Claire secoua la tête.

— Peut-être Philippe.

René gara la voiture devant la bâtisse.

— Peu importe.

Il coupa le moteur.

— On entre ensemble.

Élise prit l’enveloppe contenant les dossiers.

Claire posa immédiatement une main dessus.

— Ne la montre pas.

Élise la regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que Philippe pense seulement qu’on a trouvé une copie.

— Et ?

— S’il comprend que nous avons les originaux, il changera de stratégie.

René eut un rire froid.

— Tu parles encore comme si on était en 2000.

Claire retira sa main.

— Certaines habitudes restent utiles.

— Certaines ont détruit nos enfants.

Claire encaissa.

Élise ouvrit la portière.

— Plus tard.

René et Claire se turent.

Ils entrèrent.

La porte principale n’était pas verrouillée.

Mais dès qu’ils franchirent le hall, Élise entendit un bruit métallique derrière eux.

La porte se bloqua.

René se retourna.

— Voilà.

Claire regarda l’escalier.

— Thomas ?

Aucune réponse.

Puis une voix vint du salon.

— Entrez.

Philippe.

René serra les mâchoires.

Ils avancèrent.

Le salon avait changé depuis leur départ.

Antoine était toujours assis près de la cheminée.

Louis se tenait près d’une fenêtre.

Manon était assise dans un fauteuil.

Thomas se trouvait derrière elle.

Sophie, à quelques mètres.

Philippe debout près de la table.

Sur la table reposait un dossier.

Et un stylo.

René regarda immédiatement Sophie.

— Ça va ?

Elle acquiesça.

— Oui.

Philippe eut un sourire sec.

— Elle va très bien.

Sophie le regarda.

— Je peux répondre seule.

Philippe se tut.

Thomas vit Élise.

Son visage changea.

Pas beaucoup.

Mais assez.

Élise comprit qu’il avait passé les dernières minutes à attendre.

— Tu l’as ?

demanda-t-il.

Elle acquiesça.

— Oui.

Thomas regarda René.

Puis Claire.

— Donc c’est confirmé.

René répondit doucement :

— Oui.

Thomas resta silencieux.

— Je suis ton père.

Thomas eut un léger rire nerveux.

— Vous pourriez me laisser cinq minutes avant de dire ça aussi naturellement.

René acquiesça.

— D’accord.

Thomas détourna les yeux.

Élise sentit sa gorge se serrer.

Son frère.

Son jumeau.

Il semblait à la fois identique et complètement nouveau.

Sophie regarda Élise.

— Et nous ?

Élise répondit :

— Sœurs.

— Complètement ?

— Même mère. Même père.

Sophie regarda Anne absente.

Puis René.

— D’accord.

Sa voix tremblait.

René murmura :

— Sophie...

Elle leva une main.

— Pas maintenant.

Il s’arrêta.

Philippe observa la scène.

— Très bien.

Tout le monde se tourna vers lui.

— Maintenant que les retrouvailles sont terminées...

Thomas répondit :

— Elles ne le sont pas.

Philippe fixa son fils supposé.

— Thomas.

— Tu m’as demandé de faire signer Sophie.

— Oui.

— Elle a dit non.

— Elle ne comprend pas ce qu’elle refuse.

Sophie répondit :

— Je comprends très bien.

Philippe posa la main sur le dossier.

— Ces sociétés sont à ton nom.

— Je sais.

— Elles valent plusieurs millions.

— Je sais.

— Antoine t’a utilisée comme prête-nom.

Sophie regarda Antoine.

— Je sais maintenant.

— Si tu ne signes pas, tout restera bloqué.

— Alors ça restera bloqué.

Philippe serra les mâchoires.

— Tu ne peux pas décider ça sur un coup de tête.

Sophie eut un rire sec.

— Vous avez décidé de ma vie entière quand j’étais bébé. Je pense pouvoir décider d’une signature à vingt-huit ans.

Thomas baissa légèrement la tête pour cacher un sourire.

Philippe le vit.

— Ça t’amuse ?

Thomas répondit :

— Un peu.

Antoine observa tout avec une étrange sérénité.

Élise le remarqua.

— Vous saviez qu’elle ne signerait pas.

Antoine sourit.

— Oui.

Philippe se tourna brutalement.

— Quoi ?

Antoine haussa légèrement les épaules.

— Sophie a toujours été plus intelligente que toi.

Philippe devint livide.

— Alors pourquoi m’avoir fait venir ?

Antoine répondit :

— Pour que tu sois là quand elle te dira non.

Silence.

— Tu m’as utilisé.

Antoine eut un faible sourire.

— Maintenant tu comprends ce que ça fait.

Philippe fit un pas vers lui.

Thomas se plaça naturellement dans son champ.

— Non.

Philippe le regarda.

— Écarte-toi.

— Non.

— Thomas.

— Vous n’êtes plus en position de me donner des ordres.

Philippe fixa le jeune homme.

Puis son expression changea.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont raconté ?

Thomas répondit :

— Que vous n’êtes pas mon père biologique.

Philippe ne bougea plus.

Sophie regarda Thomas.

Louis se détourna de la fenêtre.

Antoine sourit légèrement.

Philippe murmura :

— Qui ?

Thomas regarda René.

— Lui.

Philippe devint blanc.

— Fournier ?

René répondit :

— Oui.

— Impossible.

Claire sortit le dossier de l’enveloppe.

— Non.

Philippe la vit.

Et pendant une seconde, sa maîtrise disparut.

— Claire.

— Bonjour, Philippe.

Il la regarda comme un fantôme.

— Tu es vivante.

Claire eut un sourire triste.

— Apparemment, c’est devenu banal.

Élise ne put s’empêcher de penser la même chose.

Philippe regarda Claire.

— Tu savais pour Thomas.

— Oui.

— Depuis quand ?

— 2014.

Philippe ferma les yeux.

— Et tu n’as rien dit.

Claire répondit :

— Non.

Thomas eut un rire amer.

— Bienvenue au club.

Philippe se tourna vers lui.

— Thomas...

— Non.

Sa voix était calme.

— Je ne veux pas d’explication maintenant.

— Je t’ai élevé.

— Je sais.

— Je suis ton père.

René ne bougea pas.

Thomas regarda Philippe.

— Vous êtes l’homme que j’ai appelé papa.

Philippe ferma les yeux.

— Oui.

— Et René est mon père biologique.

— Apparemment.

Thomas serra les mâchoires.

— N’utilisez pas ce ton.

Philippe le regarda.

— Quel ton ?

— Comme si quelqu’un vous avait volé quelque chose.

Philippe resta silencieux.

Thomas continua :

— Je ne suis pas à vous.

Cette phrase arrêta tout.

Sophie le regarda.

Puis Élise.

René baissa les yeux.

Les enfants avaient enfin commencé à prononcer ce que tous les adultes semblaient incapables de comprendre.

Philippe recula légèrement.

— D’accord.

Thomas sembla surpris.

— D’accord ?

— Oui.

Philippe prit une longue inspiration.

— Tu as raison.

Antoine eut un petit rire.

Philippe se retourna.

— Quoi ?

— Trop tard pour devenir raisonnable.

— Ferme-la.

Antoine sourit.

— Voilà mon fils.

Thomas fronça les sourcils.

— Il est vraiment votre fils biologique ?

Antoine répondit :

— Oui.

Henri n’était pas là pour contredire.

Philippe regarda Antoine.

— Tu voulais réunir ta famille avant de mourir.

— Non.

— Alors pourquoi tout ça ?

Antoine regarda Élise.

— Parce qu’elle devait être là.

Philippe fronça les sourcils.

— Élise ?

— Oui.

Élise sentit tous les regards revenir vers elle.

— Pourquoi moi ?

Antoine répondit :

— Parce que tu es le seul enfant de cette histoire qui a grandi loin de cette maison.

— Thomas aussi a grandi ailleurs.

— Mais sous le nom Delacroix.

— Sophie aussi.

— Exactement.

Antoine regarda Élise.

— Toi, tu n’as rien à perdre ici.

Élise secoua la tête.

— Ma mère.

Elle regarda Claire.

— Mon père.

René.

— Mon frère.

Thomas.

Puis Sophie.

— Ma sœur.

Antoine acquiesça.

— Maintenant.

— Et avant ?

— Avant ce soir, rien de tout cela n’existait pour toi.

— Donc ?

Antoine regarda les trois clés posées sur la table.

— Je veux que ce soit toi qui décides ce qu’on fait des archives.

Philippe intervint :

— Non.

Antoine ne le regarda même pas.

— Tu n’as plus ton mot à dire.

Philippe serra les mâchoires.

Élise demanda :

— Pourquoi moi plutôt que Sophie ou Thomas ?

— Parce qu’ils ont été élevés avec un lien émotionnel aux Delacroix.

— Et moi ?

— Tu nous détestes déjà.

Élise eut presque un rire.

— Au moins vous êtes lucide.

Antoine continua :

— Je veux quelqu’un qui n’essaiera pas de sauver le nom de la famille.

— Et vous ?

— Moi, je veux le détruire.

Philippe se tourna brutalement.

— Tu veux quoi ?

Antoine regarda son fils.

— Détruire tout ce qu’Henri et moi avons construit.

— Pourquoi ?

— Parce que ça ne mérite pas de survivre.

Philippe eut un rire incrédule.

— Tu as attendu d’avoir un cancer pour développer une conscience ?

Antoine répondit :

— Oui.

La simplicité de la réponse fit taire tout le monde.

— Ça te choque ?

demanda Antoine.

Philippe ne répondit pas.

— Moi aussi.

Élise regarda les clés.

— Où sont les coffres ?

Antoine répondit :

— Le premier, vous l’avez déjà ouvert.

Claire se raidit.

— Comment vous savez ?

Antoine sourit.

— Parce que j’ai placé la clé.

Claire devint blanche.

— Quoi ?

— Le box 17.

René fronça les sourcils.

— Tu savais que Claire irait chercher les dossiers.

— Oui.

— Donc encore une fois, tu dirigeais tout.

— Jusqu’à un certain point.

Élise demanda :

— Le deuxième coffre ?

Antoine regarda Louis.

— Lui sait.

Tout le monde se tourna vers Louis.

Il baissa les yeux.

René fronça les sourcils.

— Où ?

Louis répondit :

— Marseille.

— Qu’est-ce qu’il contient ?

— L’original de l’enregistrement d’Étienne.

Philippe pâlit.

Thomas le vit.

— Celui qui prouve que vous l’avez tué.

Philippe ne répondit pas.

Louis continua :

— Et les comptes.

— Quels comptes ?

— Les vrais.

Antoine ajouta :

— Ceux qui lient Henri à plusieurs personnes encore en activité aujourd’hui.

Claire se raidit.

— Politique ?

— Entre autres.

— Police ?

— Oui.

— Justice ?

Antoine acquiesça.

— Oui.

Élise sentit le problème.

— Donc publier tout sans filtre pourrait mettre des gens en danger.

Antoine sourit.

— Exactement.

— Vous voulez que je fasse quoi ?

— Que tu choisisses ce qui doit sortir.

Élise secoua la tête.

— Je ne suis ni juge ni enquêtrice.

— Je sais.

— Alors pourquoi me donner cette responsabilité ?

Antoine répondit :

— Parce que Claire avait confiance en toi.

Élise se tourna vers sa mère.

Claire fronça les sourcils.

— Je n’ai jamais dit ça à Antoine.

— Non.

Antoine regarda Élise.

— Tu l’as écrit.

Claire devint blanche.

— Où ?

— Dans une lettre de 2015.

Claire sembla comprendre.

— Tu l’as trouvée.

— Oui.

Élise regarda Claire.

— Qu’est-ce que tu avais écrit ?

Claire hésita.

Puis :

— Que si un jour toute cette histoire revenait...

Elle regarda Élise.

— je voulais que la décision finale soit la tienne.

Élise eut un rire sans joie.

— Encore une décision que tu prends à ma place.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

— Tu aurais pu simplement me demander.

— Tu avais quinze ans.

— Et onze ans plus tard ?

Claire ne répondit pas.

Élise secoua la tête.

— Non.

Antoine fronça légèrement les sourcils.

— Non ?

— Je ne déciderai pas seule.

— Pourquoi ?

Élise regarda Thomas.

Puis Sophie.

— Parce que ce n’est pas seulement mon histoire.

Thomas releva les yeux.

Sophie aussi.

Élise continua :

— On décide ensemble.

Antoine resta silencieux.

Puis sourit.

— Bien.

Philippe eut un rire sec.

— C’est ce que tu voulais depuis le début.

Antoine ne répondit pas.

René le remarqua.

— Quoi ?

Antoine regarda les trois jeunes gens.

— Je voulais voir s’ils choisiraient le pouvoir ou les autres.

Thomas fronça les sourcils.

— Vous nous testiez.

— Oui.

Sophie répondit :

— Vous êtes malade.

Antoine eut un sourire.

— Littéralement.

Personne ne rit.

Louis intervint :

— Le troisième coffre.

Antoine regarda vers lui.

Louis continua :

— Dis-leur.

Antoine perdit légèrement son sourire.

Élise remarqua immédiatement.

— Qu’est-ce qu’il contient ?

Antoine ne répondit pas.

Louis regarda Élise.

— Les dossiers des enfants.

Claire se raidit.

— Quels enfants ?

Louis répondit :

— Pas seulement vous.

Silence.

Thomas fronça les sourcils.

— Combien ?

Louis prit une inspiration.

— Vingt-trois.

Élise sentit son ventre se nouer.

— Vingt-trois quoi ?

— Enfants dont les identités ont été modifiées entre 1987 et 2004.

Claire devint livide.

— Par Henri ?

Louis acquiesça.

— Lui et plusieurs médecins.

Antoine baissa les yeux.

— Et toi ?

demanda René.

Antoine répondit :

— J’en savais une partie.

— Sophie.

— Oui.

— Thomas.

— Oui.

— Les autres ?

— Pas tous.

Élise sentit quelque chose changer.

L’histoire n’était plus seulement familiale.

— Pourquoi modifier les identités d’autant d’enfants ?

Louis répondit :

— Plusieurs raisons.

— Lesquelles ?

— Adoption illégale. Protection de témoins. Héritages. Enfants cachés. Dettes.

Thomas fronça les sourcils.

— Ils vendaient des identités ?

Louis répondit :

— Parfois.

Sophie pâlit.

Claire murmura :

— Mon Dieu.

Élise fixa Antoine.

— Et vous voulez nous donner ces dossiers ?

— Oui.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce qu’Henri veut les récupérer.

Thomas fronça les sourcils.

— Il n’est pas venu avec nous.

Antoine regarda vers l’entrée.

— Justement.

René se raidit.

— Où est Henri ?

Personne ne répondit.

Puis un téléphone sonna.

Celui de Philippe.

Il regarda l’écran.

Son visage devint blanc.

Thomas demanda :

— Qui ?

Philippe décrocha.

— Oui ?

Long silence.

Puis :

— Non.

Il regarda Antoine.

— Comment ?

Tout le monde se figea.

— D’accord.

Il raccrocha.

— Quoi ?

demanda Sophie.

Philippe resta silencieux.

Thomas répéta :

— Papa.

Philippe regarda Antoine.

— Henri est au deuxième coffre.

Louis devint immobile.

— Marseille.

— Oui.

— Avec qui ?

Philippe hésita.

— Chloé.

Claire devint blanche.

— Non.

Élise se tourna.

— Chloé est avec Marc.

Claire sortit son téléphone.

Aucun message.

Philippe secoua la tête.

— Plus maintenant.

— Pourquoi elle irait avec Henri ?

Antoine répondit :

— Parce qu’Henri lui a dit la vérité sur Étienne.

Claire fronça les sourcils.

— Quelle vérité ?

Antoine regarda Louis.

Louis devint livide.

Élise le remarqua.

— Louis.

Il ne répondit pas.

— Quoi ?

Claire se tourna vers lui.

— Louis.

Il ferma les yeux.

— Étienne Vasseur n’est pas mort en 1998.

Philippe releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Antoine sourit tristement.

— Voilà.

Thomas eut presque un rire épuisé.

— Encore un mort vivant.

Louis continua :

— Philippe l’a poussé.

— Oui.

— Mais il n’est pas tombé dans la mer.

Philippe se figea.

— Je l’ai vu tomber.

— Sur une corniche.

— Impossible.

— Il a survécu.

Claire porta une main à sa bouche.

— Étienne est vivant.

Louis acquiesça.

— Oui.

Élise regarda Louis.

— Vous le saviez depuis quand ?

— Trois ans.

Claire devint livide.

— Trois ans ?

— Oui.

— Et tu ne m’as rien dit.

— Il me l’avait demandé.

Claire eut un rire brisé.

— Bien sûr.

René secoua la tête.

— Tous contaminés.

Louis ne répondit pas.

Claire demanda :

— Où est Étienne ?

Louis regarda Antoine.

— Avec Henri.

Silence.

Philippe recula.

— Non.

Thomas regarda son père.

— Vous avez peur de lui.

Philippe ne répondit pas.

— Pourquoi ?

Louis répondit :

— Parce qu’Étienne a enregistré la chute.

Tout le monde se figea.

— Comment ?

demanda Élise.

— Il portait un petit enregistreur sur lui.

— On entend Philippe ?

— Oui.

Philippe ferma les yeux.

Louis continua :

— Mais ce n’est pas la partie importante.

— Alors quoi ?

— Juste avant la chute, quelqu’un d’autre arrive.

Antoine devint immobile.

René le remarqua.

— Toi.

Antoine secoua la tête.

Louis répondit :

— Non.

— Henri ?

— Non.

— Qui ?

Louis regarda Claire.

Claire fronça les sourcils.

Puis pâlit.

— Madeleine.

René se figea.

— La mère de Claire.

Louis acquiesça.

Claire resta sans voix.

— Ma mère était là ?

— Oui.

— Elle est morte en 2003.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’elle faisait avec Étienne et Philippe ?

Louis répondit :

— Elle travaillait avec Étienne.

Claire semblait ne plus comprendre.

— Contre Henri ?

— Oui.

Antoine ajouta :

— Madeleine a été la première à essayer de faire tomber mon père.

Henri.

Claire regarda Antoine.

— Et elle n’a jamais rien dit.

— Pour te protéger.

Claire eut un rire triste.

— Ça se transmet.

Élise sentit presque l’ironie.

Louis reprit :

— Sur l’enregistrement, Madeleine dit quelque chose.

— Quoi ?

Louis regarda Claire.

— Qu’Henri n’était pas ton père.

Le salon devint silencieux.

Claire ne bougea plus.

— Quoi ?

Antoine ferma les yeux.

— Louis.

— Elle doit savoir.

Claire regarda Antoine.

— Tu savais ?

Il acquiesça.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Toujours.

Claire sentit ses jambes faiblir.

Elle s’assit.

Élise s’approcha instinctivement.

Puis s’arrêta.

Claire regarda ses mains.

— Alors qui ?

Louis répondit :

— Étienne.

Silence.

Claire releva lentement les yeux.

— Étienne Vasseur est mon père ?

Louis acquiesça.

— Oui.

Philippe devint blanc.

— Alors Claire et moi...

Antoine répondit immédiatement :

— Aucun lien biologique.

Philippe ferma les yeux.

Une douleur vieille de trente ans sembla se relâcher d’un coup.

Thomas regarda son père.

— Toute votre vie...

Philippe murmura :

— On croyait être demi-frère et sœur.

Claire regarda Henri absent comme s’il était dans la pièce.

— Pourquoi ?

Antoine répondit :

— Pour que Madeleine reste près de lui.

— Henri lui avait fait croire qu’il était mon père.

— Oui.

— Et Étienne ?

— Il savait.

— Pourquoi il ne m’a rien dit ?

Louis répondit :

— Parce que Madeleine le lui avait interdit.

Claire eut un rire épuisé.

— Évidemment.

Élise regarda Louis.

— Donc Étienne est le père de Claire.

— Oui.

— Et Chloé croit qu’Étienne est son père.

— Oui.

— Mais en réalité c’est son grand-père.

Louis acquiesça.

— Oui.

Thomas souffla :

— J’aurais vraiment dû faire cet organigramme.

Même Sophie eut un petit rire nerveux.

Puis Élise se figea.

— Attendez.

Tous la regardèrent.

— Si Étienne est le père de Claire...

Elle regarda Louis.

— et Louis est le père de Chloé et Manon...

— Oui.

— Alors pourquoi Henri a-t-il emmené Chloé voir Étienne ?

Louis pâlit.

Antoine se leva lentement.

— Pour les mettre contre Philippe.

Philippe se raidit.

— Pourquoi ?

Antoine regarda son fils.

— Parce qu’Henri ne veut pas seulement les archives.

— Alors quoi ?

— Il veut quelqu’un pour continuer après lui.

Thomas eut un rire froid.

— Encore un héritier.

— Oui.

— Chloé ?

Antoine acquiesça.

— Elle connaît les sociétés de Philippe.

— Elle a travaillé pour lui.

— Oui.

— Elle connaît les dossiers.

— Oui.

— Et elle déteste probablement Philippe si Henri lui a fait croire qu’il a tué son père.

Louis intervint :

— Son grand-père.

Thomas secoua la tête.

— Peu importe à ce stade.

Antoine prit son téléphone.

— Si Henri obtient le deuxième coffre...

Louis devint tendu.

— Il aura les comptes.

— Oui.

Claire comprit.

— Et avec Chloé, il peut les déplacer.

— Exactement.

René fronça les sourcils.

— Pourquoi Chloé aurait accès ?

Philippe baissa les yeux.

Thomas le remarqua.

— Papa.

Philippe resta silencieux.

— Quoi ?

Philippe répondit :

— Je lui ai donné une procuration.

Claire devint blanche.

— Quand ?

— Il y a trois ans.

— Pourquoi ?

— Elle gérait plusieurs sociétés.

Thomas comprit.

— Elle peut signer.

— Oui.

Antoine se dirigea vers la porte.

— Il faut aller à Marseille.

Élise répondit :

— Non.

Tout le monde se tourna.

Antoine fronça les sourcils.

— Non ?

— Vous restez.

— Élise.

— Vous avez dit que nous devions décider.

— Oui.

— Alors première décision : vous ne dirigez plus personne.

Antoine la regarda.

Puis un léger sourire apparut.

— Très bien.

Élise se tourna vers Thomas.

— Tu viens.

Il acquiesça.

Sophie :

— Moi aussi.

René secoua la tête.

— Sophie...

Elle le regarda.

— Tu viens de me retrouver. Ne commence pas déjà à décider à ma place.

René s’arrêta.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Claire se leva.

— Je viens.

Élise regarda Louis.

— Vous aussi.

Louis acquiesça.

Philippe prit son manteau.

Thomas le regarda.

— Pourquoi ?

— Chloé travaille pour moi depuis huit ans.

— Et ?

— Si Henri l’utilise, c’est aussi ma responsabilité.

Thomas le fixa.

— Vous avez peur qu’elle détruise vos sociétés.

Philippe ne répondit pas.

Thomas comprit.

— Voilà.

Philippe serra la mâchoire.

— Les deux peuvent être vrais.

Thomas resta silencieux.

Puis :

— D’accord.

René regarda Antoine.

— Tu restes avec Manon.

Manon se leva.

— Non.

Tout le monde se tourna vers elle.

Elle avait très peu parlé depuis leur arrivée.

— Louis est mon père.

Louis se figea.

Manon le regarda.

— C’est vrai ?

Il acquiesça.

— Oui.

— Tu le savais ?

— Depuis quelques années seulement.

— Et tu ne m’as jamais cherchée.

Louis baissa les yeux.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que Claire disait que tu étais en sécurité.

Manon eut un sourire douloureux.

— Je commence à détester cette femme.

Claire répondit :

— Tu as le droit.

Manon se tourna vers elle.

Leur regard se croisa.

Mère et fille.

Biologiques.

Étrangères.

— Tu es vraiment ma mère.

Claire acquiesça.

— Oui.

Manon ferma les yeux.

Puis regarda Thomas.

— Et toi...

Il resta immobile.

— Oui.

— Aucun lien biologique.

— Aucun.

Manon inspira.

— Au moins ça.

Élise comprit la violence silencieuse entre eux.

Thomas et Manon avaient été fiancés.

Ils avaient cru quelques heures qu’ils pouvaient avoir un lien familial.

Maintenant ils savaient qu’ils n’en avaient pas.

Mais cela n’effaçait rien.

Manon regarda Louis.

— Je viens.

Il ne protesta pas.

— D’accord.

Antoine observa le groupe.

René.

Élise.

Sophie.

Thomas.

Claire.

Louis.

Manon.

Philippe.

Une alliance improbable.

— Faites attention à Henri.

René répondit :

— Conseil ironique.

Antoine acquiesça.

— Oui.

Ils allaient partir lorsqu’un bruit vint de l’étage.

Une porte.

Puis des pas.

Tout le monde s’arrêta.

Thomas fronça les sourcils.

— Il n’y avait personne là-haut.

Antoine devint tendu.

Pour la première fois.

— Si.

René se tourna.

— Qui ?

Antoine ne répondit pas.

— Antoine.

Un homme descendit les escaliers.

Environ cinquante-cinq ans.

Costume sombre.

Visage inconnu d’Élise.

Mais Claire devint blanche.

Louis aussi.

Philippe recula.

— Non.

L’homme s’arrêta.

— Bonjour.

Élise regarda les réactions.

— Qui est-ce ?

Claire murmura :

— Étienne.

Silence.

L’homme supposé mort depuis 1998.

Le père biologique de Claire.

Étienne Vasseur.

Il regarda sa fille.

— Claire.

Elle resta immobile.

— Papa ?

Le mot sortit avec difficulté.

Étienne acquiesça.

— Oui.

Louis fronça les sourcils.

— Tu devais être avec Henri.

Étienne regarda Antoine.

— Je l’étais.

— Alors pourquoi tu es ici ?

— Parce qu’Henri n’est pas à Marseille.

Tout le monde se figea.

Antoine s’approcha.

— Où est-il ?

Étienne répondit :

— Ici.

Silence.

René regarda autour de lui.

— Où ?

Étienne leva les yeux vers le plafond.

— Sous la maison.

Antoine devint blanc.

— Non.

— Si.

— Le troisième coffre.

Étienne acquiesça.

— Il n’est pas à l’extérieur.

— Tu mens.

— Ton père a construit cette maison.

Antoine resta figé.

Étienne continua :

— Le troisième coffre est sous le domaine.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Les dossiers des vingt-trois enfants.

— Oui.

— Henri est déjà là.

— Oui.

— Avec Chloé ?

Étienne secoua la tête.

— Non.

Claire fronça les sourcils.

— Alors où est-elle ?

Étienne regarda Philippe.

— Elle est avec ton frère.

Philippe devint immobile.

— Je n’ai pas de frère.

Antoine ferma les yeux.

Étienne eut un sourire amer.

— Encore un mensonge.

Thomas soupira.

— Bien sûr.

Philippe regarda Antoine.

— Qui ?

Antoine ne répondit pas.

Étienne le fit.

— Marc.

Silence.

René se figea.

— Marc ?

— Marc Fournier n’est pas le frère biologique de René.

— On le sait.

— Ce que vous ne savez pas...

Étienne regarda Philippe.

— c’est qu’il est le fils d’Henri.

Tout le monde se figea.

René fronça les sourcils.

— Marc m’a dit qu’Étienne était son père.

Étienne secoua la tête.

— Marc le croit.

— Mais ?

— Henri a falsifié son dossier.

Élise sentit la boucle recommencer.

— Pourquoi ?

Étienne répondit :

— Parce que Marc est le premier fils d’Henri.

Philippe pâlit.

— Donc mon...

Étienne acquiesça.

— Ton demi-frère.

Antoine regarda le sol.

— Et il est avec Chloé.

— Oui.

Claire demanda :

— Où ?

— Dans le sous-sol.

René serra les mâchoires.

— Pourquoi ?

Étienne regarda Antoine.

— Parce qu’Henri a choisi son héritier.

— Marc.

— Non.

Étienne secoua la tête.

— Chloé.

Silence.

Élise sentit immédiatement le problème.

— Pourquoi elle ?

Étienne répondit :

— Parce que Chloé n’est pas seulement la fille de Claire et Louis.

Louis fronça les sourcils.

— Quoi ?

Étienne regarda Louis.

— Tu n’es pas son père.

Louis devint blanc.

Claire aussi.

Élise ferma les yeux un instant.

— On recommence.

Étienne continua :

— Les dossiers de la clinique ont été modifiés après 2014.

Claire se raidit.

— Par qui ?

— Henri.

— Alors qui est le père de Chloé et Manon ?

Étienne regarda Philippe.

Philippe devint livide.

— Non.

Claire secoua la tête.

— Impossible.

Étienne répondit :

— Philippe.

Le silence devint absolu.

Thomas regarda son père.

Puis Manon.

Puis la porte.

Si Philippe était le père de Chloé et Manon...

Alors Manon...

sa propre ancienne fiancée...

était sa demi-sœur.

Manon comprit au même moment.

Son visage perdit toute couleur.

— Non.

Thomas recula.

— Non.

Philippe ferma les yeux.

— Je ne savais pas.

Claire porta une main à sa bouche.

— Les tests...

Étienne répondit :

— Falsifiés.

Manon regarda Thomas avec horreur.

— On était...

Thomas secoua la tête.

— On ne savait pas.

Élise sentit une douleur familière.

La même qu’elle avait partagée avec Thomas une heure plus tôt.

Manon murmura :

— Répète-le.

Thomas ferma les yeux.

— On ne savait pas.

Elle inspira difficilement.

Puis détourna la tête.

Étienne continua :

— Henri veut Chloé parce qu’elle est la fille biologique de Philippe.

Philippe fronça les sourcils.

— Et alors ?

— Et donc la descendante directe d’Antoine.

Antoine pâlit.

— Non.

Étienne regarda Antoine.

— Si Philippe est ton fils, Chloé est ta petite-fille biologique.

Thomas eut un rire brisé.

— Et moi qui croyais être son héritier.

Antoine ne sourit pas.

Étienne continua :

— Henri veut mettre tout à son nom.

— Pourquoi elle accepterait ?

Claire demanda.

Étienne répondit :

— Parce qu’il lui a fait croire que Philippe a tué Louis.

Louis se raidit.

— Mais je suis là.

— Elle ne le sait pas.

— Alors il suffit de lui montrer.

Étienne secoua la tête.

— Henri lui a aussi montré un test.

Claire comprit.

— Un faux.

— Oui.

— Qui dit quoi ?

— Que Louis est son père.

Silence.

Thomas fronça les sourcils.

— Mais vous venez de dire Philippe.

— Exactement.

Élise comprit la manipulation.

— Henri veut que Chloé croie que Philippe a tué son père biologique.

— Oui.

— Pour qu’elle se retourne contre lui.

— Oui.

Philippe serra les mâchoires.

— Où est l’entrée du sous-sol ?

Étienne regarda Antoine.

Antoine resta immobile.

René le vit.

— Tu sais.

— Oui.

— Où ?

Antoine regarda la cheminée.

— Derrière.

Thomas fronça les sourcils.

— Il y a une porte ?

Antoine secoua la tête.

— Un mécanisme.

Philippe se dirigea vers la cheminée.

Antoine l’arrêta :

— Si tu ouvres sans le code, le coffre se verrouille.

— Quel code ?

Antoine regarda Élise.

— Celui qu’Henri ne connaît pas encore.

Élise sentit le poids revenir.

— Pourquoi moi ?

— Parce que Claire l’a choisi.

Claire fronça les sourcils.

— Je n’ai choisi aucun code.

Antoine répondit :

— Pas consciemment.

Il regarda Élise.

— Ta date de naissance.

— C’est tout ?

— Non.

Puis Thomas.

— Celle de ton frère.

Élise eut un rire bref.

— On est jumeaux.

— Exactement.

— Donc même date.

— Oui.

— Alors quel intérêt ?

Antoine eut un sourire.

— Les heures.

Silence.

Claire devint immobile.

— Je ne les connais pas.

Étienne répondit :

— Moi si.

Tout le monde le regarda.

— J’étais à la clinique.

Claire fronça les sourcils.

— Tu étais là ?

Étienne acquiesça.

— Caché.

— Pourquoi ?

— Madeleine m’avait demandé de surveiller Henri.

Claire ferma les yeux.

Encore sa mère.

Toujours plus présente dans l’histoire après sa mort.

Élise demanda :

— À quelle heure ?

Étienne répondit :

— Thomas est né à 2 h 14.

— Et moi ?

— 2 h 21.

Antoine regarda la cheminée.

— 02140221.

Thomas répéta :

— 02140221.

René s’approcha.

— On descend.

Claire regarda Élise.

— Tu es sûre ?

Élise répondit :

— Non.

Puis :

— Mais on descend.

Antoine activa un petit levier caché derrière une pierre.

Une partie du mur glissa.

Un escalier apparut.

Une lumière froide montait du sous-sol.

Au fond, une voix féminine cria :

— Laissez-moi sortir !

Claire pâlit.

— Chloé.

Philippe fit un pas.

Puis une voix masculine.

Henri.

— Ne bouge pas.

Tout le monde s’arrêta.

Henri cria depuis le sous-sol :

— Si quelqu’un descend sans Élise, je détruis les dossiers.

Silence.

Élise sentit tous les regards se tourner vers elle.

René répondit :

— Tu ne descends pas seule.

Henri cria :

— Elle seule !

Élise regarda son père.

— Je vais y aller.

— Non.

— René.

— Non.

— Il veut les dossiers de naissance. Il ne veut pas me tuer.

— Tu n’en sais rien.

— Vous non plus.

René serra les mâchoires.

Élise s’approcha.

— Vous m’avez dit tout à l’heure que quelqu’un aurait dû me laisser le choix depuis le début.

René se figea.

Elle continua :

— Alors laissez-moi le choix.

Long silence.

Puis René ferma les yeux.

— D’accord.

Sophie murmura :

— Élise...

Elle regarda sa sœur.

— Ça va.

— Tu n’en sais rien.

Élise eut un petit sourire.

— Apparemment, c’est une phrase de famille.

Sophie sourit malgré sa peur.

Thomas s’approcha.

— Si tu ne remontes pas dans cinq minutes...

— Tu fais quoi ?

— Je descends.

— Même s’il détruit les dossiers ?

Thomas la regarda.

— Je m’en fiche des dossiers.

Élise resta silencieuse.

Thomas continua :

— Tu es ma sœur.

Cette fois, elle ne détourna pas les yeux.

— D’accord.

Elle descendit.

Une marche.

Deux.

Trois.

La lumière devenait plus forte.

Le sous-sol était vaste.

Bien plus vaste qu’elle ne l’imaginait.

Des armoires métalliques.

Des étagères.

Des cartons.

Au centre, Chloé se tenait près d’une table.

Pas attachée.

Mais terrifiée.

À côté d’elle : Marc.

Et face à eux, Henri.

Le vieil homme tenait une petite télécommande.

Pas une arme.

Seulement un boîtier.

Élise s’arrêta.

— Chloé.

La jeune femme la regarda.

— Élise.

Pendant une seconde, elles redevinrent les deux amies d’enfance.

Puis la réalité revint.

— Claire est là-haut.

Chloé se figea.

— Ma mère ?

— Oui.

Henri répondit :

— Pas maintenant.

Élise le regarda.

— Vous vouliez me voir.

— Oui.

— Je suis là.

— Le code.

— Avant, elle sort.

Henri secoua la tête.

— Non.

— Alors pas de code.

— Élise.

— Vous avez passé cinquante ans à manipuler les gens.

Elle regarda la télécommande.

— Si vous pouviez vraiment ouvrir ce coffre sans moi, vous l’auriez déjà fait.

Henri resta silencieux.

Élise comprit qu’elle avait raison.

— Chloé monte.

— Non.

— Alors je remonte.

Elle fit un pas vers l’escalier.

— Attends.

Élise s’arrêta.

Henri regarda Chloé.

— Monte.

Chloé hésita.

Marc murmura :

— Vas-y.

Elle courut presque vers l’escalier.

En passant près d’Élise, elle s’arrêta.

— Je suis désolée.

Élise fronça les sourcils.

— Pour quoi ?

— De ne pas t’avoir dit pour Claire.

— Plus tard.

Chloé acquiesça.

Elle monta.

Élise resta avec Henri et Marc.

— Maintenant ?

Henri demanda.

— Maintenant vous me dites pourquoi ces dossiers sont si importants.

Henri soupira.

— Parce qu’ils prouvent ce que j’ai fait.

— On sait déjà.

— Non.

— Vingt-trois identités modifiées.

— Ce n’est pas tout.

Élise sentit le cliffhanger arriver avant même qu’il parle.

— Quoi ?

Henri regarda Marc.

Marc baissa les yeux.

— Il y a un vingt-quatrième enfant.

Silence.

Élise fronça les sourcils.

— Qui ?

Henri répondit :

— Toi.

Elle eut un rire incrédule.

— On sait déjà que mon identité a été modifiée.

— Pas de cette manière.

— Alors ?

Henri regarda Élise droit dans les yeux.

— Élise Martin n’est pas née dans cette clinique.

Silence.

Elle ne bougea plus.

— Quoi ?

— Le bébé d’Anne et René est bien né cette nuit-là.

— Moi.

Henri secoua lentement la tête.

— Non.

Élise sentit son cœur s’arrêter.

— Alors qui ?

Henri regarda vers l’escalier.

— La fille d’Anne et René...

Il prit une longue inspiration.

— c’est Chloé.

Élise resta figée.

— Non.

Marc ferma les yeux.

Henri continua :

— Toi, Élise...

Il regarda une armoire au fond du sous-sol.

— personne ici ne sait encore d’où tu viens.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 9 — L’enfant sans nom

— Toi, Élise...

Henri marqua une pause.

— personne ici ne sait encore d’où tu viens.

Élise resta immobile.

Le sous-sol semblait s’être rétréci autour d’elle.

Quelques secondes plus tôt, elle croyait enfin avoir obtenu quelque chose de stable.

Anne était sa mère.

René était son père.

Thomas son frère jumeau.

Sophie sa sœur.

Ce n’était pas une histoire simple.

Mais au moins c’était une histoire.

Et Henri venait encore de tout effacer.

— Non.

Le vieil homme ne répondit pas.

— Non.

Élise regarda Marc.

— Dites-lui qu’il ment.

Marc baissa les yeux.

Cela suffit.

Élise sentit sa gorge se serrer.

— Marc.

— Élise...

— Vous saviez ?

— Depuis ce soir seulement.

— Depuis quand exactement ?

— Depuis que Claire est venue au box 17.

Élise eut un rire vide.

— Donc encore quelqu’un qui sait depuis plusieurs heures et attend le meilleur moment pour parler.

Marc encaissa.

Henri soupira.

— Ce n’est pas aussi simple.

Élise se tourna vers lui.

— Vous allez arrêter de dire ça.

— Quoi ?

— « Ce n’est pas aussi simple. »

Elle s’approcha.

— Chaque fois qu’un adulte de cette famille prononce cette phrase, quelqu’un apprend qu’il a été échangé à la naissance, déclaré mort ou élevé sous le mauvais nom.

Henri ne répondit pas.

— Alors cette fois, faites simple.

Elle désigna sa poitrine.

— Qui suis-je ?

Henri regarda l’armoire métallique au fond.

— Ouvre d’abord le coffre.

— Non.

— Élise.

— Non.

Elle croisa les bras.

— Vous me donnez la vérité. Ensuite je décide si je vous donne le code.

Henri serra sa petite télécommande.

— Tu me rappelles quelqu’un.

— Je m’en fiche.

— Ta mère.

Élise sentit son cœur ralentir.

— Laquelle ?

Henri resta silencieux.

La question elle-même était devenue absurde.

Marc s’approcha.

— Henri.

— Quoi ?

— Ça suffit.

Le vieil homme regarda Marc.

— Tu crois être en position de me donner des ordres ?

Marc eut un sourire triste.

— Non.

Puis :

— Mais j’ai passé quarante ans à vous craindre. Je peux au moins essayer quelque chose de nouveau.

Henri détourna les yeux.

Élise regarda Marc.

— Expliquez.

Marc prit une longue inspiration.

— En 2000, Anne a bien accouché de jumeaux.

— Chloé et Thomas.

— Oui.

Élise se figea.

— Pas moi.

— Non.

— Chloé était donc l’enfant qu’Anne croyait avoir confié à Claire.

— Oui.

— Et Thomas ?

— Henri l’a pris pour remplacer le bébé Delacroix mort.

Élise regarda Henri.

— Ça, on l’avait presque compris.

Marc acquiesça.

— Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’un troisième nouveau-né a été amené dans la clinique cette nuit-là.

— Moi.

— Oui.

— Par qui ?

Marc regarda Henri.

Henri finit par répondre :

— Une femme.

Élise eut un rire sec.

— Extraordinaire précision.

— Elle s’appelait Isabelle Martin.

Élise se figea.

— Martin.

— Oui.

— Comme le nom que Claire m’a donné.

Henri acquiesça.

— Ce n’était pas choisi au hasard.

Marc regarda Élise.

— Isabelle est arrivée à la clinique vers trois heures du matin.

— Après la naissance de Thomas et Chloé.

— Oui.

— Avec moi ?

— Oui.

— Quel âge j’avais ?

Henri répondit :

— Quelques jours.

Élise fronça les sourcils.

— Donc je n’étais même pas née cette nuit-là.

— Non.

— Où étais-je née ?

— On ne sait pas.

Elle sentit la colère revenir.

— Comment pouvez-vous ne pas savoir ?

Henri répondit :

— Isabelle refusait de le dire.

— Pourquoi ?

— Elle fuyait quelqu’un.

Élise eut un rire fatigué.

— Évidemment.

— C’est vrai.

— Qui ?

Henri hésita.

Marc répondit :

— Les Delacroix.

Élise se figea.

— Encore vous.

Henri secoua la tête.

— Pas moi.

— Antoine ?

— Non.

— Philippe ?

Henri ne répondit pas.

Élise comprit.

— Philippe.

Marc acquiesça.

— Oui.

— Pourquoi une femme avec un bébé fuyait Philippe ?

Henri regarda le sol.

— Parce qu’elle avait travaillé pour lui.

— Comme quoi ?

— Comptable.

Élise sentit immédiatement la ressemblance avec toutes les autres histoires.

Les comptes.

Les dossiers.

Les témoins.

— Elle avait découvert quelque chose.

— Oui.

— Quoi ?

Henri répondit :

— Que Philippe faisait passer de l’argent par des associations caritatives.

— Et elle voulait parler.

— Oui.

— Donc elle fuit avec son bébé.

— Oui.

— Moi.

— Oui.

Élise prit une longue inspiration.

— Où est Isabelle Martin ?

Silence.

Elle comprit avant qu’ils répondent.

— Morte.

Marc secoua lentement la tête.

— On le croyait.

Élise ferma les yeux.

— Bien sûr.

Henri poursuivit :

— Isabelle a confié le bébé à une infirmière.

— Jeanne Morel ?

— Oui.

— Et Jeanne m’a donnée à Claire.

— Pas immédiatement.

Élise fronça les sourcils.

— Alors ?

Henri regarda l’armoire.

— Jeanne a d’abord essayé de sortir les deux enfants d’Anne.

— Thomas et Chloé.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle avait compris que quelqu’un modifiait les papiers.

— Vous.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Et Antoine.

— Oui.

— Donc Jeanne avait trois bébés sous sa responsabilité.

— Pendant environ vingt minutes.

Élise sentit son ventre se nouer.

— Et elle les a confondus.

Henri secoua la tête.

— Non.

— Alors quoi ?

Marc répondit :

— Quelqu’un les a volontairement échangés.

— Qui ?

Silence.

Élise regarda Henri.

Puis Marc.

— Qui ?

Une voix descendit de l’escalier.

— Moi.

Élise se retourna.

Claire se tenait au bas des marches.

René derrière elle.

Thomas.

Sophie.

Chloé.

Louis.

Tous avaient désobéi à la demande d’Henri.

Henri serra sa télécommande.

— Je vous avais dit...

René répondit :

— On s’en fiche.

Chloé regarda Henri.

— Je ne suis plus votre otage.

— Tu ne l’as jamais été.

— Vous m’avez enfermée dans un sous-sol.

Henri ne répondit pas.

Élise ne quittait plus Claire des yeux.

— C’est toi.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Tu as échangé les bébés.

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire descendit lentement.

— Parce que Philippe arrivait.

— Et ?

— Je savais qu’il cherchait l’enfant d’Isabelle.

Élise se figea.

— Moi.

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire regarda Philippe absent.

— Il pensait qu’Isabelle avait caché une copie de ses comptes avec le bébé.

Thomas fronça les sourcils.

— Pourquoi avec un bébé ?

Claire répondit :

— Pas littéralement.

— Alors ?

— Isabelle avait caché une clé dans les affaires de l’enfant.

Élise baissa instinctivement les yeux vers ses vêtements.

Une clé vieille de vingt-six ans n’était évidemment plus là.

— Quelle clé ?

Henri répondit :

— Celle du troisième coffre.

Silence.

Élise regarda l’armoire.

— Ce coffre.

— Oui.

— Donc la clé d’origine était avec moi.

— Oui.

— Et où est-elle maintenant ?

Claire répondit :

— Je l’ai récupérée.

— Quand ?

— La nuit de la clinique.

— Donc tu savais déjà qui j’étais.

Claire secoua la tête.

— Non. Je savais seulement qu’Isabelle avait confié un bébé à Jeanne.

— Et tu m’as échangée avec Chloé.

— Oui.

Chloé s’approcha.

— Donc moi, j’étais l’enfant d’Anne.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Et vous m’avez mise où ?

— Chez une famille à Avignon.

— Les Durand.

— Oui.

Chloé ferma les yeux.

— Toute ma vie.

Claire murmura :

— Je suis désolée.

Chloé eut un rire sans joie.

— Faites la queue.

Élise regarda Claire.

— Et moi ?

— Je t’ai gardée.

— Pourquoi ?

Claire répondit :

— Parce que Philippe cherchait un bébé qui venait d’Isabelle Martin.

— Et si tu me gardais, il te suivrait.

— Oui.

— Donc ce n’était pas pour me protéger.

Claire ferma les yeux.

— Au début, non.

Le silence devint brutal.

René se tourna vers Claire.

— Tu as utilisé un bébé comme leurre.

— Oui.

Élise sentit sa respiration se couper.

Claire continua rapidement :

— Mais je n’avais pas l’intention de te garder.

— Combien de temps ?

— Quelques heures.

— Et ensuite ?

— Isabelle devait revenir.

— Elle n’est jamais revenue.

— Non.

— Donc tu m’as gardée.

Claire acquiesça.

— Oui.

Élise sentit une colère froide.

— Et Anne croyait que j’étais sa fille.

— Plus tard, oui.

— Pourquoi ?

— Parce que Jeanne lui avait dit que son bébé était avec moi.

— Mais elle parlait de Chloé.

— Oui.

— Et personne n’a vérifié.

Claire baissa les yeux.

— Non.

Thomas eut un rire brisé.

— C’est incroyable.

Il regarda Henri.

— Vous déplaciez des nouveau-nés comme des dossiers.

Henri ne répondit pas.

Élise fixa Claire.

— Donc tu ne savais pas qui étaient mes parents.

— Non.

— Quand l’as-tu découvert ?

— 2015.

Élise se figea.

— L’année de ta fausse mort.

— Oui.

— Comment ?

Claire regarda Marc.

— Marc a retrouvé Isabelle.

Tout le monde se tourna vers lui.

René fronça les sourcils.

— Tu l’as retrouvée ?

Marc acquiesça.

— Oui.

— Et tu n’as rien dit.

— Claire me l’avait demandé.

René eut un rire incrédule.

— Je vais finir par t’étrangler avec cette phrase.

Marc baissa les yeux.

Élise demanda :

— Où était Isabelle ?

— Lyon.

— Sous quel nom ?

— Isabelle Reynaud.

— Elle était vivante en 2015.

— Oui.

— Et maintenant ?

Marc hésita.

Élise sentit immédiatement.

— Elle est encore vivante.

Marc acquiesça.

— Oui.

Silence.

Élise ne bougea plus.

Sa mère biologique.

Une femme réelle.

Vivante.

Quelque part.

— Où ?

— Je ne sais pas aujourd’hui.

— Mais Claire sait.

Elle se tourna.

Claire ferma les yeux.

— Oui.

— Où ?

— Près de Grenoble.

— Tu es en contact avec elle ?

— Oui.

Élise sentit une douleur presque physique.

— Depuis onze ans.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Elle sait qui je suis.

— Oui.

— Elle sait que tu m’as élevée.

— Oui.

— Elle sait où je vis.

Claire ne répondit pas.

— Oui ou non ?

— Oui.

Élise recula.

— Elle ne m’a jamais cherchée.

Claire murmura :

— Elle a essayé.

— Quand ?

— Plusieurs fois.

— Alors pourquoi je ne l’ai jamais vue ?

Claire regarda Henri.

Puis Antoine absent au-dessus.

— Parce qu’elle avait peur.

Élise éclata d’un rire sans joie.

— Non.

Elle secoua la tête.

— Cette réponse est interdite maintenant.

Personne ne parla.

— De quoi avait-elle peur ?

Claire répondit :

— De Philippe.

— Encore Philippe.

— Et d’Antoine.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Isabelle avait les comptes originaux.

Henri intervint :

— Une partie seulement.

Claire le regarda.

— Suffisamment.

Élise demanda :

— Et mon père ?

Silence.

La question changea l’air.

Claire baissa les yeux.

Marc aussi.

Henri regarda l’armoire.

Élise sentit son cœur battre.

— Qui est mon père biologique ?

Claire répondit :

— Isabelle ne voulait pas me le dire.

— Ne voulait pas ?

— Non.

— Mais tu l’as découvert.

Claire resta silencieuse.

Élise comprit.

— Tu sais.

— Oui.

— Qui ?

Claire regarda René.

Il se raidit.

Élise sentit une peur absurde.

Pas encore.

Pas une nouvelle boucle.

— René ?

Claire secoua immédiatement la tête.

— Non.

René expira.

Élise demanda :

— Louis ?

— Non.

— Philippe ?

— Non.

— Antoine ?

— Non.

— Marc ?

— Non.

Thomas murmura :

— Il reste combien d’hommes dans le sud de la France ?

Personne ne sourit.

Claire regarda Élise.

— Ton père s’appelait Nicolas Reynaud.

— Reynaud.

— Oui.

— Le nom qu’Isabelle a pris.

— C’était son vrai compagnon.

Élise sentit quelque chose de presque banal.

Un homme qui n’avait encore aucun lien avec les Delacroix.

— Qui était-il ?

— Gendarme.

Le sous-sol devint silencieux.

Henri baissa les yeux.

— Il enquêtait sur Philippe.

Élise comprit.

— Et il est mort.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Comment ?

— Accident de voiture en 2000.

Élise eut un rire amer.

— Officiellement.

— Officiellement.

— Et réellement ?

Claire ne répondit pas.

Henri le fit.

— Philippe.

Thomas devint immobile.

— Mon père l’a tué.

Henri secoua la tête.

— Il a ordonné qu’on lui fasse peur.

— Ce qui veut dire ?

Marc répondit :

— Quelqu’un a saboté sa voiture.

René ferma les yeux.

Encore un véhicule saboté.

Encore le même mécanisme.

Élise regarda Marc.

— Qui ?

Marc ne répondit pas.

— Vous.

— Oui.

Le mot tomba.

René se tourna brutalement.

— Marc.

— Je ne savais pas qu’il conduirait avec sa femme.

Élise se figea.

— Isabelle était dans la voiture ?

— Oui.

— Mais elle a survécu.

— Oui.

— Nicolas non.

— Non.

Élise sentit sa colère se déplacer.

Marc, celui qui avait parlé calmement toute la nuit.

Celui qui semblait seulement transporter les secrets des autres.

Avait causé la mort de son père.

— Vous avez tué mon père.

Marc ferma les yeux.

— Oui.

— Pour Philippe.

— Oui.

— Et ensuite vous avez passé vingt-six ans à prétendre chercher Louis, protéger Claire, retrouver les morts...

Sa voix tremblait.

— alors que vous saviez ce que vous aviez fait.

— Oui.

René s’avança.

— Tu ne m’as jamais dit ça.

Marc regarda son ancien ami.

— J’avais honte.

— Honte ?

René eut un rire de colère.

— Tu as saboté une voiture avec deux personnes dedans !

— Je pensais qu’elle ne démarrerait plus.

— Tu as coupé une conduite de frein.

— Je devais seulement l’endommager.

— Arrête.

Marc se tut.

Élise demanda :

— Isabelle sait que c’était vous ?

Marc acquiesça.

— Oui.

— Et elle vous a laissé vivre.

Marc répondit :

— Ce n’est pas à elle de décider autrement.

Élise regarda Claire.

— Pourquoi ne jamais me dire que ma mère était vivante ?

— Parce qu’Isabelle me l’avait demandé.

Élise ferma les yeux.

Puis éclata de rire.

Un rire presque hystérique.

Thomas la regarda avec inquiétude.

— Élise.

Elle leva une main.

— Ça va.

— Non.

— Je sais.

Elle inspira profondément.

— Donc je suis Élise...

Elle réfléchit.

— quoi ?

Claire répondit :

— Reynaud.

— Élise Reynaud.

— À la naissance, oui.

Élise répéta le nom.

Il lui semblait étranger.

Plus étranger encore que Fournier.

— Et Martin ?

— Le nom d’Isabelle avant qu’elle prenne celui de Nicolas.

Henri intervint :

— Isabelle Martin était son nom de naissance.

Élise fronça les sourcils.

— Donc Martin est quand même lié à ma mère.

— Oui.

Pour la première fois, un détail ne s’effondrait pas entièrement.

Elle regarda Thomas.

— Donc nous ne sommes pas frère et sœur.

— Non.

Chloé intervint doucement :

— Thomas et moi le sommes.

Tout le monde se tourna.

Thomas fronça les sourcils.

— Quoi ?

Chloé regarda Henri.

— Si je suis la fille d’Anne.

Henri acquiesça.

— Oui.

— Et Thomas aussi.

— Oui.

Thomas sentit la conclusion.

— Jumeaux ?

Claire acquiesça.

— Oui.

Thomas regarda Chloé.

Son amie indirecte.

La collègue de Philippe.

La fille qu’il avait connue depuis des années sans savoir.

— Donc toi...

Chloé eut un sourire triste.

— Salut, frère.

Thomas ferma les yeux.

— J’aurais préféré l’apprendre dans un déjeuner de famille normal.

Chloé eut presque un rire.

— Avec cette famille ?

— Bon point.

René regarda Chloé.

— Et moi ?

Henri se raidit.

Élise le remarqua.

— Quoi ?

Claire regarda René.

— Tu n’es pas le père biologique de Chloé.

Silence.

René fronça les sourcils.

— Mais Anne...

— Anne était sa mère.

— Alors qui était le père ?

Henri baissa les yeux.

Thomas comprit avant tous les autres.

— Philippe.

Le silence tomba.

Chloé devint blanche.

— Non.

Claire acquiesça lentement.

— Oui.

— Philippe est mon père.

— Oui.

Thomas se figea.

— Alors Chloé et moi n’avons pas le même père.

— Non.

— Nous sommes demi-frère et sœur.

— Oui.

Chloé regarda le sol.

Tout changeait encore.

René demanda :

— Et Thomas ?

Claire répondit :

— Toi.

— Donc Thomas est mon fils.

— Oui.

— Chloé celui de Philippe.

— Oui.

Élise regarda Henri.

— Vous saviez tout ça ?

— Oui.

— Et vous voulez vraiment qu’on ouvre votre coffre.

— Oui.

— Pourquoi ?

Henri regarda tous les jeunes adultes.

Élise.

Thomas.

Chloé.

Puis vers l’escalier où Sophie attendait.

— Parce qu’il contient les seules preuves qui peuvent arrêter cette histoire.

Élise eut un rire.

— Non.

Henri fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Les preuves ne l’arrêteront pas.

— Alors quoi ?

Élise regarda Marc.

— Que les gens arrêtent de se taire.

Puis Claire.

— Qu’ils arrêtent de disparaître.

René.

— Qu’ils arrêtent de décider pour les autres.

Thomas acquiesça.

Henri resta silencieux.

Élise désigna le coffre.

— Mais oui. On va l’ouvrir.

Henri tendit la main.

— Le code.

Élise répondit :

— D’abord, la télécommande.

— Non.

— Alors rien.

Henri la fixa.

Longtemps.

Puis posa la télécommande sur la table.

René s’approcha et la prit.

Henri eut un sourire amer.

— Satisfait ?

René répondit :

— Pas encore.

Élise s’approcha du clavier numérique.

Thomas descendit.

— Le code était censé être nos heures de naissance.

— Oui.

— Mais je ne suis plus ta jumelle.

— Non.

Chloé s’approcha.

— Moi si.

— Toi et Thomas.

Henri répondit :

— Exactement.

Thomas fronça les sourcils.

— Donc le code n’est pas Élise et moi.

— Non.

— Quelles heures ?

Claire regarda Henri.

— Tu les connais.

Henri acquiesça.

— Thomas, 2 h 14.

— Chloé ?

— 2 h 21.

Élise regarda l’ancien code.

Exactement les mêmes heures annoncées auparavant.

Elle comprit.

Henri avait toujours su.

Il avait laissé tout le monde croire que ces heures concernaient Élise.

— Vous saviez dès le début que je n’étais pas l’enfant d’Anne.

Henri répondit :

— Oui.

— Et vous avez encore laissé le mensonge continuer.

— Oui.

Élise tapa :

02140221

Déclic.

L’armoire métallique s’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient des dizaines de dossiers.

Des boîtes.

Des cassettes.

Des disques durs.

Des actes de naissance.

Élise resta silencieuse.

Vingt-trois enfants.

Vingt-quatre avec elle.

Des vies modifiées.

Des familles fabriquées.

Henri regarda les archives comme un homme devant son propre tombeau.

— Voilà.

Thomas prit un dossier.

— Tout est là ?

— Oui.

Chloé en ouvrit un autre.

— Des noms de médecins.

Claire se rapprocha.

— Des paiements.

René regarda Henri.

— Tu vas tout expliquer.

Henri acquiesça.

— Oui.

— À la police.

Henri ferma les yeux.

— Oui.

Élise le regarda, surprise.

— C’est tout ?

— J’ai quatre-vingt-six ans.

— Ce n’est pas une réponse.

Henri regarda les dossiers.

— J’ai passé ma vie à protéger quelque chose qui n’existe plus.

— Le nom Delacroix.

— Oui.

Thomas répondit :

— Tant mieux.

Henri eut un léger sourire.

— Peut-être.

Un téléphone vibra.

Celui de Chloé.

Elle regarda l’écran.

Son visage changea.

— C’est Philippe.

Thomas se raidit.

— Réponds.

Elle décrocha.

— Allô ?

Silence.

Puis :

— Où êtes-vous ?

Elle regarda les autres.

— Quoi ?

Son visage devint blanc.

— Non.

Elle raccrocha.

Claire s’approcha.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Chloé fixa Henri.

— Philippe dit qu’Antoine s’est effondré.

Thomas fronça les sourcils.

— Son cancer ?

— Il ne sait pas.

— Où ?

— Dans le salon.

René regarda l’escalier.

— On remonte.

Mais Chloé ne bougea pas.

— Il a dit autre chose.

Élise sentit immédiatement.

— Quoi ?

Chloé regarda Claire.

— Antoine a demandé Élise.

Tout le monde se tourna vers elle.

— Moi ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il dit qu’il doit lui dire la dernière chose avant de mourir.

Thomas soupira.

— Il y a toujours une dernière chose.

René répondit :

— Tu n’es pas obligée.

Élise regarda son père improvisé qui n’était finalement pas son père.

Étrangement, le lien n’avait pas disparu.

— Je sais.

Puis elle monta.


Antoine était allongé sur le canapé du salon.

Sa respiration était courte.

Philippe se tenait près de lui.

Sophie à quelques mètres.

Manon près de la fenêtre.

Louis observait en silence.

Élise s’approcha.

Antoine ouvrit les yeux.

— Enfin.

— Vous avez une drôle de manière de mourir.

Un faible sourire apparut.

— Je m’entraîne depuis longtemps.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Antoine regarda Philippe.

— Seul.

René intervint derrière Élise.

— Non.

Antoine eut un petit rire.

— Tu n’es toujours pas son père.

René répondit :

— Je sais.

— Alors pourquoi tu restes ?

René regarda Élise.

— Parce qu’elle me l’a demandé la première fois.

Élise se figea légèrement.

Le café.

Dites que vous êtes mon père.

Antoine comprit.

— Intéressant.

Élise répondit :

— Il reste.

Antoine acquiesça.

— Très bien.

Philippe s’éloigna.

Antoine regarda Élise.

— Henri t’a raconté pour Isabelle.

— Oui.

— Nicolas.

— Oui.

— Marc.

— Oui.

Antoine ferma les yeux.

— Alors il reste seulement une chose.

— Laquelle ?

Il prit une respiration difficile.

— Isabelle n’a pas fui Philippe uniquement à cause des comptes.

Élise sentit le poids.

— Pourquoi ?

— Elle avait vu quelque chose.

— Quoi ?

Antoine regarda René.

Puis Élise.

— La nuit où Nicolas est mort.

— Marc a saboté sa voiture.

— Oui.

— Elle était avec lui.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’elle a vu ?

Antoine répondit :

— Marc n’était pas seul.

René se figea.

— Qui ?

Antoine regarda Philippe.

Philippe devint blanc.

Élise comprit.

— Philippe.

Antoine acquiesça.

— Oui.

Thomas regarda son père.

— Papa.

Philippe ferma les yeux.

— C’est vrai.

Silence.

Élise resta immobile.

— Vous étiez avec Marc.

— Oui.

— Vous lui avez demandé de saboter la voiture.

Philippe répondit :

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je pensais que Nicolas allait remettre les comptes à la justice.

— Il était gendarme. C’était son travail.

Philippe baissa les yeux.

— Oui.

— Donc vous avez tué mon père.

— Je voulais seulement lui faire peur.

Élise eut un rire froid.

— Vous aussi.

Philippe ne répondit pas.

Antoine murmura :

— Ce n’est pas tout.

Élise se tourna.

— Quoi encore ?

— Nicolas n’est pas mort sur le coup.

Silence.

Marc, qui venait de remonter, se figea.

Élise sentit la colère devenir glaciale.

— Il était vivant.

Antoine acquiesça.

— Oui.

— Qui l’a trouvé ?

— Isabelle.

— Et ?

Antoine regarda Marc.

Marc baissa les yeux.

— Elle voulait appeler les secours.

Élise comprit immédiatement.

— Et vous l’en avez empêchée.

Marc répondit :

— Philippe.

Tout le monde regarda l’homme.

Philippe resta silencieux.

— Vous avez empêché ma mère d’appeler une ambulance.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que Nicolas pouvait parler.

Élise sentit ses yeux brûler.

— Donc il est mort parce que vous avez attendu.

Philippe ferma les yeux.

— Oui.

— Combien de temps ?

— Vingt minutes.

Élise ne bougea plus.

Vingt minutes.

Une vie entière détruite dans vingt minutes.

René s’approcha d’un demi-pas.

Pas pour attaquer Philippe.

Pour être proche d’Élise.

Elle le sentit.

Antoine reprit :

— Isabelle a enregistré la conversation.

Philippe releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Antoine sourit faiblement.

— Elle avait toujours un petit dictaphone.

— Où est l’enregistrement ?

Antoine regarda Élise.

— Avec Isabelle.

Le silence changea.

Élise fronça les sourcils.

— Elle l’a encore.

— Oui.

— Donc ma mère possède la preuve.

— Oui.

— Pourquoi ne l’a-t-elle jamais donnée à la police ?

Antoine répondit :

— Parce qu’elle l’a fait.

Tout le monde se figea.

— Quoi ?

— En 2001.

— Et ?

— Le policier chargé du dossier travaillait pour Henri.

Henri, derrière, ferma les yeux.

Élise comprit.

— L’enregistrement a disparu.

— La copie.

— Elle avait gardé l’original.

— Oui.

— Donc pourquoi maintenant ?

Antoine prit difficilement une respiration.

— Parce qu’Isabelle m’a appelé hier.

Élise se figea.

— Vous lui avez parlé.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Antoine eut un sourire triste.

— Savoir si tu étais heureuse.

La question frappa Élise d’une manière inattendue.

— Quoi ?

— C’est tout ce qu’elle m’a demandé d’abord.

— Pourquoi vous ?

— Parce qu’elle savait que je t’avais retrouvée.

— Et vous avez répondu quoi ?

Antoine regarda Élise.

— Que je n’en savais rien.

Elle resta silencieuse.

— Puis elle m’a dit qu’elle voulait venir.

Élise sentit son cœur accélérer.

— Ici ?

— Oui.

— Quand ?

Antoine regarda l’horloge.

— Maintenant.

Personne ne bougea.

Un moteur se fit entendre dehors.

René se tourna vers la fenêtre.

Une seule voiture.

Elle s’arrêta dans la cour.

Élise ne respirait plus.

La portière s’ouvrit.

Une femme descendit.

Environ cinquante-cinq ans.

Cheveux châtain clair traversés de gris.

Manteau beige.

Petite silhouette.

Elle s’arrêta devant la maison.

Élise ne l’avait jamais vue.

Et pourtant quelque chose dans son visage lui semblait étrangement familier.

Peut-être les yeux.

Peut-être la manière de rester immobile lorsqu’elle avait peur.

La porte s’ouvrit.

La femme entra.

Personne ne parla.

Elle regarda Antoine.

Philippe.

Marc.

Claire.

René.

Puis Élise.

Ses yeux se remplirent immédiatement de larmes.

— Élise.

La jeune femme resta figée.

— Isabelle ?

Elle acquiesça.

— Oui.

Élise ne bougea pas.

Isabelle non plus.

Aucune étreinte.

Aucun geste spectaculaire.

Seulement vingt-six années entre elles.

Isabelle murmura :

— Tu as les yeux de Nicolas.

Élise sentit les larmes monter.

— On m’a dit qu’il était mon père.

— Oui.

— C’est vrai ?

— Oui.

Pour la première fois de toute cette nuit, la réponse vint sans hésitation.

Sans « probablement ».

Sans test caché.

Sans troisième nom.

Oui.

Élise ferma les yeux.

Puis les rouvrit.

— Pourquoi tu ne m’as jamais cherchée ?

Isabelle pleurait.

— Je t’ai cherchée.

— Claire savait où j’étais.

— Oui.

— Depuis 2015.

— Oui.

— Alors tu savais aussi.

— Oui.

— Et tu n’es jamais venue.

Isabelle baissa les yeux.

— Non.

— Pourquoi ?

Elle prit une respiration.

— Parce que quand je t’ai retrouvée, tu avais une mère.

Claire ferma les yeux.

Élise ne bougea plus.

Isabelle continua :

— Une vraie mère.

— Elle m’avait enlevée.

— Je sais.

— Elle t’avait pris ton enfant.

— Oui.

— Et tu l’as laissée.

— Parce que je t’ai regardée avec elle.

Élise fronça les sourcils.

— Quand ?

— En 2006.

Claire releva brusquement les yeux.

— Tu étais là ?

Isabelle acquiesça.

— De l’autre côté de la rue.

Élise sentit un souvenir impossible.

Une femme près d’une voiture.

Peut-être.

Ou peut-être son esprit inventait-il maintenant des souvenirs.

Isabelle continua :

— Tu avais six ans.

— Et ?

— Tu tenais la main de Claire.

Ses larmes coulaient.

— Tu riais.

Élise resta silencieuse.

— J’étais venue pour te reprendre.

Claire devint blanche.

— Mais ?

Isabelle regarda sa fille.

— Je n’ai pas pu.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne voulais pas détruire ton enfance pour réparer la mienne.

Élise sentit sa gorge se serrer.

— Alors tu es partie.

— Oui.

— Encore quelqu’un qui décide à ma place.

Isabelle ferma les yeux.

— Oui.

Au moins, elle ne chercha pas d’excuse.

Élise regarda Claire.

Puis Isabelle.

Deux femmes.

L’une l’avait mise au monde.

L’autre l’avait élevée.

L’une l’avait perdue.

L’autre l’avait prise.

Aucune histoire simple.

— Et en 2015 ?

demanda Élise.

Isabelle répondit :

— Quand Claire a disparu, je pensais venir vers toi.

— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?

— Parce que Claire n’était pas vraiment morte.

Élise eut un petit rire.

— Oui, ça aussi je sais.

Isabelle continua :

— Elle m’a demandé une année.

— Une année ?

— Pour régler les Delacroix.

— Et l’année est devenue onze ans.

Isabelle baissa les yeux.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que j’étais lâche.

Silence.

La réponse surprit tout le monde.

Pas « protection ».

Pas « danger ».

Pas « nécessaire ».

Isabelle répéta :

— J’avais peur que tu me détestes.

Élise sentit sa colère vaciller légèrement.

— Donc tu n’es pas venue.

— Non.

— C’est tout ?

— Oui.

— Pas Antoine ?

— Non.

— Pas Philippe ?

— Ils comptaient.

Isabelle secoua la tête.

— Mais la vraie raison, c’était moi.

Élise resta silencieuse.

Pour une fois, un adulte assumait la partie la moins noble de son choix.

— Merci.

Isabelle sembla surprise.

— Pour quoi ?

— D’avoir dit la vérité.

Elle acquiesça doucement.

— Je te dois au moins ça.

Antoine toussa.

Tout le monde se tourna.

Sa respiration était devenue plus difficile.

Philippe s’approcha instinctivement.

Antoine leva une main.

— Non.

Puis il regarda Isabelle.

— Tu l’as apporté ?

Elle ouvrit son sac.

Un petit dictaphone ancien.

Philippe pâlit.

— Non.

Isabelle le regarda.

— Si.

Elle posa l’appareil sur la table.

— La mort de Nicolas.

Élise le fixa.

La preuve.

Philippe se tourna vers elle.

— Élise...

— Ne me demandez rien.

— Je voulais seulement...

— Je sais.

Elle le regarda.

— Faire peur.

Philippe baissa les yeux.

Isabelle appuya sur lecture.

Le son était mauvais.

Une route.

Le vent.

Puis une voix masculine.

Marc.

« Philippe, il faut appeler quelqu’un. »

Puis Philippe :

« Attends. »

Marc :

« Il est vivant. »

Philippe :

« Je sais. »

Élise ferma les yeux.

Isabelle sanglotait sur l’enregistrement.

« Laissez-moi appeler les secours ! »

Philippe :

« Donne-moi le téléphone. »

Isabelle :

« Il va mourir ! »

Puis :

« Philippe ! »

Long silence.

Une respiration difficile.

La voix de Nicolas, très faible :

« Isabelle... le bébé... »

Élise cessa de respirer.

Son père.

Sa voix.

Pour la première fois.

Nicolas reprit :

« Protège-la. »

L’enregistrement grésilla.

Puis plus rien.

Isabelle arrêta.

Personne ne parla.

Élise gardait les yeux fermés.

Elle n’avait jamais vu Nicolas.

Jamais entendu sa voix.

Et maintenant, les premiers mots qu’elle entendait de son père mort vingt-six ans plus tôt étaient une demande de la protéger.

Elle ouvrit les yeux.

Regarda Philippe.

— Vous allez parler à la police.

Il acquiesça lentement.

— Oui.

— Tout.

— Oui.

— Même ça.

Il regarda le dictaphone.

— Oui.

— Sans dire que vous vouliez seulement lui faire peur.

Philippe ferma les yeux.

Puis :

— Oui.

Élise acquiesça.

— Bien.

Thomas observait son père.

Quelque chose dans son visage ressemblait à une fin.

Pas de l’amour.

Pas de la haine.

Une séparation.

Antoine murmura :

— Maintenant les trois coffres.

Élise se tourna.

— Quoi ?

— Le premier est ouvert.

— Oui.

— Le troisième aussi.

— Oui.

— Le deuxième.

Louis se raidit.

Antoine le regarda.

— Il faut le récupérer avant la police.

Élise fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une chose à l’intérieur ne doit pas être saisie avec le reste.

— Quoi ?

Antoine regarda Isabelle.

Elle devint immobile.

— Non.

Élise vit immédiatement.

— Isabelle.

— Ce n’est rien.

— Quoi ?

Antoine répondit :

— Une lettre.

— De qui ?

— Nicolas.

Élise sentit son cœur battre.

— Pour moi ?

Antoine secoua la tête.

— Pour Isabelle.

Elle resta silencieuse.

— Pourquoi ça vous concerne ?

Antoine eut un sourire faible.

— Parce que Nicolas l’avait écrite le matin de sa mort.

— Et ?

— Elle contient le nom de la personne qui lui avait donné les preuves contre Philippe.

Silence.

René fronça les sourcils.

— Qui ?

Antoine regarda Claire.

Claire pâlit.

Élise suivit son regard.

— Toi ?

Claire secoua la tête.

— Non.

Antoine murmura :

— Madeleine.

Claire se figea.

— Ma mère.

— Oui.

— Et alors ?

Antoine prit une respiration douloureuse.

— Madeleine ne travaillait pas seulement contre Henri.

— Pour qui travaillait-elle ?

Antoine répondit :

— Pour la gendarmerie.

Isabelle devint blanche.

— Nicolas...

Antoine acquiesça.

— Nicolas était son contact.

Claire regarda sa mère morte sous un jour complètement nouveau.

— Elle était informatrice.

— Oui.

René fronça les sourcils.

— Depuis combien de temps ?

— Presque dix ans.

Louis se rapprocha.

— Alors Madeleine avait transmis tout le réseau.

Antoine secoua la tête.

— Pas tout.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle protégeait quelqu’un.

Claire murmura :

— Moi.

Antoine répondit :

— Non.

Silence.

— Qui ?

Antoine regarda René.

René se figea.

— Moi ?

— Oui.

— Pourquoi Madeleine me protégeait ?

Antoine eut un sourire étrange.

— Parce qu’elle croyait que tu étais son fils.

Le salon devint silencieux.

René ne bougea plus.

Claire pâlit.

— Quoi ?

Antoine continua :

— Madeleine avait eu un enfant à dix-sept ans.

René fronça les sourcils.

— Je suis le fils de mes parents.

Isabelle regarda Henri.

Henri baissa les yeux.

Antoine répondit :

— Pas biologiquement.

René eut un rire épuisé.

— Pas moi aussi.

— Si.

Sophie regarda René.

Thomas aussi.

Élise sentit presque de la compassion.

Même l’homme qui avait semblé être le point stable de cette histoire découvrait maintenant que son identité était peut-être fausse.

— Qui était le père ?

demanda René.

Antoine regarda Henri.

Le vieil homme ferma les yeux.

— Non.

René comprit.

— Henri.

Henri acquiesça.

— Oui.

Le silence tomba.

Thomas regarda René.

Puis Henri.

— Donc René...

Antoine répondit :

— est le fils biologique d’Henri Delacroix et Madeleine.

René devint livide.

— Je suis un Delacroix.

Antoine acquiesça.

— Biologiquement.

René eut un rire amer.

— Voilà qui est drôle.

Élise regarda Henri.

— Donc René est votre fils.

— Oui.

— Philippe ?

— Petit-fils.

— Antoine ?

Antoine répondit :

— Moi aussi, fils d’Henri.

Thomas comprit.

— René et Antoine sont demi-frères.

— Oui.

Sophie pâlit.

— Donc Antoine...

— Ton oncle biologique.

René ferma les yeux.

— Assez.

Antoine eut un faible sourire.

— C’était la dernière.

René le regarda.

— J’espère pour toi.

Antoine inspira difficilement.

Puis son visage se contracta.

Philippe s’approcha.

— Antoine ?

Le vieil homme porta une main à sa poitrine.

Élise se tendit.

— Appelez les secours.

Personne ne bougea une seconde.

Puis Thomas sortit immédiatement son téléphone.

— Je le fais.

Antoine secoua la tête.

— Non.

Thomas le regarda.

— Cette famille a déjà assez laissé de gens mourir sans appeler.

La phrase coupa toute protestation.

Il composa.

Antoine ferma les yeux.

Et, pour la première fois depuis le début de cette nuit, quelqu’un choisit de sauver une vie sans demander si la personne le méritait.


Quelques minutes plus tard, tandis qu’ils attendaient les secours, Élise resta près de la fenêtre.

Isabelle se tenait à quelques pas.

Claire plus loin.

René s’approcha.

— Ça va ?

Élise eut un léger rire.

— Vous allez vraiment continuer à poser cette question ?

— Probablement.

Elle le regarda.

— Vous n’êtes pas mon père.

— Non.

— Et pourtant j’ai l’impression que vous êtes le seul ici à qui j’arrive à parler normalement.

René eut un petit sourire.

— Je ne sais pas si c’est rassurant.

— Pas vraiment.

Un silence.

Puis Élise regarda sa mère biologique.

— Je vais parler avec Isabelle.

— Bien.

— Et Claire.

— Bien.

— Mais pas ce soir.

— Très bien.

Elle regarda René.

— Et vous ?

— Moi ?

— Vous venez d’apprendre qu’Henri est votre père.

René regarda le vieil homme.

— J’ai décidé de reporter ma crise identitaire à demain.

Élise rit.

Un vrai rire cette fois.

Très court.

Mais réel.

René sourit aussi.

Puis Sophie s’approcha.

— René.

Il se tourna.

Elle hésita.

— Si Henri est ton père...

— Oui.

— Ça ne change pas le fait que tu es mon père biologique ?

René secoua la tête.

— Non.

— Et Thomas ?

— Non.

— Lucas ?

Anne répondit depuis derrière eux :

— Non plus.

René regarda ses trois enfants biologiques connus.

Sophie.

Thomas.

Lucas.

Pas Élise.

Quelque chose passa dans ses yeux.

Élise le vit.

— Vous êtes déçu.

Il se tourna.

— Quoi ?

— Que je ne sois pas votre fille.

René réfléchit.

Puis répondit :

— Oui.

Elle resta silencieuse.

— Mais ça ne me donne aucun droit sur toi.

— Non.

— Et ça n’efface pas ce qui s’est passé au café.

Élise fronça les sourcils.

— Quoi ?

René eut un léger sourire.

— Pendant environ cinq minutes, j’étais ton père.

— Faux père.

— Techniquement.

— Très mauvais dossier médical.

— Très mauvaise famille.

Elle sourit.

Puis la sirène d’une ambulance se fit entendre au loin.

Antoine ouvrit les yeux.

— Élise.

Elle se tourna.

— Quoi ?

Il respirait difficilement.

— Le deuxième coffre.

— Quoi encore ?

— N’attends pas.

— Pourquoi ?

Antoine regarda Louis.

— Parce qu’Henri a envoyé quelqu’un avant nous.

Henri releva brusquement la tête.

— Je n’ai envoyé personne.

Antoine le fixa.

— Pas toi.

René fronça les sourcils.

— Alors qui ?

Antoine murmura :

— Philippe.

Tout le monde se tourna vers lui.

Philippe devint blanc.

— Non.

Antoine eut un faible sourire.

— Pas lui non plus.

Thomas soupira.

— Alors arrêtez de parler comme ça et donnez le nom.

Antoine regarda la porte.

— Philippe a un fils que personne ici ne connaît.

Silence.

Thomas se figea.

— Quoi ?

Philippe pâlit.

— Antoine.

— Il faut qu’ils sachent.

Thomas regarda son père.

— J’ai un frère ?

Philippe ne répondit pas.

— Papa.

Il ferma les yeux.

— Oui.

— Qui ?

Philippe regarda Manon.

Puis Chloé.

Enfin Élise.

— Il s’appelle Adrien.

Élise fronça les sourcils.

— Adrien quoi ?

Philippe répondit :

— Martin.

Silence.

Élise sentit immédiatement le nom.

— Martin.

— Oui.

— Quel lien avec Isabelle ?

Philippe ferma les yeux.

Isabelle devint parfaitement immobile.

— Non.

Élise se tourna vers elle.

— Tu le connais.

Isabelle ne répondit pas.

— Isabelle.

Elle regarda Philippe.

Puis murmura :

— Adrien est mon fils.

Le salon devint totalement silencieux.

Élise sentit un frisson.

— Ton fils.

— Oui.

— Avec Philippe.

Isabelle ferma les yeux.

— Oui.

Thomas regarda Philippe.

— Donc Adrien est mon demi-frère.

— Oui.

Élise regarda Isabelle.

— Et le mien aussi.

— Oui.

René secoua la tête.

— Où est-il ?

Philippe répondit :

— Marseille.

Louis se figea.

— Le deuxième coffre.

Philippe acquiesça.

— Oui.

— Tu l’as envoyé ?

— Non.

— Alors ?

Philippe regarda Antoine.

— Adrien travaille pour lui.

Antoine ferma les yeux.

— Plus maintenant.

Thomas fronça les sourcils.

— Pour qui alors ?

Antoine murmura :

— Pour quelqu’un qui veut que toutes les archives disparaissent.

Élise sentit une dernière tension se former.

— Qui ?

Antoine regarda Claire.

Puis Isabelle.

Et enfin René.

— La seule personne que tout le monde ici a oubliée.

René fronça les sourcils.

— Qui ?

Antoine murmura un nom.

— Madeleine.

Claire devint blanche.

— Ma mère est morte.

Antoine eut un faible sourire.

— Non.

Personne ne bougea.

Élise ferma les yeux.

Puis, presque épuisée au-delà de toute surprise, elle murmura :

— Bien sûr qu’elle ne l’est pas.

Tu ne m’as pas choisi au hasard

Partie 10 — Le dernier mensonge

— Madeleine est vivante.

Personne ne bougea.

Claire regardait Antoine comme si l’homme venait de prononcer le nom d’un fantôme.

— Ma mère est morte en 2003.

Antoine respirait difficilement sur le canapé.

La sirène de l’ambulance se rapprochait.

— Non.

Claire secoua la tête.

— J’étais à son enterrement.

Élise eut un rire épuisé.

— Apparemment, ça ne prouve plus grand-chose.

Personne ne la contredit.

Antoine regarda Claire.

— Madeleine a organisé sa disparition.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Henri avait découvert qu’elle travaillait avec Nicolas Reynaud.

Isabelle se raidit.

— Mon mari.

— Oui.

Élise regarda Antoine.

— Donc ma grand-mère adoptive...

Elle s’arrêta.

Même les mots devenaient difficiles.

Claire était sa mère adoptive.

Madeleine était la mère biologique de Claire.

Aucun lien de sang avec Élise.

Pourtant, d’une manière tordue, cette femme appartenait aussi à son histoire.

— Madeleine a aidé mon père ?

— Oui.

— Contre Philippe.

— Contre toute la structure Delacroix.

Henri ferma les yeux.

Antoine continua :

— Elle avait compris bien avant nous que le réseau ne pourrait jamais être réparé.

René eut un rire amer.

— Et elle a décidé de le détruire en simulant sa mort.

— Oui.

— Elle est où ?

Antoine regarda Thomas.

Puis Chloé.

Puis Élise.

— Au deuxième coffre.

Louis se figea.

— Marseille.

— Oui.

— Avec Adrien.

— Oui.

Philippe pâlit.

— Mon fils.

Thomas regarda son père.

— Mon demi-frère.

Élise murmura :

— Et le mien.

Isabelle baissa les yeux.

Tout revenait encore à la même génération.

Des enfants séparés.

Des parents silencieux.

Des noms faux.

Mais cette fois Élise sentit quelque chose de différent.

La fatigue avait dépassé la peur.

— Alors on va à Marseille.

René secoua la tête.

— L’ambulance arrive.

— Pour Antoine.

— Oui.

— Il n’a pas besoin de nous tous.

Antoine eut un sourire faible.

— Enfin quelqu’un de pratique.

Thomas regarda Élise.

— Je viens.

— Oui.

Sophie s’approcha.

— Moi aussi.

Élise la regarda.

Cette fois, elle acquiesça immédiatement.

— Oui.

René dit :

— Je viens.

Élise lui lança un regard.

— Vous n’allez même pas essayer de me dire de rester.

René eut un léger sourire.

— J’apprends.

Isabelle s’avança.

— Moi aussi.

Élise la regarda.

Sa mère biologique.

Cette femme qu’elle avait rencontrée quelques minutes plus tôt.

Elle voulait dire non.

Pas par colère.

Parce que c’était trop.

Mais Isabelle ajouta :

— Adrien est mon fils.

Élise comprit.

— D’accord.

Claire prit son manteau.

Élise se tourna.

— Toi aussi ?

Claire acquiesça.

— Madeleine est ma mère.

Un silence.

Puis Élise répondit :

— D’accord.

Philippe fit un mouvement.

Thomas l’arrêta d’une phrase.

— Vous, vous restez.

Philippe fronça les sourcils.

— Adrien est mon fils.

— Et Antoine a besoin de quelqu’un ici.

— Les secours arrivent.

— Et la police après.

Philippe se raidit.

Thomas le regarda droit dans les yeux.

— Vous avez dit que vous parleriez.

Long silence.

Puis Philippe baissa les yeux.

— Oui.

— Alors commencez maintenant.

Philippe resta immobile.

Puis acquiesça.

— D’accord.

Ce simple mot sembla plus lourd que tous les autres.


L’ambulance arriva quelques minutes plus tard.

Antoine fut installé sur un brancard.

Avant qu’on l’emporte, il attrapa doucement le poignet de Thomas.

Pas violemment.

Thomas se figea.

Antoine murmura :

— Ne deviens pas comme nous.

Thomas le regarda.

— C’est le plan.

Antoine sourit.

Puis son regard passa vers René.

— Frère.

René eut un rire froid.

— Ne pousse pas ta chance.

Antoine ferma les yeux.

Le brancard partit.

Philippe resta avec les secours.

Henri aussi.

Marc, après quelques secondes d’hésitation, resta à son tour.

Élise le regarda.

L’homme avait provoqué la mort de Nicolas.

Son père.

— Vous allez parler.

Marc acquiesça.

— Oui.

— Tout.

— Tout.

— Même si Philippe essaie de minimiser.

Marc baissa les yeux.

— Oui.

Élise ne pardonna pas.

Mais elle n’avait pas besoin de pardonner pour partir.


Le deuxième coffre se trouvait dans un ancien atelier de réparation près du port de Marseille.

Louis conduisait devant.

René suivait.

Élise était assise à côté de lui.

Sophie et Thomas derrière.

Claire, Isabelle et Chloé étaient dans une seconde voiture.

Personne ne parlait beaucoup.

Puis Thomas rompit le silence.

— Donc...

René regarda le rétroviseur.

— Oui ?

Thomas hésita.

— Vous êtes vraiment mon père.

René acquiesça.

— Oui.

— Et Sophie aussi.

— Oui.

Sophie regarda par la fenêtre.

Thomas ajouta :

— Lucas aussi.

— Oui.

Puis il regarda Élise.

— Mais pas Élise.

— Non.

Un silence.

Élise sourit légèrement.

— Tu es déçu ?

Thomas eut un rire.

— Pas exactement.

— Bonne réponse.

Il devint sérieux.

— Je suis surtout soulagé.

Élise comprit.

Leurs quatre mois ensemble.

Les jours précédents.

Les gestes.

Les baisers.

Tout ce qui était devenu insupportable lorsqu’ils avaient cru être jumeaux.

— Moi aussi.

Sophie fronça les sourcils.

— Attendez.

Elle regarda Élise.

Puis Thomas.

— Vous étiez vraiment ensemble ?

Thomas ferma les yeux.

— On peut ne pas en parler ?

Sophie eut un sourire.

— Absolument pas.

Même René eut un petit rire.

Thomas soupira.

— Très bien. Oui.

— Combien de temps ?

— Quatre mois.

Sophie ouvrit de grands yeux.

— Et pendant combien de temps vous avez cru être frère et sœur ?

Élise répondit :

— Quelques heures.

— Quelle famille.

René murmura :

— Ne commence pas.

Pour la première fois depuis l’entrée d’Élise dans le café, ils rirent tous les quatre.

Pas longtemps.

Mais assez pour briser quelque chose.

Puis Élise regarda René.

— Quand on aura fini...

— Oui ?

— Vous allez retourner au café ?

— Probablement.

— Comme si rien ne s’était passé ?

René réfléchit.

— Non.

— Alors ?

— Je vais probablement commander quelque chose de plus fort que de l’eau.

Élise sourit.

— Raisonnable.

René la regarda brièvement.

— Et toi ?

— Je ne sais pas.

La réponse était vraie.

Elle ne savait plus quel nom utiliser.

Quelle mère appeler.

Quelle maison considérer comme la sienne.

Mais pour la première fois, elle n’avait pas besoin de décider tout de suite.


L’atelier de Marseille avait fermé depuis plus de dix ans.

Une plaque métallique portait encore une ancienne inscription presque effacée.

Louis ouvrit la grande porte latérale.

Ils entrèrent.

Une lumière était allumée au fond.

René s’arrêta.

— Quelqu’un nous attend.

Thomas murmura :

— J’espère que cette fois la personne est vraiment censée être vivante.

Sophie lui donna un léger coup d’épaule.

— Sérieusement ?

— J’essaie de tenir.

Ils avancèrent.

Le deuxième coffre se trouvait derrière un ancien mur de pièces détachées.

Mais devant lui se tenaient deux personnes.

Un homme d’une trentaine d’années.

Grand.

Cheveux noirs.

Visage fermé.

Et une femme âgée.

Très âgée.

Petite.

Droite.

Cheveux entièrement blancs.

Claire s’arrêta derrière eux.

Son souffle se coupa.

— Maman.

Madeleine tourna lentement la tête.

Ses yeux se posèrent sur Claire.

Longtemps.

— Bonjour, ma fille.

Claire ne bougea plus.

Élise observa la scène.

Encore des retrouvailles.

Encore des décennies perdues.

Adrien regarda Isabelle.

Son visage changea.

— Maman.

Isabelle porta une main à sa bouche.

— Adrien.

Il ne s’approcha pas.

Elle non plus.

Élise regarda ce demi-frère dont elle ignorait l’existence quelques heures plus tôt.

Puis Adrien la regarda.

— Élise.

Elle fronça les sourcils.

— Tu sais qui je suis.

— Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Deux ans.

Elle eut un rire sans joie.

— Bien sûr.

Adrien baissa les yeux.

— Isabelle m’avait demandé de ne rien dire.

Élise regarda sa mère biologique.

Isabelle ferma les yeux.

— Désolée.

Élise leva la main.

— Pas maintenant.

Isabelle se tut.

René regarda Madeleine.

— Donc tu es vraiment vivante.

Madeleine l’observa.

— René.

— Vous me connaissez.

— Depuis ta naissance.

Il se figea.

— Antoine dit que vous êtes ma mère biologique.

Madeleine ne répondit pas immédiatement.

Claire regarda René.

Sophie.

Thomas.

Tous attendaient.

Enfin Madeleine dit :

— Non.

René eut un rire épuisé.

— Évidemment.

Claire fronça les sourcils.

— Mais Antoine...

— Antoine n’a jamais connu toute la vérité.

Henri avait fait croire à Madeleine qu’il était le père de René.

Antoine croyait donc René fils d’Henri.

Mais Madeleine secoua la tête.

— Henri n’était pas ton père.

René la regarda.

— Alors qui ?

Madeleine ferma les yeux.

— Jacques Fournier.

Silence.

René ne bougea plus.

— Mon père.

— Biologique.

— Celui qui m’a élevé.

— Oui.

René sembla presque soulagé.

— Enfin.

Madeleine eut un sourire triste.

— Il t’aimait.

— Vous ?

Elle le regarda.

— J’avais dix-sept ans.

— Ce n’est pas une réponse.

— Non.

Madeleine prit une respiration.

— Je t’ai confié à Jacques et à sa femme parce que je n’étais pas capable de t’élever.

René resta silencieux.

— Henri pensait que tu étais son fils parce que je le lui ai laissé croire.

— Pourquoi ?

— Pour protéger Jacques.

— De quoi ?

— D’Henri.

René eut presque un rire.

— Donc même ma paternité était utilisée comme couverture.

— Oui.

— Très bien.

Il prit une inspiration.

— Jacques Fournier était mon père.

Madeleine acquiesça.

— Oui.

— Ça me suffit.

Élise regarda René.

La différence était immédiate.

Il ne cherchait plus une autre vérité derrière.

Il choisissait celle qui comptait pour lui.

Madeleine regarda Élise.

— Et toi.

— Moi quoi ?

— Tu ressembles énormément à Isabelle.

Élise regarda sa mère.

— On me l’a dit.

— Et aux Reynaud.

— Vous connaissiez Nicolas.

— Très bien.

Élise se raidit.

— Vous travailliez avec lui.

— Oui.

— Pourquoi ?

Madeleine regarda Claire.

— Parce que nous essayions de faire tomber Henri.

— Et Philippe.

— Plus tard.

— Antoine ?

— Lui aussi.

Adrien intervint :

— On n’a pas beaucoup de temps.

Thomas regarda le jeune homme.

— Pourquoi ?

— Parce que le coffre a une procédure d’effacement automatique.

Louis fronça les sourcils.

— Impossible. Ce coffre est mécanique.

Adrien secoua la tête.

— Il l’était.

Madeleine répondit :

— Henri l’a modifié en 2010.

— Pourquoi ?

— Pour que personne ne puisse prendre les archives sans son accord.

Élise regarda le coffre.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans exactement ?

Louis répondit :

— L’enregistrement original d’Étienne.

Madeleine ajouta :

— Les comptes des sociétés.

Adrien :

— Et les preuves concernant les identités des enfants.

Thomas fronça les sourcils.

— Celles du troisième coffre aussi ?

— Non.

— Alors quoi ?

Madeleine regarda Élise.

— Les noms des adultes qui ont acheté ces identités.

Le silence changea.

— Acheté ?

demanda Élise.

— Oui.

— Des parents ?

— Certains.

— Des criminels ?

— Certains.

— Des familles riches ?

— Oui.

Thomas serra les mâchoires.

— Donc les vingt-trois enfants n’ont pas seulement été déplacés.

Madeleine secoua la tête.

— Certains ont été vendus.

Claire ferma les yeux.

— Mon Dieu.

Élise regarda Madeleine.

— Et vous saviez ?

— Pas au début.

— Quand l’avez-vous découvert ?

— En 2001.

— Et vous n’avez rien fait.

Madeleine la regarda droit dans les yeux.

— J’ai passé vingt-cinq ans à réunir les preuves.

Élise resta silencieuse.

— Pourquoi ne pas aller à la police ?

Madeleine eut un sourire triste.

— Parce que la police était dans les dossiers.

Nicolas.

Son père.

avait essayé.

Et son dossier avait disparu.

Élise comprit.

— Vous attendiez quoi ?

Madeleine regarda Claire.

Puis René.

Puis les jeunes adultes.

— Que suffisamment de personnes coupent leurs liens avec le réseau.

— Pour pouvoir parler sans être tuées.

— Oui.

Thomas répondit :

— Ça n’excuse pas vingt-cinq ans.

— Non.

Madeleine ne chercha pas à se défendre.

— Ça explique seulement.

Élise acquiesça.

Cette nuance lui plaisait davantage.

— Comment on ouvre ?

Adrien regarda Thomas.

— Trois signatures numériques.

— De qui ?

— Philippe.

— Il n’est pas là.

— Chloé.

Elle se figea.

— Moi ?

— Oui.

— Et ?

Adrien regarda Élise.

— Toi.

Élise fronça les sourcils.

— Pourquoi moi ?

Madeleine répondit :

— Nicolas avait ajouté une protection avant sa mort.

— Mon père ?

— Oui.

— Comment pouvait-il prévoir...

— Le coffre existait déjà sous une autre forme.

— Et il avait mon ADN ?

— Non.

— Alors ?

Adrien sortit une petite clé métallique.

— Pas ADN.

Il la tendit à Élise.

— Cette clé était dans la couverture avec laquelle Isabelle t’avait amenée à la clinique.

Élise regarda l’objet.

La clé dont on parlait depuis le début.

Celle qu’Isabelle avait cachée dans les affaires du bébé.

— Claire l’avait prise.

Madeleine acquiesça.

— Et me l’a remise en 2015.

Élise regarda Claire.

— Encore une chose que tu avais.

Claire baissa les yeux.

— Oui.

Élise prit la clé.

— Et Chloé ?

Adrien répondit :

— Sa procuration bancaire sert de seconde validation.

— Thomas ?

— Le troisième accès a été transféré par Philippe sans le savoir dans certaines sociétés.

Thomas fronça les sourcils.

— Ma signature.

— Oui.

— Donc Philippe croyait me transmettre le contrôle.

— Exactement.

Élise regarda Chloé.

Puis Thomas.

— Ensemble.

Thomas acquiesça.

Chloé aussi.

Ils s’approchèrent du coffre.

Adrien expliqua rapidement.

Chloé entra son code.

Thomas plaça sa main sur un petit lecteur.

Élise introduisit la clé.

Trois déclics.

Puis silence.

La porte s’ouvrit.

À l’intérieur :

des classeurs.

Des disques durs.

Plusieurs cassettes.

Et une grande enveloppe portant une inscription manuscrite.

POUR LES ENFANTS.

Élise se figea.

— Qui a écrit ça ?

Madeleine répondit :

— Nicolas.

Le cœur d’Élise se serra.

— Mon père.

— Oui.

Elle prit l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs lettres.

Pas seulement pour elle.

Des noms.

Des dizaines.

Certains inconnus.

D’autres liés aux dossiers.

Nicolas n’avait donc pas seulement essayé de protéger son bébé.

Il avait pensé à tous les enfants.

Élise ouvrit la première page.

Une lettre générale.

Elle lut :

« Si ces documents sont enfin ouverts, cela signifie que les enfants que nous avons voulu protéger sont devenus des adultes.

Ne laissez personne vous dire que votre vie appartient à ceux qui ont modifié vos noms.

Les actes de naissance peuvent mentir. Les dossiers peuvent mentir. Les familles peuvent mentir.

Mais personne ne peut décider à votre place de ce que vous faites de la vérité. »

Élise s’arrêta.

René la regardait.

Thomas aussi.

Sophie essuya discrètement une larme.

Élise continua :

« Je ne sais pas si ma propre fille lira un jour ceci. Si elle le fait, je veux qu’elle sache que je n’ai pas essayé de créer un monde parfait pour elle. J’ai seulement essayé de lui laisser une chance de choisir le sien. »

Élise ne put continuer immédiatement.

Isabelle pleurait.

Claire aussi.

Adrien baissa la tête.

Puis un bruit électronique retentit.

Tout le monde se figea.

Adrien regarda l’écran du coffre.

— Non.

Thomas fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Procédure d’effacement.

— Mais on a ouvert correctement.

— Quelqu’un vient d’activer le système à distance.

Madeleine devint blanche.

— Henri.

Adrien secoua la tête.

— Il n’a plus accès.

— Alors qui ?

Adrien regarda son téléphone.

— Une connexion depuis le domaine.

Thomas pâlit.

— Philippe.

Élise secoua la tête.

— Philippe est avec la police.

Claire comprit.

— Antoine.

René se figea.

— Il est dans l’ambulance.

Adrien regarda l’écran.

— Quelqu’un utilise ses identifiants.

— Qui peut les avoir ?

Madeleine répondit :

— Une seule personne.

Tout le monde la regarda.

— Qui ?

Elle murmura :

— Marc.

Élise sentit la colère revenir.

Marc.

Encore.

Celui qui avait causé la mort de Nicolas.

Celui qui avait toujours vécu entre toutes les versions.

Thomas demanda :

— Combien de temps ?

Adrien regarda l’écran.

— Trois minutes.

— Pour quoi ?

— Suppression des copies numériques et verrouillage physique.

Élise regarda les classeurs.

— On sort tout.

— Impossible en trois minutes.

— Alors les disques.

— Les archives sont chiffrées.

Chloé demanda :

— On peut arrêter le processus ?

Adrien répondit :

— Avec la clé maître.

Madeleine devint immobile.

— Elle n’est pas ici.

René fronça les sourcils.

— Où ?

Madeleine regarda Élise.

— Dans ton café.

Silence.

René eut un rire incrédule.

— Quoi ?

— Le Relais des Trois Pins.

— Pourquoi ?

— Jacques Fournier l’avait cachée là-bas.

— Depuis quand ?

— 2001.

René ferma les yeux.

— Où ?

Madeleine répondit :

— Derrière une photographie.

Élise sentit immédiatement l’ironie.

Encore une photographie.

— Laquelle ?

René comprit.

— Celle des motos françaises au-dessus du comptoir.

Madeleine acquiesça.

— Oui.

Thomas regarda l’écran.

— Trois minutes. Cassis à Provence, impossible.

Adrien répondit :

— On n’a pas besoin de la clé physique si quelqu’un là-bas peut lire le code gravé dessus.

René sortit immédiatement son téléphone.

— Le patron.

Il appela.

Une fois.

Deux fois.

Réponse.

— René ?

— Marcel, écoute-moi.

— Tu sais quelle heure il est ?

— La photo de la vieille Motobécane au-dessus du comptoir.

— Quoi ?

— Retire-la.

— René...

— Maintenant.

Un silence.

Puis des bruits.

Élise regardait l’écran du coffre.

2:21.

Marcel revint.

— D’accord. Derrière il y a une petite boîte.

Madeleine ferma les yeux.

— C’est ça.

René répondit :

— Ouvre.

— Une clé et une plaque avec des chiffres.

Adrien prit le téléphone.

— Lisez les chiffres.

Marcel dicta.

Adrien entra le code.

Écran :

VALIDATION SECONDAIRE REQUISE.

Thomas soupira.

— Quoi encore ?

Adrien pâlit.

— Une phrase.

— Quelle phrase ?

— Question de sécurité.

Sur l’écran :

QUI AVEZ-VOUS CHOISI ?

Personne ne parla.

Madeleine regarda Nicolas absent.

Claire fronça les sourcils.

— C’est lui qui a créé la question.

Élise fixa l’écran.

Qui avez-vous choisi ?

Elle pensa au café.

À elle entrant sous la pluie.

À René.

À sa demande :

Dites que vous êtes mon père.

René la regarda.

Il avait compris la même chose.

— Élise.

— Quoi ?

— Ton hook était meilleur que leur système informatique.

Thomas fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Élise eut un léger sourire.

Puis regarda l’écran.

— La réponse n’est pas un nom.

Madeleine demanda :

— Comment tu sais ?

Élise répondit :

— Parce que toute cette histoire parle de gens qui choisissent à la place des autres.

Elle posa les doigts sur le clavier.

Puis écrivit :

PERSONNE.

Écran rouge.

ERREUR.

Thomas regarda le temps.

1:22.

— Mauvaise réponse.

Élise réfléchit.

Nicolas avait écrit :

Personne ne peut décider à votre place de ce que vous faites de la vérité.

La question :

QUI AVEZ-VOUS CHOISI ?

Élise regarda René.

Puis Isabelle.

Claire.

Thomas.

Sophie.

Chloé.

Adrien.

Tous les liens de sang.

Tous les liens construits.

Puis elle comprit.

Elle tapa :

MOI.

Écran vert.

PROCESSUS ANNULÉ.

Silence.

Puis le coffre se stabilisa.

Thomas expira.

— Ça, c’était dramatique.

Sophie eut un rire nerveux.

Élise regarda la réponse.

MOI.

Nicolas avait construit une dernière sécurité autour d’une idée simple.

Pas « la famille ».

Pas « le sang ».

Pas « le nom ».

Soi-même.

Le droit de choisir.

René regarda Élise.

— Ton père avait l’air intelligent.

Elle sentit une émotion profonde.

— Oui.

Isabelle sourit à travers ses larmes.

— Il l’était.


La police arriva à l’atelier peu après l’aube.

Cette fois, personne ne disparut.

Personne ne brûla les documents.

Personne ne prit un faux nom.

Les archives furent remises sous contrôle judiciaire.

Les dossiers d’enfants furent séparés des dossiers criminels.

Les identités sensibles furent protégées.

Philippe avoua son rôle dans la mort de Nicolas et d’Étienne.

Marc confirma les sabotages.

Henri reconnut les falsifications d’identité.

Antoine survécut à son malaise.

Il témoigna depuis l’hôpital.

Madeleine donna les copies de ses dossiers.

Personne ne fut immédiatement pardonné.

Mais tout le monde parla.

Et pour la première fois, c’était suffisant.


Huit mois plus tard.

La pluie tombait de nouveau sur le Relais des Trois Pins.

Pas aussi fort que cette nuit-là.

Élise ouvrit la porte.

La clochette tinta.

Le café était presque pareil.

Les mêmes murs sombres.

Les mêmes tabourets usés.

Le vieux jukebox.

Les photographies de motos.

Mais une chose avait changé.

La photo de la Motobécane avait été remise en place.

Derrière elle, la boîte était vide.

René était assis au même endroit.

Au même tabouret.

Élise s’approcha.

— S'il vous plaît... aidez-moi.

René leva les yeux.

Puis sourit.

— Encore ?

Elle retira son manteau.

— J’ai un pneu crevé.

— Ah.

— Vous êtes mécanicien ou seulement intimidant ?

— Les deux.

Élise s’assit à côté de lui.

Marcel posa deux cafés.

— Cette fois, elle paie.

Élise répondit :

— Il est riche maintenant. Son père biologique était presque un Delacroix.

René grogna.

— Jacques Fournier était mon père.

— Je sais.

— Très bien.

Elle sourit.

Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit.

Thomas entra avec Sophie.

Puis Lucas.

Derrière eux, Chloé.

Adrien arriva un peu plus tard.

Manon aussi.

Pas une famille simple.

Mais aucune raison de l’être.

Claire venait parfois.

Isabelle aussi.

Jamais le même jour au début.

Puis un jour, par accident, elles s’étaient retrouvées face à face.

Personne n’était mort.

Élise considérait cela comme un progrès.

Madeleine témoignait toujours.

Henri était placé sous contrôle judiciaire.

Philippe attendait son procès.

Marc aussi.

Antoine suivait son traitement.

Louis avait retrouvé Chloé et Manon, même si les derniers tests avaient finalement confirmé qu’il n’était pas leur père biologique.

Philippe l’était.

Louis avait seulement été l’homme que Claire avait voulu utiliser comme couverture.

Il avait accepté la nouvelle avec une phrase :

— Dans cette histoire, je commence à être habitué.

Élise n’avait pas changé de nom.

Pas encore.

Officiellement, elle était toujours Élise Martin.

Isabelle lui avait proposé Reynaud.

Claire n’avait rien demandé.

Élise avait choisi d’attendre.

Un nom ne devait plus être une urgence.

Thomas s’installa à l’autre bout du comptoir.

— Tu vas venir dimanche ?

Élise fronça les sourcils.

— Où ?

— Chez Sophie.

Sophie répondit :

— Déjeuner.

— Avec qui ?

Sophie réfléchit.

— Mauvaise question.

— Combien ?

— Encore pire.

René eut un petit rire.

Thomas répondit :

— Juste les jeunes.

— Ça inclut qui ?

— Toi, moi, Sophie, Lucas, Chloé, Adrien, Manon.

Élise le regarda.

— On dirait une réunion de soutien.

— C’en est probablement une.

Elle sourit.

Puis René se leva.

— Je vais regarder ton pneu.

Élise le regarda.

— René.

Il se tourna.

— Oui ?

— Tu te souviens de la première chose que je t’ai demandé ici ?

— Malheureusement.

— Quoi ?

Il prit une voix légèrement plus aiguë :

— « Dites que vous êtes mon père. »

Élise éclata de rire.

— Ma voix n’est pas comme ça.

— Si.

— Pas du tout.

Sophie demanda :

— C’est vraiment comme ça que vous vous êtes rencontrés ?

Élise acquiesça.

— J’étais suivie par Thomas.

Tout le monde regarda Thomas.

Il leva les mains.

— J’avais de mauvaises méthodes.

— Tu étais terrifiant.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment.

René sourit.

Puis Élise le regarda plus sérieusement.

— Tu sais ce qui est étrange ?

— Beaucoup de choses.

— Parmi tous les hommes dans ce café...

Elle regarda autour d’elle.

— je suis venue vers toi.

René acquiesça.

— Oui.

— Alors que tu n’étais pas mon père.

— Non.

— Tu n’étais même pas un parent biologique proche.

— Non.

— Pourtant je t’ai choisi.

René la regarda.

— Parce que j’avais l’air dangereux.

— Au début, oui.

— Charmant.

Élise sourit.

— Mais tu es resté.

René ne répondit rien.

Elle continua :

— Quand Thomas est arrivé, tu aurais pu dire que ça ne te regardait pas.

— Oui.

— Tu ne l’as pas fait.

— Non.

— Puis quand tout est devenu complètement absurde...

Thomas intervint :

— Très vite.

— ...tu es encore resté.

René regarda Élise.

— Oui.

Elle acquiesça.

— Donc finalement...

René attendit.

Élise regarda son café.

Puis l’homme qu’elle avait choisi dans la panique.

— Je ne t’ai pas choisi au hasard.

Le sourire de René disparut doucement.

Pas de tristesse.

Quelque chose de plus profond.

— Peut-être pas.

Élise secoua la tête.

— Non.

Elle regarda tous les autres.

Les gens qu’elle n’aurait jamais rencontrés sans cette nuit.

Sa mère biologique.

Sa mère adoptive.

Ses demi-frères.

Les enfants volés.

Les familles fabriquées.

Les familles choisies.

Puis elle revint vers René.

— Le sang a passé toute cette histoire à nous dire qui nous étions censés être.

Elle posa sa main autour de sa tasse.

— Je préfère choisir.

René acquiesça.

— Bonne idée.

La pluie continuait derrière les fenêtres.

Un véhicule passa sur la route.

La clochette tinta lorsqu’un client entra.

René regarda instinctivement vers la porte.

Élise le remarqua.

— Toujours cette mauvaise habitude ?

— Oui.

— Tu attends quelqu’un ?

René réfléchit.

Puis regarda la table où les jeunes parlaient déjà trop fort.

— Non.

Élise sourit.

— Alors arrête de regarder la route.

René regarda le café.

Les visages.

Les enfants qu’il avait retrouvés.

La jeune femme qui n’était pas sa fille, mais qui avait pourtant changé sa vie en lui demandant de le devenir pendant quelques minutes.

Il reprit son café.

— D’accord.

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Et cette fois...

il tourna le dos à la fenêtre.

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